Kaiju n°8 – Tome 1 | Monstre intérieur

par Anthony F.

Phénomène au Japon, Kaiju n°8 arrive enfin dans nos contrées. C’est l’éditeur Kazé qui s’en est emparé, et la grosse campagne promotionnelle qui l’entoure depuis la sortie Française du premier tome en ce mois d’octobre a déjà fait ses preuves : en s’adjugeant le meilleur lancement de l’histoire en France sur sa première semaine, le manga de l’autrice Naoya Matsumoto a déjà trouvé son public. Mais on n’est pas ici pour parler chiffres, car ce qui nous intéresse c’est ce que cette nouvelle œuvre qui parle de gros monstres a dans le ventre. Alors, Kaiju n°8, est-ce aussi bien qu’on nous le dit ?

Cette critique a été écrite suite à l’envoi d’un exemplaire par son éditeur.

Des déchets à la gloire

KAIJU N°8 © 2020 by Naoya Matsumoto/SHUEISHA Inc.

Kaiju n°8 nous invite dans la petite vie de Kafka Hibino, trentenaire désabusé par de multiples échecs. Celui qui se rêvait autrefois héros des forces de défense du Japon se retrouve à bosser pour une société de nettoyage, dont le rôle est d’évacuer les rues des déchets et des corps des kaiju déjà tués par les forces de défense. Un travail ingrat qui l’amène à se balader dans les entrailles de ces gigantesques monstres qui attaquent le Japon, des bestioles qu’il convient de vite virer des rues afin que la vie reprenne son cours. Pour les personnes qui ne le savent pas, les « kaiju » sont des monstres qui animent l’imaginaire des créateur·ice·s japonais·es depuis belle lurette, depuis Godzilla dans les années 50, et qui incarnaient initialement cette peur de voir apparaître une menace gigantesque, incarnant la crainte de la bombe atomique qui a dévasté et traumatisé l’archipel. Devenus depuis une figure de la pop culture, les kaiju ont été le moteur de nombreuses histoires, que Kaiju n°8 tente de réinventer à sa manière. L’autrice Naoya Matsumoto commence en effet par aborder ces monstres par « l’après », à l’instant où la bataille est terminée, quand les héros et héroïnes sont de retour à la base, et quand le public ne s’intéresse plus trop à ce qu’il se passe. C’est alors l’instant où les personnes de l’ombre, les petites mains prennent la relève pour nettoyer les rues, et la mangaka les raconte très bien. Alors certes, ce concept n’est pas nouveau, et cela m’a parfois beaucoup rappelé les Damage Control côté comics Marvel, mais Kaiju n°8 n’est pas qu’un concept, c’est une histoire qui est de manière générale plutôt bien écrite. Il y a cette admiration ressentie par son héros pour les forces de défense qui ont abattues le kaiju, mais aussi sa déprime de voir que ces personnes récoltent tous les lauriers alors qu’il fait lui-même un travail difficile et fondamental pour la société. D’autant plus qu’il rêvait d’intégrer l’une de ces escouades qui récoltent l’admiration, mais il a été confronté à plusieurs échecs.

Jusqu’à ce que, dans la première moitié de ce premier tome, notre héros se retrouve face à une nouvelle réalité : du jour au lendemain, il devient lui-même un kaiju. C’est alors que le manga prend une nouvelle tournure, avec une orientation résolument plus assumée côté shonen, avec son lot de combats et de dépassement de soi pour remettre en cause l’avenir qui semblait tout tracé pour le « beau loser » que ce cher Kafka Hibino incarne. Cette nouvelle dynamique permet aussi d’insister sur un humour très récurrent pour le manga, avec un duo comique composé du héros et de son nouveau collègue (qu’il déteste initialement), tous deux instigateurs de dialogues à l’humour efficace. Un comique de situation qui profite de l’absurde ambiant, avec ce héros transformé en kaiju, qui incarne tout ce qu’il a longtemps pensé pouvoir combattre. Le manga parvient aussi à être drôle grâce au travail fait sur sur les expressions faciales, avec ces personnages très expressifs, permettant de varier les situations et les manières d’amener de la dérision dans une histoire qui, à certains égards, peut être dramatique. Car il ne faut pas oublier que le fond de l’histoire, cela reste des gros monstres, qui commettent de terribles dégâts qui sont, parfois, irréparables. Si notre héros rêve d’intégrer les forces de défense, c’est aussi et surtout parce que lui-même a beaucoup perdu là-dedans, alors Kaiju n°8 s’offre quelques moments d’émotion à l’occasion de flashbacks pour raconter l’impact des monstres, au-delà des combats et de la destruction.

