Chill Chat, c’est l’émission de Pod’Culture où l’on se pose et on cause avec une personne qui navigue dans les eaux de la Pop Culture ; que cette personne soit un créateur ou une créatrice, artiste, ou encore prescripteur ou prescriptrice.

Pour ce neuvième épisode, j’ai de nouveau cédé les commandes à l’ami Reblys qui nous offre aujourd’hui un second round avec Vincent Mondiot. Après un premier contact, en février dernier, autour de la série Colonie Kitej, l’auteur a rempilé pour une deuxième discussion autour d’une autre partie de son œuvre, avec au programme une fresque adolescente, une saga de fantasy et un saisissant roman illustré.

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Persona 5 Royal, sorti initialement en 2020, venait agrémenter le Persona 5 de 2017 d’une sorte de Director’s Cut où le studio venait ajouter tout ce qu’il manquait au jeu original. Une traduction Française, un mode spécial supplémentaire, mais aussi un personnage en plus avec son récit et le donjon qui l’accompagne, ou encore un quartier supplémentaire à visiter. Une version étendue donc, qui enfonçait le clou d’un truc sur lequel à peu près tout le monde était d’accord à la sortie : Persona 5 est l’un des tous meilleurs J-RPG de l’histoire. Quelques années après, en cette fin 2022, le roi revient en se proposant à plus de monde encore : s’il était cantonné à la PS3 et la PS4 en son temps, le jeu débarque enfin sur les Xbox One et Xbox Series X|S, sur PC, PlayStation 5 et Switch.

Cette critique a été écrite suite à l’envoi d’un exemplaire du jeu par l’éditeur. Le jeu a été exploré sur Switch après avoir été terminé en son temps sur PS4. 

Monde dramatique

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La série des Persona a très vite acquis une bonne base de fans parmi les amateur·ice·s de J-RPG. Mais il faut bien avouer que son cinquième épisode a été un tournant : à la sortie de Persona 5, une certaine hype s’est créée et celle-ci permettait de toucher un public plus large. Et ce n’est pas étonnant, car si les précédents épisodes possédaient déjà quelques uns des ingrédients qui ont mené leur successeur au succès, Persona 5 est celui qui était le plus proche de notre monde. Ses thématiques touchent en effet facilement, notamment la jeunesse, entre le harcèlement, les violences sexuelles, la difficulté d’exister quand on ne nous accorde pas d’attention, etc. Des thématiques déjà esquissées dans d’autres épisodes, comme Persona 4, mais avec probablement moins d’éclat. C’est ainsi que le jeu nous embarquait dans son monde du lycée, où une bande de potes, qui se forme un peu par la force des choses, se trouve affublée d’un pouvoir qui leur permet d’accéder à un simili-Surmoi de Freud, une sorte d’instance morale et inconsciente symbolisée par des donjons où l’on peut explorer l’âme et les pensées de personnes qui font du mal à leur entourage. Tout commence d’ailleurs avec un prof de sport au lycée, coupable de harcèlement physique et sexuel, démontrant dès le départ la volonté du jeu d’aborder une certaine rage adolescente contre l’autorité, contre un vieux monde fait de violence, où l’adulte représente un abus d’autorité menant aux violences physiques et sexuelles. Ce premier arc du jeu est un exemple de narration et une superbe introduction à la manière dont fonctionne ensuite l’histoire : la découverte d’un personnage, souvent investi d’une position d’autorité, la recherche de son point faible, et puis l’exploration de son âme jusqu’à un combat final qui se conclut par une forme de catharsis.

Extrêmement fin et malin narrativement, le jeu multiplie les thématiques propres à notre monde, entre le harcèlement déjà décrit, mais aussi les thèmes du suicide, de l’abus de pouvoir ou encore du racisme. Et c’est le plus souvent abordé au travers de ses personnages jouables qui, tous, portent un lourd passé qui sonne souvent comme un cri du cœur, une alerte sur la condition de la jeunesse au Japon, mais aussi partout dans le monde. Parce que ces thèmes sont universels et voir cette bande de jeunes, déterminée à punir les personnes responsables de ces malheurs en incarnant les « Phantom Thieves », sorte de voleur·euse·s de l’âme et du cœur, a quelque chose de transcendant. C’est un véritable acte de rébellion que les développeur·euse·s de Persona 5 Royal racontent, contre l’autorité d’un professeur, d’un maître, d’adultes, de la police ou encore d’un gouvernement qui ne fait rien pour aider. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard : on sait depuis que Persona 5 devait, à l’origine, raconter un roadtrip d’adolescents (qui a finalement fait l’objet de l’histoire du spin-off Persona 5 Strikers). Mais le studio avait décidé de réécrire l’histoire et, probablement, d’être encore plus acerbe sur l’autorité suite au tsunami qui a touché le Japon en 2011, où l’après-catastrophe a plus que jamais exposé l’inutilité et la corruption des têtes dirigeantes au Japon. Alors voir cette bande, qui est composée de gamin·e·s imparfait·e·s, tentant de bien faire, a quelque chose de touchant, avec des personnages attachants et bouleversants.

