Bienvenue dans AHS Freak Show © 2014-2015

J’ai toujours aimé le cinéma. Très tôt, je fus émue par les histoires qui se voulaient le témoignage des laissés-pour-compte, ou – comme dirait l’autre – des « infirmes, bâtards et autres choses brisées ». Certains de ces récits se produisent dans un cirque, qui, loin d’édulcorer les souffrances des personnages en question, ne font que les exacerber, en les plaçant sous les feux des projecteurs. Alors que la Fête des Fous devient la scène de torture du Bossu de Notre-Dame (1996), les phénomènes de Freaks (1932) découvrent la supercherie sous le strass qui les poussent à se faire justice eux-mêmes. Dans 8 ½ (1963), un metteur en scène plonge dans ses fantasmes et souvenirs d’enfance, au rythme d’une musique de cirque, afin de chercher vainement l’inspiration. En Europe, plus au nord, un malheureux essaie désespérément de faire valoir ses droits, dans Elephant Man (1980). La plupart de ces âmes en peine se posent une question fondamentale : qui, entre eux et leurs nombreux persécuteurs, sont les véritables monstres ? Si vous n’avez pas vu ces classiques, je vous conjure de le faire, certes ; mais ils pourraient aussi ne pas être inutiles dans votre (re)découverte de l’œuvre dont je m’apprête à vous parler.

Freak Show est la quatrième saison de la série anthologique American Horror Story. Vous n’avez, a priori, pas besoin d’avoir visionné les saisons précédentes pour l’aborder ; (encore que, nous reviendrons sur cette affirmation plus tard). Depuis sa sortie en 2014-2015, je retourne régulièrement vers ce chef-d’œuvre, issu de l’imaginaire de Ryan Murphy. A l’instar des œuvres que l’on aime et qui nous accompagnent longtemps, j’y trouve toujours un sens de lecture inédit ou une nouvelle manière de m’émouvoir. L’action de Freak Show se déroule en Floride, au début des années 50. On y découvre le décor tantôt fascinant, tantôt abject des dernières foires aux phénomènes du pays. Dans American Horror Story – et plus sûrement dans Freak Show – l’horreur ne se manifeste guère comme on l’attend. Cet hommage vibrant aux histoires macabres fait la narration de récits enchâssés étroitement liés les uns aux autres, au point de dépeindre une grande et saisissante fresque. Par-dessus tout, l’horreur, aussi cruelle soit-elle, reste un outil de dénonciation et de militantisme au cœur d’une saison qui se veut la porte-parole de celles et ceux dont la voix n’est jamais entendue. Et maintenant, si vous le voulez bien, que le spectacle commence.

Acte I : Hymne aux histoires macabres

Sarah Paulson incarne les jumelles Tattler, AHS Freak Show © 2014-2015

American Horror Story est une série populaire qui, depuis 2011, comptabilise dix saisons. Si les trois premières saisons sont exceptionnelles, Freak Show atteint un pic émotionnel qui restera, à mon sens, inégalé. Dès la cinquième saison, la série commence à s’essouffler, peut-être à cause d’un renouvellement du casting qui ne m’a jamais convaincue. Passons. Outre les saisons principales, on note la présence de séries dérivées, comme American Crime Story ou plus récemment American Horror Stories. Aussi populaire soit-elle, j’ai tendance à considérer American Horror Story comme une série de niche, qui n’attirera et ne séduira pas tous les téléspectateurs et téléspectatrices. Si aucune saison ne fait véritablement peur, l’horreur omniprésente se traduit par des scènes parfois crues ou dérangeantes.

Dans Freak Show, Elsa Mars (Jessica Lange) essaie, tant bien que mal, de garder son cirque ouvert, et d’en faire une attraction à succès, en dépit du couvre-feu instauré en ville. Pour cause, la région est le terrain de chasse d’un tueur en série arborant une tenue de clown. Il ne s’agit – hélas – pas de la seule menace tangible. Le cirque est aussi le point de jonction – ou la cible – d’escrocs cupides, de ventriloques fous, d’amateurs de snuff movie, de tueurs de masse et même de spectres sinistres. Il s’agit d’un fatras de tout ce que l’être humain est capable de commettre de pire et qui n’épargnera aucune de vos phobies les plus enfouies.

Il s’agit aussi et surtout d’un bel hommage aux histoires macabres. A travers ses thèmes musicaux et ses choix narratifs, la saison ne cache pas son inspiration de classiques déjà mentionnés comme Freaks (1932) ou Elephant Man (1980). Les meurtres de Twisty le Clown ne sont probablement que les réminiscences d’un tueur joyeux ayant traumatisé les enfants des années 80 et 90 : Ça. La saison propose de nombreuses autres références, à commencer par Gabo le Ventriloque (1929), Halloween (1978) ou encore American Psycho (2000). Ces allusions culturelles s’accompagnent de l’adaptation de superstitions, (comme celle d’Edward Mordrake, l’homme aux deux visages), ou de faits historiques. Mécontentes de célébrer le cinéma et les histoires d’épouvante, ces nombreuses références rendent le folklore de Freak Show d’autant plus crédible et poignant.

Acte II : Récits subtilement enchâssés

Jessica Lange incarne Elsa, AHS Freak Show © 2014-2015

Il serait réducteur de qualifier Freak Show de seule célébration du genre horrifique. Il s’agit aussi d’une ode aux spectacles vivants, à une époque où la télévision commence à monopoliser l’attention du public. Dans Freak Show, les phénomènes de foire ne sont pas simplement exhibés sur scène mais produisent des performances artistiques. En ce sens, la saison propose diverses reprises de chansons aussi anachroniques qu’appropriées, à l’instar de Come as you are (Nirvana) ou Life on Mars (David Bowie). Ici, le blason des foires aux monstres est – à tort ou à raison – redoré. Loin d’être le seul moyen de satisfaire le voyeurisme du public, elles sont le dernier refuge des personnes différentes ou en situation de handicap, alors incomprises et rejetées par la société. Le scénario évite les écueils du manichéisme en présentant Elsa comme une femme certes attachée à ses « monstres », mais cherchant surtout une occasion de se représenter sur scène et de devenir célèbre, au point de rapidement jalouser celles et ceux qui pourraient lui faire ombrage.

Elsa, puisqu’elle est interprétée par Jessica Lange, incarne le pilier de cette saison. Depuis les débuts de la série, la comédienne (alors sexagénaire) crève l’écran et incarne la véritable matriarche de la troupe. (Oui, le rôle principal de la série est occupé par une femme d’âge mûr, le fait est malheureusement assez rare pour être souligné). Quand d’autres comédiens peuvent être qualifiés de caméléons, à l’instar d’Evan Peters ; Jessica Lange propose toujours un rôle similaire. Pour cause, une continuité relie ses différentes incarnations. Au fil des saisons, Jessica Lange prête ses traits à des femmes charismatiques, éloquentes mais aussi cruelles et manipulatrices. Au reste, chacune d’entre elles est hantée par la solitude ou plutôt l’angoisse de vieillir seule, oubliée de tous. Chacune d’entre elles rêvait de devenir une artiste célèbre et respectée, avant que la vie ne se charge de les désillusionner. Elles redoutent aussi de perdre leur pouvoir, c’est pourquoi elles sont prêtes à tout pour parvenir à leurs fins.

Chaque saison d’American Horror Story peut être visionnée sereinement, sans avoir vu les précédentes. Elles appartiennent pourtant au même microcosme, dans lequel les personnages et les relations se font écho et où certains récits finissent parfois même pas se croiser. Si les rôles de Denis O’Hare (toujours magistral) sont radicalement différents, ils se rejoignent au niveau de la relation entretenue avec Jessica Lange. Dans les saisons 1 et 3, le comédien incarnait un être éperdument – et vainement – amoureux de la matriarche, au point d’en devenir le vassal. Fait assez ironique pour être souligné, ce rapport de force est inversé dans Freak Show, où Denis O’Hare incarne Stanley, un escroc cupide se faisant passer pour un agent artistique auprès d’Elsa. A ce titre, je pourrais mentionner le retour d’un autre des amants habituels de Jessica Lange : Danny Huston. Après avoir incarné le terrible Homme à la hache, (dans la saison 3), il interprète Massimo Dolcefino, un prothésiste-menuisier virtuose venant en aide aux démunis. Le Geppetto des temps modernes peut-être. Loin d’être un simple clin-d’œil, ce choix de casting rend le rôle de Massimo d’autant plus emblématique et poignant, comme si, en passant de L’homme à la hache au discret bienfaiteur, Danny Huston accédait à la rédemption.

D’autres personnages apparaissent carrément dans plusieurs saisons, à commencer par Pepper, la femme microcéphale interprétée par Naomi Grossman. Avant de se retrouver dans l’asile religieux et psychiatrique de Briarcliff, (saison 2), Pepper était bel et bien l’un des « monstres » du Freak Show. Cette quatrième saison d’American Horror Story est d’autant plus habile qu’elle se nourrit des saisons précédentes, tout en se suffisant merveilleusement à elle-même.

Acte III : Avènement des minorités

Denis O’Hare incarne Stanley, AHS Freak Show © 2014-2015

Lorsqu’on me raconte une histoire, je suis avant tout intriguée par les personnages qui se doivent d’être assez humains et travaillés, à mes yeux, pour rendre l’intrigue passionnante. C’est le cas dans Freak Show.

