Après avoir mis en lumière l’été dernier le très beau Lever de Soleil, on vous parle aujourd’hui de La Hyène, la Sorcière et le Garde-manger, un autre livre de chez YBY, excellente maison d’édition publiant de la littérature inclusive et prônant la diversité sous toutes ses formes (pour en savoir plus vous pouvez découvrir l’épisode de Chill Chat qui lui est dédié).

Critique écrite suite à l’envoi d’un exemplaire du livre par l’éditeur

Dans le lointain royaume de Rosevelle, Gertrude est une princesse aux cheveux violets, et ce n’est pas leur couleur naturelle. Alors que ses sœurs se consacrent à la poésie, la peinture ou encore aux soupirs qu’elles poussent pour des jouvenceaux aux frais minois, Gert, comme elle préfère qu’on la nomme, est plutôt du genre à faire le mur pour aller ripailler avec le peuple aux rythmes des chansons endiablées de son groupe de ménestrelles favori ou encore s’encanailler en secret avec la jeune femme pour qui son cœur fait du tamtam et qui, accessoirement, est sa camériste. Mais Gert a un problème : Corvinia de Maleganza, seconde épouse du roi et forcément sorcière maléfique selon la princesse rebelle. Pour Gert, il est donc l’heure d’entrer en résistance et de déjouer les sinistres desseins de cette ténébreuse belle-mère. À ses risques et périls.

Avec son titre pas piqué des hannetons, La Hyène, la Sorcière et le Garde-manger pourrait faire croire à un pastiche. Il n’en est rien. Au lieu de tomber dans la caricature facile, Aeph, auteur de cette novella rock and roll illustrée par Codaleia (dont on conseille le compte instagram, notamment si vous êtes fan de Star Wars), nous mitonne ici un véritable conte truffé d’humour, d’amour pour les bons mots et de personnages qui ont du répondant.

En mariant le style et le vocabulaire des contes classiques avec une écriture plus moderne, dynamique et avec par moment une pincée de langage familier pour donner juste ce qu’il faut de piquant, Aeph nous emporte sans peine dans ce royaume où les princesses ne rêvent pas toutes de princes et où les bons plats peuvent révéler bien des surprises. Je ne vais évidemment pas en gâcher ici la saveur en dévoilant plus de choses qu’il n’en faut, préférant laisser les joies de la découverte aux lecteur·ice·s qui s’aventureront à Rosevelle.

Il me faut par contre mettre en lumière la galerie de personnages bien croqués auxquels on s’attache très vite ; probablement parce qu’on peut très facilement ressentir tout le plaisir qu’a l’auteur à les faire vivre. Gert est forcément au centre de l’histoire et son dynamisme et sa faconde sont un des moteurs du récit, mais les personnages qui l’entourent ne sont pas en reste. Tout ce petit monde évolue avec naturel et propose des passages qui vont du monologue introspectif au dialogue vaudevillesque (je pense notamment à une scène de cour absolument hilarante).

Et si le conte proposé est gentiment barré, il n’en oublie jamais de diffuser ses messages. Que ce soit sur la liberté d’être qui l’on est, d’aimer qui l’on veut, ou encore le questionnement sur la différence de classe sociale mais aussi sur les étiquettes qu’on colle sur les gens suivant leur apparence et les préjugés qui en découlent. Ces messages sont infusés dans le texte mais jamais martelés.

Tous ces ingrédients font de La Hyène, la Sorcière et le Garde-manger une œuvre qu’on prend plaisir à dévorer, une œuvre pleine de vitalité et de bienveillance dans la lignée de séries d’animation comme The Owl House ou Tangled, et l’on serait même un peu triste de quitter si rapidement la table de Gert et le royaume de Rosevelle.

Allez, Aeph, du rab s’il vous plaît ! Car, oui, avec de pareils mets, nous sommes toustes des glouton·ne·s.

  • La Hyène, la Sorcière et le Garde-manger de Aeph, illustré par Codaleia est disponible aux éditions YBY.
1 Twitter

Il semble futile de présenter Le Roi Lion. Pourtant, à mes yeux, il s’agit moins d’un succès historique et mondial, que du conte qui m’accompagne depuis que j’ai deux ans. Enfant, une partie de mon quotidien se résumait à regarder ou écouter Le Roi Lion. Comme toutes les œuvres puissantes que l’on rencontre jeune, le long-métrage Disney a véhiculé des messages qui ont encore – aujourd’hui – de fortes vibrations en moi. Je dirais même que, après avoir revisionné le dessin animé des dizaines (ou centaines ?) de fois, il m’enseigne toujours quelque chose. S’il est un peu tard pour me reconnaître dans le Simba enfant, les épreuves traversées par l’adulte me sont plus familières. C’est probablement pourquoi certaines scènes deviennent plus dures à visionner, au fur et à mesure que je vieillis ; à commencer par celle de la ruée des gnous. Vous l’aurez compris, Le Roi Lion est pour moi une œuvre intime et intemporelle, dont l’impact ne fait que se renforcer avec le temps, à l’image des grands crus. Il s’agit surtout d’une histoire que je connais par cœur, et dont j’attends chaque nouvelle itération au tournant.

Le Roi Lion : un film adaptable ?

L’histoire de la vie © The Lion King, 1997

Le remake réalisé par Disney, en 2019, a démontré que, en dépit de sa qualité technique indiscutable ; l’histoire n’était pas facile à raconter de nouveau. Ce long-métrage n’apporte que des nouveautés minimes et maladroites. Quant à ce qui est revisité, c’est identique voire plus pâle. Bien avant que ce remake ne voit le jour, Le Roi Lion avait été transposé en comédie musicale. La première représentation eut lieu à Broadway, en 1997. Il est légitime de se poser les mêmes questions : comment revisiter une histoire que la plupart des fans connaissent par cœur ? Comment apporter une plus-value à un film qui paraît, déjà, pour beaucoup, parfaitement abouti ?

Il faut croire que la comédie musicale a atteint cet objectif dans la mesure où elle a attiré plus de 110 millions de spectateurs et spectatrices, et a été traduite en neuf langues. Contrairement au remake de 2019, cette adaptation a l’avantage d’utiliser un média différent : la scène. Il s’agit d’un spectacle vivant. De plus, les créateurs ont tenté de bouleverser le genre du théâtre musical, en mélangeant la gravité théâtrale à la magie scénographique. Il en résulte une œuvre à la fois visionnaire et spectaculaire, qui parvient à se distinguer du film.

C’est en 2007 que la pièce de théâtre a été représentée pour la première fois en France, au théâtre Mogador. Elle conquit le public français et remporta pas moins de trois Molières. La traduction des paroles n’était pas la même que dans le film d’animation, ce qui était parfois perturbant, notamment à cause d’un registre de langue assez familier. Ce problème – si du moins c’en était un – a été résolu dans la version française reprise au théâtre Mogador, à Paris, depuis le mois de novembre 2021.

Une pièce ingénieuse et multiculturelle

Scar défie Mufasa © The Lion King, 1997

Il est impossible de parler plus amplement de la comédie musicale du Roi Lion sans mentionner le talent de Julie Taymor. Bien qu’elle n’ait jamais réalisé de spectacle à Broadway, avant la création du Roi Lion, en 1997 ; elle fit preuve d’un processus de création stupéfiant. Mécontente d’assurer la mise en scène du spectacle, Julie Taymor a sculpté elle-même les masques iconiques des lions. Elle a également contribué à l’élaboration des costumes, des marionnettes et même des chansons additionnelles. Il s’agit d’une artiste accomplie qui a tenu, de surcroît, à remettre les personnages féminins sur le devant de la scène. Ainsi, le mandrill Rafiki est incarné par une comédienne, à laquelle on peut ainsi attribuer la chanson L’histoire de la vie. Nala, l’amie d’enfance de Simba, est dotée d’une plus forte présence. 

Le Roi Lion, au cinéma, avait des inspirations multiculturelles. La musique pop d’Elton John et la bande originale d’Hans Zimmer contrastaient avec les chants et rythmes zoulous de Lebo M. La comédie musicale se veut autant hétéroclite, si ce n’est plus. Comme l’indique le livret du spectacle, les marionnettes sont inspirées du Bunraku (un type de théâtre japonais datant du XVIIe siècle) tandis que les chorégraphies sont, pour certaines, balinaises. Le chorégraphe jamaïcain Garth Fagan s’est autant inspiré de danses urbaines, contemporaines que classiques. Les danses en question ont une place prépondérante dans le show, tant pour implanter le décor que pour illustrer les chants, voire même les scènes de chasse ou de combat. Les danseurs et danseuses incarnent tour à tour des éléments de la nature ou des animaux. La gestuelle des lions est étonnamment réaliste, grâce aux mouvements amples des épaules des comédiens mais aussi à l’ingéniosité des masques. Si les masques de lion ressemblent à s’y méprendre à des coiffes et couronnes, ils coulissent vers le visage de l’interprète, au besoin et selon la position adoptée.

Des mélodies et personnages aussi cultes que surprenants

Nala et Simba se redécouvrent © The Lion King, 1997

La magie de la représentation prend vie grâce à la mise en scène et à la symphonie. La musique n’est pas assurée par une bande sonore mais bel et bien par un orchestre. Si quelques musiciens sont installés dans les loges près de la scène, les autres sont hors-champ et guidés par le chef d’orchestre. L’acoustique est aussi excellente qu’on peut l’attendre, au sein d’un théâtre à l’italienne.

A défaut de faire venir de vrais animaux sur scène, Le Roi Lion est doté de costumes et marionnettes spectaculaires, sur lesquels nous reviendrons plus tard. Tandis que les premières notes de L’histoire de la vie débutent, il est très impressionnant de voir arriver, de part et d’autre des sièges, les différents animaux de la savane, dont un éléphant ! Le bestiaire monte peu à peu sur scène tandis que les décors se déploient, dévoilant le Rocher du lion. L’immersion est instantanée et totale ; l’émerveillement inexorable.

Le spectacle est, comme on s’en doute, très fidèle au film d’animation. Toutes les chansons cultes sont reprises, à l’instar de Je voudrais déjà être roi. Comme dans le dessin animé, la mise en scène est volontairement plus enfantine, colorée et moins réaliste. Les animaux deviennent les complices de Simba et Nala afin de torturer et semer Zazu, dans une chorégraphie hautement fantasmée. La chanson Soyez prêtes se démarque plus de l’originale. Si les plans marquants sont restitués, à commencer par l’imagerie dénonçant le nazisme ; toute une partie instrumentale est ajoutée, afin de mettre en valeur la chorégraphie des hyènes. Je pourrais mentionner Hakuna Matata ou L’amour brille sous les étoiles, mais sans doute est-il plus intéressant de s’attarder sur des morceaux plus innovants voire inédits.