La bonne réforme de l’éducation

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Le jeu se décompose en deux parties : la vie et les donjons. Une vie où l’on progresse sur le calendrier scolaire, de jour en jour, en accomplissant divers quêtes narratives, en invitant nos potes pour augmenter nos liens d’amitié (et donc débloquer plus de choses sur la fin du jeu) mais aussi en allant explorer les différents quartiers. Il y a même des moments imposés au lycée, où l’on va être confronté à des tests et devoirs en tout genre qu’il faut, au moins tenter, de valider (mais les réponses sont souvent difficiles à avoir : ça parle beaucoup d’histoire japonaise, pas facile pour un public occidental). Et puis, quand on identifie la menace qui plane, tout se met doucement en place. On observe des personnages qui se comportent bizarrement, ou bien les protagonistes ont vent de crimes commis sans être élucidés, la troupe se transformant alors en Phantom Thieves, des voleurs fantômes qui, grâce au pouvoir que l’on vous laissera découvrir, et leurs costumes de voleur·euse·s se métamorphosent, cherchent à sauver les victimes en entrant dans le psyché de grand·e·s méchant·e·s pour y affronter le boss qui emprisonne leur cœur. Il y a évidemment quelque chose de très métaphorique, de très planant même, mais c’est une mise en scène très maline qui permet d’aborder sans filtre les pensées de personnages qui seraient autrement balayés comme de simples mauvaises personnes, sans trop chercher à aller plus loin. Si Persona 5 Royal n’excuse jamais pleinement ses antagonistes, on découvre tout de même des personnages brisés, souvent intéressants. Ce qui permet d’ailleurs d’alimenter toute la narration hors-donjon, avec des discussions entre les protagonistes sur le comportement des méchant·e·s. Tandis que dans d’autres moments, on s’attache plutôt vite aux personnages grâce à des sorties entre ami·e·s ou des SMS envoyés ici et là qui permettent de découvrir le quotidien, les goûts et les rêves de chacun·e. Il y a un côté de trop plein parfois avec un contenu absolument démesuré qui nous submerge, avec la peur de manquer des choses, notamment à cause du calendrier qui avance après un certain nombre d’actions par jour. Mais c’est aussi ce qui fait le charme du jeu : on est là pour prendre ce qu’il nous offre, avec toute la diversité d’actions et d’occasions qui se présentent, et il faut accepter l’idée que l’on ne verra pas tout.

Sur son système de jeu, Persona 5 Royal utilise pleinement ses thématiques pour servir son gameplay : chaque affrontement contre un boss est un exutoire, une rage déversée suite à l’accumulation d’émotions dramatiques autour d’un ou plusieurs personnages. Cela s’incarne à l’écran, avec quelque chose de très dynamique, de très bien mis en scène et de très intense malgré les combats au tour par tour. Jamais lent, jamais ennuyeux, très agile dans sa mise en scène et avec une interface d’une beauté sans pareil, le titre parvient à faire oublier la répétitivité de ses donjons. Et pourtant, ses combats sont extrêmement classiques pour la série : on récupère des Persona, ces espèces de démons qui nous filent un coup de main moyennant une bonne réponse à une question lors de la capture, ou en les soudoyant avec de l’argent ou des objets. Une fois équipé, le démon nous permet de balancer les sorts qu’il connaît, avec la possibilité également de les fusionner entre eux pour en obtenir de plus puissants. On y retrouve la plupart de ces entités déjà connues dans les autres jeux de la saga Persona et de Shin Megami Tensei, mais c’est toujours un plaisir de les redécouvrir en exploitant leurs forces et faiblesses élémentaires, ce qui constitue le cœur du gameplay. Ces combats interviennent dans des donjons assez grands, souvent répétitifs, mais qui tentent d’alterner entre les combats et des phases d’infiltration plus ou moins ratées. On cherche surtout à jouer sur l’effet de surprise en tapant un ennemi dans le dos afin d’obtenir l’avantage du premier tour. Et ça fonctionne pas trop mal, pour un jeu qui peut se révéler très difficile mais qui offre plusieurs modes de difficulté, y compris un mode histoire, permettant à chacun·e de pouvoir profiter de son histoire sans souffrir sur ses combats. Notons d’ailleurs que le portage sur Switch, qui fait l’objet de ce test, se comporte de la meilleure des manières et ne ralentit jamais, y compris en face d’exploration de donjons ou dans les combats contre les ennemis les plus impressionnants visuellement.

Une œuvre d’art

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Si Persona 5 a marqué sa génération, en plus de parfaitement tenir la route aujourd’hui avec le portage sur de nouvelles plateformes, c’est avant tout pour son art. Sa direction visuelle, son character design, sa musique et plus généralement son ambiance. Visuellement éclatant, très coloré mais extrêmement harmonieux, toujours sur des tons qui jouent sur le noir et les ombres, en opposition à un rouge très vif présent dans l’interface, le jeu s’est créé une image et un style que l’on n’oublie pas une fois terminé. À tel point que d’autres ont tenté de s’en inspirer par la suite, donnant à la saga quelque chose qui lui manquait peut-être encore un peu : une identité visuelle remarquable (et remarquée). D’autant plus que le titre peut compter sur ses très belles cinématiques façon série d’animation, qui insiste encore un peu plus sur la proximité de son monde à celui de l’animation Japonaise, notamment celle qui se déroule dans les lycées. Avec un monde lycéen aussi fantasmé que réel : des thématiques bien actuelles, très réalistes, opposées à une conception visuelle du lycée très fantaisiste et fantasmée. Et le jeu n’en est que plus beau grâce à son excellent character design, avec sa galerie de personnages aux personnalités identifiables au premier coup d’œil, sans pour autant tout dévoiler puisque tous·tes arrivent à nous surprendre au fil des heures. C’est de beaux personnages, aussi bien pour leur aspect visuel très familier, agréable et attachant, que leur écriture pointue et intelligente.