La plupart des protagonistes sont des « monstres » et apparaissent comme tels au début. J’ai beau ne pas porter Sarah Paulson dans mon cœur, elle propose une – ou devrais-je dire deux – prestations de qualité en prêtant ses traits aux jumelles siamoises bicéphales Bette et Dot Tattler. Celles-ci sont d’abord présentées comme les meurtrières de leur mère avant de trouver un refuge puis une rédemption au sein du cirque. Si la première sœur est gentille et naïve, la deuxième est aussi froide que calculatrice. Elle rêve secrètement de subir une opération chirurgicale afin d’être séparée de sa sœur, quitte à la tuer. Les jumelles siamoises ne sont pourtant que la métaphore d’une personne marginale, prête à renier une part d’elle-même pour accéder à une vie prétendue normale. Au fil des épisodes, elles finiront par s’apprivoiser et s’accepter mutuellement, afin d’être en accord avec elles-mêmes. La foire aux phénomènes n’est, dans Freak Show, qu’un prétexte pour représenter les minorités faisant face à des injustices et parvenant à s’affirmer peu à peu, voire à se faire justice elles-mêmes, lorsque la société fait preuve de cruauté. Comme je le disais plus haut, les monstres sont rarement ceux que l’on croit.

Tandis que l’on se prend d’affection pour la plupart des artistes du cirque, les véritables antagonistes ont le point commun d’être des hommes blancs en pleine santé, acceptés par la société, voire privilégiés. Dell, le colosse de la troupe, incarné par Michael Chiklis, ne tarde pas à se montrer toxique en tentant de prendre le contrôle du cirque. L’ironie veut qu’il soit à la fois un homosexuel refoulé mais aussi un « monstre » invisible, dans la mesure où toute sa famille était réputée pour avoir des « pinces de crabes ». Si Dell essaie d’évoluer, ce n’est pas le cas de Stanley (Denis O’Hare), un escroc qui infiltre le cirque afin de tuer les artistes et de vendre les parties les plus singulières de leur anatomie à un musée peu scrupuleux. Les « monstres » sont parfaitement déshumanisés face à cet homme qui ne reculera devant rien pour commettre l’innommable. Et pourtant, Stanley est lui-même atypique puisqu’il est plusieurs fois sous-entendu qu’il possède un attribut masculin dont les mensurations défient l’entendement. Si on peut y voir une simple plaisanterie, j’y cerne aussi une nouvelle façon de dénoncer la masculinité toxique et le patriarcat. Ce n’est pas illogique dans la mesure où l’antagoniste le plus dangereux de tous est Dandy (Finn Wittrock), un jeune homme aussi séduisant que dénué d’empathie. Capricieux, égoïste et assoiffé de sang, Dandy est capable des pires atrocités. Il est d’autant plus menaçant qu’il a bien conscience que sa bonne naissance et sa fortune le maintiennent au-dessus des lois.

Angela Bassett incarne Desiree, AHS Freak Show © 2014-2015

Heureusement, de nombreux artistes du cirque sont prêts à leur tenir tête, à commencer par Desiree (Angela Bassett). Celle-ci ne se cache pas de posséder un troisième sein ainsi qu’un attribut masculin, en plus de son appareil féminin. Je vous laisse mesurer l’ampleur de son émotion lorsqu’elle rencontre enfin un médecin bienveillant, qui ne la considère pas comme un « monstre », ni une « hermaphrodite », mais simplement comme une femme possédant un trop fort taux de testostérone. Desiree réalise qu’elle ne possède qu’un clitoris plus grand que la moyenne et qu’elle a la possibilité d’avoir des enfants. Hélas, cette méconnaissance vis-à-vis des personnes intersexes ne s’est guère améliorée depuis les années 50, rendant l’histoire de Desiree encore plus poignante. La saison a beau se dérouler après la seconde guerre mondiale, les discours et messages véhiculés sont tristement d’actualité.

La série aurait d’ailleurs commis un affreux impair si elle n’avait pas profité d’un tel sujet pour proposer des rôles marquants à des comédiens et comédiennes appartenant eux-mêmes aux minorités. Si plusieurs acteurs et actrices appartiennent à la communauté LGBT+, comme par exemple Sarah Paulson, Denis O’Hare ou Neil Patrick Harris ; beaucoup possèdent une particularité physique ou sont réellement en situation de handicap. Ainsi, Amazon Eve est effectivement interprétée par l’une des plus grandes femmes au monde : Erika Ervin, qui mesure 2m08. De même, Ma Petite est incarnée par Jyoti Amge, une jeune femme mesurant 62,8cm. Je pourrais aussi mentionner Legless Suzy, jouée par Rose Siggins, Paul interprété par Mat Fraser, (atteint de phocomélie aux deux bras), ou encore l’actrice Jamie Brewer, dont le personnage n’est même pas caractérisé par le fait qu’elle soit atteinte du syndrome de Down. Même si certains phénomènes prennent vie grâce aux effets spéciaux, beaucoup sont joués par des artistes réellement concernés et qui méritent largement d’être mis en avant. Par ailleurs, même les personnages les plus incroyables sont inspirés de personnes ayant vraiment existé, afin de les rendre d’autant plus crédibles et humains. C’est notamment le cas des jumelles siamoises, qui ressemblent à s’y méprendre à Abigail et Brittany Hensel. Sœurs siamoises bicéphales, Abigail et Brittany sont nées en 1990 et sont actuellement professeures des écoles, aux États-Unis.

De tout temps, des personnes naissent avec des différences ou vivent sans se plier aux codes de la société. Ce qui peut changer, c’est notre façon de les aborder et de les considérer. Des jumelles siamoises sont considérées comme des monstres de foire dans les années 50, quand d’autres deviennent institutrices en 2017. Bien sûr, il reste encore beaucoup à accomplir. Les personnes intersexes luttent encore, chaque jour, pour obtenir plus de visibilité et faire valoir leurs droits. C’est seulement depuis quelques années que l’Europe s’aperçoit qu’il est temps de revoir les classifications médicales, afin de ne plus faire subir des opérations chirurgicales aux bébés intersexes, dans un but purement esthétique. Je reste convaincue que des séries comme Freak Show peuvent contribuer à rendre les regards plus bienveillants. Cela est possible en dénonçant les injustices et les crimes dont les minorités ont été victimes ; mais aussi en croissant leur visibilité et en montrant qu’elles sont capables de se défendre, ou de mener une vie épanouie sans nécessairement se plier aux codes de la société.

Épilogue

D’une certaine façon, American Horror Story : Freak Show réunit tout ce qui me passionne lorsque j’aborde une œuvre d’art. La série propose des scènes dérangeantes mais significatives, sans pour autant devenir angoissante. Il s’agit là d’un hommage aux histoires de « monstres » qui ont marqué les États-Unis. Il s’agit plus encore d’une célébration de l’art. Le scénario est si bien ficelé qu’il propose des liens intertextuels entre les différentes saisons, sans pour autant les rendre dépendantes les unes des autres. Cela ne rend les personnages que plus emblématiques. Et quels personnages… Quels comédiens et comédiennes. Et encore ! Je suis loin d’avoir pu tous et toutes les mentionner. (Il serait notamment criminel de ne pas avoir une pensée pour Ethel, la femme à barbe incarnée par Kathie Bates, avant de clôturer cet article). Freak Show est une série que j’aime car je considère ses personnages comme de vieux amis, ou ennemis, qui me sont terriblement familiers. Leurs histoires tragiques, étirées sur plusieurs années, ne nous sont pas données en spectacle gratuitement mais dénoncent les atrocités subies par les phénomènes de foire, ou devrais-je dire les minorités, à cause de véritables monstres. Le récit a beau se passer dans les années 50, il est parfois tristement d’actualité. Devant Freak Show, j’ai souri, j’ai pleuré (beaucoup) mais j’ai ressenti de l’espoir. Je reste convaincue que de tels films ou séries apportent beaucoup de bienfaits à la société. Je n’aurais jamais cru que je remercierais un jour une série horrifique, prenant place dans un cirque de « monstres », d’exister. Comme quoi, quel que soit le chemin que l’on emprunte, nous ne sommes jamais à l’abri de tomber – de manière inopinée – sur un chef-d’œuvre.

  • American Horror Story : Freak Show est actuellement disponible en DVD, Blu-Ray et achat digital.
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Au fil des années, les pérégrinations de Geralt de Riv, sorceleur de son état, ont conquis une audience de plus en plus vaste et diversifiée. Saga littéraire de dark fantasy que l’ont doit à l’auteur polonais Andrzej Sapkowski, l’œuvre a été adaptée en séries tv, jeux vidéo (lesquels se sont appuyés sur l’univers et les personnages pour en prolonger l’histoire) mais aussi comics. C’est de l’un de ces derniers dont nous allons parler aujourd’hui. Alors aiguisons bien nos lames d’argent et d’acier, enfourchons notre fidèle Ablette et chevauchons vers cette aventure illustrée.

Cette critique a été écrite suite à l’envoi d’un exemplaire par son éditeur.