Tous ne sont pas musicaux, comme en témoigne la scène du cauchemar de Simba. Timon est victime d’un accident qui lui rappelle la mort de son père et qui exprime, de manière percutante, le traumatisme du roi déchu. La célèbre chanson du Roi Lion 2, Il vit en toi, a été intégrée au spectacle. Enfin, mes deux chansons inédites favorites sont interprétées par Nala et Scar. Au début de l’Acte II, le despote interprète La folie du roi Scar, résumant à quel point le royaume a sombré dans la misère et surtout le monarque dans la folie. Le roi Scar laisse son peuple dépérir, sans se remettre en question. Narcissique, mégalomane et toujours hanté par Mufasa, il se met en tête de faire de Nala sa reine, de gré ou de force. La lionne y voit une raison supplémentaire de s’exiler. C’est là qu’elle entonne la mélopée particulièrement émouvante : Terre d’ombre. Les personnages sont, de fait, brillamment développés.

Le casting de cette représentation est impressionnant. L’ensemble des interprètes affichent, de manière simultanée, leur savoir-faire dans les domaines du chant, de la danse et de la comédie. Si je ne devais trouver qu’un seul défaut à cette représentation, ce serait l’inégalité des scènes parlées. L’articulation ou les expressions faciales de certains comédiens n’étaient pas toujours optimales, et certaines visions des personnages m’ont interpellée. Même adulte, Simba paraît assez immature et capricieux, ce qui contraste avec la mélancolie et la rancœur du personnage, dans le dessin animé. J’ai en revanche été conquise par la présence plus forte de Nala ou le charisme incroyable de Scar, qui semble assez vulnérable et maniéré au début, avant d’avoir l’air de plus en plus tyrannique et fou. Il faut dire que certains comédiens n’en sont pas à leur coup d’essai. C’est Olivier Breitman qui a créé le rôle de Scar, en France, en 2007. Ntsepa Pitjeng-Molebatsi, qui prête sa voix incroyable à Rafiki, a, pour sa part, déjà campé ce rôle dans de nombreux pays.

L’inventivité des costumes et marionnettes

Les lionnes chassent © The Lion King, 1997

Cependant, les vraies stars de cette pièce sont les costumes et marionnettes. C’est précisément ce qui fait du Roi Lion une expérience révolutionnant le dessin animé, mais aussi le genre de la comédie musicale lui-même. J’ai beau adorer le théâtre musical et avoir vu de nombreuses représentations sur scène, (y compris dans le West End, à Londres) ; force est de constater que Le Roi Lion est un spectacle unique en son genre. Les créateurs du spectacle ont souhaité laisser les comédiens et mécanismes apparents au sein des costumes et marionnettes, afin d’engendrer ce qu’ils appellent un « événement double ». Bien que Le Roi Lion mette en scène exclusivement des animaux, le public ne perdra ainsi jamais de vue la dimension humaine des messages véhiculés. De plus, cela permet de stimuler l’imagination des spectateurs et spectatrices.

Les marionnettes, inspirées du théâtre japonais, rivalisent d’ingéniosité, tout en proposant des tableaux tous plus magnifiques les uns que les autres. A titre d’exemple, les antilopes prennent vie grâce à la « roue à gazelles », sorte de bicyclette dont les roues sont ornementées de silhouettes en forme d’antilopes. Une fois le mécanisme en action, le résultat est redoutable.

Les costumes des personnages principaux sont hautement réfléchis. Rafiki doit autant avoir l’air d’un mandrill que d’un chaman sud africain, c’est pourquoi elle ne porte pas de masque, mais un maquillage imposant et des accessoires hétéroclites. Le masque de Mufasa représente un lion, certes, mais aussi une couronne. La crinière circulaire fait penser au Roi soleil ou au Cycle de la vie. Le masque et le maquillage de Mufasa sont très symétriques, en opposition avec ceux de Scar. Cette asymétrie évoque l’instabilité mentale de Scar, dont les sourcils ne sont pas à la même hauteur et dont l’un est barré d’une cicatrice. Le despote fratricide possède un costume évoquant à la fois une armure de samouraï et une silhouette squelettique. Alors que la plupart des membres de la troupe et surtout de la famille royale sont des interprètes de couleur, il est de tradition que Scar soit incarné par un acteur blanc. Si certains comédiens évoluent dans des costumes énormes, à l’image de Pumbaa, d’autres ont l’air de marionnettistes, comme Timon et Zazu, lesquels donnent vie aux petits animaux comme s’ils étaient une extension d’eux-mêmes. Il y aurait encore beaucoup à dire sur les marionnettes et costumes. Si, par exemple, le masque de Simba rappelle celui de son père, il est assez différent. La crinière s’inspire, cette fois-ci, d’antiques casques romains.

Verdict

Le Roi Lion est un chef-d’œuvre cinématographique. La comédie musicale naquit peu de temps après le film. Si elle est jouée en continu depuis des années, dans certains pays, elle peine davantage – et sans surprise – à se faire une place en France, où le public est moins sensible au théâtre musical. Elle n’est pas méconnue, bien sûr, notamment grâce aux extraits qui sont souvent représentés à Disneyland Paris. Au reste, il est étonnant que ça ne soit que la deuxième fois qu’elle soit interprétée en France, depuis sa création. Il s’agit d’un spectacle aussi grandiose qu’on peut l’imaginer, mais surtout visionnaire, notamment grâce à la créativité débordante de Julie Taymor. Le spectacle multiculturel excelle tant au niveau de la mise en scène que des musiques et chorégraphies. Les passages inédits apportent un approfondissement des personnages voire une relecture de l’histoire fascinants. Mais si la comédie musicale est spectaculaire et unique en son genre, c’est bel et bien grâce au ballet de ses costumes et marionnettes tous plus ingénieux les uns que les autres. Je ne peux que vous conseiller de découvrir ce spectacle vivant et complet, au moins une fois dans votre vie. C’est la promesse d’un moment frissonnant, émouvant et surtout d’une expérience que vous n’oublierez jamais. Ça tombe bien : à moins qu’il ne soit prolongé, Le Roi Lion sera représenté au théâtre Mogador jusqu’au 31 juillet 2022.

  • Le Roi Lion est une comédie musicale jouée au Théâtre Mogador, à Paris, de novembre 2021 à juillet 2022. 
2 Twitter

On découvrait fin janvier l’univers DC Infinite, enfin arrivé en France aux éditions Urban Comics. Cette nouvelle ère du monde de DC Comics promettait une révolution et, surtout, un bon point d’entrée pour les nouveaux lecteurs et nouvelles lectrices qui voudraient se lancer dans la continuité. En effet, avec toutes les séries relancées au tome 1, c’est le moment idéal pour y aller. Et comme promis, on suivra chaque mois ces séries pour voir ce qu’il en est ; c’est ainsi que cette deuxième chronique s’attarde sur les quatre comics estampillés Infinite qui sont sortis au mois de février 2022 (on a un peu de retard, certes), en attendant de voir ce que le mois de mars nous réserve. Au programme : le retour de Harley Quinn, du Joker, mais aussi une nouvelle vie pour Nightwing et des questions sur l’avenir de Superman.

Cet article a été rédigé suite à l’envoi de copies dématérialisées des tomes par Urban Comics.

Harley Quinn Infinite – Tome 1, pour l’amour de Pam

© 2021 DC Comics / 2022 Urban Comics

Au fil des dernières ères DC (New 52/Renaissance et Rebirth), Harley Quinn s’est peu à peu affranchie de l’emprise du Joker sur sa vie, lui offrant une stature nouvelle mais aussi des revendications différentes dans la continuité. Devenue iconique, grande figure de la pop culture, l’héroïne a pu s’extirper de l’ombre du Joker pour se créer sa propre histoire. Un récit qui lui est propre et qui aborde autant ses traumatismes que des revendications féministes, incarnant même désormais une alliée de Batman. Un changement qui peut sembler radical pour Harley Quinn, mais qui est finalement assez naturel et dans la logique du personnage. Si celle-ci a longtemps été une « vilaine » de l’univers DC, elle a souvent gardé un bon fond, et bon nombre d’auteur·ice·s du personnage se sont évertué·e·s à pointer l’emprise toxique du Joker sur Harley, faisant de lui le responsable de la plupart de ses actes. C’est donc un personnage qui a souvent, au fond, été ambigu, et qui incarne aujourd’hui des valeurs positives.

Celle qui était autre fois une « vilaine » dans l’univers DC devient peu à peu une héroïne, et c’est évidemment un thème central encore avec l’ère Infinite où Harley Quinn assume pleinement sa volonté de devenir une héroïne auprès de la Bat-family, ce doux nom accordé aux héro·ïne·s qui portent la chauve-souris sur le torse. Si Harley n’en est pas encore au point de revêtir un tel costume, elle cherche tout de même à montrer qu’elle a changé et qu’elle est capable de faire le bien autour d’elle, ce qu’elle tente de faire dans ce premier tome en partant à la rescousse des anciens sbires du Joker, des citoyen·nes de Gotham « changé·es » en criminel·les pendant les événements de Joker War. Ces personnes désemparées, qui ne se reconnaissent plus, sont pourchassées par Hugo Strange, fraîchement allié du nouveau maire de Gotham dans un programme de réhabilitation qui cache des horreurs. Au-delà de la confrontation avec le vilain, ce premier tome raconte la quête de rédemption de Harley Quinn qui se lance dans une aventure extrêmement dangereuse pour tenter de changer l’image qu’elle renvoie auprès de la ville, et pour tenter de faire le bien après avoir elle-même participé à la destruction de Gotham. Confrontée aux conséquences de ses actes passés, la nouvelle héroïne est bien obligée d’assumer et de grandir, de comprendre ce qu’elle était pour aller de l’avant.

Très finement racontée par Stephanie Phillips et avec des dessins tout à fait charmants de Riley Rossmo, Harley Quinn gagne encore en profondeur dans un nouveau rôle qui lui sied définitivement bien. Sans en faire l’héroïne idéale à la Wonder Woman, l’autrice du comics insiste sur les erreurs de Harley pour mieux la faire rebondir et lui offrir cette seconde chance qu’elle attend depuis longtemps. On y découvre d’ailleurs même un team-up avec Catwoman qui s’avère terriblement mignon, et qui est l’occasion d’évoquer l’amour de Harley Quinn pour Poison Ivy, un élément qui semble s’annoncer comme le fil conducteur des prochains tomes. Car au-delà du bien que souhaite faire autour d’elle Harley, c’est son amour, sincère, pour Pamela Isley (Poison Ivy) qui semble guider son cœur et qui la pousse à se dépasser. Mais celle-ci a disparu, et Harley tente ce qu’elle peut pour ne pas l’oublier, avec l’espoir de la retrouver un jour. Ce premier tome est vraiment séduisant, on sent la volonté d’amener le personnage un peu plus loin et de dépasser peu à peu la simple idée de rédemption pour lui offrir de nouveaux objectifs, avec des valeurs fortes d’acceptation de soi et de féminisme, et c’est absolument génial, coloré et malin. Je conseille chaudement.