Enfin, ce serait un affront de ne pas mentionner ce qui a aussi participé à faire du titre l’un des plus plébiscités de ces dernières années : la bande originale. Probablement l’une des meilleures OST de jeux vidéo, ses airs d’acid jazz surprennent mais s’incorporent étonnamment bien chaque fois que l’on déboule dans les différents quartiers de Tokyo, explorant une ville aussi actuelle que nostalgique, comme une carte postale qui a sa part d’ombre, avec le cri de liberté et d’émancipation qu’incarne l’histoire du jazz. Et c’est d’autant plus impressionnant que la bande-son ne lasse jamais vraiment, malgré la répétition de certains thèmes, un tour de force pour un jeu excessivement long qui a pourtant tout le temps de nous lasser de ses thèmes musicaux. Et c’est d’ailleurs cette longueur qui constitue peut-être le plus grand défaut du jeu que l’on pourrait mettre ici en avant. Il faut en effet compter une bonne centaine d’heures pour en voir le bout (ou, en mode histoire avec des combats anecdotiques, au moins 70 heures). Pourtant, cette longueur se justifie parfaitement par un jeu qui n’est jamais artificiellement rallongé, avec une histoire qui avance sans arrêt et ne prend pas tant son temps que cela. Mais pour beaucoup de monde, ça peut être un frein, et ça se comprend parfaitement quand l’on n’a pas autant de temps à consacrer à un unique jeu.

Des années après, je ne cache pas que le plaisir était intense en me replongeant dans ce jeu que j’avais beaucoup aimé à la sortie, mais dont je n’avais peut-être pas pleinement savouré le génie. Certes c’était déjà un coup de cœur en son époque, mais je réalise en y rejouant sur Switch cinq ans après que l’originalité et la folie du jeu était quelque chose d’assez unique. Si, dans mon cœur, Persona 4 Golden reste l’élu de la série, Persona 5 Royal a une manière d’oser, de dire des choses, de s’intéresser à des thématiques si actuelles, de taper là où ça fait mal et de nous plonger dans son univers parfois quasi psychédélique qu’il en devient absolument indispensable. Un très grand jeu, qui ne cessera de se bonifier avec le temps, à mesure que l’on réalise à la fois son impact sur l’industrie du J-RPG, mais aussi l’intelligence dont il a fait preuve en abordant des thématiques de front, sans pincettes, parvenant à libérer des cœurs, comme ceux de ses boss.

  • Le portage de Persona 5 Royal sur PlayStation 5, Xbox One, Xbox Series X|S, Switch et PC est sorti le 21 octobre 2022.
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Salut tout le monde ! Ici Reblys pour un nouvel épisode de la Rébliothèque.

Quand on vous recommande un livre avec insistance, et qu’en plus il est noté en coup de cœur dans toutes les librairies où vous mettez les pieds, c’est peut-être qu’il est temps de s’y intéresser. En ce qui me concerne, « L’Homme qui savait la langue des serpents » faisait partie de ces livres…et ce fut un véritable régal. Foisonnante et fantastique, cette fable médiévale pourrait très bien être une histoire sans âge, tant ses thèmes sont modernes et sa narration intemporelle. Un roman proprement génial

J’espère que cet épisode vous plaira, et vous donnera envie de lire !

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Les mois passent et ne se ressemblent pas trop. Si l’on peut admirer quelque chose sur l’ère Infinite de DC Comics, c’est que les différentes séries arrivent à se renouveler d’un mois à l’autre, même si l’ensemble manque pour le moment d’un grand récit marquant. Est-ce que l’on va, ce mois-ci, enfin trouver la perle rare, celle qui nous fera comprendre que Infinite est un véritable renouveau pour un éditeur qui a tendance à se répéter ces dernières années ? Peut-être, parce qu’on trouve notamment au programme la fin du travail de James Tynion IV sur Joker Infinite, après avoir terminé son run sur Batman Infinite, et avec l’arrivée, justement, de Joshua Williamson sur le Chevalier noir.

Cette critique a été écrite suite à l’envoi d’exemplaires par l’éditeur.