Geralt de Riv est un homme inquiétant, un mutant devenu le parfait assassin grâce à la magie et à un long entraînement. En ces temps obscurs, ogres, goules et vampires pullulent, et les magiciens sont des manipulateurs experts. Contre ces menaces, il faut un tueur à gages à la hauteur, et Geralt est plus qu’un guerrier ou un mage. C’est un sorceleur…
Dans ce premier tome, une rencontre macabre au détour d’une forêt mène Geralt à un château abandonné et à son curieux hôte : Nivellen, une créature à l’apparence monstrueuse mais aux manières des plus civilisées. Le temps d’un repas, Nivellen se livre sur son passé, sa famille, et sur le maléfice qui l’accable. Si le poids de ses fautes l’a condamné à cette apparence de bête – un châtiment cher aux contes de fée – pourrait-il aussi y avoir un grain de vérité dans ces légendes, un grain de vérité qui l’aiderait à conjurer le sort ?

© 2022 The Witcher – Jacek Rembis & Jonas Scharf / Dark Horse – Hi Comics

Contrairement aux précédents comics parus jusqu’alors, lesquels narraient des aventures inédites du célèbre Loup Blanc, nous avons droit ici à une adaptation d’un texte d’Andrzej Sapkowski. Faisant partie du recueil Le Dernier Vœu, Un grain de vérité jouit d’une grande popularité auprès des fans de la saga littéraire. Relecture habile de La Belle et la Bête, la nouvelle met en lumière tout le talent de l’auteur polonais pour se réapproprier les contes classiques et les diluer dans son univers si particulier où la beauté danse avec le macabre et l’humour froid avec la fatalité.

Signer cette adaptation en comics n’était donc pas tâche si aisée à réaliser pour le duo Jacek RembisJonas Scharf (Avengers, Power Rangers), lesquels n’ont pourtant pas reculé devant le challenge. Avec un refus de l’exposition statique et didactique, les auteurs nous font entrer dans l’univers du Sorceleur de manière directe et organique. Restant au plus près de l’œuvre d’origine, ils ont su conférer un dynamisme au récit, que ce soit dans le texte ou dans les dessins, avec une mise en scène qui ne se fige jamais plus que de raison. Chose que l’on appréciera notamment lors des nombreuses scènes dialoguées. Ils ont su aussi parfaitement retranscrire les caractéristiques des personnages. Que ce soit évidemment Geralt, sorceleur rompu à l’aventure, aux mystères et au small talk avec sa jument, mais aussi, et surtout, Nivellen, cet homme-bête intriguant sur lequel repose l’essentiel du récit.

Peut-être pourrait-on reprocher aux auteurs de trancher un peu trop, de-ci de-là, dans le texte initial, et qu’en voulant coûte que coûte garder ce dynamisme ils en oublient parfois de se ménager des plages de respirations. Le comics dépasse à peine la cinquantaine de pages et aurait sans doute gagné à prendre un peu plus son temps sur deux ou trois scènes, notamment lorsque cela concerne le troisième personnage de l’histoire (dont nous n’en dirons pas plus, au risque de gâcher un peu le plaisir de lecture et découverte). Un petit regret quand on voit comment le dessin de Jonas Scharf se marie bien au texte de Jacek Rembis. Le travail esthétique colle parfaitement à l’univers et rappelle par moments certaines illustrations qui faisaient office de cinématiques dans les jeux vidéo The Witcher 2 et The Witcher 3.

© 2022 The Witcher – Jacek Rembis & Jonas Scharf / Dark Horse – Hi Comics

Il faut aussi noter l’excellent travail sur les couleurs réalisé par José Villarrubia. Les planches sont agréables à l’œil, engageantes et, pour la plupart, réussies. Tout juste mettra-t-on un petit bémol pour celles dédiées aux scènes de combat sur lesquelles Scharf semble moins à son aise (mais elles représentent une portion très congrue de l’œuvre). Et s’il fallait vraiment chipoter on pourrait également relever que Geralt ne fait pas assez « mutant » et que son design s’écarte un peu de la description faite dans les livres (où il n’apparaît jamais comme un bel éphèbe). Au final, rien qui ne gâche le plaisir de lecture ; un plaisir renforcé par la très bonne édition signée Hi Comics.

Un grain de vérité est donc dans l’ensemble une adaptation fidèle et réussie, sans doute pas indispensable pour celleux qui connaissent le texte d’origine mais disposant néanmoins de beaux atouts pour ravir les fans de la saga qui n’auraient pas lu les livres et happer des novices en quête d’une petite aventure dark fantasy de qualité.

  • The Witcher tome 1 : Un grain de vérité, sorti le 20 avril 2022, est disponible en librairie.
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Alors que l’anime Ao Ashi vient tout juste de débuter sa diffusion (sur Crunchyroll et la chaîne Mangas en France), on ne perd pas de vue le manga qui poursuit sa route, avec les 7ème et 8ème tomes sortis ces dernières semaines. Passé par de nombreuses péripéties, le héros en arrive à un moment décisif de sa jeune carrière : son entraîneur décide de le replacer en défense, après avoir longtemps cru qu’il serait buteur. Un choix difficile pour le personnage, mais cela se révèle très malin pour la narration.

Cette critique a été écrite suite à l’envoi d’exemplaires par l’éditeur.

Changement de paradigme

AO ASHI © 2015 Yugo KOBAYASHI / SHOGAKUKAN

C’est un nouveau départ pour Ashito. Le gamin un peu virulent et sûr de lui se retrouve face à une triste réalité : son entraîneur, ce visionnaire qui a cru en lui quand tout le monde disait qu’il n’avait pas le niveau, lui révèle qu’il avait l’intention dès le départ d’en faire un défenseur. C’est un coup de massue pour un personnage qui se caractérisait jusqu’alors par sa capacité à marquer des buts, et on va pas se leurrer, c’est le rêve de la plupart des gamins qui commencent le football car c’est les buts qui attirent la gloire et la lumière. Ashito se met ainsi à jouer contre nature, loin du but, alors qu’il ne pensait auparavant qu’à marquer, en ne comprenant pas le choix de son entraîneur. S’il accepte de le faire, c’est avec l’idée qu’en se comportant bien et en jouant sérieusement, il parviendrait à changer l’avis de son coach pour le remettre devant. Mais côté narratif, c’est surtout un super moyen pour raconter l’immense détermination dont fait preuve Ashito, ce jeune joueur qui a eu un parcours atypique, et qui ne lâchera jamais rien. Si le choc initial le pousse à s’éloigner du foot et même craindre la fin d’une carrière qui n’a pas encore vraiment commencé, c’est une étape qui lui permet de gagner en maturité et de s’éloigner peu à peu de l’image de joueur imprévisible et impulsif. En dehors du terrain, il reste le gamin attachant que l’on a découvert au tout début du manga, mais en portant son maillot, il devient plus malin, plus calculateur, plus sûr de ses forces et plus intelligent.

Les tomes 7 et 8 montrent aussi une vraie maturité dans leur écriture, Yugo Kobayashi ne cessant d’explorer tous les à-côtés d’un club de football et ici, les blessures psychiques dont peuvent souffrir les joueurs. Notamment au travers du personnage de Tachibana, qui, à l’aube d’un match contre son ancienne équipe, montre une peur inattendue et un véritable traumatisme à l’idée de retourner dans le quartier où traîne ses anciens coéquipiers, comme si avoir quitté son ancien club était une trahison qui dépasse le simple cadre du football. Le personnage est aussi affaibli par un doute qui s’installe après des mauvaises performances, et cela permet à l’auteur d’offrir quelques chapitres terriblement forts. Des chapitres très beaux visuellement, où le jeune joueur doit apprendre à gérer la pression qui lui tombe dessus, avant d’espérer pouvoir « performer » dans un monde impitoyable où des adolescents sont déjà soumis à de fortes exigences de performance. Plus proche du réel que jamais, Ao Ashi est une œuvre complète qui n’hésite jamais à taper là où ça fait mal, à montrer les difficultés, sans jamais tomber dans l’optimisme naïf de ses prédécesseurs en matière de manga de football. Et c’est toujours fait avec pertinence.

Un choix narratif audacieux

C’est aussi une nouvelle dynamique et un choix audacieux pour le manga, car habituellement les mangas de football mettent en avant un héros qui joue buteur : rien de plus spectaculaire au foot que celui qui marque des buts. Tant pour la narration que pour la mise en scène, raconter le quotidien ou les actions en match d’un défenseur n’a pas grand chose d’évident. Pas de frappe incroyable, pas d’enchaînement technique à faire pâlir de jalousie Mbappé, rien que de la concentration et des duels. Et Yugo Kobayashi arrive tout de même à montrer toute l’intensité d’un tel rôle, et prouve une fois de plus que ce qui l’intéresse c’est le football dans sa globalité, sur et en dehors du terrain, plus que le « spectacle » que peut constituer des actions d’un attaquant. Cela lui permet aussi de varier les scènes en match et d’insister sur l’importance de l’entraide et de la compréhension entre les coéquipiers. Ao Ashi est un manga malin qui ne cesse d’étonner pour la hauteur qu’il prend sur le monde du sport, sur le football en général, mais aussi sur les machines à créer des « pépites » que sont les centres de formation. C’est intelligent, tout simplement.

Je me répète peut-être, mais pour le moment je n’ai pas encore pu prendre à défaut Ao Ashi. Yugo Kobayashi parvient une nouvelle fois à se renouveler et à amener son manga sur un nouveau terrain, sans perdre de sa pertinence ni de sa fine analyse du monde du football. Plus que jamais, il montre que son manga ne s’adresse pas qu’aux fans de sport, avec une dimension tranche de vie très appréciable et la pertinence d’un propos qui ne cesse d’écorcher les idées reçues. Ao Ashi est grand.

