On connaît l’amour du public Français pour les J-RPG, et ce depuis les années 1990 où de nombreux titres du genre ont déferlé en Europe après avoir longtemps eu du mal à dépasser les frontières du Japon. Alors il n’y a rien d’étonnant à voir des studios s’essayer à des hommages, ou au moins à des inspirations, à l’image de Astria Ascending dont on parlait récemment. Mais cette fois-ci il s’agit d’un autre jeu et d’un autre studio, puisque Midgar Studio, une boîte basée à Nîmes s’est mis en tête il y a quelques années de créer son propre RPG à la Japonaise. Lancé avec un financement participatif en 2015, le jeu a d’abord connu un accès anticipé débuté en 2018 sur PC, puis une sortie finale le 8 juin 2021. Désormais, c’est un portage sur consoles qui passe entre nos mains, avec une édition PlayStation 5 qui sort ce 10 février 2022.

Cette critique a été écrite suite à l’envoi d’un exemplaire par l’éditeur. Le jeu a été parcouru sur PlayStation 5.

Références et identité

© 2022 Midgar Studio

La planète Heryon est en proie à une terrible maladie, la « Corrosion », qui dévaste la population. En guerre, le monde est au bord du précipice, et parmi les soldats se trouve Daryon, un homme qui déserte le front après un terrible événement pour rejoindre sa sœur Sélène, une prêtresse. Tous deux au chevet de leur mère atteinte par la corrosion, ils se lancent dans une quête à travers le monde pour trouver un remède pour leur mère. Evidemment, et dans le plus pur esprit des J-RPG, on s’aperçoit vite que leur quête se mêle aussi au destin du monde et de sa guerre, eux qui incarnent une jeunesse qui cherche à survivre et à changer les choses. Très vite, on sent une démarche sincère et ambitieuse dans Edge of Eternity, tant dans son histoire qui rend hommage à des mastodontes du genre que pour sa volonté de créer sa propre identité. De Final Fantasy par son système de combat à Xenosaga ou Xenoblade pour son univers visuel, ou même Dragon Quest pour quelques thématiques et quêtes, le titre de Midgar Studio multiplie les références mais n’hésite en effet pas à s’en servir comme tremplin pour mieux assumer son identité. Le jeu parvient à façonner son propre ton, sa propre originalité, grâce à une direction artistique (notamment sur les environnements) qui est sublimée par son inventivité et ses belles idées. Il y a en effet quelque chose de très enchanteur dans l’univers de Edge of Eternity, avec un monde très divers, coloré et aguicheur, toujours prêt à nous éblouir par de nouvelles idées visuelles, incitant à l’exploration et donnant envie de toujours aller plus loin pour découvrir ce qu’il nous réserve.

© 2022 Midgar Studio

Mais cette direction artistique est plus capricieuse lorsqu’il s’agit des personnages, qui sont eux beaucoup plus classiques et rarement réussis. D’autant plus que les dialogues peinent à nous intéresser dans un premier temps, avec une caractérisation très lente, l’intérêt de nos héros principaux (Daryon et Sélène) n’apparaissant finalement qu’assez tard dans le jeu. C’est peut-être lié à l’histoire qui, elle-même, met du temps à se lancer, alors que le jeu repose énormément sur ses systèmes pour accrocher. Pourtant, l’histoire de Edge of Eternity a de belles choses à raconter, en mêlant des thématiques liées au Divin à des thématiques plus proches de nos préoccupations en matière d’environnement ou de rébellion face à l’ordre établi. Daryon, le héros, incarnant un déserteur prêt à outrepasser les ordres du corps militaire pour sauver les siens, mais aussi porter assistance aux personnes qui sont mises à l’écart ou opprimées par le pouvoir. Il n’est pas pour autant un personnage complètement désintéressé, comme l’indique un dialogue plutôt bienvenu entre lui et sa soeur où ils s’interrogent sur la difficulté à tenir le même esprit face aux personnes qu’ils rencontreront dans leur aventure : faut-il aider tout le monde ? Sauver toutes les personnes qui demandent leur aide ?

La démesure de Edge of Eternity n’est d’ailleurs pas que dans l’amour que le jeu montre pour le genre qu’il référence, mais aussi dans l’étendue de son aventure. Généreux dans ses quêtes, que ce soit en nombre ou en découverte de son lore, le titre de Midgar Studio nous embarque dans une longue aventure qui ne cesse de se renouveler et d’apporter des choses et des idées nouvelles, faisant découvrir que le petit monde d’Heryon n’est en réalité pas si petit. On y voit un monde avec une longue histoire, des habitant·e·s qui vivent leur vie, qui ont leurs tracas et qui ont toujours beaucoup de choses à nous raconter, un peu à la manière d’un Dragon Quest où l’on se déplace de ville en ville pour découvrir les petites histoires du coin. Cela donne au jeu un ton très chaleureux et accueillant, malgré les monstres qui peuplent les plaines. Mais c’est aussi à double tranchant, car l’ambition et la démesure de Edge of Eternity ne peut gommer le fait que le titre a été développé par une petite équipe, qui a parfois eu les yeux plus gros que le ventre. Ainsi le monde est plein de quêtes secondaires peu intéressantes, et c’est surtout dans sa mise en scène que l’on remarque toutes les limites du jeu. Plutôt pauvre, avec une narration qui a des (très) hauts et des (très) bas, la mise en scène des cinématiques est très statique, sans beaucoup de vie, avec des dialogues qui sonnent parfois faux et quelques personnages auxquels on a bien du mal à croire. Mais pourtant, Edge of Eternity arive toujours à retomber sur ses pieds, en fascinant pour son univers, et en faisant bien vite oublier ses défauts. On a envie de l’aimer, et le jeu nous le rend souvent bien. Notamment avec sa bande originale de Cédric Menendez qui convoque là aussi de nombreuses références dans les jeux cités ci-dessus, associé à l’immense compositeur Yasunori Mitsuda (Xenogears, Xenoblade, Chrono Trigger…) qui a fait un beau cadeau à l’équipe de développement en offrant quelques titres très inspirés.

L’originalité de son système

© 2022 Midgar Studio

Le système de combat de Edge of Eternity est plutôt atypique. Il ne serait pas bien difficile de se limiter à l’idée d’hommage encore une fois, puisque le jeu récupère le système ATB (active time battle) des Final Fantasy. Ainsi tous les personnages, qu’il s’agisse des protagonistes ou des ennemis disposent d’une barre d’action qui se recharge avec le temps, selon leurs stats de vitesse. Peu importe donc le concept de « tour par tour » puisqu’en réalité, un même personnage peut attaquer plusieurs fois de suite s’il est suffisamment rapide face à un ennemi lent. Un système qui a fait le succès de la saga Final Fantasy, et que Edge of Eternity vient doubler d’une organisation tactique par cases (en hexagones) où il faut placer nos personnages pour prendre l’ascendant. Soit profiter de bonus liés à un objet sur le terrain, pour se remettre face à un ennemi qui nous aurait contourné ou à l’inverse, contourner un ennemi pour le frapper dans le dos et ainsi multiplier les dégâts. Cela permet aussi d’esquiver des magies ennemies qui mettent plus d’un tour à se lancer. Ce mélange de deux systèmes donne un ensemble plutôt efficace, et si le jeu souffre de sérieux problèmes d’équilibrages avec des ennemis qui ont parfois trop de vie (ou qui tapent soudainement trop fort), on prend un malin plaisir à exploiter les forces et faiblesses du système. D’abord en tentant de prendre l’ascendant par le terrain, puis en utilisant à bon escient les magies élémentaires pour faire de sérieux dégâts selon les résistances et faiblesses adverses.