Joker Infinite – Tome 1, traque au soleil

© 2021 DC Comics / 2022 Urban Comics

Après les événements Joker War et le Batman qui rit, l’influence du Joker sur Gotham s’est considérablement réduite. Si on lui attribue (pour le moment) l’attaque du jour « A » à l’asile d’Arkham, où la plupart des pensionnaires ont été tués (voir Batman Infinite – tome 1), il reste introuvable.  Et pour cause, le Joker est en exil. On découvre alors dans ce premier tome que l’histoire est plutôt centrée sur l’ex-Commissaire Gordon, désabusé après avoir quitté la police, sans véritable but dans sa vie et qui s’interroge sur ce qu’il laissera comme héritage. Alors qu’il n’a jamais vraiment oublié les traumatismes que le Joker lui a fait subir, ainsi qu’à sa fille Barbara Gordon (The Killing Joke), une mystérieuse femme s’approche de lui pour lui faire une offre : traquer et tuer le Joker, en échange de 25 millions de dollars. Une offre à laquelle il réfléchit sérieusement, car si l’idée de tuer quelqu’un de sang-froid lui a toujours été difficile, la figure horrifique du Joker, pour tout le mal qu’il a fait, le fait sérieusement douter. Plus encore, il se demande s’il n’en est pas arrivé au point dans sa vie où il n’a plus rien à perdre, et s’il ne serait justement pas préférable d’éliminer le Joker pour que l’avenir soit un peu plus radieux pour celles et ceux qui l’entourent.

Débute alors un récit dans l’esprit traumatisé de Gordon, avec une mise en scène qui lorgne très clairement du côté de l’horreur, où Gordon se lance dans une traque terrible de son ennemi de toujours à travers le monde, sans être encore certain de ce qu’il fera face à lui. A ses côtés, sa fille Barbara, qu’il prend de court en lui révélant qu’il sait depuis bien longtemps qu’elle est Oracle/Batgirl, profitant ainsi de ses lumières pour pouvoir retrouver le plus grand vilain de l’histoire de Gotham. Cette dimension familiale donne une touche très émouvante à un récit qui n’est jamais lourdingue quand il évoque The Killing Joke, malgré tous les travers de ce vieux récit, au contraire de l’effroyable Trois Jokers. Il a la capacité de raconter quelque chose de presque « nouveau » sur le Joker, alors que je partais franchement pas motivé à la lecture : si le Joker est un personnage emblématique, il est éculé et il semble qu’on ait déjà tout dit sur lui. Omniprésent dans l’univers étendu de Batman, le clown peine à évoluer et devient une facilité pour les auteur·ice·s dès qu’il s’agit de raconter une grande menace sur Gotham. Mais en déplaçant l’histoire en dehors de la ville, vers d’autres pays (entre Amérique du Sud et la France), James Tynion IV arrive à renouveler l’ensemble et montre qu’il saisit parfaitement les enjeux du monde de Batman, comme il le montrait déjà dans le premier tome de Batman Infinite.

Ce récit à la fois policier et horrifique est plutôt intéressant, même si l’ersatz de Bane qui nous est servi en guise de rebondissement n’est franchement pas une réussite pour le moment. J’ai toutefois passé un super moment à la lecture dans un récit qui multiplie les surprises, et qui se révèle même parfois touchant quand il évoque la relation père-fille de Gordon et Barbara. La mise en scène de Guillem March, qui s’oriente vers l’horreur, accomplit quelques jolies prouesses, notamment dans les premiers chapitres avec un Joker qui inspire une peur certaine. Ensuite, il profite d’un récit qui s’oriente vers les vilains les plus « crados » de Gotham pour insister un peu plus sur une ambiance poisseuse et parfaitement inquiétante, montrant qu’au-delà des vilains farfelus, Gotham regorge aussi de personnages absolument écœurants. Peut-être pas à mettre entre toutes les mains, sans échapper pleinement au phénomène d’overdose que l’on peut ressentir avec le Joker, ce tome n’en reste pas moins plutôt sympathique et je suis curieux de voir ce que la suite nous réserve.

Nightwing Infinite – Tome 1, Dick Grayson au grand cœur

© 2021 DC Comics / 2022 Urban Comics

Alfred Pennyworth est mort. Le majordome de Batman est décédé il y a déjà quelques temps dans la continuité de DC Comics, et on découvre dans ce premier tome qu’il a décidé de léguer à Dick Grayson (Nightwing) l’intégralité de sa fortune. Une richesse insoupçonnée qu’il a amassé aux côtés de Bruce Wayne, ce dernier lui ayant confié des actions dans son entreprise, permettant au majordome historique de la Bat-family de devenir milliardaire. À cela se pose une question : mais pourquoi avoir continué à servir Wayne ? Une question qui trouve vite réponse dans un tome plutôt touchant, à l’occasion d’une scène où Dick Grayson se voit remettre la lettre de celui qu’il considérait depuis comme son père adoptif. Car si la relation de Dick Grayson avec Bruce Wayne a toujours été compliquée depuis que ce dernier l’avait recueilli à la mort de ses parents (et entraîné jusqu’à devenir Robin), Alfred lui représentait cette figure paternelle, bienveillante, dont avait besoin Dick. Et c’est pour cette raison qu’il prend vite une décision évidente : ces milliards, s’il devait les utiliser uniquement pour lui, ne serviraient à rien. Pour rendre honneur à Alfred, il doit faire le bien autour de lui.

Dans ce formidable monde un peu naïf où les riches décident de (véritablement) faire le bien dans le monde plutôt que de s’enrichir en appauvrissant le reste du monde, Dick Grayson devient alors une sorte de philanthrope qui n’a que le bien en tête. Mais avant ça, il se retrouve confronté à une ville à l’abandon, sa ville de Blüdhaven, qu’il tente de sauver de l’influence de la famille mafieuse Maroni et du super-vilain Blockbuster, qui ont la mainmise sur les autorités. C’est alors un récit aux forts accents familiaux qui nous est offert, où Dick redécouvre ses origines et s’allie à son amour de toujours, Barbara Gordon, sur fond d’enquête sur un mystérieux serial killer qui vole les cœurs de ses victimes. Il y aborde la vie sous un angle nouveau et porte un regard différent sur sa ville, réalisant qu’il a désormais les moyens d’aider tous·tes les gamin·es à la rue. Pour ça, il doit réapprendre qui il est, lui qui a vu sa vie complètement chamboulée après avoir perdu la mémoire dans différents événements précédemment.

C’est un comics particulièrement bien raconté et je dois avouer avoir adoré, alors qu’habituellement les aventures de Nightwing ont tendance à me passer au-dessus de la tête. Il y a quelque chose de sincère qui fait beaucoup de bien, et une bienveillance importante qui s’en dégage, comme si, à la manière de Harley Quinn, le héros incarnait une nouvelle manière de voir les choses chez DC Comics. Souvent associé à des univers froids et violents, l’éditeur tente aussi d’insister sur ce type de personnages qui tentent de changer les choses pour le meilleur, sans tomber dans une pleine naïveté que l’on associe habituellement à Wonder Woman et Superman. Et pour l’illustrer, c’est Bruno Redondo qui offre à l’histoire de Tom Taylor un dessin dynamique et plein de bonnes idées, même s’il a parfois tendance à référencer à outrance -parfois à la limite de la copie- le Hawkeye de David Aja, jusque dans sa manière d’illustrer le mouvement case par case les moments où Nightwing utilise ses bâtons. Un style que s’approprie Redondo, avec sûrement moins de qualité, mais qui fluidifie la lecture et offre quelques bons moments. A voir ce qu’il en sera sur la durée, et si l’hommage ne se transforme pas en plagiat.

Superman – Tome 1, l’héritage de Superman

© 2021 DC Comics / 2022 Urban Comics

Superman (Clark Kent) est-il encore utile à la Terre ? La question est osée mais elle est d’une importance capitale, dans un premier tome où Philipp Kennedy Johnson n’hésite pas à égratigner l’homme d’acier en annonçant d’emblée qu’il a perdu une part de ce qui le rendait invincible. C’est alors que le Warworld, sorte de planète satellite où règne en maître le sanguinaire Mongul décide d’envahir la Terre pour éliminer Superman et ses proches. Mais la confrontation n’est pour le moment pas directe, elle repose plutôt sur un doute mis dans la tête des personnages avec l’arrivée de ce qui semble être des kryptonien·ne·s, population décimée dont vient Superman, sur lesquel·le·s se posent des doutes et des menaces. Notamment aux yeux de Jon, le fils de Superman, qui au cours de divers événements passés a pu voyager dans le futur et sait qu’à partir de ces événements, il n’y aura plus aucune mention de son père dans les livres d’histoire. Serait-ce la date de sa mort qui approche, ou bien va-t-il disparaître pour une autre raison ?

La question de l’héritage se pose naturellement à ces personnages, sur ce que Clark Kent va laisser à son fils Jon, mais également la capacité de ce dernier à prendre sa relève. Pour protéger la Terre, mais aussi pour le remplacer du côté de la Ligue de Justice, sur sa capacité à faire face à tous les périls qui se montreront à lui et sur sa maturité pour ne pas succomber à la violence. Un peu comme pour introduire le Superman Son of Kal-El, centré sur Jon, qui sortira le mois prochain, ce premier tome de Superman Infinite pose les bonnes questions pour favoriser l’émancipation d’un nouveau Superman. Et c’est l’occasion de rappeler que l’homme d’acier est un personnage plus nuancé qu’il n’en a l’air, lui qui a toujours l’image d’un personnage unidimensionnel mais qui porte pourtant en lui de nombreux doutes, de nombreux espoirs aussi, tandis que son fils a déjà un caractère affirmé qui diffère de son père. Plus impulsif mais aussi peut-être plus empathique, il incarne le futur de DC Comics.

Sur la forme, le récit verse dans l’épique avec la menace incarnée par l’horrible Mongul, tandis qu’une crise diplomatique se dessine en toile de fond entre Atlantis et les États-Unis. C’est, sur ce point là, un récit relativement classique pour Superman et franchement loin d’être captivant. Mais l’essentiel n’est pas là tant ces séquences ne sont que des prétextes pour raconter la succession qui s’organise entre Clark et son fils, et c’est sur ce point que Philipp Kennedy Johnson s’en sort le mieux. Avec des dialogues forts, même si on pourrait presque enlever une partie de l’histoire tant il y a de moments superflus qui parasitent un récit souvent mal équilibré, qui part un peu dans tous les sens et qui peine à se recentrer sur l’essentiel.  C’est hasardeux, et c’est bien moins maîtrisé que les autres comics dont on a parlé plus tôt dans cet article, mais c’est à l’image de tout ce que l’on a lu de l’ère Infinite jusqu’à maintenant : ça promet tout de même de belles choses. Alors on va prendre notre mal en patience et attendre la suite pour voir si la bonne dynamique entre Clark et Jon se maintient.

  • Les comics Harley Quinn Infinite, Nightwing Infinite, Joker Infinite et Superman Infinite sont disponibles en librairie aux éditions Urban Comics depuis le 25 février 2022.
1 Twitter

C’est après presque 5 ans jour pour jour que la suite du très bon Horizon Zero Dawn, sort enfin sur les consoles de Sony. Horizon Forbidden West développé par Guerrilla Games et édité par Sony Interactive Entertainment, nous propose de continuer les aventures d’Aloy. Après une quête identitaire, pour comprendre ses origines, son statut de paria, le but de son existence et à côté de tout ça, empêcher la fin du monde suite à un soulèvement d’une IA, Aloy se trouve confrontée à une nouvelle menace que l’on croyait éteinte. Le jeu qui se déroule six mois après les événements du premier volume, emmène Aloy dans l’Ouest Américain, afin de comprendre d’où vient cette menace, et si elle est vraiment celle que l’on croit.