  • Le tome 7 de Ao Ashi est sorti le 2 mars 2022, le tome 8 est sorti le 6 avril 2022. Les deux sont disponibles en librairie.
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Nous nous étions quittés il y a plusieurs mois de cela, sur une fin douce-amère avec les deux tomes de Butterfly Beast. Ayant beaucoup apprécié ce personnage qui nous était présenté, Ochô, je souhaitais en connaître davantage sur celle-ci, son passé et surtout la suite et fin de son aventure. C’est donc avec ce Butterfly Beast II, toujours écrit et dessiné par Yuka Nagate, que tout se joue. Là où nous avions laissé Ochô, en femme forte, indépendante, froide et surtout méthodique, on ressent très vite un changement dans le personnage, et cela est dû à la dernière confrontation de cette tueuse lors des dernières pages de la première partie de cette histoire.

Cette critique a été écrite suite à l’envoi d’exemplaires par l’éditeur.

De tueuse, à humaine

© 2012 NAGATE Yuka All rights reserved.

Le contraste entre la première et ce début de seconde partie est assez fort. La rencontre à la fin du deuxième tome de Butterfly Beast, avec celui qu’Ochô traquait depuis si longtemps, Kazuma, l’a profondément marqué. Elle fait beaucoup plus d’erreurs, elle est moins méthodique, et en vient même à se laisser charmer par un homme, alors qu’elle était froide, calculatrice et parvenait toujours à ses fins. On sent que cet homme a un impact important sur la vie d’Ochô, au point même qu’elle devient l’ombre d’elle-même, prête à se laisser surprendre, même par les ennemies les plus faibles.

Elle devient un personnage complètement affaibli, et là ou je tenais une comparaison avec des personnages psychotiques que j’apprécie énormément dans divers œuvres de fiction, ces fameux personnages gris, Ochô en devient beaucoup plus humaine, plus tempérée et surtout elle en vient à faire des erreurs. Non pas que ce soit un défaut, car cela apporte énormément de profondeur au personnage principal, qui en contrepartie la pousse à devenir aussi plus faible, plus à même de perdre des batailles, et se faire blesser, voir même se faire humilier par ses supérieurs.

Un profond changement de ton, alors que la première partie de l’histoire présentait une figure féminine forte, voir limite déifier le personnage. Le début de cette seconde partie elle, déconstruit complètement Ochô et va même la pousser plus bas que terre. Mais ce changement de ton n’était-il pas nécessaire ? Afin de montrer qu’après la chute, on se relève plus fort et l’on arrive à vaincre ses démons… Nous le saurons très vite dans la suite de l’histoire, mais c’est en essayant de comprendre le pourquoi de cette évolution de personnage, que j’en viens à croire cela.

Didactique et passionnant

Il est vraiment intéressant de voir la façon dont est décrite l’ère Édo. Très didactique, et ce en très peu de pages, Yuka Nagate arrive à retranscrire tous les tenants et aboutissants de cette époque, qui nous est forcément inconnue pour nous Européens. Entre temps de paix, et fomentation d’une guerre naissante, absolument tout est très bien expliqué. De même, les quartiers des plaisirs sont des endroits reconnus dans l’histoire japonaise, et je trouve intéressant de voir la façon dont nous est présenté ce quartier, sans tomber dans le cliché et dans vulgarité. L’autrice nous montre avant tout à quel point cet endroit est stratégique pour les efforts de guerre et notamment pour le gouvernement en place. Mais pas seulement, il est aussi le talon d’Achille de ce même gouvernement, où les shinobis peuvent venir attaquer afin de faire tomber ce château. Surtout, dans le cas de cette histoire, quand tout repose sur une seule et même personne, à savoir Ochô .

Qui plus est, son point faible, celui qui la rend la humaine, lui fait perdre tous ces moyens, vient semer les graines du chaos naissant à Yoshiwara (nom du quartier). C’est pour cela que j’ai trouvé ces deux tomes complètement exaltants, là où la première histoire montrait une Ochô, forte avec quelques faiblesses malgré tout, cette suite nous montre à quel point elle n’est « qu’humaine », au point même où un nouveau pivot dramatique vient la déstabiliser et la plonger complètement dans les tourmentes de l’abandon de soi.

Je l’ai déjà dis lors de ma première chronique et je le redis ici, je n’ai jamais vraiment été attiré par ce genre d’histoire, mais Butterfly Beast a ce « je ne sais quoi » de plus. Un côté terriblement envoûtant, au point même de sentir les parfums du quartier de Yoshiwara et de se laisser happer par cette histoire, rempli de rebondissements rudement bien écrits et développés.

  • Les tome 1 & 2 de Butterfly Beast II sont disponibles en librairie.
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Le rendez-vous mensuel se poursuit avec ce troisième numéro de la chronique dédiée aux publications de l’ère DC Infinite depuis leur arrivée en France aux éditions Urban Comics. Et après trois mois, on a déjà pu voir un bel éventail de ce que cette nouvelle ère peut proposer, avec comme série majeure évidemment la continuité Batman qui se dote de son deuxième tome. Mais l’évènement de ce troisième numéro se trouve plutôt du côté de Batman Detective Infinite, un premier tome qui fait figure d’événement historique dans l’univers DC. En effet, les élites de la « distinguée concurrence » ont enfin découvert que les femmes peuvent aussi écrire des comics.

Cette critique a été écrite suite à l’envoi d’exemplaires par l’éditeur.

Batman Infinite – Tome 2, la loi du plus fort

© 2021 DC Comics / 2022 Urban Comics

A sa sortie en janvier, le tome 1 de Batman Infinite écrit par James Tynion IV et dessiné par Jorge Jimenez avait pour lui son ambiance horrifique, au lendemain d’une terrible attaque sur l’asile d’Arkham qui rebattait les cartes à Gotham, entre vilains assassinés et nouveaux rapports de domination. C’est ainsi que Simon Saint, industriel milliardaire, se faisait une place au pouvoir en proposant au maire fraîchement élu, l’ancien officier de police Nakano (qui a les super-héro·ïne·s en horreur), de mettre en place le programme Magistrat. Celui-ci consiste à offrir à quelques personnes, dont un ancien gardien d’Arkham érigé en héros, une sorte d’armure et diverses augmentations physiques pour pouvoir lutter à la fois contre les super-vilain·e·s ainsi que Batman et ses semblables. La chauve-souris a en effet été déchue, avec une réputation mise à mal tandis que Bruce Wayne a perdu toute sa fortune. Ce deuxième tome continue l’arc et s’écarte un peu de l’aspect horrifique, avec l’Épouvantail, qui donnait au premier tome son ambiance si particulière. On retombe sur une mise en scène moins inspirée, moins inventive. Toutefois le duo James Tynion IV-Jorge Jimenez a suffisamment d’expérience pour offrir quelques chapitres très solides, qui s’accompagnent dans ce tome d’un chapitre de Nightwing écrit par l’excellent Tom Taylor.

Là où l’écriture fonctionne bien, c’est sur son questionnement de la figure du héros au travers de Sean, qui se rêvait en policier et qui a fini en gardien de prison raté. Pseudo-héros propulsé par Simon Saint pour s’attirer les faveurs du peuple de Gotham sous couvert d’un populisme dégoulinant, Sean est l’incarnation de ce désir, pour beaucoup de policier·e·s d’incarner l’ordre et la justice. Un désir de toute puissance et d’autorité qui mène aux dérives et aux violences que l’on connaît, un élément politique que James Tynion IV s’approprie très bien en s’intéressant à ce besoin de trouver des héros au milieu des plus grandes catastrophes. C’est aussi une manière d’écorcher le mythe du super-héros, qui apparaît imparfait et faible, qui n’est pas un remède au mal rampant qui gangrène la ville et ses institutions. À Gotham, le mal vient de partout, mais surtout d’en haut, incarné par Simon Saint et Christopher Nakano, deux hommes prêts à tout pour satisfaire leur besoin de pouvoir. L’un a fomenté la chute de Gotham pour mieux se l’approprier, l’autre est prêt à passer un pacte avec le diable pour écarter Batman. Face à ces deux hommes, on voit émerger une solution au travers d’un collectif populaire, Unsanity, en opposition à un système politique qui se nourrit de la peur des citoyen·ne·s pour justifier des décisions autoritaires au lendemain d’événements traumatisants (en l’occurrence, un attentat). Moins inventif sur sa mise en scène, ce deuxième tome va toutefois plus loin sur sa vision politique des nombreux conflits qui empoisonnent Gotham, et c’est une réussite.