Il y a toutefois des limites au système. Le jeu offre certes plusieurs modes de difficultés pour pallier l’équilibrage qui pousse trop souvent à se lancer dans des sessions de gain d’expérience pour survivre à la suite du jeu. Toutefois, cela ne permet pas de passer outre un aspect visuel souvent confus avec des casques qui ne sont pas affichées de manière évidente, sans parler de la caméra que l’on bouge sans arrêt (malgré l’aspect statique des combats) pour tenter d’y voir plus clair. Il est ainsi parfois compliqué de voir si l’ennemi a l’ascendant, à cause d’un manque de clarté visuelle qui met à mal un système pourtant super intéressant. On peut quand même le surmonter en passant un peu plus de temps à trifouiller la caméra et en mettant en évidence les hexagones, toutefois le jeu n’a pas la finesse et l’évidence des tacticals les plus réputés, malgré ses excellentes idées et son choix malin de mélanger la tactique au système ATB. Un peu malgré lui, Edge of Eternity en devient plus exigeant qu’il n’en a vraiment l’intention, la faute aux quelques ratés de son système de combat plutôt qu’à ses nombreuses qualités. L’équilibre est un des éléments fondamentaux des J-RPG pour que leurs combats restent agréables jusqu’au bout sans que l’exigence ne tombe jamais dans la punition bête et méchante. Le titre de Midgar Studio flirte souvent avec cette limite et a parfois du mal à tomber du bon côté.

© 2022 Midgar Studio

La progression des personnages quant à elle repose essentiellement sur l’amélioration des armes, via le craft de cristaux. Un système au départ un peu obscur, mais qui se révèle vite être en réalité une sorte de sphérier qui se laisse manipuler avec plaisir, et qui permet de spécialiser nos personnages dans ce que l’on veut sans être véritablement obligé·e de suivre un fil conducteur défini par la classe d’un personnage, contrairement à beaucoup de J-RPG. Ce système pousse donc à utiliser régulièrement de nouvelles armes, toujours plus puissantes, et à monter leur niveau au fil du temps pour gagner de nouveaux slots afin d’y caser des cristaux que l’on a pu crafter plus tôt en les assemblant pour en varier les propriétés. Ce système a néanmoins quelques limites qui relèvent plutôt des chances de tomber sur des cristaux : ceux-ci sont distribués de manière aléatoire lors des combats contre des ennemis (ainsi que dans des coffres et en récompense de quêtes), ainsi il peut se passer un certain temps avant que l’on obtienne la bonne couleur de cristaux, certaines couleurs disparaissant totalement pendant quelques temps par manque de chance. On peut partiellement y pallier en allant du côté des boutiques pour en acheter, néanmoins le jeu est plutôt avare en argent dans les vingt premières heures de l’aventure, cela n’est donc pas toujours évident. Certes, il était inévitable pour le studio de mettre une dose d’aléatoire dans le drop de tels objets, toutefois on sentait parfois la progression ralentie à cause d’un manque de chance de ce côté-là, alors qu’il arrive inversement que l’on gagne soudainement énormément de puissance en ayant parvenu à faire tomber des cristaux supérieurs qui mettent un sacré coup de fouet aux armes.

Un déficit technique qu’on n’ignore pas

De ses animations jusqu’au chara design parfois à côté de la plaque, malgré quelques réussites sur les personnages principaux, Edge of Eternity est loin de briller. Le titre rappelle régulièrement, et malgré lui, qu’il n’a pas les moyens des mastodontes qu’il référence chaque fois qu’une cutscene intervient et que l’on voit des personnages en gros plans. Les animations apparaissent statiques, quelques protagonistes sont plutôt vilains, et la mise en scène manque d’énergie. L’ensemble tranche complètement avec les qualités de direction artistique du côté des décors et environnements qui sont, eux, malgré des limitations techniques, une véritable invitation au voyage. Et fort heureusement, on passe plus de temps à les admirer qu’à se coltiner des cutscenes que l’on peine souvent à prendre au sérieux, quand les personnages ressemblent à des mannequins sans vie. Ainsi, Edge of Eternity parvient tout de même à donner une bonne impression visuelle, fort de son univers que l’on adore arpenter et que l’on se rêve même à voir revenir dans une forme plus aboutie, avec une éventuelle suite. Le titre souffre toutefois d’une technique compliquée, y compris sur PlayStation 5 où de nombreuses chutes de framerate rendent l’exploration parfois pénible, et ce peu importe le mode graphique choisi. À cela s’ajoutent des collisions hasardeuses, et on en arrive à un jeu qui n’a jamais la technique de ses ambitions, malgré tout l’amour dont il déborde.

Initialement une sorte de fantasme de J-RPG par des personnes qui ont certainement grandi avec le genre, Edge of Eternity a pour lui un univers à l’identité bien marquée malgré les nombreuses références. Des hommages qu’il adresse avec beaucoup de sincérité, sans se réfugier derrière elles, et plutôt en assumant ses emprunts afin de se forger son propre monde. Le jeu déborde d’amour et d’envie de bien faire, ce qui rend sa critique d’autant plus difficile qu’il parvient le plus souvent à séduire. Mais il faut aussi avoir en tête que son histoire met un sérieux temps à démarrer, à tel point que l’on a parfois l’impression d’avancer sans raison, tandis que son déficit technique est clairement handicapant au moment où il débarque sur consoles. Qu’il est bon toutefois de voir des titres qui osent, qui assument pleinement leurs ambitions et qui prouvent que la création de jeux vidéo en France a de beau jour devant elles. Le studio a notamment bénéficié du Fonds d’aide au jeu vidéo du CNC, et c’est plutôt super de voir que ce type de projet, plein de bonnes idées, puisse profiter d’un coup de pouce. En bref, si vous aimez l’imaginaire des voyages dans les J-RPG vous devriez donner une chance au titre de Midgar Studio, et si vous ne connaissez pas le genre, ce ne serait pas une mauvaise idée que de s’y essayer.

  • Edge of Eternity est sorti le 8 juin 2021 sur PC en version finale (early access débuté le 5 décembre 2018).
  • Le titre sort le 10 février 2022 sur PlayStation 4, PlayStation 5, Xbox One et Xbox Series X|S. Il sera en outre disponible dans le Xbox Game Pass.
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Bonjour à toutes et à tous, et bienvenue dans cette nouvelle saison de la Rébliothèque !

Dans cet épisode j’aborde une autrice dont j’avais déjà écouté des interviews, sans pour autant avoir lu une seule de ses œuvres. Il était grand temps pour moi de découvrir le travail d’Alice Zeniter, et ce fut à travers « Comme un Empire dans un Empire ». Un roman contemporain, très riche de sens et à l’engagement politique et humain assez évident.

J’espère que cet épisode vous plaira, et vous donnera envie de lire !

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Deuxième BD de Gaëlle Geniller après Les fleurs de grand frère, publiée chez Delcourt, Le jardin : Paris nous emmène à la Belle Époque, à Paris, au cœur d’un cabaret nommé Le Jardin. Un lieu où dansent chaque soir plusieurs femmes aux noms de fleurs, et dont la plus jeune danseuse se trouve être Rose, un jeune garçon tout juste adulte, élevé là depuis son enfance par sa mère, la gérante du cabaret.

Une poésie de couleurs et de formes

©Le Jardin : Paris, Gaëlle Geniller, éditions Delcourt, 2021

Le Jardin : Paris nous plonge dans un univers empli de multiples couleurs, proposant des pages aux nuances douces et feutrées, illuminant l’album à chaque page. Les traits de dessin ne sont jamais agressifs, mais plutôt satinés, ronds et pleins de vie, reflétant l’inspiration de la mode et de l’atmosphère des années 20 choisis par Gaëlle Geniller. Ce qui charme avec Le jardin, ce sont ses couleurs, ses lumières avant tout. La bande dessinée est empreinte de vie, pétille d’une page à l’autre avec sa palette de teintes chaudes, resplendit avec l’Art nouveau présent à chaque case. Le Jardin se distingue, dès la couverture, par son jeu d’ombres et de lumières, d’alternance entre la vie quotidienne douce, intimiste, et les moments sur scène du cabaret, emplis de beauté et de sensualité.

Rarement une bande dessinée aura ainsi autant donné l’impression, en quelques pages, d’une atmosphère confortable et sereine. On sent vite que malgré les sujets délicats abordés – la réflexion sur le genre, les conditions de vie de danseuses de cabaret, la tolérance plus ou moins ouverte de la société – Le Jardin n’est pas là pour emprunter des rouages dramatiques prévisibles, mais bien plus pour proposer une histoire bienveillante, emplie de bons sentiments, sans que cela ne soit niais, au contraire ! L’autrice nous offre une intrigue où les personnages et leurs parcours sont au cœur du récit, avec une simplicité et un naturel remarquables, ainsi qu’avec  des messages justes, réfléchis, mais jamais appuyés lourdement, sur le choix de mener sa propre vie en outrepassant le regard des autres.