Batman Infinite – Tome 4, le renouveau signé Williamson

© 2022 DC Comics / Urban Comics

Joshua Williamson, grand architecte du récit général d’Infinite et Jorge Molina succèdent à James Tynion IV et Jorge Jimenez. Le run de James Tynion IV, dont on a largement parlé ces dernières mois au cours des précédents numéros de notre chronique mensuelle, a eu quelques bonnes idées. Avec son ambiance quasi-cyberpunk, on a eu droit à quelque chose qui arrivait à être assez frais à certains moments, même si l’auteur n’a jamais réellement su proposer de grande aventure pour le Chevalier noir. Toute l’intrigue autour du Magistrat a d’ailleurs fini par tomber à plat (malgré l’excellent premier tome au ton horrifique) alors la reprise par Williamson laisse espérer quelque chose de différent. Et très vite, l’auteur star de DC Comics qui chapeaute depuis le début l’ère Infinite met de côté le ton cyberpunk pour revenir à quelque chose de plus gothique, plus habituel pour Batman, en racontant les suites de l’état de terreur, l’arc autour du Magistrat, avec une Gotham qui tente de se relever et de revivre, cherchant plus de liberté, même si tout le monde se doute que ce n’est qu’un état passager avant l’arrivée d’une nouvelle menace. Batman se remet en retrait, il s’éloigne (littéralement) de Gotham dans une intrigue qui l’envoie en « Badhnisie », État fictif en Asie. Il y retrouve la Batman Incorporated, une équipe de super-héro·ïne·s qui désigné·e·s comme responsables d’un meurtre. Une intrigue vite expédiée mais plutôt sympathique, où l’on trouve le vilain nommé Abyss, très réussi, offrant un tome super rythmé. On peut toutefois s’interroger sur ce pays fictif, éternel écueil des comics où, quand les héro·ïne·s quittent les États-Unis pour un pays d’Asie, c’est toujours un pays décrit comme plein de criminalité, de violences, avec un peuple sans foi ni loi, un peu comme Madripoor chez Marvel. Facile et un tantinet raciste, les héro·ïne·s viennent mettre sur la gueule des méchants et donnent la leçon aux locaux avant de rentrer à la maison (où l’on trouve les mêmes problèmes de criminalité, sans étranger pour venir faire la leçon).

Plus généralement cette intrigue sert de grande introduction à Batman Shadow War qui débarque bientôt, un évènement censé mettre Batman face au retour de Deathstroke. On est face à un tome de transition donc, où Williamson se pose tranquillement le temps de mettre ses billes en place. Pourtant, c’est une lecture agréable, qui manque peut-être d’impact, mais qui a le mérite d’être rythmée. D’autant plus que le style visuel de Jorge Molina est très beau, un vrai plaisir pour les yeux après les précédents tomes plus classiques chapeautés par Jorge Jimenez. Avec un style plus authentique, plus pictural, il donne à l’image un cachet agréable, offrant de très belles choses pour les yeux. Enfin, un dernier chapitre conclut le tome en guise de « backup » (présent en VO à la fin du Batman #119), hors-continuité, où une gamine nommée Mia Mizoguchi se retrouve à aider Batman face à des Kappa, créatures mythologiques japonaises. Une narration dans le style d’un « livre dont vous êtes le héros » qui offre un ton résolument enfantin mais accrocheur, très original, qui rappelle à quel point la densité de l’univers de Batman permet d’imaginer de choses inattendues. Une belle leçon pour la plupart des personnes qui bossent sur le personnage depuis des années sans vraiment sortir des clous de récits efficaces mais sans folie.

Joker Infinite – Tome 3, une dernière traque

© 2022 DC Comics / Urban Comics

Juste après la conclusion du run de James Tynion IV sur Batman, c’est son Joker qui prend fin. Plus intéressé par Jim Gordon, le commissaire le plus célèbre de Gotham, que par le clown, Tynion IV avait réussi à, plus ou moins habilement, raconter les limites morales auxquelles se soumet le flic face à son ennemi ultime, celui qui est responsable du délitement de sa famille, du traumatisme de sa fille et des horreurs traversées par Gotham depuis des décennies. Ce troisième et ultime tome vient donc mettre un point final à la chasse au Joker par Gordon, trouvant enfin la réponse à la question en suspend depuis le premier tome : peut-il, lui qui est droit dans ses bottes, tuer le Joker de sang froid ? Une question pas vraiment finaude mais qui a le mérite de remettre en question la droiture du personnage de Gordon, toujours présenté comme un flic modèle au milieu d’une police pourtant corrompue et capable des pires crimes. Plus que jamais c’est ses valeurs, ses croyances d’antan (que Gotham peut s’améliorer) qui disparaissent, alors que l’espoir laisse place à une réalité bien sordide. Notamment avec une histoire qui se conclut sur les déboires de la famille Sampson, une famille de cannibales, où se termine mal un récit qui ne pouvait pas faire autrement.

Quand je dis mal, c’est évidemment parce que ce final est horrible : glauque au possible, il permet toutefois d’apporter une certaine grandeur à Gordon après deux tomes où il semblait oublier qui il est. Dessiné par Giuseppe Camuncoli, ce grand final manque toutefois de finesse visuelle, pour un artiste qui peine à trouver l’équilibre entre la folie incarnée du Joker et le rationnel espéré par le héros. C’est, toutefois, un tome qui offre une belle conclusion à cette histoire à laquelle je ne croyais pas tant que ça avant la lecture, mais qui s’est avérée finalement plutôt sympathique. Une lecture détente qui permet, en partie, de tirer un trait sur les traumatismes de la famille Gordon, en espérant que ses membres (Jim et Barbara) pourront exister au travers d’autres thématiques à l’avenir. Notons enfin que ce troisième tome s’ouvre sur un premier chapitre dessiné par le fantastique Francesco Francavilla (ce qui est d’un autre niveau que les chapitres de Camuncoli), et se termine sur un chapitre de l’anthologie Batman Black & White écrit par Lee Weeks, où, dans quelques pages sublimes visuellement, il raconte le rapport de Gordon au fameux Batsignal qui lui permet de faire appel au Chevalier Noir. Un chapitre très malin avec une narration solide.