Batman Detective Infinite – Tome 1, l’homme est un prédateur

© 2021 DC Comics / 2022 Urban Comics

Il est enfin là. Detective Comics (intitulé Batman Detective Infinite chez nous) était l’un des titres que j’attendais le plus dans l’ère Infinite. Parce que c’est une série que j’affectionne tout particulièrement pour sa capacité à rester plus terre à terre, plus proche de la facette détective de Batman, celui qui combat la pègre et les luttes internes des institutions plutôt que les super-vilain·e·s. Et dans le monde d’Infinite où tous les rapports de force ont été chamboulés à Gotham, il était évident que Detective Comics pouvait faire quelque chose d’intéressant. Et je n’ai pas été déçu : écrit par l’excellente Mariko Tamaki, le comics nous montre un duo formé par Huntress et Batman à l’heure où de nombreux assassinats ont lieu en ville. Si le crime est le quotidien à Gotham, ces assassinats sont particuliers : les victimes font parties de l’élite de la ville. Une élite que l’on nous présente comme complètement ignorante de la criminalité, qui voit le crime comme quelque chose de lointain, qui arrive dans les quartiers pauvres de Gotham, et qui n’atteindraient jamais leur porte. Pourtant, une voisine de Bruce Wayne (qui n’est plus milliardaire, mais qui vit quand même dans un beau quartier) est cruellement assassinée, tandis que d’autres disparitions sont signalées. S’enclenche une enquête où Huntress et Batman se muent en détectives, affrontant l’horreur la plus pure aux tréfonds d’un pouvoir aveuglé, croyant que « l’élite » ne risquerait rien. Le comics bénéficie en outre du super travail du dessinateur costaricien Dan Mora, dont la mise en scène sublime l’histoire de Mariko Tamaki.

Car c’est très bien raconté, d’autant plus que l’autrice en profite pour aborder les questions d’agressions sur des femmes, de la violence des hommes et de leur responsabilité dans un système oppressif où la violence vise essentiellement les femmes. C’est un titre engagé, notamment au travers de la relation entre Huntress et une inconnue, dont le destin a un impact conséquent sur l’héroïne et conditionne ses choix. Le titre est d’autant plus important que le choix de mettre Mariko Tamaki à l’écriture de Detective Comics est historique. Si c’est une évidence pour son talent et ses succès récents, cela n’a pourtant rien d’évident pour la série. Née en 1937, la série Detective Comics est un pilier de l’univers Batman et a vu se succéder de nombreux auteurs talentueux. Mais jusqu’à son numéro 1034 (qui constitue le premier chapitre de ce tome), Detective Comics n’avait… jamais connu d’autrice. Mariko Tamaki est la première femme à écrire sur la série, et seulement la deuxième après Devin Grayson (Gotham Knights) à écrire pour une des séries principales de l’univers Batman.  Alors DC Comics s’attend évidemment à être récompensé d’un cookie et d’être célébré pour avoir honoré Mariko Tamaki de cette prestigieuse place de lead writer, mais… Vraiment ? Il fallait vraiment plus de 80 ans d’existence pour enfin en arriver là ?

Robin Infinite – Tome 1, origines d’un combat mortel

© 2021 DC Comics / 2022 Urban Comics

Damian Wayne, fils de Bruce, s’est éloigné de son père après une énième prise de bec et les événements du Joker War, il part alors dans une quête très personnelle : un retour vers ses origines. Ce premier tome de Robin Infinite s’ouvre donc sur une discussion entre lui et sa mère Talia al Ghul, avant qu’il se mette à rechercher des réponses du côté de son grand père Ra’s al Ghul. Le personnage de Damian Wayne a toujours été à part parmi les Robin, parce qu’il est le fils biologique de Batman, mais aussi parce qu’il possède en lui le « sang du démon » qui vient de Ra’s al Ghul. Faisant de lui, certes, un super-héros, mais aussi un gamin plutôt violent, insatiable et exigeant. On se souvient par exemple de l’excellent comics Super Sons où son mauvais caractère s’opposait à celui de Jon Kent, le fils de l’optimiste Superman. Et pour lancer ce Robin Infinite, sa quête l’emmène sur l’île de Lazare, là où les morts reviennent à la vie et où s’organise un tournoi à mort entre quelques combattant·e·s à qui l’on promet l’immortalité. Sorte d’hommage à Mortal Kombat, on sent que Joshua Williamson et Gleb Melnikov se sont éclatés à mettre en scène le comics.

Parce que cette évidente référence à Mortal Kombat provoque des combats absurdes où chacun·e peut mourir jusqu’à deux fois en revenant à la vie, la violence devient ainsi le quotidien et permet à Damian Wayne d’assouvir ses rêves de justice expéditive sans trop souffrir de culpabilité. On y trouve même presque une ambiance proche des Teen Titans, où des gamin·e·s fils et filles de personnages plus connus font équipe, ou s’affrontent, au gré d’alliances fragiles pour tenter de comprendre le plan machiavélique qui se prépare sous couvert d’un tournoi. Plutôt joli visuellement, le comics manque quand même d’une narration plus solide, qui parvient rarement à dépasser le cadre de l’hommage rigolo, tandis que le personnage de Damian Wayne est une vraie tête de con et ne semble toujours pas grandir. Souvent frustrant, il est unidimensionnel et finalement assez peu intéressant pour le moment. On espère quand même que cette nouvelle série permettra de mener le personnage sur une nouvelle voie et de lui apporter plus de matière afin qu’il dépasse enfin cette colère capricieuse qui le caractérise.

  • Batman Infinite T.2, Batman Detective Infinite T.1 et Robin Infinite T.1 sont disponibles en librairie depuis mars 2022.
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Imaginez, voulez-vous, que l’une des comédies musicales les plus populaires aux États-Unis soit méconnue en France. Essayez seulement d’envisager que la pièce ayant reçu le record – inégalé – de 12 Tony Awards (l’équivalent des Oscars pour le théâtre) n’ait jamais été adaptée ici, jusqu’à présent ! C’est le cas des Producteurs, une œuvre que je n’avais jamais eu la chance de voir sur scène, mais qui eut beaucoup d’impact sur mon amour des comédies musicales ou de la pop culture. Les Producteurs est un chef-d’œuvre irrévérencieux dont les maîtrises de l’absurde, de l’auto-dérision ou de la satire du milieu théâtral me rendent dithyrambique ; les numéros musicaux et la mise en abyme n’étant pas en reste. Maintenant que j’ai votre attention, revenons, si vous le voulez bien, aux origines de ce monstre satirique.

C’est l’histoire d’un film qui devient une pièce, qui devient un film…

Max (Nathan Lane) et Leo (Matthew Broderick) © Les Producteurs, St. James Theatre, 2002

L’histoire des Producteurs commence en 1968, tandis qu’un certain Mel Brooks réalise un long-métrage mettant en scène Zero Mostel et Gene Wilder. Le film (non musical) suit les mésaventures de Max Bialystock, le roi du vieux Broadway qui, après des années d’échecs et de flops en tout genre, n’est plus que l’ombre de lui-même. Le producteur véreux fait alors la rencontre de Leo Bloom, un comptable timide et névrosé. Constatant des irrégularités dans les comptes de Max, Leo lui fait naïvement remarquer qu’il pourrait en fait gagner beaucoup d’argent en produisant un flop. Les deux partenaires décident de chercher la pire pièce jamais écrite pour assurer leurs arrières. Ils jettent leur dévolu sur Un printemps pour Hitler, une comédie musicale célébrant le troisième Reich. Le long-métrage de 1968 ne m’a pas laissé un souvenir impérissable. Il n’en a pas moins remporté l’Oscar du meilleur scénario en 1969. Le film fut même interdit en Allemagne pendant quelques années…

33 ans plus tard, Mel Brooks décide de transposer ce classique du cinéma en comédie musicale. Les rôles de Max et Leo sont assurés par Nathan Lane (Le Roi Lion, La Souris) et Matthew Broderick (La folle journée de Ferris Bueller et… Le Roi Lion !). Les quelques 2502 représentations et les 12 Tony Awards remportés témoignent du succès retentissant de la pièce. Ledit succès permet aux Producteurs de renouer avec le cinéma, en 2005, puisque la pièce est elle-même adaptée en film. C’est Susan Stroman, metteuse en scène et chorégraphe de la comédie musicale qui endosse la casquette de réalisatrice. La boucle est bouclée.

Il faut pourtant encore attendre 16 ans pour que la pièce arrive en France. Alexis Michalik met en scène Les Producteurs au Théâtre de Paris, avec – dans les rôles titres – Serge Pastigo (Max) et Benoît Cauden (Leo). Tandis que la pièce était prévue de décembre 2021 à février 2022, les salles combles ont prolongé les représentations jusqu’au mois de juillet 2022. Voilà qui n’est assurément pas un flop !

Along came Bialy

Leo (Benoît Cauden) et Max (Serge Pastigo) © Les Producteurs, Théâtre de Paris, 2021

Les Producteurs est une pièce très irrévérencieuse, qui ne s’adresse pas à tous les publics. Le début du premier acte est assez longuet. La rencontre entre Max et Leo se fait lors d’un dialogue typiquement théâtral, célébrant les différents types de comique. Même après, tandis que les numéros musicaux s’enchaînent, l’humour demeure profondément absurde. Au reste, le plongeon dans ce tourbillon aussi délirant que satirique est la promesse de nombreux fous rires.

L’histoire commence, à la fin des années 50, avec Max Bialystock. Constatant qu’il est le producteur d’un énième flop, celui-ci se lamente sur son sort et rappelle, au cours d’une mélopée aussi merveilleuse que nostalgique (The King of Broadway), qu’il était le roi du vieux Broadway. Il semble inconcevable de ne pas saluer la traduction parfaite des paroles, en français, ou l’insertion de plaisanteries très contextualisées. Ainsi, Max ne manque pas de faire une allusion à un autre monarque : Le Roi Lion, joué à peine quelques rues plus loin, au théâtre Mogador, (et dont vous retrouverez la chronique ici). 