Un conte sur la différence, l’acceptation de soi et le fait de grandir

Rose est un jeune homme élevé au milieu des danseuses depuis sa tendre enfance : par conséquent, la danse lui paraît parfaitement naturelle, au point que lui aussi se mette à danser sur scène, quand l’histoire commence. On suit alors son évolution, ses premières danses forcément marquées par le stress, puis l’épanouissement que lui procure cet art, la danse qui est pour lui un moyen de communication, de transmettre son énergie et sa joie de vivre aux autres.

©Le Jardin : Paris, Gaëlle Geniller, éditions Delcourt, 2021

Il se fait alors remarquer, au cours du récit, par Aimé, un homme avec qui va naître une belle relation platonique, d’abord amicale puis amoureuse. Et si Le Jardin propose quelques scènes où le travestissement de Rose se confronte au regard d’une société pas toujours très ouverte, il s’en tire toujours avec une simplicité faussement candide, se confrontant aux conséquences d’un succès et d’une exposition publique grandissants. Il grandit, se montre vulnérable, s’expose aux autres, montrant l’acceptation de soi et le bonheur qu’il peut y avoir à être différent, à proposer une vision singulière du genre au monde, à offrir simplement par la danse des moments de beauté, qu’on soit homme ou femme.

Au-delà de l’histoire centrale de Rose et Aimé, ce sont aussi les vies des autres danseuses du Jardin qui nous sont racontées par fragments, offrant à la fois un regard sur la société des années 20, mais aussi sur les choix de vie et les parcours pour s’émanciper et devenir libre. Des histoires de femmes, qui vivent entre elles dans ce petit cabaret parisien, formant une famille, des destinées et des caractères différents, qui doutent, qui se cherchent, avec toujours cette bienveillance et cette ouverture d’esprit qui fait du bien durant la lecture de ces deux cents pages. L’atmosphère si feutrée et agréable de la BD tient ainsi non seulement de son parti pris esthétique, mais aussi de la douceur et de l’émotion de son histoire, sans jamais sombrer dans la naïveté ou le mélodramatique.

Chaleureux, empreint de poésie, d’une lumière bienveillante et d’une patte graphique aux couleurs chatoyantes, Le Jardin : Paris est une merveilleuse bande dessinée qui se démarque par son histoire et ses réflexions, créant un lieu-refuge, une maison où l’on peut grandir et faire ses propres choix. Avec l’émancipation de Rose, un héros qui casse la rigidité des codes attribués au genre, Aimé dépeint comme un homme à la vie très mécanique avant de trouver un amour platonique, et les histoires secondaires des danseuses autour d’eux, Gaëlle Geniller propose un récit aussi sensible qu’enchanteur, dont la lumière et le positif font assurément du bien !

  • Le Jardin : Paris est disponible depuis le 6 janvier 2021 aux éditions Delcourt.
  • Vous pouvez découvrir le début de la BD sur le site de l’éditeur à cette adresse.
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Les tomes de Chiruran se suivent et ne se ressemblent pas. Cette grande fresque historique qui raconte la création du Shinsen gumi, une milice de samouraïs légendaire, n’a cessée de se renouveler au fil du temps. Sous l’angle d’un shonen tout ce qu’il y a de plus classique, Eiji Hashimoto et Shinya Umemura ont en effet su éviter de tomber dans les écueils du genre pour mieux porter leur histoire, en cherchant toujours à aller un peu plus loin et faire de véritables bons qualitatifs d’un tome à l’autre. Sans surprise, ce cinquième volume ne déroge pas à la règle.

Cette critique a été écrite suite à l’envoi d’un exemplaire par l’éditeur.

Vengeance personnelle

© 2010 by EIJI HASHIMOTO AND SHINYA UMEMURA / COAMIX All rights reserved

Si Chiruran commençait à esquisser tout de même une forme de routine maintenant que tous les personnages ont été présentés et bien installés, ce cinquième tome vient faire voler en éclats les certitudes de la fin du tome 4. Et pour cause, exit les grands combats et les moments de fraternité au sein de la milice, place plutôt à une longue quête de vengeance pour un personnage secondaire. Une aventure qui anime le tome d’un bout à l’autre, où la violence et les émotions se mêlent dans un tout bouleversant. On y découvre par ailleurs un superbe effort effectué sur la mise en scène, notamment celle d’un combat qui, du haut d’un long escalier, devient un moment marquant du manga qui propulse le style de Eiji Hashimoto encore plus loin. A ses dessins se mélange l’écriture de Shinya Umemura qui est plus juste que jamais, dans un récit duquel se dégage une forme de poésie. Ce tome 5 pose un regard amer sur la vie menée par des guerriers (et désormais même une guerrière !) qui abandonnent tout et, souvent, perdent au nom d’un conflit qui les dépasse. En s’orientant vers l’angle de la vengeance, le récit remet au centre des débats les émotions et les craintes des personnages eux-mêmes, au-delà des considérations politiques ou stratégiques qui animaient le récit précédemment au gré des alliances qui tentaient de se nouer.

C’est ainsi que l’auteur se découvre un vrai sens du drame, tant par ses choix de mise en scène que son écriture d’un personnage secondaire prêt à tout pour sauver son honneur et la mémoire de l’être le plus cher à ses yeux. C’est très fin, fort dans ce que ça raconte, d’autant plus que cela permet aussi de donner plus d’ampleur au héros, Toshizo Hijikata, qui commence peu à peu à ressembler à ce qui se dit sur ce mythe de l’histoire Japonaise. Autrefois fanfaron, il met son immaturité de côté et gagne en sérieux, en charisme et leadership, en toile de fond de ce tome au ton extrêmement dramatique. Un changement de caractère qui a été progressif, le personnage ne manquant pas d’occasions d’être un peu bête, shonen oblige. Néanmoins la transition est réussie et on sent que Chiruran a encore beaucoup de belles choses à dire sur son héros.

Un exemple de mise en scène

J’ai parlé plus tôt du combat en haut des marches, mais de manière générale la mise en scène est une sacré réussite, avec ce qui est probablement le plus gros bond en avant du manga. Si Chiruran n’a jamais été en restes en matière visuelle, on sent que le manga passe encore une étape supplémentaire et offre des planches absolument sublimes, des moments de grâce comme il y en a finalement rarement eu jusqu’ici. C’est bien simple, s’il m’est difficile de citer beaucoup de planches mémorables (malgré d’excellents moments) sur les précédents tomes, il y a là dans ce cinquième deux ou trois scènes que je ne suis pas près d’oublier. Au-delà du dessin, c’est le mouvement et le découpage qui apportent un nouveau rythme au manga, donnant beaucoup de force et de cohérence à cette histoire de vengeance. On est d’ailleurs presque face à un tome qui pourrait se lire indépendamment du reste tant l’histoire se tient bien en elle-même, grâce au récit mais surtout à sa mise en scène.

Chiruran, c’est un manga que l’on croît à chaque fois sur le point de s’embourber dans la routine, et qui à chaque fois nous trompe en amenant un nouveau truc, un détail qui fait voler en éclats nos certitudes. Et quelle démonstration de force dans ce cinquième tome, où Shinya Umemura et Eiji Hashimoto se dépassent pour offrir un véritable exemple de narration et de mise en scène dramatique, manipulant l’art du drame pour mieux sublimer une quête de vengeance inattendue. Si les thématiques abordées, autour de l’honneur, sont classiques pour le genre et attendues quand on parle de samouraïs, le manga parvient tout de même à surprendre et à offrir quelques scènes qui resteront en mémoire des lecteur·ice·s. C’est très, très fort.