Cette critique a été écrite suite à l’envoi d’un exemplaire par l’éditeur. Le jeu a été parcouru sur PlayStation 5.

Un univers riche d’histoires

©2022 Guerrilla. « Horizon Forbidden West », « Guerrilla » are trademarks or registered trademarks of Sony Interactive Entertainment Europe. All Rights Reserved.

L’une des plus grandes forces de la saga Horizon est son univers. Tout nous pousse à vouloir en découvrir plus, qu’il s’agisse des interrogations des personnages, ou des différents vestiges du passé que l’on peut explorer. Car oui, une fois n’est pas coutume dans le monde du jeu vidéo, en plus de l’histoire qui nous est contée, le lore de ce monde post-apocalyptique s’enrichit grâce aux différents collectables disséminés dans ce grand open-world. Cela va aussi bien d’un message audio enregistré avant l’effondrement, que des différentes boîtes noires, jusqu’aux reliques que le·la joueur·euse sera amené·e à découvrir lors de son périple. Tout un tas de textes, sur des moments de vies ou encore sur la société telle qu’elle était avant le « Zero Dawn » (événement qui mit presque fin à l’humanité). Autant le dire, j’espère que vous aimez la lecture, car vous serez servi·e ! Mais ce n’est pas tant en ça que l’univers d’Horizon apporte quelque chose de différent et de nouveau, c’est plus autour des machines et de la raison de leur existence que je trouve que l’univers brille. Il faut savoir que toutes les machines ont été créées dans le but d’aider à la terraformation, et proposer ainsi une nouvelle Terre, sur laquelle il ferait bon vivre. Évidemment, rien ne se passera comme prévu, et les machines développeront une indépendance complète, au point même d’attaquer les humains et autres êtres vivants. Cependant, Forbidden West nous prouvera à plusieurs reprises que les machines, peuvent aussi apporter une aide aux humains, notamment en les aidant pour de l’agriculture, sans pour autant les pirater.

Ce second opus nous ouvre aussi à trois nouveaux grands peuples, bien différents les uns des autres, et vivant en « paix » seulement parce qu’ils sont obligés de vivre de transactions entre eux afin de survivre. Ces peuples sont bien plus intéressants et mis en avant que lors du premier opus, cela apporte un plus non négligeable au développement de l’univers. Malgré la menace qui pèse sur eux, leur intérêt est avant tout la survie de leur village. Très clairement, la mission d’Aloy n’est pas leur priorité, et là où ça aurait pu passer pour un acte antipathique, l’écriture du jeu est suffisamment bien faite pour apporter des conclusions à chaque arc narratif de ces peuples et ainsi développer pour le·la joueur·euse une empathie et une appréciation des différents personnages qui nous sont présentés.

Une écriture de personnages plus intéressante

©2022 Guerrilla. « Horizon Forbidden West », « Guerrilla » are trademarks or registered trademarks of Sony Interactive Entertainment Europe. All Rights Reserved.

Ce qui pour moi faisait défaut au premier Horizon, c’est l’écriture des personnages, aussi bien principaux que secondaires. En effet le traitement d’Aloy dans Zero Dawn était très basique, c’est une élue, elle doit accomplir ce pourquoi elle a été « créée » et derrière elle coche toutes les cases du monomythe, à savoir :

« Un héros s’aventure à quitter le monde du quotidien pour un territoire aux prodiges surnaturels : il y rencontre des forces fabuleuses et y remporte une victoire décisive. Le héros revient de cette mystérieuse aventure avec la faculté de conférer des pouvoirs à son prochain. »

Joseph Campbell

Ce qui n’est pas un mal en soit, beaucoup d’œuvres s’appuient sur ce mythe avec plus ou moins de succès. Le revers de l’utilisation de ce procédé d’écriture, c’est que le personnage en devient unidimensionnel. J’ai eu beau apprécier Aloy dans Horizon Zero Dawn, elle ne m’a pas laissé un souvenir impérissable. C’est en écrivant ces quelques lignes que j’en viens à penser que l’utilisation de ce procédé amène certes beaucoup de facilité lors de l’écriture, mais rend le personnage vraiment pauvre, et c’est là qu’interviennent généralement les suites. Car oui, l’évolution d’Aloy dans Horizon Forbidden West n’a eu de cesse de m’impressionner tout le long de l’aventure. On sent que le travail d’écriture du personnage a été bien plus poussé, et il y avait tout intérêt à le faire, notamment au vu des aventures et des rencontres qu’elle vit dans l’Ouest américain. Le premier bon point pour l’écriture est d’avoir mis de côté le fait qu’elle soit une élue, ici, elle va choisir de continuer à sauver le monde, ça ne sera plus une quête qui lui est imposée, mais un choix. Sa personnalité continue d’évoluer au point même d’avoir à faire des choix moraux, qui auront des conséquences, à long terme, aussi bien d’un point de vue à échelle humaine, que mondiale. On retrouve donc Aloy, un personnage que l’on a su apprécier avec une personnalité déjà forte, mais avec ce petit quelque chose en plus, qui la rend plus humaine, plus réelle.

Par ailleurs, ce n’est pas la seule à avoir subi une telle évolution, tous les personnages, qu’ils soient secondaires ou tertiaires ont énormément gagné dans l’écriture. Ils possèdent tous un but, une personnalité qui leur est propre, et s’éloignent totalement de l’univers très lissé du premier opus. C’est notamment lorsque l’on ressent un attachement fort vis-à-vis des personnages secondaires, que l’on en vient à être heureux pour eux, que je me rends compte que le travail d’écriture est un véritable succès. Je continuerai à me souvenir assez longtemps de ces personnages souhaitant découvrir une ville incroyable par le passé, ou encore le rêve de certains de comprendre ce message diffusé par ondes radio. Tous, en dehors des PNJ de services (vente et achat etc…) ont leur histoire, leur quête qui leur est propre. Alors oui, c’est le cas pour 90% des jeux, mais dans l’univers d’Horizon, il est clair qu’un gros travail sur l’écriture a été accompli.

Une réalisation qui n’a pas été oubliée

©2022 Guerrilla. « Horizon Forbidden West », « Guerrilla » are trademarks or registered trademarks of Sony Interactive Entertainment Europe. All Rights Reserved.

Outre l’amélioration sur l’écriture des personnages et de son histoire, car il est vrai que je me suis essentiellement concentré sur les protagonistes mais l’histoire n’est pas en reste, c’est aussi dans sa réalisation que Guerrilla Games a su s’améliorer et proposer une mise en scène bien plus soignée. Là ou Horizon Zero Dawn proposait des plans, champ-contrechamp, lors des phases de dialogues, dans Forbidden West il n’est plus question de ce genre de plan de caméra. Au contraire celle-ci propose des points de vues bien plus intéressants et vivants. Entre le fait de tourner autour des personnages, de prendre des angles de vue plus travaillés, et le tout accompagné d’une animation et donc d’une gestuelle bien plus organique et humaine pour tous les personnages.

Les cinématiques sont quant à elles toujours aussi somptueuses et même plus encore. Toujours dans une optique d’amélioration de la saga, Guerrilla Games propose des séquences bien plus longues, et encore une fois bien plus travaillées dans leur réalisation. Toujours plus spectaculaires ou au contraire, bien plus intimistes quand il faut l’être.

C’est assez agréable de voir que beaucoup des critiques qui ont pu être faites sur le premier opus ont été corrigées avec cette suite, et notamment au sujet du game design et fatalement du gameplay. Beaucoup de nouvelles features ont été ajoutées à ce monde post-apocalyptique, ce qui permet de renouveler les phases de gameplay. Je pense notamment au grappin, qui apporte une amélioration à la verticalité du game design, la fameuse voile que l’on retrouve dans beaucoup de monde ouvert depuis un certain jeu, mais également des phases d’explorations sous-marines, ou encore d’autres surprises que je vous laisserai découvrir tant ces dernières sont vraiment chouettes et agréables à prendre en main !

Une suite et fin…?

Comme vous pouvez le comprendre avec cette critique, j’ai beaucoup aimé Horizon Forbidden West. Peut-être pas pour ce qu’il propose en tant que jeu, mais bien plus pour ce qu’il propose en tant qu’histoire et développement des personnages. Tout y est vraiment bien mieux maîtrisé que dans le premier opus.

J’irai même un peu plus loin en parlant de la chasse aux trophées, car oui je suis un fervent chasseur de ces petites récompenses numériques. Certes Forbidden West est composé de tout ce qui se fait de classique dans un open-world, entre les quêtes fedex, les contrats pour tuer des créatures bien spécifiques etc… Et également pour tout ce qui est de points d’intérêts et de collectables à récolter. Mais à une différence des autres open-world, il n’est pas nécessaire de toute récolter. Alors ok, il ne s’agit là que d’un point très mineur à soulever, mais il est toujours intéressant de voir qu’un développeur ne va pas pousser inutilement la durée de vie de son jeu, pour les plus complétistes d’entre nous.

Autre point assez triste pour cette saga, telle une malédiction qui se perpétue : les jeux sont souvent évincés par la sortie d’un autre. Ce fut le cas pour Zero Dawn, et c’est le cas avec Forbidden West. Alors toute proportion gardée évidemment, ça reste de très gros AAA, avec un public fidèle et dont les ventes sont très bonnes. Mais dans cette société qui passe rapidement à autre chose, je trouve ça dommage que les sorties de jeux tels que ceux-là, soient dans une telle compétition. Laissez-vous tenter par l’aventure qu’est Horizon Forbidden West, vous serez accompagné·e par des personnages vraiment attachants, une histoire agréable à suivre, et surtout, un cliffhanger ultra maîtrisé, qui me pousse à attendre fébrilement le troisième opus de cet univers post-apocalyptique rempli de grosses bébêtes mécaniques assez spéciales.

  • Horizon Forbidden West est sorti le 18 février 2022 sur PS4 et PS5.
1 Twitter

Alors que Tatsuki Fujimoto s’est fait connaître avec Fire Punch en 2016 et plus récemment sa série à succès Chainsaw Man en 2018, dont vous pouvez trouver les différentes critiques sur Pod’Culture, il revient avec une histoire courte qui sort complètement des univers loufoques qu’il a pu créer précédemment. D’un réalisme fou, d’une beauté et d’une profondeur sans pareil dans l’ensemble de ses œuvres, Fujimoto nous conte l’histoire de deux jeunes mangakas a en devenir à travers son nouveau récit : Look Back.

Cette critique a été écrite suite à l’envoi d’un exemplaire par son éditeur.