A l’instar des autres personnages, Max est un stéréotype ambulant. Véreux et grivois, le producteur est peu scrupuleux à l’idée de produire des flops ou de renier ses propres convictions, pour parvenir à ses fins. Comme son nom l’indique, Max est juif. Cela ne l’empêchera pas de charmer le scénariste nazi Franz Liebkind, afin d’obtenir les droits d’un Printemps pour Hitler. Au delà de cela, Max est le vestige d’une époque révolue. Nostalgique et profondément seul, il n’a jamais connu l’amitié avant de rencontrer Leo. Je peux dire, sans rougir, que la relation entre Max et Leo est l’une des meilleures bromances jamais écrites.

Keep it Gay

La troupe chante « Keep it Gay » © Les Producteurs, Théâtre de Paris, 2021

C’est avec la chanson We Can Do It, durant laquelle Max tente de convaincre Leo de se joindre à lui, que le rythme de la pièce s’envole. Timoré de nature, Leo refuse la proposition et retourne à son bureau, où son supérieur hiérarchique s’empresse de l’humilier. Tandis que les différents comptables de Whitehall & Marks entonnent un hymne rappelant à quel point ils sont malheureux ; Leo se souvient que son rêve de toujours était de devenir producteur à Broadway (I Wanna Be a Producer). C’est ainsi qu’il décide de se lancer dans la folle aventure avec Max.

Les deux compères rencontreront alors des individus aussi dérangés les uns que les autres. Bien qu’il soit un fervent admirateur d’Hitler, Franz Liebking a une passion secrète pour ses pigeons, qu’il aime tendrement. Après avoir acquis les droits de la pire pièce jamais écrite, Max et Leo tâchent d’embaucher le pire metteur en scène vivant. Il s’agit de Roger de Bris, dont la tanière n’a rien à envier à la Cage aux Folles. Dans Les Producteurs, personne n’est épargné par l’humour, à commencer par la communauté LGBT+. Je ne serais pas étonnée que beaucoup considèrent la pièce comme antisémite, homophobe et plus encore, sans avoir toutes les données en main. Rappelons que Les Producteurs est la création d’un réalisateur juif, Mel Brooks. Le créateur du rôle de Max dans la comédie musicale, Nathan Lane, a fait son coming-out gay dans les années 90. De fait, il s’agit d’un chef-d’œuvre d’auto-dérision ; tout autant que d’une franche satire du show-business.

Max ne manque évidemment pas d’embaucher, comme première comédienne/réceptionniste, une certaine Ulla, à la plastique avantageuse. Ulla a parfaitement conscience qu’elle n’est pas choisie pour ses compétences et en joue sans scrupule ; du moins avant de tomber amoureuse de Leo.

Springtime for Hitler

Leo et Max rencontrent Franz © Les Producteurs, Théâtre de Paris, 2021

L’heure de la première représentation d’un Printemps pour Hitler finit par arriver. La mise en abyme terriblement efficace nous donne à nous, public, l’impression d’être venus assister à la célébration du troisième Reich. La pièce de Franz Liebkind n’en est que plus dérangeante. Naturellement, tout ne se passe pas comme Max et Leo l’avaient prévu, mais je vous laisserai le plaisir de découvrir l’ampleur des dégâts par vous-mêmes.

Je suis fan des Producteurs depuis de nombreuses années. Aussi fut-il particulièrement émouvant de découvrir cette pièce, sur scène. L’adaptation française s’en tire avec les honneurs. Bien qu’elle ne dispose pas des mêmes moyens que Le Roi Lion (Théâtre Mogador), elle compense par des comédiens époustouflants, et ce dans tous les domaines. Mon seul regret est que l’une des chansons de Max (Betrayed) ait été coupée, afin que la comédie musicale n’excède pas deux heures et puisse se passer d’entracte.

Il est difficile d’en dire davantage sur Les Producteurs sans divulgâcher l’intrigue. Je ne peux qu’insister sur l’immense dimension comique de la pièce. La satire, l’auto-dérision et l’absurde – au sens noble du terme – atteignent des niveaux rarement égalés. Les personnages stéréotypés se révèlent attachants et ce, en grande partie, grâce à des dialogues finement écrits. Enfin, je n’ai sans doute pas assez insisté sur la qualité des chansons et chorégraphies particulièrement entraînantes. A l’image du Roi Lion, mais dans un tout autre registre, Les Producteurs est une expérience impossible à oublier. Vous pourriez la détester, mais vous avez de plus fortes chances encore de l’adorer. Il me paraît, en tout cas, peu crédible qu’elle vous laisse indifférents.

  • Les Producteurs est une comédie musicale jouée au Théâtre de Paris, de décembre 2021 à juillet 2022. 
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Développé par le studio italien LKA et distribué par Wired Games, le jeu indépendant Martha is Dead a fait parler de lui quelques mois avant sa sortie pour ses scènes d’excessive violence, partiellement censurées sur Playstation. Sans ce buzz de dernière minute, le jeu aurait sans doute fait une sortie discrète, à part pour les amateurs d’horreur psychologique qui pouvaient suivre le développement du titre depuis quelques années. Mais passons outre la polémique autour de Martha is Dead, pour découvrir un thriller psychologique italien de qualité !

Le jeu a été testé sur Xbox Series S (version donc non censurée).

Y aura pas Martha le retour

Martha is Dead débute avec Giulia K., jeune enfant à qui sa nourrice lisait des légendes folkloriques particulièrement effrayantes, comme celle de la Dame blanche. Une histoire bien connue où une jeune femme est trompée par son amant : de désespoir, elle se noie dans un lac, et depuis, pour se venger, entraînera parfois d’autres jeunes filles dans les eaux noires pour les noyer. Aussi fascinée qu’effrayée, la petite Giulia adore cette histoire.

Découvrir les paysages apaisants de la Toscane… © LKA, Wired Games, Martha is Dead, 2022

Mais le temps passe et nous sommes en 1944, en Toscane. Giulia et sa sœur jumelle, Martha, vivent dans la maison toscane prêtée par leur nourrice. Elles y passent leurs journées avec leur mère italienne et leur père allemand, un haut gradé nazi, vivant au rythme des nouvelles de la Seconde Guerre mondiale apportées par la radio et les journaux. Malgré leur isolement dans cette campagne italienne, les combats font d’autant plus rage qu’ils se trouvent à un point stratégique militaire, disputé par l’armée italienne et les Alliés, aidés de partisans italiens. Plus qu’un véritable arc narratif, la Seconde Guerre mondiale est une toile de fond qui permet d’évoquer les atrocités des combats, les dilemmes de Giulia et la difficulté du quotidien, sans cesse mis à mal par un couvre-feu de plus en plus pesant.

Tout bascule quand un matin, Giulia rejoint sa sœur au lac où elles ont prévu de passer la matinée ensemble. Martha flotte à la surface du lac, noyée, avec les vêtements de sa sœur. Giulia la ramène sur le rivage, paniquée ; au même moment, ses parents arrivent et la confondent avec sa jumelle. Giulia devient ainsi Martha, et l’héroïne s’enfonce dans son mensonge – trop profondément pour ensuite revenir en arrière… Dès lors, dans les jours qui suivent, Giulia mène l’enquête pour savoir la cause de la mort de sa sœur : suicide, meurtre, victime de la Dame blanche ?

Un thriller psychologique, plus qu’une histoire d’horreur

Giulia usurpe donc l’identité de sa sœur, tant par égoïsme, car sa jumelle a toujours été la favorite de ses parents, que par souhait d’éviter un second choc à sa famille. Ce n’est pas sans en payer le prix : elle doit désormais faire semblant d’être sourde et muette, Martha l’étant depuis la naissance.

Pour avancer dans l’histoire, les joueurs et joueuses sont invités à explorer la maison, la chambre commune des jumelles, et à parcourir la campagne toscane. Celle-ci est ensoleillée et paraît idyllique, bien loin de la guerre, mais l’Histoire interférera à plusieurs reprises avec la quête personnelle de Giulia, amenant sang et mort à ce paysage paradisiaque. De la présence de partisans – qu’on peut choisir d’aider ou non, sachant que le père de Giulia est un nazi haut placé – aux légendes de la Dame Blanche, le jeu offre différentes directions à l’intrigue, proposant quelques quêtes annexes supplémentaires.

© LKA, Wired Games, Martha is Dead, 2022

Enquêter sur la mort de Martha amène ainsi Giulia à se replonger dans l’histoire familiale et à se remémorer des souvenirs, notamment grâce à un théâtre de marionnettes qu’elle peut utiliser pour rejouer des scènes d’enfance. Par ailleurs, la jeune fille est une grande adepte de la photographie, et son appareil photo permet d’immortaliser quelques scènes-clés pour le jeu, ou bien de découvrir les traces surnaturelles laissées par la Dame Blanche. Un côté artistique mis en valeur tant par son importance pour l’intrigue – les photos permettent de rétablir la vérité sur certains événements – que pour le côté très vintage de la prise des photos et du développement à effectuer en chambre noire. On joue avec plaisir avec les différents filtres et types de clichés, pour garder un souvenir des décors italiens emplis de charme.

Au fil des heures, le jeu s’aventure bien plus dans la psychologie des personnages, que du côté horrifique. Martha is Dead garde toutefois une trace de surnaturel, puisque Giulia pourra également tirer des cartes de tarot divinatoire chaque jour, et utiliser son jeu de cartes pour entrer en contact avec la Dame Blanche – qui nous offrira quelques sursauts. Mais c’est avec son intrigue familiale, sa quête d’identité et de vérité, que le jeu offre son véritable potentiel. L’histoire expose les conséquences de l’usurpation d’identité de Giulia, de son amitié avec un partisan, et surtout, la reconstitution de ses souvenirs fait revenir de terribles secrets à la surface.