  • Le tome 5 de Chiruran est disponible en librairie depuis le 8 décembre 2021.
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Quelques années après l’étonnant Beelzebub ainsi que Hungry Marie, Ryuhei Tamura refait surface avec le non-moins surprenant Badass Cop & Dolphin. Aussi improbable que son nom le laisse paraître, le manga nous conte les aventures d’un duo pour le moins unique : un flic aux méthodes douteuses et un… dauphin, à l’allure humanoïde. Absurdes, les prémices du manga nous emmènent pourtant sur une enquête policière tout ce qu’il y a de plus sérieux.

Cette critique a été écrite suite à l’envoi d’un exemplaire par l’éditeur.

Enquête atypique

SHAKUNETSU NO NIRAI KANAI © 2020 by Ryuhei Tamura /SHUEISHA Inc.

Boyle Samejima, un flic violent est envoyé sur une île paumée quelques mois en guise de sanction après un énième écart. Désemparé par cette mutation, lui qui s’attend à s’ennuyer ferme au milieu de la campagne dans un endroit où il ne se passe rien, il va néanmoins vite être surpris en voyant ce qu’abrite l’île d’Anegashima. Mis sur l’enquête relative au « Culte de la Mer », une secte qui voue un culte à une fillette qui détiendrait des pouvoirs surnaturels liés à la mer, il fait vite la rencontre d’un certain… Orpheus F. Lipper. Particularité, celui-ci a un corps d’homme et une tête de dauphin. Ce ne sont alors que les débuts des ennuis pour un flic qui s’attendait à s’ennuyer, et qui se retrouve dans une sorte de monde improbable où des poulpes kamikazes sont pourchassés par la police et où un officier dauphin ne semble surprendre personne. Le héros est complètement largué, comme les lecteur·ice·s, alors qu’aucune forme de logique ne s’applique aux situations racontées par Ryuhei Tamura. Une sorte d’absurde poussée à son paroxysme, l’auteur flirtant avec les limites de ce que la raison peut bien justifier dans un récit qui ne s’embarrasse pas de la moindre règle de logique.

Absolu rien ne fait sens, l’officier dauphin assénant des vérités foncièrement stupides et inattendues sur un redouté gang des mers et c’est là-dessus que joue l’humour du manga. C’est cette volonté d’aller toujours plus loin dans l’inattendu qui donne à Badass Cop & Dolphin un comique de situation extrêmement efficace, alors que l’on se sent vite submergé·e par un environnement sans queue ni tête. Le grotesque est le maître mot d’un auteur qui ne recule devant rien pour faire perdre la tête à son héros, dans une succession de petites enquêtes où se révèlent les spécificités de ses personnages. Et on y découvre d’ailleurs quelques personnages attachants, entre la gamine aux pouvoirs surnaturels, le dauphin ou les autres flics qui restent stoïques face à ce qui devrait les effrayer ou, au moins, les étonner. On retrouve d’ailleurs quelques éléments de Beelzebub, avec son héros grande gueule et l’enfant atypique, mais l’auteur semble vouloir aller encore un peu plus loin. Difficile de dire si cela tiendra sur la durée, toutefois ce premier tome de Badass Cop & Dolphin est extrêmement drôle.

Comme si de rien était

Ce qui est si drôle, c’est que des choses complètement improbables (un dauphin humain policier ?) ne laissent paraître aucune forme de surprise ou d’étonnement sur les visages d’autres personnages : seul le flic qui débarque est choqué, surpris de voir que l’existence d’un dauphin policier ne suscite aucune interrogation chez ses congénères. Un peu comme s’il débarquait au milieu d’une secte où chaque adepte était convaincu·e de la normalité d’idées qui n’ont rien de commun. Le fait que le héros soit paumé, comme nous, on va pas se mentir, rend le tout extrêmement savoureux. Le désarroi de ce flic, du genre gros bras, face à des choses complètement hors de toute logique fait beaucoup rire. Car on n’est pas dans un récit de fantasy, du moins pas au premier degré, l’existence d’un flic dauphin ou d’un gang marin n’a rien de « normal » dans le monde de Badass Cop & Dolphin, un monde similaire au notre. A l’exception qu’il semble exister une île complètement atypique, que le héros découvre avec des yeux innocents et en se posant énormément de questions. La situation est absurde, à la fois pour les lecteur·ice·s et pour le héros, appuyant un peu plus sur le comique de situation que Ryuhei Tamura maîtrise très bien.

Il est difficile de parler de Badass Cop & Dolphin car son grand n’importe quoi, sa recherche de l’absurde et sa volonté de perdre le lecteur·ice dans un monde où rien ne fait sens radicalise presque son approche. On pourrait parfaitement passer outre son humour et être simplement dépité par la bêtise de ce qui est raconté, mais je me suis vite rendu compte que j’étais complètement client de cet humour atypique, sans considération pour la moindre forme de logique, où chaque situation, chaque enquête policière est l’occasion d’aller un peu plus loin dans le grand n’importe quoi. Pourtant, en toile de fond se dessine une plus grande enquête, quelque chose d’assez intriguant qui laisse espérer que le manga puisse être capable de tenir sur la durée. En tout cas, je l’espère.

  • Le premier tome Badass Cop & Dolphin est disponible en librairie, aux éditions Kazé depuis le 12 janvier 2022.
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Parfois jugée difficile à suivre, la continuité DC (comme Marvel, à la concurrence) tente de se relancer régulièrement via des « crises majeures », celles-ci servant d’excuse à des relances des univers pour pouvoir attraper un nouveau public. Derrière les logiques marketing et l’ambition de faire exploser les ventes, ces relaunch servent aussi à faire le point sur le passé et mieux envisager l’avenir. On se souvient par exemple de la crise Flashpoint, œuvre monumentale qui a redonné une belle jeunesse à DC Comics. Après une ère Rebirth, on en arrive désormais à l’ère Infinite, dont les premiers numéros sortent ce mois-ci en version Française chez Urban Comics et que l’on va tenter, mois après mois, de raconter au travers des différents albums proposés. Pour ce mois de janvier, on commence avec l’anthologie DC Infinite Frontier, ainsi que les premiers tomes de Batman Infinite et de Wonder Woman Infinite.

Cet article a été rédigé suite à l’envoi de copies des tomes par Urban Comics.

Pour bien comprendre où nous en sommes à l’aube de Infinite, il faut se remémorer les derniers instants de l’ère Rebirth. On doit la conclusion puis la transition à trois hommes : les auteurs Scott Snyder et James Tynion IV sur Batman Death Metal, et Joshua Williamson sur DC Future State.  Deux événements qui remettaient en cause l’état du monde de DC Comics, notamment avec la guerre contre le Batman qui rit dans Death Metal qui a permis d’établir une nouvelle vérité : la Terre fait partie du multivers, ou plutôt « l’omnivers », où le monde de DC s’émancipe des 52 réalités parallèles précédemment établies pour en arriver à une infinité de réalités. Pirouette scénaristique assez improbable certes, mais qui permet désormais aux auteur·ice·s de DC de pouvoir considérer comme canon à peu près n’importe quoi, et de pouvoir raconter des histoires très différentes sans être lié·e·s par la considération du multivers. Sorte d’éclatement favorable à la création, cela implique aussi une intellectualisation du multivers qui dirige l’anthologie DC Infinite Frontier vers une difficile quête d’explications qui pourrait (déjà) mettre des lecteur·ice·s sur la touche. D’autant plus que, contrairement à l’ère de New 52 (lancée en 2011 après la crise Flashpoint), ce relaunch ne fait pas table rase du passé, et implique de nombreuses références à l’ère précédente.

DC Infinite Frontier, les bases d’un nouvel univers

© 2021 DC Comics / 2022 Urban Comics

En effet, cette anthologie DC Infinite Frontier se distingue par une première approche ardue, mêlant de nombreux personnages de multivers qui ne sont pas parmi les plus connus de l’univers DC. Entre le Président Superman et l’histoire de La Quintessence, qui en larguera plus d’un·e, le comics puise la source de son récit dans une intrigue qui intervient entre deux grands événements. La guerre contre le Batman qui rit (Death Metal) et la découverte de l’omnivers, alors que Wonder Woman s’est sacrifiée pour sauver le monde, allant dans l’au-delà, devenue déesse. Le monde entier a appris l’existence d’un multivers, certain·e·s civil·e·s ayant même des souvenirs des événements de Death Metal et de la destruction du multivers, tandis que d’autres prétendent que tout ça n’est que foutaises et que les super-héro·ïne·s ne sont qu’une invention servant à contrôler la population. On sent d’ailleurs là que Joshua Williamson a été très inspiré par notre monde actuel avec les mouvements politiques, lobbys et politicien·ne·s qui aiment prétendre que le ciel n’est pas bleu. Le Trumpisme n’est pas près de cesser d’inspirer les auteur·ice·s de comics.