Nightwing Infinite – Tome 2, la pépite

© 2022 DC Comics / Urban Comics

Déjà très emballé à la sortie du premier tome de Nightwing, pour un personnage qui m’inspire assez peu d’intérêt d’habitude, je dois bien avouer que cette suite tape encore plus fort. Et cette première bonne impression est due à une chose en particulier : le brillant épisode #87 qui ouvre le livre, un numéro nommé aux Eisner Awards. Un moment où le duo formé par Tom Taylor (à l’écriture) et Bruno Redondo (au dessin) montre leur héros, Nightwing/Dick Grayson, averti par Barbara Gordon d’une menace qui plane sur lui. En effet, suite au premier tome où Dick avait déclaré à visage découvert vouloir utiliser sa fortune fraîchement acquise pour les plus pauvres, une cabale s’engage contre lui par des puissants qui n’aiment pas trop le projet. Averti donc de l’arrivée de meurtriers, il s’échappe dans une succession de scènes qui forment un grand tout, une unique (très longue) page où le dessin ne s’arrête jamais. Véritable œuvre d’art qui est ici découpée en une vingtaine de pages, nécessaire compte tenu du format de publication, Urban Comics a eu la bonne idée d’y inclure un QR Code qui mène à la page complète, sans coupure. Non seulement c’est une prouesse visuelle, mais c’est en plus d’une qualité assez folle en matière de rythme et d’action, avec une élégance qui n’a d’égal que la finesse du trait de Bruno Redondo.

Passé cette introduction très impressionnante, on retrouve l’intrigue autour du refuge aidant les gamins de Blüdhaven, que Nightwing souhaite créer pour aider les plus pauvres. L’occasion aussi d’humaniser le personnage en le rapprochant de son vieil ami, Wally West (Flash), qui fait son apparition, mais aussi avec des moments plutôt touchants où Dick retrouve Jon, le fils de Superman. Chargé de le protéger lorsque Superman a quitté la Terre, on le voit là le traiter plutôt d’égal à égal, dans quelques moments intéressants qui permettent d’appuyer sur la maturité trouvée pour un personnage qui assume enfin pleinement sa différence de Batman, après avoir eu du mal à vivre dans son ombre. Dans l’ensemble tous ces ingrédients, qu’il s’agisse du talent de Redondo sur le plan visuel ou la qualité de l’écriture de Tom Taylor qui mélange autant l’action aux relations amicales et intimes du héros, forment un récit-blockbuster terriblement excitant. On voit là toutes les qualités d’un auteur qui pioche des bonnes idées ailleurs, tandis que le dessinateur est toujours formidable d’inventivité et de vivacité dans ses dessins, avec une vraie personnalité qui lui permet de s’affranchir de la proximité avec David Aja que j’avais remarqué dans le premier tome. Pour couronner le tout un numéro bienveillant où apparaissent les Titans dans une super mise en scène, ainsi que deux chapitres bonus, Nightwing 2021 Annual #1 et Batman : Urban Legends #10, ce dernier étant plus léger et réussi, sur le thème de Noël. Bref, j’aimerais en dire encore beaucoup, mais je vais me contenter de vous dire que s’il y a bien une série à lire ce mois-ci, c’est Nightwing.

Wonder Woman Infinite – Tome 3, le procès des Amazones

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Les Amazones de Themyscira retrouvent d’anciennes alliées et rivales : des Amazones de Bana-Mighdall, un groupe plus violent mais aussi plus exposées (elles ne se cachent pas sur l’île de Themyscira sans pouvoir être vues des hommes, par exemple) ainsi que les Esquecidas, une tribu Amazone d’où vient Yara Flor, une nouvelle amazone sur laquelle DC compte visiblement beaucoup, à l’origine sud-américaine. Un moyen aussi de montrer la diversité des amazones, qui ne sont pas incarnées que par Diana Prince. On pense par exemple à celles qui l’entourent, comme Nubia qui a une importance capitale, mais aussi Faruka de la tribu des Bana-Mighdall dont la forte personnalité apporte quelque chose d’intéressant à ce tome. Et c’est un récit fleuve qui concentre plusieurs séries (Wonder Woman, Trial of the Amazons, Trial of the Amazons : Wonder Girl, Nubia & The Amazons…) avec une multitude d’auteurs et autrices, bien que Becky Cloonan et Michael W. Conrad chapeautent le tout pour garder une cohérence globale. Plutôt réussi, ce troisième offre une vision globale sur les événements annoncés ces derniers mois, avec un tournoi organisé pour trouverles nouvelles championnes parmi les trois tribus d’amazones. Au-delà des guerres politiques internes, loin du monde des Hommes, c’est un événement qui va catalyser les tensions, et paradoxalement le rapprochement des tribus : la mort d’Hippolyte.