Des thèmes matures et à ne pas mettre entre toutes les mains

Martha is Dead s’impose avant tout comme un jeu d’atmosphère, à la direction artistique ensoleillée mais avec des moments terriblement glauques et macabres. Le studio n’a jamais nié sa volonté de proposer un jeu mature avec des scènes dérangeantes, déconseillant d’ailleurs son jeu aux personnes sensibles à la vue du sang, de la mutilation, etc, avertissement présent également au début du jeu. C’est pourquoi Sony a d’ailleurs modifié certains passages sur Playstation, qui deviennent « non-jouables » ou censurés, et que les joueurs et joueuses peuvent passer. Dès les premières heures du jeu, on a ainsi une scène de cauchemar où Giulia découpe le visage de sa sœur morte, pour s’en faire un masque de peau. On peut s’interroger sur la nécessité d’un tel type de censure, considérant qu’il s’agit d’un cauchemar et d’une représentation du changement d’identité de Giulia. Néanmoins, il est certain que le jeu n’est pas à mettre sous les yeux des âmes sensibles par son côté graphique et macabre. Martha is Dead dérange, mais on est prévenu dès le début.

Le paragraphe suivant contient le détail des scènes dérangeantes du jeu.

Si certaines scènes se déroulent de manière explicite dans des cauchemars, d’autres se déroulent dans la réalité et peuvent ainsi bien plus déranger, comme le passage où Giulia doit vérifier si sa sœur était bel et bien enceinte, et va ouvrir son corps au cimetière pour constater la présence d’un fœtus. Un autre passage est le meurtre de la mère de Giulia et l’enterrement du cadavre démembré de la mère, par sa fille, ou encore le fait de voir (en théâtre de marionnettes) le chien de Giulia être cuisiné et mangé. L’une des scènes de fin montre un début d’automutilation et mentionne la masturbation, ce dernier élément étant a priori retiré de la version Sony. Par ailleurs, bug ou conséquence des choix au cours de l’histoire ? Giulia nous offre un discours à fin du jeu, qui prend la forme d’une entrée de son journal sur fond noir, mais qui devrait pourtant être dit directement par l’héroïne, face à nous.

Mais la volonté de mettre mal à l’aise fait partie des intentions du créateur du jeu, pour aborder une histoire psychologique plus profonde qu’elle n’en a l’air. Il est impossible d’en parler sans spoiler. Cependant, en dépit de sa noirceur, Martha is Dead vaut la peine d’y jouer pour son intrigue très personnelle et ses mystères à résoudre. Sans cesse au long du jeu, on cherche le fin mot de l’histoire, les événements s’enchaînant avec plusieurs rebondissements, avec assez de mystère pour se composer sa propre interprétation de l’histoire. La fin nous permet en effet de revoir l’intrigue sous un nouvel angle, nous amenant à réfléchir sur la part réelle de l’histoire et sur ce que Giulia a peut-être imaginé…

Le paragraphe suivant contient des spoilers sur la résolution du jeu.

Vers l’île de la Dame Blanche © LKA, Wired Games, Martha is Dead, 2022

A la fin du jeu, Giulia, enfermée dans un asile après la guerre, nous met face à elle-même par le biais d’un miroir la représentant sous forme de marionnette. Il s’agit d’une adresse directe aux joueurs et joueuses, comme pour nous faire décider de la véracité des événements passés. Les personnages décédés le sont-ils vraiment ? Certains ont-ils vraiment existé ? Y a-t-il vraiment eu une grossesse ? Par-dessus tout, Martha elle-même a-t-elle jamais existé, ou est-elle un mécanisme d’autodéfense de l’esprit de Giulia, victime de mauvais traitements dès l’enfance ? Au fil de son histoire personnelle, c’est la santé mentale de Giulia qui est avant tout évoquée : peut-être victime d’une dissociation d’identité, peut-être délirant sur toute son histoire, ce qui peut faire un peu cliché. Aux joueurs et joueuses d’interpréter ensuite chaque fragment d’histoire, d’autant que les black-out, coïncidences très étranges et souvenirs parcellaires de Giulia font sens avec une telle conclusion.

Une aventure où la noirceur sert les propos du jeu

A l’instar d’autres titres avant lui, Martha is Dead se sert de l’horreur pour parler d’autres thèmes bien plus humains : la guerre, les dilemmes moraux, les tragédies familiales, la maladie mentale, les mauvais traitements, la dépression… On peut parfois regretter que le jeu nous laisse avec une telle énigme à la fin, nous laissant un peu frustrés et perplexes sur ce que l’on peut comprendre du jeu. Et en même temps, il est toujours admirable d’avoir un jeu qui fait preuve d’autant d’audace dans ses thèmes, nous laissant l’interpréter sans nous prendre par la main, restant en équilibre avec son propos et son histoire.

Martha is Dead instaure une ambiance très noire et macabre, aidé de séquences cauchemardesques ou sanglantes ; une ambiance par ailleurs contrastée pendant les trois quarts du jeu par les paysages toscans, ensoleillés et sereins à souhait. La passion portée au jeu par ses développeurs se ressent parfois par des aspects plus « secondaires », comme les séquences du théâtre de marionnettes, le récit de la Mort ou le jeu du tarot divinatoire, où la direction artistique est mémorable, à la fois belle et ancrée dans l’époque de l’intrigue.

Le titre ne brille pas par la variété de son gameplay : il se rapproche énormément du walking simulator rigide avec sa vue subjective, et avec une maniabilité parfois fragile. De plus, il est parfois sujet à des bugs (manque de luminosité et contraste dans certaines zones, chutes dans le vide sous le jeu…), mais se démarque par sa beauté et son atmosphère. Il offre un thriller psychologique au suspens bien mené et où le contexte de la Seconde guerre mondiale, s’il reste en arrière-plan, est intégré avec intelligence, mêlant petite et grande Histoire avec finesse, avec une VO italienne parfaitement maîtrisée par Joy Saltarelli. Cependant, la fin déconcerte et laisse un peu sur sa faim. Le jeu n’échoue pas à nous faire réfléchir et à nous hanter après l’avoir fini, mais il lui manquait peut-être un peu plus de liant, de maîtrise et d’explicite pour réussir à nous emmener totalement. Martha is Dead est néanmoins une expérience singulière à la direction artistique réussie, dévouée à l’histoire personnelle de Giulia et à la thématique de la maladie mentale.

  • Marthia is Dead est disponible depuis le 24 février 2022 sur PC, Xbox et PS4-PS5.

 

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La fin d’une histoire est sans doute ce qu’il y a de plus compliquée à écrire et ce pour plusieurs raisons. L’auteur·trice peut se perdre dans son propre récit, au point de ne plus vraiment savoir comment la terminer, ou tout au contraire savoir exactement où il·elle va, mais n’est pas à l’image que le·la lecteur·trice s’imaginait. Qu’est-ce qui est alors réellement difficile ? Écrire la fin d’une histoire, ou la recevoir ? Et comment juger la première œuvre complète d’un·e auteur·trice lorsque cette personne a un univers complètement fou tel que celui de Tatsuki Fujimoto. La fin de Fire Punch m’a laissé complètement perplexe, je n’arrive pas vraiment encore à situer si j’ai aimé ou non l’ensemble de cette série, une chose est sûre, c’est qu’elle ne m’a pas laissé indifférent.

Cette critique a été écrite suite à l’envoi d’un exemplaire par son éditeur.

Les balbutiements d’un auteur

FIRE PUNCH © 2016 by Tatsuki Fujimoto/SHUEISHA Inc.

C’était vraiment intéressant de découvrir les œuvres de Fujimoto de cette façon. En commençant par Chainsaw Man, le tout entrecoupé de Look Back pour finalement arriver au dénouement de Fire Punch, qui est sa première œuvre « longue ». On sent très rapidement que le mangaka a gagné en maturité, aussi bien dans ses histoires que dans sa façon de les raconter. Après avoir lu l’ensemble de Fire Punch, j’arrive plus facilement à cibler ce qui m’a dérangé tout le long de cette série, non pas que l’histoire n’est pas intéressante, mais c’est surtout la froideur avec laquelle il l’a écrit et également les divers soucis de mise en scène. Très peu d’émotions se ressentent à travers les pages de ce récit, il y a certes quelques moments de grâce, mais dans l’ensemble, c’est froid, chirurgical, je n’ai pas ressenti d’impact émotionnel, peu importe ce qu’il se passait. Je pense que c’est notamment dû au héros. Fujimoto aime les personnages ambigus, ou ce que l’on peut appeler des personnages « gris ». Seulement, le fait que Fire Punch soit sa première œuvre se ressent terriblement à travers les personnages en question (là ou c’est bien mieux maîtrisé dans Chainsaw Man et Look Back). Leurs motivations sont moins claires, plus confus, par moment même, ils vont au-delà de leurs buts initiaux pour répondre simplement à une facilité scénaristique. Des changements de camps au dernier moment, un sacrifice qui n’a pas de sens, ce genre de problème récurant tout le long du récit.