Devenue déesse, Wonder Woman explore le monde de DC tel qu’il était sous l’ère Rebirth, comme pour en tirer une conclusion et voir la nécessité de faire émerger de nouveaux mondes. Elle incarne une figure quasi-messianique qui survole ces mondes, observant tour à tour Batman, Superman, Flash ou encore d’autres personnages moins populaires, en portant une forme de jugement sur leurs actions, cherchant la faille ou ce qui les anime. Aussi fascinant que difficile à suivre pour des néophytes, il faut entrer dans cette lecture en se disant qu’elle distille simplement des bouts d’histoire qui seront exploités (ou non, d’ailleurs) par les séries Infinite, accepter qu’il y a une part d’ombre et d’incompréhension. Ce qui est d’autant plus normal pour un multivers, pardon, un omnivers, aux possibilités littéralement infinies. Mais ne disparaissez pas pour autant : cette anthologie DC Infinite Frontier finit par retomber sur ses pattes en racontant une histoire familiale, sorte de quête pour sauver le multivers (ou ce qu’il en reste), avec quelques numéros assez palpitants. Si Joshua Williamson semble parfois s’embourber dans des explications qu’il ne maîtrise pas lui-même, le comics sait aussi proposer de grands moments, faisant de lui une belle introduction au nouvel univers DC.

Est-il, pour autant, indispensable à la lecture des différentes continuités, à commencer par Batman Infinite et Wonder Woman Infinite qui sortent également ce mois-ci, et dont on parlera un peu plus bas ? Oui et non, car si le Batman de James Tynion IV ignore pour le moment assez largement les événements cosmiques et considérations diverses autour du multivers, cela pourrait changer à l’avenir. Tandis que la Wonder Woman de Becky Cloonan et Michael W. Conrad est elle cette divinité apparue dans Infinite Frontier, dans l’au-delà, suite directe des événements de l’anthologie. Toutefois, l’écriture est suffisamment maline pour éviter des références trop inexpliquées à cette fameuse crise, rendant la lecture pertinente sans même avoir ces événements en tête. Alors bien que l’anthologie DC Infinite Frontier n’est pas (encore) indispensable, j’ai plutôt tendance à en conseiller la lecture. Non pas pour la compréhension des séries Batman et Wonder Woman, mais plutôt parce que les numéros concoctés par Joshua Williamson sont, bien qu’imparfaits, plutôt captivants à suivre, malgré un premier contact austère qu’il faut savoir surmonter.

Batman Infinite – Tome 1, la peur de l’épouvantail

© 2021 DC Comics / 2022 Urban Comics

Batman Infinite est, très certainement, le comics le plus emballant de ce lancement en VF de l’ère Infinite. Toujours écrit par James Tynion IV, son Batman est redevenu une sorte de rebut aux yeux du nouveau maire de Gotham, l’ancien agent de police Christopher Nakano. Ce dernier, au contraire du regretté Commissaire Gordon, n’a jamais vraiment porté l’homme chauve-souris dans son cœur, et tente de le mettre sur la touche. La police est ainsi confrontée à Batman, qui agit plus que jamais en dehors des clous alors que Bruce Wayne est dépossédé de sa fortune. Un sentiment anti-super-héro·ïne·s renforcé par une attaque terroriste sur l’asile d’Arkham, où un gaz tueur s’est répandu et a tué la plupart des pensionnaires. Personne n’y a survécu, si ce n’est une poignée de soignant·e·s et un garde qui va nourrir un fort ressentiment à l’égard de Batman et des super-vilains qu’il engendre. Nommée le « Jour A », cette triste date de l’histoire de Gotham va permettre au maire, associé à d’autres personnes peu recommandables, de faire la chasse aux « supers », tandis qu’un collectif nommé Unsanity sème la terreur dans Gotham, soupçonné d’être allié d’un certain… Épouvantail. Comme à son habitude donc, l’Épouvantail se nourrit de la peur des habitant·e·s de Gotham, une peur qui se matérialise là encore dans une inspiration de notre monde. On y parle de confinement (non pas pour échapper à un virus certes, mais à un gaz tueur), les gens achètent des masques en prévision d’une future attaque et les magasins sont pris d’assaut en vue de pénuries. On sent, ainsi, que l’auteur a été fortement inspiré par les événements vécus par notre monde depuis près de deux ans.

Et très sincèrement : ça fonctionne, et ça fonctionne même très bien. Parfois horrifiques, les planches de Jorge Jimenez, chaque fois qu’il montre l’Épouvantail, sont capables d’instiller la peur propre au personnage, en jouant sur la déformation de la réalité, les ombres et les mirages. Le Batman de James Tynion IV en apparaît prisonnier, contraint d’agir sous la peur, tandis que le collectif Unsanity vient mettre un peu de couleur dans un style presque cyberpunk qui tranche avec l’obscurité propre à l’homme chauve-souris. A cela on ajoute le Ghost-Maker (qui défend Gotham depuis Joker War) et Harley Quinn qui forment un duo inattendu, mais plutôt sympathique à suivre. Brillant tant par son ambiance que par son histoire, mêlant complot d’une corporation à sentiment de peur, ce premier tome s’avère toutefois plus faible sur ses scènes d’action, vite expédiées et jamais vraiment intéressantes. Mais ce n’est pas nécessairement cela qu’on vient chercher dans Batman, qui reste une œuvre d’enquête, un point sur lequel excelle l’écriture de James Tynion IV.

Wonder Woman Infinite – Tome 1, Diana l’immortelle

© 2021 DC Comics / 2022 Urban Comics

Alors qu’elle s’est sacrifiée à la fin de Batman Death Metal pour tuer le Batman qui rit, la faisant accéder au statut de divinité, hors du temps et de la réalité, on retrouve Diana dans l’au-delà. Et elle se réveille à Asgard, terre des vikings où règne Odin, alors que Thor et Siegfried livrent des batailles incessantes où les guerrier·re·s renaissent jour après jour dans le Valhalla. Sorte de paradis de la guerre, où le temps n’a plus aucune prise et où l’immortalité est un bien acquis à tous·tes. Jusqu’au jour où, pour une mystérieuse raison, l’arbre Yggdrasil, au centre du monde, se met à dépérir, tandis que les Walkyries ne ramènent plus les morts à la vie. L’ordre des choses se voit chamboulé et, fidèle à elle-même, Diana ne peut s’empêcher de leur porter assistance. Pourtant son sacrifice lui a fait perdre ses pouvoirs, sa mémoire, mais aussi ses armes et son invincibilité d’antan. Le personnage est, paradoxalement à son accession au statut de divinité, plus fragile que jamais. Elle est capable de mourir sur le champ de bataille, bien qu’elle soit ramenée à chaque fois à la vie en Asgard, de subir des coups et d’être blessée. Le tout dans un récit aux accents mythologique que Becky Cloonan et Michael W. Conrad racontent plutôt bien. On y découvre une Diana qui, au-delà d’Asgard, explore des mondes faits de Dieux et Déesses, avec la légèreté et la puissance qui caractérise le personnage. Plus épique encore que les événements de Infinite Frontier, ce premier tome est une superbe aventure qui vise à replacer Wonder Woman dans ce qui la rend unique au sein de la Justice League, c’est-à-dire ce lien qu’elle crée entre notre réalité et la mythologie grecque.