La mère de Diana est en effet assassinée au début du tome, empoisonnée, poussant toutes les guerrières à se suspecter entre elles. Cassie, l’ancienne Wonder Girl, est alors nommée pour enquêter sur ce drame, tournant la narration vers un simili-whodunit plutôt fun et bien mené, sur fond d’une mythologie grecque mise à rude épreuve face à la volonté de moderniser l’histoire et l’environnement de Wonder Woman. Cela fonctionne bien dans l’ensemble, et j’ai pris un plaisir certain à suivre cette enquête, d’autant plus que le nouveau visage de DC, Yara Flor, a une forte personnalité qui accompagne plutôt bien Wonder Woman. C’est plutôt du côté visuel que j’ai été déçu, avec certes beaucoup de bonnes choses, mais aussi deux ou trois numéros moins réussis, la faute à ce mélange de plusieurs séries centrées sur les amazones (des séries qui se répondent toutes et forment un tout, cela dit), des séries aux artistes divers et varié·e·s. Il y a à boire et à manger, avec parfois peu de cohérence visuelle, au contraire du récit qui se tient parfaitement d’un bout à l’autre.

Superman Infinite – Tome 3, abandonné de tous·tes

© 2022 DC Comics / Urban Comics

Enfin, pour conclure ce nouveau tour d’horizon des derniers comics sortis du côté des DC Infinite en VF, voilà le troisième tome d’une série qui n’a cessé de m’étonner, parfois pour le meilleur, parfois pour le pire. Et ce tome est la parfaite illustration de cette étonnante dualité que l’on trouve dans le Superman de Phillip Kennedy Johnson. Toute la première moitié du comics peine en effet à convaincre. Loin de la Terre, Superman atteint enfin le Warworld où il a juré de détruire Mongul, suite aux évènements des deux tomes précédents, et notamment de la découverte des Phaelosiens. Ces membres d’une colonie scientifique bannie de Krypton il y a bien longtemps est ce qu’il reste de plus proche de qui il est, depuis la destruction de sa planète natale et la quasi-fin de son espèce. Superman ne peut donc pas s’empêcher d’aller à leur sauvetage, après avoir recrutés les membres de The Authority, le groupe un peu brut de décoffrage. Mais voilà, la confrontation immédiate avec Mongul manque de coeur et d’idées, la grande confrontation sonne un peu creux alors que les ficelles sont grosses (comme l’utilisation classique du soleil rouge qui permet d’affaiblir Superman). Pire encore, c’est les dessins de Daniel Sampere puis de Miguel Mendonça sur les premiers numéros qui souffrent d’un manque d’inventivité, n’apportant rien à un récit faiblard, avec des visuels très gentils qui exploitent assez peu l’horreur et la violence du Warworld qui devrait pourtant permettre quelques folies.

Mais heureusement, dans sa deuxième moitié, le récit s’emballe et apporte des choses plus intéressantes. D’abord parce que Phillip Kennedy Johnson rappelle son héros à ses valeurs, celles de l’espoir et de la bienveillance, mais aussi parce qu’il se sert de sa faiblesse momentanée pour le montrer asservi au Warworld et à Mongul. De quoi rappeler la part d’humanité qui sommeille en Clark Kent, et d’apporter de la sensibilité à un récit qui échouait complètement sur sa volonté de proposer beaucoup d’action dans les premiers chapitres de ce tome. Enfin, il y a une vraie amélioration sur les dessins avec les deux derniers chapitres dessinés par Riccardo Federici qui sont très réussis visuellement, bien plus intéressant que ce que font ses compères juste avant. Le mélange d’un récit plus intimiste et de dessins qui lorgnent presque vers la peinture offrent une vision plutôt somptueuse du quotidien d’un monde pourtant fait de désolation. Notamment sur le conditionnement des esclaves du Warworld à qui Mongul parvient à faire croire, avec le temps, qu’il est un héros et que la violence fait la valeur du quotidien alors que l’entraide est une faiblesse. Cette exploitation des thématiques des régimes fascistes est plutôt bien vue, montrant que Phillip Kennedy Johnson est aussi capable d’aborder Superman, personnage pourtant très difficile à manier, sous un angle plus politique et actuel que sa tentative de grande bataille de blockbuster sur laquelle il se rate complètement dans la première moitié du tome.

  • Les comics de la collection DC Infinite sont disponibles en librairie aux éditions Urban Comics.
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J’ai toujours été fasciné par les histoires sur les voyages dans le temps. Déjà tout petit je me repassais en boucle la trilogie de Retour vers le futur, car au-delà d’apprécier les personnages, et tout particulièrement Doc’, je trouvais l’histoire passionnante. Cette idée d’avoir plusieurs lignes temporelles sur lesquels nous pouvons influer en fonction de nos choix, que rien n’est foncièrement gravé dans le marbre a été l’un des moteurs de ma vie. C’est peut-être un peu gros dit comme ça, mais il est clair que cela m’a influencer un minimum sur mes choix de vie. Depuis lors, dès que l’occasion se présente de découvrir des œuvres sur ce thème précis, je saute dessus, tout en ayant conscience que je puisse être déçu, car écrire sur des paradoxes temporels est un exercice extrêmement difficile.

Cette critique a été écrite suite à l’envoi d’un exemplaire par l’éditeur.

Un bug dans la matrice

© 2020 by Kenji Ichima, Tsunehiro Date/SHUEISHA Inc.