Un slice of life réaliste

Comme je le disais dans l’introduction, l’histoire de Look Back s’implante dans une réalité qui pourrait être la nôtre. L’histoire de ces deux jeunes filles qui dessinent des planches de manga pour le journal de leur école. Deux protagonistes que tout oppose, l’une, Fujino, étant populaire au sein de sa classe et l’autre, Kyômoto, vivant recluse chez elle, à cause d’une anxiété sociale qui l’empêche de venir en cours. Il y a également cette rivalité que ressent Fujino, car force est de constater que Kyômoto dessine bien mieux qu’elle, au point de recevoir une remarque d’un jeune garçon, qui poussera l’élève populaire à se couper du monde, pour dessiner jour et nuit afin de s’améliorer, quitte à en perdre sa popularité.

Le destin va pousser les deux dessinatrices à se rencontrer, échanger et finalement travailler ensemble sur plusieurs projets d’histoires courtes. Je n’en dirai pas plus pour l’histoire en elle-même, le tome étant déjà très court, il serait dommage d’en divulgâcher d’avantage, sachez simplement que l’histoire est très loin d’être clichée et vous touchera sans aucun doute comme elle a pu me toucher. Car c’est avant tout une histoire de relations humaines, forte et impactante établie sur plusieurs années, que nous propose Fujimoto à travers ce récit. Il suffit d’un rien pour qu’une personne rentre dans notre vie et la change à tout jamais, que ce soit personnellement ou professionnellement. L’auteur a réussi à mettre en avant une relation basée sur plusieurs années de vie des ces deux jeunes femmes, les poussant l’une et l’autre à se surpasser et ça en à peine quelques pages. Il y a une telle émotion et une complicité si forte qui se dégage de cette histoire, que je me suis retrouvé vraiment peiné d’arriver à la fin de ce manga.

Une émotion doublée d’introspection

LOOK BACK © 2021 by Tatsuki Fujimoto/SHUEISHA Inc.

Au-delà de l’écriture sur la relation entre Fujino et Kyômoto, il y a un léger message sur le monde de l’édition et de la compétition entre les auteurs qui est intéressant. Je pense que si Fujimoto avait voulu faire une histoire longue, il aurait sans doute beaucoup plus développer ce point-là, mais ce n’est pas le centre de son histoire. Ceci étant dit, et pour rester sur le fait que ce soit une histoire courte, lorsque j’ai lu ici et là, qu’il a écrit Look Back pour se « reposer » entre les deux parties de Chainsaw Man, j’en viens à penser qu’il est peut-être fatigué des univers complètement loufoques qu’il écrit. De ce fait la proposition qu’il nous offre ici avec ce nouveau manga, est peut-être une nouvelle ère du mangaka, plus posée et plus dans l’émotion qu’il souhaite partager.

Ce n’est pas la première fois que je vous parle de mon amour pour les arts et plus spécifiquement de la représentation de celle-ci dans les œuvres de fiction. Plusieurs mangas se sont essayés à parler de la condition de mangaka au Japon, avec brio pour certains, et avec beaucoup plus de difficulté pour d’autres. Mais Look Back fait partie de ceux qui ont clairement réussi, même si ce n’est pas le propos principal de cette histoire et si ce n’est présent qu’en tâche de fond. Une chose est cependant sûre, lire un récit de Fujimoto à la croisée d’un slice of life,  seinen, rempli d’émotion, avec une très légère pointe de fantastique, ça ne peut qu’annoncer de l’excellent à venir.

Donc oui, je ne peux que vous conseiller de vous jeter sur Look Back. C’est extrêmement différent de ce qu’a pu proposer le bonhomme auparavant, cela pourra en laisser certains de côté, notamment ceux qui s’attendent à une plongée dans la folie et dans ce qu’il y a de plus sombre de l’être humain, mais faites-lui confiance, et laissez-vous porter par cette belle petite histoire, touchante et malgré tout extrêmement bienveillante. Aussi bien pour son lectorat que pour la vision à la limite de l’introspection sur le monde de l’édition du manga au Japon.

  • Look Back est édité par Kazé France et est disponible en librairies. 
0 Twitter

« Une heure-lumière, c’est la distance que parcourt un photon dans le vide en 3600 secondes, soit plus d’un milliard de kilomètres. Une distance supérieure à celle séparant Jupiter du Soleil. Ce qui nous emmène déjà très loin… » (Présentation de la collection Une heure-lumière sur le site du Bélial).

Pour une fois, je ne vais pas vous faire découvrir un livre en particulier, mais une collection : Une heure-lumière chez Le Bélial’. Les fans des genres de l’imaginaire la connaissent probablement, mais pour moi, ce fut une véritable découverte quand j’en ai tourné les premières pages en 2019. A cette époque, je ne lisais plus vraiment de science-fiction, m’étant un peu détournée d’un genre avec lequel je pensais n’avoir que peu d’atomes crochus. Et ça a été la révélation : j’ai (re)découvert à quel point la science-fiction possédait des facettes variées, pouvait traiter de nombreux sujets tout en gardant une profonde émotion, et même redonner de sacrées claques à la lecture. Le tout avec des livres qui peuvent se dévorer en une heure.

Une heure-lumière m’a donc refait aimer la science-fiction. Son concept : une collection qui publie environ six titres par an, souvent auréolés de prix, par des auteurs français aussi bien qu’étrangers, entre 100 et 200 pages, et explorant toutes les nuances de l’imaginaire. Cyberpunk, fantastique, lovacrafteries, hard SF, fantasy… on y trouve de tout, par des plumes très différentes, servies par les magnifiques couvertures d’Aurélien Police qui donne une identité unique à la collection. Et si je vous en parle, c’est parce que je suis persuadée que bien des ouvrages publiés chez Une heure-lumière plairont à ceux déjà convaincus par la SFFF (science-fiction, fantasy et fantastique) mais peuvent aussi permettre de découvrir ces genres à des personnes qui n’y connaissent rien, qui ont des préjugés ou qui sont simplement curieuses de s’y frotter. Embarquons donc chez Une heure-lumière et toutes ses possibilités !

Attention, cette présentation ne prend en compte que les titres que j’ai lus – pas tous donc – et reflètent d’un avis purement subjectif selon mes goûts personnels. Vous trouverez peut-être votre bonheur avec un Une heure-lumière qui m’est tombé des mains !

Le choc de la découverte

© Une heure-lumière, collection chez Le Bélial’ – Aurélien Police

Ma première rencontre avec Une heure-lumière a eu lieu avec deux titres chaudement recommandés sur divers blogs spécialisés en littérature de l’imaginaire – auquel je me permets cependant d’en rajouter un troisième !

L’homme qui mit fin à l’histoire de Ken Liu

S’il ne fallait en lire qu’un de la collection, ce serait peut-être celui-là ! L’auteur nous entraîne dans la science-fiction avec une machine à remonter le temps, inventée par deux scientifiques. Une machine qui permet de remonter une fois seulement à une temporalité précise, avant que celle-ci ne s’efface. Ils s’en servent alors pour essayer de démontrer l’horreur de l’Unité 731, véritable camp historique au Japon lors de la Seconde Guerre Mondiale, où on a torturé et expérimenté sur de nombreuses personnes. Une docu-fiction sur un fait historique qui n’a été reconnu qu’en 2002 par l’État Japonais, d’autant que l’Unité 731 se situe désormais en Chine. Un vrai choc que cette novella-ci, très dure, mais qui est également une brillante démonstration de l’importance du devoir de mémoire.

Les meurtres et La survie de Molly Southbourne

Dans une toute autre ambiance, mon second livre de Une heure-lumière fut Les meurtres de Molly Southbourne. Sorte de relecture des thématiques du Double et de Frankenstein, la novella nous fait découvrir Molly, une jeune fille qui, dès l’enfance, voit la moindre goutte de son sang versé donner naissance à un double agressif d’elle-même. Alors, il faut les tuer, encore et encore. Un récit à la fois sanglant et fantastique, tout en offrant à voir le parcours d’une héroïne atypique, qui devient scientifique pour essayer de s’expliquer elle-même, et qui a en texte sous-jacent la crainte de son propre corps, la violence qu’on peut exercer contre sa propre chair… L’auteur garde son style limpide et cinématographique avec la suite, La survie de Molly Southbourne, qui réussit à complètement retourner tout ce qu’on avait appris dans le premier tome. Au point qu’on pourrait même le lire de façon indépendante !

Ceux qui mettent une claque au lecteur

© Une heure-lumière, collection chez Le Bélial’ – Aurélien Police

Si L’homme qui mit fin à l’Histoire fait certainement partie des livres qui font réfléchir le lecteur après plusieurs jours, ce n’est pas le seul. Dragon de Thomas Day nous entraîne dans une Thaïlande terriblement réaliste et crue, où on sent littéralement au fil des pages la noirceur, la moisissure et la saleté de ces quartiers où se trafique la pédophilie dans l’ombre. Jusqu’au jour où un mystérieux dragon semble tuer les responsables de ces réseaux, amenant le narrateur à enquêter…

Vigilance de Robert Jackson Bennett immerge dans un récit aux enjeux a priori connus : la légalisation des armes aux Etats-Unis et la récurrence des tueries de masse, ont entraîné la naissance d’un immense jeu de télé-réalité, se passant dans un secteur précis, où n’importe qui peut être pris à part dans une fusillade de masse. La publicité et les médias fournissent généreusement de l’argent aux familles des victimes, et le gagnant parmi les tueurs remporte le gros lot – quoique les personnes présentes dans le secteur peuvent aussi éliminer les tueurs. Une vision dystopique à l’atmosphère glaçante et violente, qui là encore fait bien réfléchir à un futur qui s’est créé non seulement sur la peur de l’autre, mais aussi grâce à une communication massive des médias et réseaux sociaux.

Des univers familiers

Quelques-un des titres de Une heure-lumière seront également familiers et plus abordables par ceux et celles connaissant déjà les genres de l’imaginaire. Une nouvelle traduction de La Chose de John W. Campbell (le texte ayant donc inspiré le célèbre film The Thing de Carpenter) permet ainsi de découvrir l’inspiration première d’un mythe du cinéma. Une base scientifique et militaire isolée au milieu de l’Antarctique, où une créature venue d’ailleurs va semer la mort, prenant les apparences des uns et des autres. Et si le texte a une couche scientifique très perceptible, il n’a pas vieilli d’une ride au niveau de son action et de son ambiance, 70 ans après !

Pour ceux et celles qui aiment l’univers de H.P. Lovecraft, deux novellas y sont directement liées : Les agents de Dreamland de Caitlin R. Kiernan et La Ballade de Black Tom de Victor LaValle. Je ne saurais, malheureusement, vous en glisser quelques mots sans être mauvaise langue, car le monde créé par Lovecraft m’est inconnu et je n’ai donc guère compris ces deux histoires intertextuelles avec son œuvre !

Ceux qui me sont tombés des mains

Puisqu’une collection ne peut être parfaite – ou plutôt, parce qu’on a tous et toutes des goûts et des couleurs – quelques titres de Une heure-lumière ne m’ont pas laissé de souvenirs de lectures très vivaces, et je ne les recommande pas forcément pour une première découverte.