Ce tome est, par ailleurs, un vrai terrain d’expérimentations avec de nombreux styles visuels différents. D’abord Travis Moore, puis Andy McDonald, Jill Thompson et Becky Cloonan, le tome multiplie les ambiances et change radicalement de style chaque fois que Diana arrive dans une mythologie différente. De l’Asgard très belle, où la plastique des Dieux et Déesses est mise en avant dans un monde coloré, à l’aspect féérique d’un conte pour enfants dans le monde des Fées de Elfhame, ce Wonder Woman Infinite T.1 ne cesse de se renouveler. Si l’exercice n’est pas évident, notamment en matière de cohérence visuelle, il est néanmoins réussi grâce à des artistes qui sont capables à chaque fois de réinventer Wonder Woman, tandis que la narration s’en amuse quand l’écureuil qui l’accompagne, Ratatosk, fait une remarque sur ses changements de style vestimentaire. Il y a quelque chose de vraiment malin dans la narration, malgré une histoire somme toute attendue que l’on pourrait résumer à une course poursuite pour rattraper une Déesse devenue meurtrière. Mais cette simplicité de l’histoire, très classique, permet de se faire plaisir par ailleurs avec une vraie prise de risque sur l’aspect visuel, pour mieux sublimer cette sorte de quête d’identité dans laquelle se lance une Wonder Woman qui dispose désormais d’un nouveau statut. C’est une belle réussite.

L’omnivers a de beaux jours devant lui

Ces trois premiers titres de l’ère Infinite ont le mérite de lancer les événements avec panache. Si DC Infinite Frontier se perd parfois dans des explications difficiles à suivre, et franchement austères pour les personnes qui voudraient se lancer dans les comics DC à l’occasion de ce relaunch, les séries Batman et Wonder Woman commencent de fort belle manière. Dans deux styles très opposés certes, puisque Batman Infinite recherche inlassablement une certaine noirceur propre au personnage, mais il le fait plutôt bien grâce à la mise en scène horrifique de l’Épouvantail qui tranche avec les couleurs étincelantes de certains personnages. Quant à Wonder Woman Infinite, c’est une quête d’identité qui se cache derrière une aventure aux forts accents mythologiques, dans l’au-delà. Une aventure que les auteur·ice·s racontent avec beaucoup de malice, en jouant sur les attitudes de Dieux et Déesses qui n’ont pas grand chose à voir avec leur image habituelle. Ces trois premiers tomes de l’ère Infinite donnent l’occasion aussi d’explorer des ambiances et mondes très différents, faisant de belles promesses pour la suite, tant sur l’état de la production DC Comics que les histoires qui sont désormais bien entamées.

  • DC Infinite Frontier est sorti le 21 janvier 2022 en librairie aux éditions Urban Comics, tandis que les premiers tomes de Batman Infinite et Wonder Woman Infinite sortent le 28 janvier 2022.
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A l’heure ou tout est instantané, et où on a tendance a se focaliser uniquement sur les nouveaux contenus qui sortent tous les jours, j’aime bien parfois (sans doute par esprit de contradiction), jouer la carte de l’anti-hype et me plonger dans une série à la fois trop ancienne pour être encore régulièrement dans les discussions, mais trop récente pour rentrer dans la catégorie des « classiques », type Dexter ou Breaking Bad. Dans ces moments-là rien ne vaut d’aller piocher dans les listes à rallonge, composées des diverses recommandations que l’on reçoit de son entourage, et qu’on a jamais pris le temps de regarder.

Cette fois, c’est tombé sur Mindhunter. Une série dont je ne connaissais que l’illustre producteur, le cinéaste David Fincher, aussi réputé que méticuleux lorsqu’il s’attelle à un projet. Mais il aurait été dommage de s’arrêter là. Car Mindhunter est non seulement une œuvre collective, mais permet aussi de découvrir une variation à part de la série policière et de profilage. A la fois historique, intimiste et psychologique, Mindhunter est un thriller sériel passionnant, car, comme on pouvait s’y attendre en y voyant attaché le nom de Fincher, c’est une série qui ne laisse pas grand chose au hasard.

Un trio de protagonistes complémentaires au cœur de l’intrigue

A la fin des années 70, Holden Ford, jeune négociateur du FBI se retrouve malgré lui transféré au centre de formation du FBI, à Quantico, dans l’État de Washington, en tant qu’instructeur. Bien conscient de ne pas être à sa place, il va toutefois découvrir que la manière dont on forme les futures recrues semble bien loin de la réalité, en particulier quant à la psychologie des criminels. Ses interrogations vont lui faire croiser la route de Bill Tench, responsable de l’unité des sciences comportementales, mais dont le travail consiste surtout à dispenser des formations aux quatre coins des États-Unis. Au contact d’Holden, il va solliciter l’une de ses connaissances, le docteur Wendy Carr, spécialiste en psychologie. Ainsi se forme l’équipe qui va révolutionner la façon d’aborder l’esprit des tueurs…

© Netflix

Incontestablement ces personnages font partie des plus grandes forces de la série. Tous trois sont à la fois opposés et complémentaires, et cet équilibre savamment dosé permet de développer une large palette de situations, de confrontations, et de résolutions. Holden est solitaire, froid dans ses contacts avec autrui, beaucoup dans sa tête. Mais il est également empathique, très intuitif, voire instinctif. Souvent sûr de lui, voire borné, il est pourtant fragile aux jointures. Bill se veut être un family man à l’américaine. Sociable et chaleureux, capable de jouer les médiateurs, au travail comme en famille. Mais il est également un homme qui peine à être présent pour sa femme et son fils, à comprendre comment les gens fonctionnent, y compris lui même. Wendy est une femme présentant une classe et une aura indéniable. Professeure de son État, elle semble goûter à une reconnaissance méritée, et se lance probablement dans le projet de recherche le plus important de sa vie. Mais elle cache toute une part d’elle même, et avec celle-ci nombre d’incertitudes.

Vous l’aurez compris, l’écriture des personnages joue beaucoup sur ces contrastes. Des oppositions aux cœur même de ces différentes personnalités, qui viennent s’exprimer entre elles au fur et à mesure que leur projet se développe. Holden, Bill et Wendy appartiennent à des milieux différents et ont des caractères très éloignés les uns des autres. Ces différences vont permettre de créer des ambiances très différentes selon le point de vue que le scénario adopte. Différents lieux, rythmes et enjeux, qui viennent régulièrement renouveler l’intérêt des spectateurs et spectatrices, en plus de donner du corps et de la variété à l’univers qui nous est présenté. Le fait de jouer sur les contradictions des personnages et sur leurs différentes facettes permet de mieux exploiter leurs failles, pour en faire des ressorts narratifs aussi éprouvés qu’efficaces. On se prend ainsi au jeu, assistant à l’évolution de cette femme et ces deux hommes face aux épreuves qu’ils doivent surmonter, tant sur le plan professionnel que dans la sphère intime. Ainsi, tout au long des 21 épisodes que compte pour l’heure la série, on a affaire a des personnages profonds, complexes mais cohérents, qui font parfois des erreurs et commettent des fautes. Qui se laissent aveugler par leurs émotions et manquent parfois de recul. Des personnages imparfaits, mais tenaces faces à l’adversité. Des personnages humains, auxquels on s’identifie, à la fois par mimétisme et par admiration.

© Netflix

S’il ne s’agissait que des personnages principaux, on aurait déjà une base très solide, mais cette qualité d’écriture se retrouve chez tous les personnages secondaires. Les chefs du FBI, les compagnes des personnages principaux, même Greg Smith, la quatrième roue du carrosse, dont on voit poindre progressivement le développement, apportent énormément à la dynamique narrative. Car malgré leur positionnement au second plan, ils sont tout sauf des personnages fonction. Cela est encore plus vrai pour les criminels que l’on croise en fil rouge tout au long de la série. Alors même que le but est de trouver des points communs entre tous ces tueurs, de tracer une typologie de comportements afin pouvoir les repérer et les anticiper, il en ressort que très peu d’entretiens se ressemblent. La fascination que ressent Holden pour ces esprits tordus est palpable, et va l’amener à se rapprocher toujours plus d’eux. Tant et si bien qu’on ne sait plus parfois de quel côté il se trouve, et qu’à l’instar de Harley Quinn avec le Joker, on se demande s’il ne serait pas un jour capable de franchir la fine ligne qui le sépare de la bête.