Time Paradox Ghostwriter, écrit par Kenji Ichima et dessiné par Tsunehiro Date est un shonen édité en France chez Crunchyroll (anciennement Kazé France) et nous conte l’histoire de Teppei Sasaki, un jeune mangaka qui a pour rêve d’être publié dans le Weekly Shonen Jump (le magazine de prépublication de manga, le plus célèbre au Japon). Cependant, toutes ses histoires sont refusées. Au bout du rouleau, Sasaki s’apprête à jeter l’éponge, il n’est peut être pas fait pour être auteur. Mais le sort en décide autrement, un soir d’orage, un éclair frappe son appartement, et plus précisément son micro-onde, duquel en sortira un magazine du Jump, censé paraître dix ans plus tard. En effet, son électroménager est devenu une capsule temporelle, et toutes les semaines il y aura un numéro du magazine, avec une histoire qui ne le laisse pas indifférent tant cette dernière semble incroyable. Il décide alors de copier cette histoire qui n’est censé paraître que dans dix ans.

C’est ainsi que débute notre histoire, pour le plaisir de la découverte, je vous laisserai le soin de lire la suite de ce manga, tant il y a de chouettes passages, cependant le manga n’est pas sans défauts… J’ai ressenti lors de la lecture une certaine lassitude, beaucoup de choses tournent autour d’un sujet précis, et j’ai eu l’impression que l’on faisait que se répéter durant les chapitres. Heureusement le scénariste, Kenji Ichima prend vite une décision assez extrême, afin de changer le style du shonen classique, vers une enquête qui mènera le héros de l’histoire plus loin qu’il ne le pensait au préalable. Toujours dans un souci de ne pas vous spoiler l’histoire, je ne souhaite pas en dire plus, car c’est surtout ce point du scénario que j’ai trouvé le plus important lors de ma lecture. Un pivot dramatique, qui est suffisamment important et intéressant, qui me poussera à lire la suite et fin de cette aventure. Car en effet, Time Paradox Ghostwriter est un manga très court, avec seulement deux tomes. Cependant, je reste très curieux de savoir comment le scénariste va réussir à conclure son histoire, tant celle-ci a pu tourné en rond lors du premier tome.

Et c’est tout le problème de ce manga, et qui m’a empêcher d’apprécier pleinement ma lecture. On sent qu’une histoire intéressante peut se cacher derrière le synopsis du titre, cependant, l’exécution est maladroite, et le personnage principale, tout comme ce qu’on lui reproche entant que mangaka, est un peu creux. Heureusement que le cliffhanger de ce tome est intéressant, et nous pousse à vouloir continuer et finir cette histoire, sinon, j’aurai usé de ma Dolorean, pour m’empêcher de lire ce premier tome.

  • Le tome 1 de Time Paradox Ghostwriter est disponible en librairie depuis le 12 octobre 2022
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Cela fait maintenant plus d’un an que Chiruran est publié en France aux éditions Mangetsu. De ses débuts tonitruants à quelques passages un peu moins en vue, l’œuvre n’a cependant jamais déçue. Et ce grâce notamment à une narration toujours maîtrisée, même dans les moments moins palpitants, avec une volonté toujours de placer ses pions avant une grande confrontation. Et ça arrive enfin : ces tomes 9 et 10 racontent une dernière grande bataille pour l’arc des dix premiers tomes.

Cette critique a été écrite suite à l’envoi d’exemplaires par l’éditeur.

L’heure du money shot

© 2010 by EIJI HASHIMOTO AND SHINYA UMEMURA / COAMIX Approved Number ZCW-08F All rights reserved

Le tome 9 marque l’arrivée d’un nouveau groupe d’ennemis : les sept démons du Mito Tengu-to, alliés de Serizawa, pour aider celui-ci dans ses plans de conquête du Shinsen gumi, à la place du camp de Kondo (celui du héros). Si l’on peut reprocher à Chiruran d’avoir, parfois, amené beaucoup de personnages sans leur accorder trop de temps d’exposition, c’est chose faite cette fois-ci puisque l’auteur Shinya Umemura prend son temps pour raconter d’où viennent ces nouveaux ennemis, pourquoi ils sont là, et de quelle manière ils peuvent bien constituer un obstacle pour la progression du héros. Mais surtout, comme d’habitude avec Chiruran, c’est de vraies gueules de méchants, bien marquants comme il faut, même si l’on aimerait que la galerie de personnages commence à se féminiser. Parce que là, on reste dans la pure testostérone. Heureusement, Chiruran reste toujours efficace chaque fois qu’il évoque ce qui a mené ses personnages, bons ou mauvais, sur cette envoie entre crime et honneur, à l’image des quelques pages réservées à Niimi. Si le personnage était initialement présenté comme sanguinaire et foncièrement mauvais, son histoire se révèle très touchante et surprenante, offrant une dimension nouvelle à un personnage bien plus profond qu’on ne l’imaginait initialement. Et cela contribue au propos de Umemura, qui n’a jamais eu une approche très manichéenne de son histoire, préférant plutôt raconter ses personnages au travers des horreurs provoquées par le contexte politique dans lequel ils évoluent plutôt que de s’interroger sur un quelconque alignement, qu’il soit bon ou mauvais.