Le Choix de Paul J. McLauley est pourtant une belle histoire d’amitié entre deux adolescents, dans un monde où a eu lieu plusieurs catastrophes écologiques. Un Dragon tombe alors du ciel, et les deux ados décident d’aller observer la créature extraterrestre, ce qui entraînera la séparation de leurs chemins… mais hors cela, il ne m’est resté pas grand-chose de cette histoire s’appuyant sur le contact extraterrestre.

Le Nexus du Docteur Erdmann (Nancy Kress) nous présente Henry Erdmann, un physicien de génie qui vit désormais dans une maison de retraite suite à son âge avancé. Il se résigne à la fin, attendant la mort comme les autres pensionnaires de l’endroit, quand une douleur insupportable vrille son cerveau… reliant son esprit à ceux des autres occupants de l’endroit. Là encore, une intrigue qui ne m’a guère passionnée, mais qui plaira peut-être à d’autres !

De la SF pure et dure

© Une heure-lumière, collection chez Le Bélial’ – Aurélien Police

Si vous êtes plutôt amateur ou amatrice de science-fiction pure et dure, alors c’est peut-être vers ceux-là qu’il faudra vous tourner ! Le regard de Ken Liu est toujours servi par l’écriture magistrale de l’auteur malgré une intrigue un peu convenue : dans un futur très cyberpunk, une enquêtrice traque l’assassin de plusieurs prostituées, à qui on a pris le soin de voler les yeux. Mais si l’héroïne est aussi bonne enquêtrice, c’est aussi parce que son appareil Régulateur gère et canalise ses émotions, pour la rendre efficace sur le terrain et la mener aux choix les plus justes… Une nouvelle qui reprend les codes du polar avec efficacité et un brin d’émotion jusqu’à la toute fin.

Avec Cookie Monster de Vernor Vinge, on plonge dans le quotidien d’une employée d’un géant high-tech, LotsaTech, qui décroche un job au service clients… où elle reçoit des étranges mails d’une personne inconnue. Sa curiosité la mène à découvrir le revers de la société informatique, proposant un retournement vertigineux au cours de l’histoire, et qui a de quoi alimenter la stupéfaction à la lecture, au risque de s’y perdre un peu.

L’enfance attribuée (David Marusek), on est dans un univers extrêmement bien construit, avec un système solaire colonisé absolument partout, où la population dispose d’un traitement anti-vieillissement, devenant immortelle… à part pour les rebuts de la société qu’on veut mettre à l’écart. Un monde où on se télé-hologramme où l’on veut, où on sait beaucoup les uns sur les autres avant même de faire une rencontre, et où peu de couples reçoivent la permission de concevoir un enfant. Un bouleversement pour le couple du roman, à qui il faut réapprendre un instinct maternel et paternel, et qui n’est pas sans éveiller des jalousies. Une intrigue là encore assez vertigineuse, emplie de réflexions sur la parentalité, l’immortalité, l’omniprésence des intelligences artificielles.

« Atmosphère, atmosphère… »

© Une heure-lumière, collection chez Le Bélial’ – Aurélien Police

Et si votre style, c’est plutôt les ambiances qui s’installent page après page, les atmosphères mystérieuses et flirtant avec le fantastique, alors tournez-vous vers Un pont sur la brume de Kij Johnson. Une immense brume, remplie de monstres géants, a toujours séparé l’Empire en deux : on confie à l’architecte renommé Kit Meinem d’Atyar de construire un pont pour enfin relier le territoire et notamment les deux villes de chaque côté de la brume. Mais construire ce pont, c’est voir disparaître les deux petites villes traditionnelles avec leurs coutumes, c’est perturber un équilibre sociétal depuis longtemps établi, c’est faire abandonner les anciennes habitudes pour en créer de nouvelles, plus modernes, plus pratiques, mais oublieuses du passé… Une nouvelle mémorable par son atmosphère, sa subtilité et par ce qu’elle donne à voir de l’évolution d’une société, d’une ville, de ses habitants, par la construction d’un pont considéré comme salvateur, et qui va pourtant entraîner bien des changements.

Plus troublant avec sa narration à la deuxième personne du singulier, Abimagique de Lucius Shepard pourrait tout avoir d’un trip hallucinogène. Le narrateur rencontre Abimagique, une jeune femme au style gothique et aux pratiques New Age : une noirceur qui dissimule aussi une sensualité et un sens maternel troublants. Et quand Abimagique prétend vouloir sauver le monde et la nature, n’annonce-t-elle pas au contraire la venue de quelque chose de bien plus terrible ? Détonnant avec sa narration inhabituelle mais parfaitement maîtrisée, Abimagique regorge aussi de retournements de situations, flirte entre fantastique et réel, quotidien et sensualité, formant un texte bien à part dans la collection.

Retournons du côté de Ken Liu avec Toutes les saveurs : il nous embarque à l’époque de la Conquête de l’Ouest, en Amérique, alors que les Américains se méfient profondément des Chinois venus également s’installer. Malgré l’hostilité affichée entre les deux communautés, une jeune fille va passer outre les préjugés pour se rapprocher d’un Chinois, découvrir leur cuisine, ainsi que leurs mythes et légendes… Ken Liu a toujours cette façon bien à lui de mêler l’Histoire au fantastique sans en avoir l’air, tout en parlant des relations entre les gens, de la découverte de l’autre, de l’importance d’une culture à laquelle se rattacher.

Conclusion

Avec cet aperçu de la collection Une heure-lumière, j’espère vous avoir donné l’envie de découvrir au moins l’un de ces livres. Et, qui sait, si vous n’êtes pas adepte du genre, vous avoir persuadé de donner une chance aux littératures de l’imaginaire qui peuvent nous plonger dans des univers très différents. Ce qui n’est pas incompatible avec une réflexion sur le monde qui nous entoure et la présence de personnages parfois poignants – même en ne les côtoyant que pendant une centaine de pages !

0 Twitter

Plus fort que son thème principal, le football, Ao Ashi n’a cessé d’étonner au fil des tomes depuis son arrivée sur le marché francophone l’année dernière. Avec des sujets variés mais aussi une approche pragmatique et souvent intelligente du monde de football, le manga qui raconte l’histoire d’un prodige a multiplié les bonnes idées pour s’adresser à la fois aux fans de foot, mais aussi aux autres. Je n’ai d’ailleurs cessé, au fil des critiques sur les différents tomes ici sur Pod’Culture, d’en dire énormément de bien. Alors il va de soi que j’attendais avec impatience les tomes 5 et 6, censés entrer dans une nouvelle phase de la vie de son héros Ashito, avec une grande impatience.

Cette critique a été écrite suite à l’envoi d’exemplaires par son éditeur.

La difficile compétition

Ashito découvre enfin la compétition dans ces tomes 5 et 6, et il est immédiatement confronté à la réalité : son talent inné ne vaut rien face à ses coéquipiers qui, eux, s’entraînent dur depuis des années. Un postulat assez classique dans le monde du football masculin, où l’on oppose souvent les joueurs qui travaillent dur à ceux qui se reposent sur leur talent, toutefois s’en sert essentiellement pour mettre un premier grand obstacle sur la route de son prodige. Lui qui s’en est toujours sorti par son talent se retrouve là face à un premier grand mur, dans le plus pur esprit shōnen, où il doit trouver au fond de lui un moyen de se perfectionner et de passer à la suite. C’est alors que, sans surprise, se révèle à lui une capacité quasiment surnaturelle à apprendre et à maîtriser des gestes, pourtant basiques du foot, mais qui semblent manquer à ses compétences. A la manière d’un héros de fantasy qui découvrirait soudainement qu’il a un grand pouvoir qui sommeil en lui, Ashito comprend enfin ses facultés uniques, et cela donne à ces deux tomes une saveur plutôt intéressant. Si le manga met de côté tout son propos sur le business du football, il le fait aussi pour son bien en alimentant l’histoire de deux grands tomes où l’opposition ne se trouve plus seulement dans le système, mais aussi sur le terrain. Ce double combat livré par Ashito est symbolisé par un match de foot qui sert de tournant.

C’était aussi la première fois que l’auteur Yugo Kobayashi met de côté ses personnages et s’intéresse purement à l’effort et à la « bataille » livrée par son héros. Plus encore que ses thématiques fétiches depuis le premier tome, l’auteur recherche les émotions profondes ressenties par le sportif en plein effort, qui se découvre presque un sixième sens lorsqu’il commence à comprendre le jeu, les intentions de ses partenaires et ce qu’il doit accomplir. Si cela aurait pu être barbant sur la durée, l’écriture est suffisamment fine, et la mise en scène toujours canon, pour accrocher d’un bout à l’autre. Certes, cela fait perdre de sa superbe à un manga qui brille avant tout pour ce qu’il dit du shōnen, du monde du football et des familles qui tentent d’en vivre, mais cela permet aussi de montrer que Ao Ashi est capable d’être un excellent shōnen « d’action », où les matchs de football sont mis en scène avec un suspense et une intensité bien dosées. Et ce sans jamais chercher à étendre ses scènes plus que de raison, contrairement à d’autres mangas de sport qui tombent parfois dans ce piège au nom d’une du dramaturgie du sport un peu facile. C’est d’ailleurs ce qui me donne plutôt envie de découvrir l’anime (qui débutera courant avril sur Crunchyroll), car cette manière de mettre en scène les matchs, si elle est aussi qualitative en anime, pourrait donner quelque chose d’assez exceptionnel.

Didactique et sincère

Il y a quand même une chose à reprocher à ce Ao Ashi, manga si séduisant qu’on en oublie parfois ses mauvais côtés. Je pense notamment à sa volonté d’être didactique, notamment quand il se lance dans des explications un poil longuettes sur des concepts de football (le jeu en triangle dans le tome 6, par exemple). Si cela se fait depuis le premier tome, certaines scènes finissent par être un peu lourdingues, avec un ton qui a tendance à nous prendre la main l’espace d’un instant, en dehors de l’histoire, avant d’y retourner. Si cela ouvre la compréhension de l’œuvre et par extension, du football, aux gens qui n’y connaissent rien, le procédé est amené avec de grands sabots et a parfois aussi tendance à ressembler à un cours magistral complètement décorrélé de l’histoire principale. Ainsi certaines pages se perdent dans de longues explications qui n’ont, souvent, franchement pas un énorme intérêt pour la compréhension de l’intensité d’une action. Heureusement, c’est l’aspect « tranche de vie » du manga qui permet souvent à l’intrigue de retomber sur ses pattes, un aspect certes moins présent sur ces deux tomes, mais qui est esquissé ici et là quand le héros est confronté à des erreurs de sa part qu’il doit vite résoudre.

J’ai un peu le sentiment de me répéter en ce qui concerne Ao Ashi, mais il est difficile de dire autre chose que de le complimenter. Le manga de Yugo Kobayashi montre tome après tome qu’il se tient très bien dans un récit capable d’aborder des thématiques très larges, sans pour autant manquer d’intensité et de finesse quand il arrive, dans ces tomes 5 et 6, à son thème principal : le football. Alors oui, j’ai parfois été peiné par son côté trop didactique qui a tendance à casser l’intensité du moment et à nous sortir de l’intrigue, mais en terminant sur un cliffhanger du plus bel effet, le tome 6 donne sacrément envie de lire la suite.