Des thèmes aussi forts qu’habilement traités

Il faut dire que l’écriture de certains de ces tueurs en série, ainsi que les interprétations saisissantes des acteurs qui les incarnent, nous transmettent une partie du charisme hypnotique de ces êtres que l’on qualifie régulièrement de « monstres ». Elles viennent nous emmener sur un terrain où les limites entre bien et mal s’effritent, révélant des individus tantôt froids et méticuleux, tantôt sanguins et explosifs, mais souvent bien plus complexes qu’on ne l’imagine. Ces portraits, dressés à partir de ces multiples rencontres qui constituent le fil rouge de la série, permettent de développer l’un de ses thèmes majeurs : Qu’est-ce que le Mal ? Comment naît-il, et se développe-t-il chez ces hommes ? Une question aussi morbidement passionnante que ceux qui l’incarnent, et qui se trouve être traitée dans Mindhunter avec beaucoup de nuance, et sous plusieurs aspects. L’évolution du personnage de Holden en est un, mais l’arc  scénaristique qui se tisse tout au long de la deuxième saison autour de Brian, le jeune fils de Bill Tench, en est un autre, aussi brillant qu’efficace.

© Netflix

Alors que dans la première saison et une partie de la seconde, les rencontres avec les « serial killers » permettent d’avoir un certain recul sur les crimes relatés, la deuxième partie de la deuxième saison, que j’ai trouvée la plus prenante de l’ensemble de la série, nous place au cœur de l’action, alors que les agents Ford et Tench vont avoir pour la première fois l’occasion de mettre en pratique leurs travaux sur le terrain. Ces travaux sont loin de se dérouler sans accrocs, et de cela transparait à mon sens une autre thématique plus secondaire, mais tout aussi intéressante : Comment une institution bien ancrée (en l’occurrence le FBI et plus largement la police américaine) accueille un changement radical de perspective, et à quel point un petit groupe d’hargneux défenseurs d’une idée nouvelle doivent batailler pour la faire vivre et la développer. Sans trop en révéler sur le déroulement des évènements, on se rend finalement compte que ce n’est pas la qualité d’un argumentaire, ou la pertinence d’une vision qui font changer les choses. Bien souvent, c’est surtout la chance qui s’exprime, à travers la connivence subtile de deux esprits (dont l’un se trouve être aux commandes) qui vont l’un et l’autre partager le même point de vue à un instant T.

Il serait enfin délicat de refermer cette section sans parler de la portée politique de la série. Elle est tantôt très clairement affichée, lors de tout l’arc d’Atlanta dans la deuxième saison, où la communauté noire est au premier plan (dans l’Amérique de la fin des années 70 rappelons-le), et parfois plus subtilement amenée, à travers le développement de certains personnages féminins, dont je ne dirai encore une fois pas plus pour ne pas trop en révéler. De la même façon qu’elle aborde les meurtres en série avec un regard neutre et distant, elle montre sans fard le quotidien d’un groupe minoritaire, son traitement et sa perception politique, y compris dans une ville où le maire nouvellement élu est lui-même noir. Une autre dimension particulièrement intéressante pour une série qui en apportait déjà beaucoup.

Aussi précis que réaliste

N’étant pas vraiment expert sur le volet de la technique, je me contenterai de relever sur le plan de la forme une réalisation que l’on connaît déjà un peu quand on est familier avec la filmographie de David Fincher. Avec des plans précisément découpés, une mise en scène sobre, pour ne pas dire austère, et une colorimétrie délavée, qui me renvoie l’image d’un monde dur et sale, où les gens doivent faire de leur mieux pour exister. Cette forme participe indéniablement à l’ambiance de Mindhunter. Pesante, parfois oppressante, elle apparaît toutefois assez réaliste pour nous faire nous demander à quel point la série s’appuie ou non sur des évènements réels pour mieux nous captiver, car dans le même temps, la reconstitution historique de la fin des années 1970 est tellement crédible qu’on perdrait parfois de vue qu’il s’agit d’une fiction.

Faisant preuve d’une maîtrise narrative franchement impressionnante, Mindhunter est d’autant plus une réussite que chaque scène semble utile à un dessein d’ensemble, chaque personnage, chaque situation s’intègre avec fluidité dans un rythme qui happe et qui va crescendo. Et ce jusqu’aux derniers épisodes de la seconde saison, desquels il est extrêmement ardu de décrocher, nous laissant démunis lorsque l’on sait que la saison trois n’existe même pas encore à l’état de projet. On imagine sans peine l’énorme travail que représente la création d’une telle série, à tel point que David Fincher a préféré proposer son film Mank à Netflix, pour passer à autre chose après une saison deux qui l’avait épuisé. Il ne reste donc plus qu’à prendre son mal en patience pour celles et ceux qui, comme moi, ont goûté à ce fleuron de la firme au gros N rouge. Pour les autres…ce serait vraiment cool si vous alliez y jeter un œil.

  • Les deux premières saisons de Mindhunter sont disponibles en streaming à la demande sur Netflix
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Objet de débats enflammés, Spider-Man : No Way Home n’a pas laissé grand monde indifférent depuis sa sortie le 15 décembre 2021. Conclusion de la trilogie d’un Peter Parker adolescent, ce dernier épisode signé Jon Watts suscite autant d’excitation que de critiques, tant le super-héros incarné par Tom Holland cristallise les attentes bien différentes de chaque spectateur·ice.

Fort en fanservice et moins en mise en scène, le film de Jon Watts montre un amour infini à l’univers de Spider-Man mais ne parvient pas pour autant à combler les lacunes d’un cinéaste imparfait. Malgré tout, il y a beaucoup de choses à en dire et à décrypter.

Ainsi un mois après sa sortie en salles, on prend le temps avec Mystic Falco de donner notre ressenti sur le film, ce qu’il signifie et ce qu’il annonce pour l’avenir. Une deuxième Causerie Ciné où l’on fait parler nos petits cœurs de fans après le lancement de ce nouveau format, le mois dernier, lorsque le taulier était accompagné de Reblys pour parler de Belle.

Je vous laisse ainsi découvrir cette discussion ci-dessous, mais attention aux spoilers.

  • Spider-Man : No Way Home est sorti en salles le 15 décembre 2021.
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Kaiju n°8 était la bonne surprise de la fin d’année 2021. Lancé en grandes pompes par Kazé compte tenu des espoirs placés en lui, le manga de Naoya Matsumoto avait pour lui cette manière de parler de kaiju, les gros monstres de l’imaginaire japonais, sous l’angle quasi-comique avec son héros aux faux-airs de loser magnifique. De bonnes bases pour un manga qui ne demande qu’à se bonifier, et c’est le moment avec ce tome 2 de voir ses ambitions confirmées ou, au contraire, voler en éclat.

Cette critique a été écrite suite à l’envoi d’un exemplaire par l’éditeur.

La bonne surprise

KAIJU N°8 © 2020 by Naoya Matsumoto/SHUEISHA Inc.

A la fin du premier tome, j’émettais quelques craintes sur sa conclusion,  alors que ses belles intentions initiales et son originalité mordante laissaient place à quelque chose de plus convenu. Débutant sur les histoires farfelues de nettoyeur·euse·s, job ingrat consistant à faire le ménage dans les rues et évacuer les cadavres de monstres gigantesques tués par les forces de défense, Kaiju n°8 terminait sur autre chose. Le premier tome oubliait en effet plutôt vite cette bonne idée pour partir sur une histoire de bravoure, de cadet·te·s arrivé·e·s à l’académie qui forme les forces de défense, où notre héros tentait de se faire recruter après plusieurs échecs. Un schéma éculé dans les shonen, mais finalement le tome 2 redonne de bons espoirs. Si les combats sont très présents, le manga parvient à conserver ce qui faisait son originalité initiale en mélangeant l’action à des situations dantesques. On y voit notre héros profiter de son expérience de nettoyeur pour mieux appréhender son nouveau job de combattant, profitant de sa différence pour marquer les esprits et accomplir sa tache. Plus encore, c’est le fait qu’il ne soit ni un surdoué ni quelqu’un de très malin qui rend le personnage aussi sympathique, même si cette image d’outsider n’est elle pas bien originale pour le genre. Mais le mélange de combats à son passé de « nettoyeur » permet plus d’originalité dans l’approche de l’action, qui ne se résume pas à des coups incroyables et des techniques sorties du chapeau un peu par miracle.