Agni, le protagoniste, va au cours de son périple, et notamment lors de ces trois derniers tomes, payer pour tout ce qu’il a fait subir. Que ce soit à cause de dommages collatéraux, ou pour les actes de barbaries qu’il a sciemment commis. Et c’est seulement une fois que celui-ci se retrouve enfin en paix, qu’il se retrouve confronté à son plus grand ennemi : lui-même. Non pas qu’il soit à l’origine de ce qu’il a vécu, mais il est devenu, par la force des choses, pire que la personne qu’il s’était juré de tuer. Même la fin du récit, et donc ce qui est censé être l’accomplissement ou la rédemption du protagoniste, est assez étrange, cela devient même le reflet de ce personnage principal, perdu dans un vide complet.

Mais alors si la fin de Fire Punch est si particulière, si dérangeante, pourquoi a-t-elle autant fait parler d’elle à sa sortie ? Pourquoi Fire Punch est devenu aussi populaire, et à titre personnel, pourquoi cette série ne me laisse pas indifférent ?

L’évolution d’un genre

Je pense que la raison principale du succès de Fire Punch et notamment de son auteur, c’est la façon dont il maîtrise le média qu’est le manga. Il y a certes quelques problèmes de compréhension dans son histoire, mais là je parle véritablement du média en lui-même. On ressent que Fujimoto connaît les différents genres prépondérants du manga, ce qu’il réussit à faire avec ses œuvres, c’est d’utiliser tous les codes préétablis, les maitriser complètement pour les détourner, au point de permettre aux shonen/seinen d’évoluer. De proposer quelque chose de nouveau, d’atypique et ce malgré quelques faiblesses au cœur du scénario. On ressent la sincérité avec laquelle il écrit ses histoires, cette envie de créer quelque chose de nouveau que lui-même aurait voulu lire. Fujimoto est, à n’en pas douter, une personne passionnée et passionnante à découvrir à travers ses différents récits. Il a des messages qui lui sont propres, et même si cela peut ne pas plaire à tous, notamment avec l’écriture de cette fin pour le moins « lunaire », il est clair que nous n’avons pas fini d’entendre parler de lui. C’est un auteur à part entière, avec beaucoup de talent et qui en plus, gagne en maturité avec les nouvelles histoires qu’il écrit.

Découvrez les œuvres de Fujimoto. Fire Punch peut paraître assez obscur, voir compliqué à recevoir, mais il est une pierre fondatrice à ce que proposera le mangaka par la suite.

  • Les tome 1 à 8 de Fire Punch, sont édités par Kazé France et sont disponibles en librairies. 
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Ces dernières semaines sont sortis les tomes 6 et 7 de Chiruran, fresque historique, un des titres majeurs du catalogue Mangetsu, éditeur dont on sait l’intérêt pour les mangas qui abordent l’histoire du Japon. Dans son récit de la vie du héros japonais Toshizo Hijikata, le manga de Shinya Umemura et Eiji Hashimoto nous a fait traverser bien des émotions, malgré quelques temps morts, jusqu’à nous livrer une vraie leçon de mise en scène avec son tome 5. Le manga peut-il continuer sur cette lancée ?

Cette critique a été écrite suite à l’envoi d’exemplaires par son éditeur.

Fiction ou récit historique

© 2010 by EIJI HASHIMOTO AND SHINYA UMEMURA / COAMIX All rights reserved

Plus que jamais Chiruran, avec ces tomes 6 et 7, joue avec les limites entre la fiction et l’histoire. Depuis les débuts du manga, je m’évertue à en louer les qualités tome après tome (comme vous pouvez le voir dans de précédentes critiques parues sur Pod’culture), pour un manga qui a su s’approprier l’histoire de Toshizo Hijikata, sorte de héros de l’histoire du Japon, afin d’en faire une épopée relativement classique dans le genre du shonen. Et au milieu de ces codes que l’auteur emprunte au genre, on trouve parfois de grands moments, des instants de grâce où Chiruran dépasse ce carcan pour coller plus que jamais au récit historique. Des moments où on nous livre une sorte de grande fresque médiévale où l’on assiste à des moments clé de l’histoire du Japon, de la chute de la féodalité et l’apparition d’un autre type de pouvoir. Et ces deux nouveaux tomes flirtent plus que jamais avec ces limites. Car si le manga continue d’assumer un côté plus grand public, notamment dans le tome 6 qui nous raconte une curieuse amitié (devenue rivalité) dont les shonen ont le secret, il y a aussi une forte insistance sur le fait historique. On y découvre ainsi un récit beaucoup plus calme, sans grands affrontements, plus orientés vers les luttes internes et manigances opérées pour écarter Toshizo Hijikata et son clan du commandement du Miburoshi gumi, l’alliance de samouraïs qui a vu son influence grossir dans la politique nationale.  C’est extrêmement bien écrit, montrant même une vraie amélioration par rapport aux tomes précédents, et cela permet de recentrer le récit sur l’influence du Miburoshi gumi dans l’évolution politique du Japon.

Ces deux tomes proposent en outre des chapitres spéciaux en fin de tome, qui visent à se concentrer sur des personnages secondaires qui gagnent en épaisseur et en intérêt, et ce afin d’étoffer une histoire qui ne cesse de s’étendre dans des dimensions assez inattendues. Le héros devient presque spectateur tant les débats dépassent sa personne, et plus généralement s’étendent bien au-delà du coin où il exerce son influence. Mieux encore, ces quelques chapitres apportent un regard différent sur les événements racontés, y compris sur des personnes du camp d’en face, des méchants, offrant un peu plus de subtilité et de nuance à un récit où l’on règle le plus souvent ses différends à grand coup de duel. Ce qui est particulièrement captivant, surtout, c’est la manière avec laquelle le mangaka restitue l’histoire de Toshizo Hijikata et de tous ses compagnons, avec des touches de shonen plus classique mais aussi en y incorporant un vrai sens du récit historique, avec un sérieux et une volonté assez claire de raconter les réussites et les erreurs de ceux qui ont marqué l’histoire du Japon. On sent un intérêt important pour cette période, une vraie volonté de jeter un regard différent dessus, et surtout une envie de se servir de l’histoire comme d’un tremplin à une fiction dramatique.

La question de la compréhension

© 2010 by EIJI HASHIMOTO AND SHINYA UMEMURA / COAMIX All rights reserved

Cela a toutefois un inconvénient : l’auteur s’adresse essentiellement à un public qui connaît bien l’histoire du Japon et l’influence du Shinsen gumi, ainsi que les tenants et aboutissants des luttes de pouvoir au sein du Shogunat Tokugawa. On se retrouve plus que jamais submergé par les références à des lieux, des personnes, des événements qui ont réellement pris place dans l’histoire du Japon sans que l’auteur ne s’attarde trop à les expliquer ou, au moins, à les contextualiser. Cette avalanche d’informations nous perd un peu, et je dois avouer qu’à certains moments je me suis laissé prendre par la lecture en ayant bien conscience que la moitié des informations qui me sont jetées à la figure sont soit incomprises, ou seront peut-être assimilées un jour, si on revient dessus. Pas assez didactique, Chiruran se coupe ainsi parfois de cette attente pour la suite, caractéristique de ce qui nous donne envie de suivre un bon manga. Et ce parce que l’œuvre de Shinya Umemura et Eiji Hashimoto fonde parfois ses cliffhangers sur des éléments qui nécessitent une certaine compréhension et connaissance du contexte historique pour être parfaitement assimilés, ce qui rend l’approche plus difficile. Cela n’empêche toutefois pas de savourer l’essentiel du manga, puisque si j’ai déjà loué ses qualités narratives, ces deux tomes de Chiruran montrent aussi de belles choses sur la mise en scène des discussions, des oppositions sans combat, des moments de trahison et de tension, autant de choses qui montrent que Chiruran peut aussi briller visuellement en dehors des habituels combats.

En refermant le tome 7, je n’ai pas d’envie particulière de lire la suite, car les éléments qui ont été suggérés à la fin de celui-ci (censés générer l’attente) échappent en partie à ma compréhension, faute d’une connaissance extensive de l’histoire du Japon. Pourtant, je sais pertinemment qu’à l’image de toute la série, la suite devrait être de bonne facture, et je reste fan des choix narratifs ou de l’audace de mise en scène. C’est avec un sentiment toujours étonnant que j’aborde donc Chiruran, jamais impatient de m’y replonger, alors que j’en sors systématiquement très satisfait, avec l’impression d’avoir lu quelque chose de fort.

  • Le tome 6 de Chiruran est sorti le 2 février 2022, le tome 7 est sorti le 6 avril 2022. Les deux sont disponibles en librairie aux éditions Mangetsu.
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Bonjour à toutes et à tous ! Ici Reblys, et aujourd’hui je vous propose une petite nouveauté.

Il y a des œuvres dont j’ai envie de parler sans forcément les analyser en profondeur comme dans un Reflecto. En l’occurrence, ça a été le cas pour Necrobarista, visual novel sorti en 2019 sur PC, Mac, PS4, Switch ainsi qu’iPad et iPhone via Apple Arcade. Au delà de sa technique qui souffre un peu, son écriture et sa narration m’ont convaincu, et m’ont donné envie de partager mon ressenti avec vous !

J’ai voulu me créer une petite contrainte histoire de ne pas en faire une critique trop ordinaire. Voici donc trois mots qui pourraient résumer mon expérience sur ce jeu. J’espère que ce format vous plaira !

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