Métamorphose kafkaïenne

KAIJU N°8 © 2020 by Naoya Matsumoto/SHUEISHA Inc.

De manière générale, ce héros nommé Kafka, incarne l’absurde porté par le philosophe dont il hérite le nom. Un absurde de situation mais aussi d’idées, avec une bureaucratie improbable où des sociétés se battent pour savoir qui va pouvoir obtenir le meilleur bout de « chantier » lorsqu’un kaiju tombe raide mort. Chacun se jetant dans une entreprise au ton décalé qui raconte l’absurdité des missions lancées à ces petites mains, qui se retrouvent à plonger dans les entrailles d’un kaiju pour les découper en petits morceaux afin de faciliter leur transport. Un travail ingrat et pénible, que l’autrice, qui est aussi dessinatrice, raconte avec talent dans des dessins qui apparaissent certes très modernes mais sur lesquels elle imprime déjà son propre style. On y découvre un vrai sens du dynamisme, avec des cases au découpage qui favorise l’humour (qui est autant textuel que visuel), mais aussi le rythme et l’intensité des quelques combats qui parsèment ce premier tome. La mangaka sait manier le fantastique et l’imaginaire qui entoure les kaiju, avec leur violence et l’inquiétude qu’ils inspirent, notamment dans une scène où l’on pense que tout espoir est perdu. A cela elle associe des décors urbains pour une iconographie qui rappelle les films de monstres japonais les plus populaires, clamant à sa manière son amour pour un imaginaire qui parvient encore, après des centaines d’œuvres, à séduire et à se réinventer. Malheureusement c’est la narration qui pèche sur la fin du tome, avec une orientation résolument plus classique (en tant que shōnen) qui met de côté le contexte décalé et plutôt bien trouvé de la société de nettoyage qui vient évacuer tout le bordel. A voir désormais quelle sera l’orientation de la série, et si les prochains tomes chercheront plus le combat que la sympathique situation initiale.

Le succès de Kaiju n°8 se comprend aisément, avec son humour bien dosé et ses planches aux graphismes terriblement séduisants. Et plus encore, Naoya Matsumoto fait un super travail sur son traitement de l’imaginaire des kaiju, en racontant au début du tome « l’après » et non pas le combat lui-même face à un monstre démesuré. Un après qui a parfois été traité dans certaines œuvres qui racontent ces gros monstres, mais rarement avec ce ton décalé et absurde, qui sied d’ailleurs parfaitement au duo comique de gars qui rêvent d’une autre vie, sortes d’anti-héros de son manga. Il y a quand même des regrets quand l’histoire prend une orientation plus classique, moins fine et plus attendue, mais ces débuts offrent tellement de promesses que l’on a forcément envie d’en voir plus. En bref, c’est dans tous les cas un manga indispensable de cette fin d’année pour les amateur·ice·s de kaiju, dont je fais partie, fort heureux d’avoir eu ma dose de gros monstres.

  • Le tome 1 de Kaiju n°8 est disponible en librairies depuis le 6 octobre. 

2 commentaires

So-chan 26 octobre 2021 - 12 h 15 min

Merci pour cet article ! Je te rejoins sur la petite déception quand l’histoire prend une tournure shonen plus classique. J’aurais aimé en voir plus sur ce boulot de nettoyeur qu’a Kafka. J’aime beaucoup ce concept de voir l’envers du décor des grandes batailles, avec un aspect très pragmatique sur une question jamais résolue « mais qu’est-ce qu’ils font de ces immenses cadavres ? » Je ne suis pas aussi à fond que nombre de lecteurs mais je comprends l’engouement autour, et ça reste une lecture plaisante avec un héros adulte ce qui change au sein du shonen orienté public adolescent.

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Anthony F. 28 octobre 2021 - 22 h 53 min

Merci à toi ! Je suis quand même curieux de voir ce que le manga réserve pour la suite, ce serait dommage que les belles promesses initiales ne se confirment pas malgré sa deuxième moitié plus convenue.

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