  • Le tome 5 de Ao Ashi est sorti le 3 novembre 2021, le tome 6 est sorti quant à lui le 5 janvier 2022. Les deux sont disponibles en librairie aux éditions Mangetsu.
0 Twitter

Alors que les deux premiers tomes de Fire Punch m’avaient moins emballé que Chainsaw Man, force est de constater que la suite des aventures de Agni se trouve être bien plus intéressantes et profondes que je ne l’aurais imaginé. Là où je pensais que Fujimoto ne faisait que tenter des choses avec sa première œuvre « longue », enchaînant des scènes subversives juste pour choquer le lecteur, il arrive déjà à insuffler à son œuvre des questionnements sur sa place et son utilité dans le monde, via un héros sans repère.

Cette critique a été écrite suite à l’envoi d’un exemplaire par son éditeur.

De la libération à la découverte de son être

FIRE PUNCH © 2016 by Tatsuki Fujimoto/SHUEISHA Inc.

Alors que je pensais voir Fire Punch s’engouffrer dans une histoire basique de vengeance, limite « bas de plafond » tant les motivations et la façon dont tout est présenté laissent à penser ceci, le récit prend une toute autre tournure. Agni prend conscience de ce qu’il est réellement, et de ce qu’il peut apporter au monde ainsi qu’aux survivants. C’est alors avec cette prise de conscience qu’il va choisir de libérer tous les être humains prisonnier de Behemdolg, qu’ils soient humains « normaux » ou les êtres « élus » qui servent de « carburant » à leurs bourreaux. Tout cela ne va pas se réaliser sans mal et plusieurs combats, plus dantesques les uns que les autres vont avoir lieu. Cela apporte d’ailleurs des scènes complètements folles et spectaculaires dans leur mise en scène, comme la chute du ciel d’Agni, tel un ange déchu.

C’est à partir de ces trois tomes que le protagoniste de cette histoire prend enfin une consistance intéressante, et pour ma part m’a enfin donné envie de suivre ses aventures, tel le dieu qu’il devient et représente pour les âmes perdues qu’il a sauvé. Car oui, au-delà de l’aspect d’élu qu’est Agni, il en devient un dieu. Et c’est alors que Fujimoto s’amuse à complètement changer de style dans son récit. D’une simple histoire vengeresse, on passe à des questionnements sur la représentation que les autres se font de soi, l’image que l’on renvoie, et le culte qui peut être créé grâce aux actions que l’on accomplit. Même avec ça en tête, on a tout et rien dit en même temps, car chaque chapitre des tomes 3 à 5, redistribuent les cartes proposant toujours plus de profondeur aussi bien pour les personnages principaux que sont Agni et Togata, que pour le récit en lui-même.

Un plaisir morbide ?!

Tatsuki Fujimoto est un auteur qui aime faire subir les pires sévices psychologiques à ses protagonistes. À chaque fois que son héros trouve ne serait-ce qu’un peu de paix, il le détruit encore un peu plus. Alors qu’Agni trouve enfin le repos, après avoir pardonné à Doma, le tueur de sa sœur, il devient « Fire Punch », un être incontrôlable qui accompli la vengeance que le héros s’était résigné de faire. À cause des remords de cet acte, notre héros va vouloir se sacrifier, là encore il échoue et perd une personne qui lui est chère. Comme si tout cela ne suffisait pas, Agni va subir d’autres douleurs psychologiques avec cette fin du cinquième tome, dont je ne dévoilerai rien ici, mais qui me hante encore aujourd’hui tant la violence psychologique que celle-ci provoque en moi un tel sentiment d’injustice, et une profonde tristesse.

Il est clair que nous ne sommes pas dans un récit banal, et tout comme avant Chainsaw Man, Fujimoto s’amuse avec les codes préétablis des mangas en général, pour proposer sa propre vision d’un récit. Une vision pessimiste, sombre et qui n’épargnera jamais les héros qu’il crée. Je suis très curieux de lire la fin de ce récit, et d’en découvrir bien d’autres de sa part, tant le bonhomme a su imposer sa vision du manga, et proposer une relecture du média, très intéressante, profonde, même si par moment c’est extrêmement barré, tout est maitrisé du début à la fin.

  • Les tome 1 à 8 de Fire Punch, sont édités par Kazé France et sont disponibles en librairies. 
0 Twitter

Aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours été fan de Pokémon. Ma passion pour les monstres de poche débuta à la fin des années 90, tandis que je vivais ma première épopée vidéoludique sur Pokémon version Jaune ; l’anime et les différents produits dérivés n’étant bien sûr pas en reste. En grandissant, je finis toutefois par me détourner de la franchise. Si je ne peux plus poser un regard expert sur elle, cela me permet peut-être de garder un peu d’objectivité. Mes dernières aventures Pokémon, sur Nintendo Switch, m’ont laissé des souvenirs très hétéroclites. Après avoir passé un excellent moment sur Pokémon Epée et Bouclier, je n’en garde finalement pas un souvenir impérissable. Je me suis terriblement ennuyée sur le remake de Perle et Diamant tandis que, contre toute attente, New Pokémon Snap m’a captivée. Le dernier né de Game Freak et The Pokemon Company est un cas particulier car il était extrêmement attendu par les fans. Sorti le 28 janvier dernier, Légendes Pokémon : Arceus devait incarner le renouveau tant espéré de la saga ! Pour ce faire, le nouvel opus décide paradoxalement de nous transporter au sein des origines du folklore, dans une région inspirée du Japon féodal. Malheureusement, Game Freak a trop pris cette ambiance médiévale au mot, en proposant un rendu visuel résolument archaïque ! Les graphismes de Pokémon : Arceus ont fait couler beaucoup d’encre. Pourtant, il ne s’agit pas des réels défauts du jeu qui, quoi qu’on en dise, regorge de qualités.

Cette chronique a été rédigée suite à l’acquisition du jeu par nos soins. 

Un jeu Pokémon légendaire

La carte d’Hisui © Game Freak, The Pokemon Company

Les jeux Pokémon se sont toujours déroulés dans des univers contemporains voire futuristes. Ce n’est pas le cas d’Arceus qui nous plonge dans la région de Sinnoh alors qu’elle s’appelait encore Hisui. C’est à Sinnoh que se déroulaient les péripéties de Pokémon Perle et Diamant. De fait, certains environnements de la map vous seront familiers, à commencer par le légendaire Mont Couronné. Vous retrouverez aussi un nom délicieusement utilisé à contre-emploi, puisque vous serez amené(e)s à intégrer le Groupe Galaxie, (à ne pas confondre avec la Team Galaxie de Perle et Diamant !) On peut supposer que l’institution a mal tourné, au fil des siècles, ou qu’Hélio, le leader de la Team Galaxie, s’est tout simplement inspiré de l’Histoire de la région pour baptiser son équipe. Dans la mesure où Pokémon : Arceus raconte les origines de la saga, la région d’Hisui s’inspire du Japon féodal, comme en témoignent certaines tenues vestimentaires ou la nouvelle hiérarchie des Pokémon. Chaque zone de la région est gouvernée par un Pokémon Monarque, aux dimensions gargantuesques. Il est également possible de rencontrer des Pokémon Barons, plus grands que la moyenne, et dotés de yeux rouges. Enfin, les Pokémon ordinaires déambulent ici et là sur la map. Il s’agit d’un système résolument féodal, auquel s’ajoutent des formes régionales appropriées, à commencer par Voltorbe, ressemblant désormais à une Pokéball artisanale en bois.

Quant à vous, vous ferez vos premiers pas à Rusti-Cité, laquelle porte bien son nom, certes, mais sert aussi et surtout de quartier général au Groupe Galaxie. C’est ici que vous pourrez vous reposer, trier vos Pokémon (non pas dans un PC mais dans un pâturage), faire des achats et plus encore. Après avoir intégré le Corps des Chercheurs, votre mission consistera à compléter le tout premier Pokédex. Pour ce faire, il ne faudra pas attraper un seul membre de chaque espèce, mais plusieurs individus, afin d’établir des moyennes. Un certain nombre de tâches seront à accomplir afin de compléter la page de chaque créature. Si cette mission quasiment divine vous a été confiée par Arceus, il s’agit aussi d’un moyen de familiariser les humains avec les Pokémon, dans un monde où ces créatures sont encore méconnues et craintes. L’harmonie entre les espèces est d’autant plus fragile qu’une étrange faille spatio-temporelle modifie le comportement des Pokémon Monarques, au risque de provoquer des catastrophes…

Des graphismes Bulbizarres ?

A la rencontre de Pokémon aquatiques © Game Freak, The Pokemon Company

En s’inspirant du Japon féodal, Pokémon : Arceus propose des idées à la fois innovantes et intéressantes. Ce qui n’était certes pas une raison pour employer des graphismes aussi archaïques. Le sujet a fait particulièrement polémique, bien que les jeux Pokémon n’aient jamais brillé pour leur beauté technique. A tort ou à raison, Arceus est généralement comparé à Breath of the Wild, le célèbre épisode de Zelda, sorti cinq ans plus tôt. A bien des égards, Légendes Pokémon s’en inspire et ne s’en cache pas, sans pour autant égaler sa richesse ni sa beauté. Il me serait difficile de nier les défauts techniques d’Arceus, qu’il s’agisse de la grossièreté des textures, du clipping intempestif ou des contours baveux dès lors que l’on se trouve sur l’eau ou dans des environnements sombres, comme les grottes. Il n’est toutefois pas dans mes coutumes de juger un jeu à ses seuls graphismes, sans compter que je suis sans doute fatiguée que le moindre RPG ou Open-World soit désormais comparé à Breath of the Wild. Passons.

D’après jeuxvideo.com, Pokémon : Arceus a été victime de contraintes de développement qui expliquent le rendu visuel final, (faute de l’excuser). Seulement 167 personnes auraient été employées pour travailler sur Légendes Pokémon, au cours d’un délai de deux ans. A titre comparatif, entre 100 et 300 personnes travaillaient sur Breath of the Wild et par-dessus tout, elles disposaient d’un délai de cinq ans. En de telles circonstances, il est bien naturel que Pokémon : Arceus ait ce rendu, bien qu’on puisse en vouloir à The Pokemon Company ou Nintendo, malgré tout. Si Pokémon est la franchise la plus rentable de l’histoire, c’est précisément ce qui met des bâtons dans les roues du développement des jeux. En raison de la fréquence de leur sortie, aucun jeu Pokémon ne peut être reporté, d’autant plus que cela s’accompagne de l’arrivée de nombreux produits dérivés, à commencer par l’anime. Comme nous le disions il y a longtemps, lors d’un Podcast, les jeux vidéo Pokémon ne sont malheureusement qu’un élément parmi d’autres, au sein de tous les produits et médias constituant l’univers de la franchise. Au reste, les problèmes graphiques ne sont – à mon sens – pas les véritables défauts du jeu.