Toutefois le manga sait aussi mettre en retrait son héros, laissant cette fois-ci plus de place à ses compagnons d’arme, qui sont plus intéressant·e·s que dans le premier tome. On y découvre des personnages fouillés, bien racontés, parfois touchants et toujours attachants. Notamment le garçon qui accompagne le héros depuis le début, ou même la combattante qui a ébloui tout le monde lors des sélections de l’académie. Et puis, évidemment, il y a la dualité du personnage principal, capable de se transformer en kaiju, apportant une couche de suspense alors qu’il tente de ne pas se faire prendre tout en profitant de ces pouvoirs pour aider ses collègues. Vraiment, Kaiju n°8 garde quelque chose de spécial : si ce n’est pas aussi grandiose que les premiers chapitres le laissaient espérer, le tome 2 vient solidifier le récit en posant des enjeux et des personnages qui lui permettent de conserver de l’intérêt. Je reste, à titre personnel, toujours dubitatif sur la capacité du manga à tenir sur la durée sans s’enfermer dans un schéma ultra-classique (même s’il le fait plutôt bien), mais la curiosité reste de mise.

Les Kaiju et les autres

D’autant plus que le manga est aussi capable de parler de jolies choses : il offre un regard intéressant sur les monstres. En se transformant en kaiju, le héros donne un visage plus humain à ces créatures, initialement présentées comme de simples déchets (via la compagnie de nettoyeurs), on découvre peu à peu qu’elles sont capables d’émotions. Y compris dans les rencontres qui sont faites au fil du tome, avec un kaiju capable de parler. Un peu à la manière de Demon Slayer qui tend à humaniser ses monstres, Kaiju n°8 cherche à leur donner une certaine consistance, des ambitions, une volonté qui dépasse les récits de kaiju habituels où le monstre représente souvent une menace terrestre pour questionner l’humanité. A cela on ajoute quand même des combats assez fantastiques, grâce au rythme installé par un vrai sens du mouvement dans ses dessins. On les voit presque se mettre en mouvement sous nos yeux, avec un découpage en perpétuelle remise en question, toujours abreuvé de nouvelles idées pour éviter la lassitude.

La mise en scène de Kaiju n°8, très vivante, lui permet de surmonter quelques difficultés posées par une approche très classique du shonen. L’originalité des débuts est encore là, mais on sent que le manga de Naoya Matsumoto reste toujours à cheval entre la volonté de réinventer les récits de kaiju et la nécessité, un peu malgré lui, de coller aux standards du shonen pour capter son public. Pourtant le manga n’est jamais plus brillant que lorsqu’il met de côté ses combats pour raconter ses personnages, leurs différences, mais aussi lorsqu’il s’intéresse à cette histoire de nettoyeur·euse·s qui passent après les combattant·e·s pour redonner vie aux quartiers après des scènes de guérilla. Peut-être pas à la hauteur des espoirs, ce tome 2 n’en reste pas moins sympathique à lire, fort de sa mise en scène et de ses quelques bons moments.

  • Le deuxième tome de Kaiju n°8 est disponible en librairie depuis le 8 décembre 2021.
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Cela fait maintenant quelques semaines que l’on parle de Mashle sur Pod’culture, un manga arrivé cette année en VF aux éditions Kazé Manga qui a su nous convaincre et nous surprendre grâce à son humour. Parfois résumé à un simple pastiche de Harry Potter, le manga de Hajime Komoto a pourtant démontré au fil des tomes qu’il avait bien plus que ça à offrir, avec un récit qui a une âme et une vraie ambition narrative. Désormais arrivé au sixième tome, sorti le 8 décembre 2021, il est temps pour le manga d’aller encore plus loin et d’ouvrir son récit vers de nouveaux horizons, après l’avoir esquissé le tome précédent.

Cette critique a été écrite suite à l’envoi d’un exemplaire par l’éditeur.

Partiels de magie

MASHLE © 2020 by Hajime Komoto/SHUEISHA Inc.

A la fin du cinquième tome, le secret de Mash se révélait à tous. Si certaines personnes peinent à croire la rumeur qui se répand comme la poudre à l’académie de magie, d’autres sont stupéfaites d’apprendre qu’un humain sans pouvoir magique puisse être accepté comme élève. A tel point que des dissensions plus fortes qu’avant encore se créent, avec notamment certains élèves qui se mettent en tête de mettre des bâtons dans les roues d’un Mash toujours aussi désintéressé et sans véritable réaction devant des situations ubuesques. C’est alors qu’il prend part aux épreuves de sélections qui soumettent les élèves à de nouveaux combats bien compliqués, où certaine·e·s sont prêt·e·s à lui faire la peau pour rétablir l’ordre au sein d’une école où l’élitisme ambiant ne supporte pas l’idée de sa présence. Des assassin·e·s se lancent donc à sa recherche, conséquence directe des révélations sur son état, tandis qu’on voit apparaître en filigrane une nouvelle intrigue qui opposera Mash à des personnes qui complotent en secret, tandis que le directeur de l’académie semble toujours avoir un certain intérêt à le protéger.

C’est alors que prennent place ces épreuves de sélection, c’est-à-dire une sorte de grand tournoi auquel les shonen nous habituent depuis toujours, avec quelques oppositions géniales et une galerie de « méchants » qui ne cesse de se renouveler et qui atteint de nouveaux sommets à cette occasion. C’est très certainement la force de Mashle ces derniers temps qui, en reprenant à son compte un aspect plus classique des shonen, parvient à les sublimer en appuyant sur des éléments classiques néanmoins réalisés avec beaucoup de talent. Voir défiler des antagonistes à l’allure des plus originales n’a rien d’étonnant dans ce type de manga, toutefois Mashle le fait très bien, et c’est probablement tout ce qu’on lui demande à l’heure de réorienter son intrigue vers un nouvel arc.

Vers une nouvelle approche

On retrouve d’ailleurs le côté très « pouvoir de l’amitié » des shonen, mais c’est plutôt bien amené, puisque les relations qui se sont soudées dans les premiers tomes permettent désormais à Mash de progresser et de passer une étape dans son rapport aux autres. Le personnage évolue positivement, dépassant au fil du temps son côté désabusé pour aller vers plus d’empathie et un rapport à ses ami·e·s qui se veut plus fouillé. L’histoire passe d’ailleurs la vitesse supérieure dans la quête pour devenir l’élu divin, avec des factions qui se révèlent et un objectif qui devient plus clair. Quitte souvent à mettre l’humour de côté dans un tome qui pense avant tout à relancer un nouvel arc face à une nouvelle menace, se limitant à quelques pointes d’humour distillées ici et là sans nécessairement chercher à offrir autant de rires que dans les précédents chapitres. Mais n’est-ce pas là, peut-être, une évolution logique pour un manga qui a besoin de se renouveler pour tenir encore sur la durée, en multipliant les approches sans pour autant renier ce qui fait l’essence même de son histoire.

Hajime Komoto avait besoin de réinventer, en quelque sorte, Mashle pour mieux avancer vers un nouvel arc. Et c’est chose faite, en mettant l’humour de côté (sans que le tome en soit dénué) et en insistant sur un ton résolument plus dramatique, avec une intensité intéressante sur le tournoi qui oppose le héros à bon nombre de nouvelles menaces. Depuis le premier tome, on s’interroge constamment sur la capacité de Mashle à tenir dans le temps, tant l’oeuvre de Komoto puise toute sa force dans son humour et l’absurde de ses situations. Mais force est de constater que six tomes plus tard le manga parvient encore à nous accrocher, grâce à une capacité de renouvellement qui permet à son histoire de ne jamais manquer d’intérêt et de nouvelles idées. Plus que jamais, on peut considérer Mashle comme l’une des plus belles sorties manga de l’année 2021, avec l’espoir que la série puisse continuer sur cette voie.

  • Le sixième tome de Mashle est disponible en librairie depuis le 8 décembre 2021.
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