Des problèmes Déflaisants

« Ca va griller, chérie ! » © Game Freak, The Pokemon Company

Tout d’abord, je m’interroge sur l’utilité d’avoir sorti le Remake de Diamant et Perle, quelques mois plus tôt. Si l’on passe outre l’intérêt de (re)découvrir la région de Sinnoh avant Pokémon : Arceus, ou encore des motivations purement pécuniaires ; le jeu était si fade qu’il devenait rapidement ennuyeux. Par-dessus tout, je considère Arceus comme une réécriture – certes libre – de l’histoire de Diamant et Perle. L’ascension du Mont Couronné, la rivalité entre les Pokémon Dialga et Pialka sont assez revisitées pour rester divertissantes, mais inspirent une impression de déjà-vu, à peine deux mois après la sortie du remake mentionné. Ensuite, Pokémon : Arceus possède des défauts que d’aucuns jugeront inhérents aux RPG. S’il est appréciable que des quêtes annexes viennent vivifier la région d’Hisui, la plupart sont inintéressantes voire répétitives. Le sacro-saint rythme ternaire des quêtes vous poussera à chercher au moins trois endroits, à Rusti-Cité, pour suspendre le Pokémon carillon Eoko ; tout cela pour finir par le ramener à sa place initiale !

Enfin, si la plupart des joueurs et joueuses ne se plaindront pas que la difficulté ait été rehaussée ; je n’ai pas toujours trouvé les combats équilibrés. Votre compagnon peut régulièrement se retrouver cerné par plusieurs Pokémon sauvages. Vous n’êtes jamais à l’abri d’un one-shot ou du Style Rapide d’une capacité, permettant à un combattant d’attaquer plusieurs fois d’affilée. Or, bien qu’il existe de nombreuses manières de faire gagner de l’expérience à vos acolytes, les combats ne sont pas si nombreux, au cours de l’histoire principale. Ceci entraîne un pic de difficulté lorsque l’intrigue devient plus linéaire et jonchée de duels, lors du dernier arc puis durant le Post-Game. Aussi aurait-il été pertinent que les affrontements contre les Pokémon Monarques soient de réels combats plutôt qu’une étrange corrida, durant laquelle le dresseur (ou la dresseuse) doit lancer des sacs sur la créature, tout en évitant ses attaques !

Un jeu Ludicolo

La première Monture du jeu © Game Freak, The Pokemon Company

En dépit de ses défauts, Légendes Pokémon : Arceus est un bon jeu, que je ne saurais que trop vous conseiller. Si l’on considère que les objectifs principaux d’un jeu vidéo sont l’évasion et le divertissement, ce nouvel opus est clairement à la hauteur. Beaucoup diront que l’un de leurs rêves d’enfance a été maladroitement mais malgré tout concrétisé. A défaut de pouvoir véritablement parler d’Open-World, Pokémon : Arceus est constitué de zones semi-ouvertes, dans lesquelles nous partons en excursions. Chaque zone possède un climat, des couleurs et des Pokémon différents. Il s’agit d’écosystèmes distincts, que l’on se plaît à découvrir et à arpenter, afin de compléter le Pokédex. Cela est d’autant plus plaisant que plusieurs Montures Pokémon viennent faciliter les voyages. Si Cerbyllin (la nouvelle évolution de Cerfrousse) permet de courir à travers les plaines, Farfurex a la faculté d’escalader les falaises. J’ai rarement éprouvé un tel sentiment de liberté, de quiétude (notamment grâce à la musique) et même d’addiction lorsque j’attrapais des Pokémon.

Les graphismes sont beaucoup décriés, et pourtant, les créatures sont plus jolies qu’avant. Chaque espèce progresse de manière différente sur la map. Si certains Pokémon inoffensifs ne réagissent guère à votre approche, d’autres plus craintifs s’enfuient. C’est pourquoi il vous incombe d’être discrets avant de leur lancer une Pokéball. D’autres espèces sont agressives et il devient impératif de les vaincre, afin de les attraper. Bien que les combats soient au tour par tour, ils sont plus dynamiques. Les animations des attaques, sans êtres révolutionnaires, ont enfin été retravaillées. La chasse de Pokémon est d’autant plus grisante qu’il devient nécessaire d’attraper plusieurs membres de l’espèce ou d’accomplir des tâches spécifiques, comme les nourrir ou assister à certaines attaques, pour remplir les pages du Pokédex et vraiment les connaître. Dans la mesure où les Pokémon ne surgissent plus de manière aléatoire et imprévisible dans les hautes herbes ; il est sincèrement plaisant de se rendre sur leurs territoires respectifs afin de les observer et de les attraper. Mais tout cela est également possible grâce à la confection d’objets. Au cours de cette aventure, vous aurez besoin de beaucoup plus de Pokéballs qu’avant. Par chance, vous pourrez désormais les fabriquer. Un dernier mot sur la Shasse, peut-être. S’il n’est pas dans mes habitudes de traquer les Pokémon Shiny (ou chromatiques), il s’agit d’une activité très populaire parmi les fans. Il semblerait que la Shasse soit désormais plus agréable, notamment grâce au système d’apparitions massives.

En deux mots (et sans mauvais jeu de mots)

Légendes Pokémon : Arceus est un préquel dans la mesure où l’intrigue se déroule à Huisi, qui ne portera que plus tard le nom de Sinnoh. Le jeu est très dépaysant puisqu’il s’inspire de façon discrète, mais pertinente, du Japon féodal. Ce nouvel opus a été fort critiqué en raison d’une technique et de graphismes datés, voire ratés. Si on ne peut décemment les nier ou les excuser, ceci est expliqué par le peu de moyens humains ou de temps investi dans la conception du jeu. Pourtant, les réels défauts sont tout autres, à commencer par des combats pas toujours équilibrés. En dépit de cela, Légendes Pokémon : Arceus est un jeu extrêmement divertissant, dans lequel il est fort plaisant de voyager et surtout de partir à la rencontre de ces très chers Pokémon. Je conçois tout à fait qu’Arceus puisse décevoir. Je ne suis moi-même pas totalement convaincue. Mais force est de constater qu’il me donne énormément d’espoir pour l’avenir de cette franchise que j’affectionne tant.

  • Légendes Pokémon : Arceus est disponible sur Nintendo Switch depuis le 28 janvier 2022.
0 Twitter

Kaiju n°8 était la grosse sortie manga de la fin d’année dernière, et j’avais été considérablement convaincu par son premier tome qui savait mélanger l’imaginaire kaiju à un humour bien maîtrisé. Shōnen tout ce qu’il y a de plus classique, le manga de Naoya Matsumoto avait pour lui une vraie volonté de se réapproprier les codes du genre du kaiju, ces histoires typiquement japonaises qui imaginent les désastres provoqués par des gros monstres. Mais l’autrice peut-elle faire vivre son histoire au-delà de l’impact des premiers chapitres ?

La routine s’installe

KAIJU N°8 © 2020 by Naoya Matsumoto/SHUEISHA Inc.

L’imaginaire des kaiju dépasse souvent ces histoires de gros monstres : s’ils fascinent autant, c’est parce qu’ils ont toujours incarné un peu plus que la destruction. Sur un archipel qui a souvent été touché par des catastrophes naturelles (typhons, tsunamis, tremblements de terre), ces kaiju ont été des moyens créatifs pour raconter ces traumatismes. Et c’est quelque chose qui, pour le moment, tend à manquer à Kaiju n°8. En faisant le choix de n’aborder cet imaginaire qu’au travers des combats et la confrontation, Naoya Matsumoto fait tomber le manga dans ce que l’on redoutait déjà à la fin du premier tome : le train-train tant redouté est arrivé dans ce tome 3, avec une intrigue qui fait du surplace et des personnages secondaires qui ne parviennent toujours pas à intéresser. Enchaîner les combats et montrer les muscles permet certes de multiplier les scènes impressionnantes, mais tout ça manque quand même de substance. Certes, ce troisième tome met considérablement en avant Kikoru Shinomiya, une héroïne qui se révèle un peu plus dans ce tome, notamment au dernier chapitre où elle gagne en charisme avec une immense hache qui vient renouveler un peu les armes mises à disposition des héro·ïne·s pour vaincre les kaiju. Mais on en revient toujours à ces affrontements interminables, sans que l’histoire ni les personnages ne puissent réellement gagner en profondeur.

L’intrigue tourne certes autour du secret de Kafka Hibino, c’est-à-dire sa capacité à se transformer en kaiju, avec des soupçons qui commencent à l’entourer cependant le manga n’en fait pour le moment pas grand chose. Plus un gimmick qu’autre chose, cette faculté ne le met que rarement en danger face à ses coéquipiers, et si des soupçons s’éveillent, ils restent pour le moment bien trop timides. De son côté, ses facultés extraordinaires permettent à l’autrice du manga d’expédier tous les combats sans trop se poser de questions, avec une toute-puissance de son héros qui évoque un One Punch Man sans la finesse de l’oeuvre de ONE. La faute à des affrontements qui n’ont, dans ce troisième tome, que bien peu de saveurs. Il y a notamment une première opposition entre Kafka et le fameux kaiju humanoïde esquissé au tome précédent, un combat symbole du manga : tout tombe à l’eau rapidement, avec un manque de tension absolument dramatique pour un shōnen qui tente pourtant de jouer là-dessus.

Des forces devenues faiblesses

Plus surprenant encore, pour un manga qui accrochait par son rythme et l’énergie de ses dessins, on reste sur notre faim lors des combats où les dessins perdent de leur impact et sont même franchement plan-plan, parfois même difficilement lisibles à cause d’une mise en scène souvent défaillante. Il faut bien comprendre que Kaiju n°8 est un des nouveaux mangas qui m’ont énormément plu en fin d’année 2021, mais à l’heure où l’intrigue devrait déjà se mettre en place, je suis plutôt attristé de voir que l’on perd en qualité de mise en scène tome après tome. Quant au design des kaiju, ceux-ci peinent à se renouveler, tandis que les décors sont plats, sans imagination, dans une simple succession de rues et d’immeubles vides et sans âme. Et c’est difficile à comprendre, car bien que le contexte soit très urbain, il y a un paquet de mangas capables de donner une âme à des décors du quotidien qui n’ont, à l’origine, pas grand chose de captivant.

On a envie de l’aimer et de lui donner sa chance, on espère toujours que Kaiju n°8 sera la révélation tant attendue depuis sa sortie. Mais force est de constater qu’on a encore du mal à retrouver l’éclat du premier tome, à tel point qu’on a désormais le sentiment que la série tombe dans une routine qui lui fait plus de mal qu’autre chose. En ne parvenant pas à jouer sur ses qualités et, pire, en se découvrant des faiblesses, le manga de Naoya Matsumoto joue déjà gros et devra rapidement montrer de nouvelles qualités, sous peine de perdre l’élan qu’il s’était donné avec son excellent premier tome.

  • Le troisième tome de Kaiju n°8 est disponible depuis le 2 février 2022 en librairie aux éditions Kazé.
0 Twitter