Mais ce qui marque fondamentalement dans ces deux tomes, c’est l’approche du dénouement de l’arc de cette longue première partie du manga. Depuis le tome 1 ou presque, tout a mené à une seule confrontation : l’opposition des camps de Isami Kondo, celui auquel appartient le héros Toshizo Hijikata, et le clan de Kamo Serizawa, les frères ennemis. Lancés dans une guerre fratricide qui ne s’assumait pas encore, les deux camps s’opposent enfin frontalement alors que Kondo et Serizawa sont, à la fin du tome 9, sommés de se battre une bonne fois pour toutes afin qu’il n’y ai plus qu’un leader désigné du Shinsen gumi, la milice. De quoi emmener le manga sur ce que l’on attendait tous et toutes depuis le début, mais aussi d’annoncer une suite explosive. L’ouverture du tome 10 avec les prémices d’un duel entre Toshizo Hijikata, héros de l’histoire du Japon, et Kamo Serizawa, son ennemi, est superbe : le trait est fin et juste, et c’est l’occasion aussi d’une réflexion pertinente sur le sens d’une vie par le sabre à une époque où l’on commençait à ne plus vouloir d’eux, samouraïs, au Japon : leur vie ne se résumait elle pas qu’à trouver le bon moment de mourir, avec leurs idées ?

Et la suite, alors ?

C’est d’autant plus passionnant que l’auteur maîtrise plus que jamais sa narration. Et surtout, il montre que Chiruran est capable de bien plus que son premier arc autour de la guerre fratricide entre Kamo Serizawa et Isamo Kondo. On sent une œuvre monumentale qui dépasse tout ce que l’on imaginait jusque là : ces dix premiers tomes n’étaient, en réalité, que le début d’une très grande aventure qu’il nous reste à découvrir ces prochains mois. Mais l’auteur n’est pas le seul à saluer, puisqu’il doit beaucoup à Eiji Hashimoto qui n’a cessé de s’améliorer côté dessins, à tel point qu’il continue d’offrir des planches assez folles, comme l’opposition entre Saito et Niimi. Terrible de beauté, dans une ambiance un peu crade, dans la boue et sous la flotte, incarnant visuellement les parcours foireux de Niimi et Saito et un dénouement inévitable pour leur rivalité circonstancielle.

On a longtemps salué Chiruran pour sa mise en place d’événements futurs qui s’annonçaient exceptionnels, et on y est enfin. Les tomes sortis ces derniers mois visaient tous à une chose, mettre en place la confrontation finale entre les deux clans qui alimentent l’histoire depuis les débuts. Grâce à une mise en scène qui ne cesse de surprendre et une narration toujours plus fine et maîtrisée, Chiruran laisse pour la première fois apercevoir son orientation pour la suite. On craignait que le manga ne puisse pas survivre à la fin de cette guerre qui a constitué l’essentiel de l’intrigue jusque là, mais on comprend enfin que c’est une œuvre majeure qui pourra amener ses protagonistes sur de nouveaux terrains, avec une qualité toujours croissante. Impressionnant.

  • Les tomes 9 et 10 de Chiruran sont disponibles en librairie aux éditions Mangetsu.
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Habitué des comics de super-héros, Jason Aaron, à qui l’on doit notamment quelques uns des meilleurs comics Thor, n’est néanmoins pas en reste lorsque l’on parle d’indépendant. Avec Dennis Hallum à ses côtés et les dessins de Stephen Green, c’est une escapade étonnante, à mi-chemin entre l’aventure enfantine et la fable qu’il nous livre dans Sea of Stars, où un enfant part malgré lui à la découverte de l’espace.

Cette critique a été écrite suite à l’envoi d’un exemplaire par l’éditeur.

Au bout de l’univers

© 2022 Golgonooza, Inc., Jason Aaron, Dennis Hallum, and Stephen Green. All Rights Reserved.

Tout commence alors qu’un vaisseau est détruit, à la suite de la rencontre avec une créature démesurée dans le vide spatial. À son bord, Gil, sorte de livreur de l’espace et son fils Kadyn, les deux entretenant une relation conflictuelle. Perdus dans l’immensité de l’espace suite à la destruction de leur vaisseau, les deux tentent de se retrouver, et c’est là que l’intrigue prend toute la mesure de son ambition. Le duo d’auteurs imagine en effet un récit sur deux niveaux, l’un plutôt pragmatique en suivant le père dans une sorte d’histoire de survie face aux dangers de l’espace, accompagné par un robot qui tente parfois de l’assassiner (mais finit vite par l’aider) tout en alignant des répliques grinçantes. Et puis l’autre, peut-être ce qui fait tout le sel de l’œuvre, c’est toute la partie où l’on suit Kadyn, ce gamin qui n’a jamais trop vu grand chose de l’univers et qui se retrouve dans un voyage étonnant, fasciné par tout ce qui se déroule sous ses yeux. Il fait vite la rencontre d’un espèce de dauphin et d’un singe de l’espace, des espèces alien qui veulent initialement le manger mais qui se contentent finalement de l’accompagner, intrigués. Et surtout Kadyn se découvre des pouvoirs, une capacité à respirer et vivre dans le vide spatial sans combinaison ni oxygène, à se mouvoir et « nager » afin d’explorer et de découvrir de nouveaux lieux. Cette partie là du récit évoque de nombreuses aventures en littérature jeunesse, des livres où des enfants vivent des aventures extraordinaires et étonnantes. Jusqu’à ce que les choses tournent mal, et que l’on revienne à ce qu’est le comics : une aventure sur fond d’histoire dramatique familiale.

Si l’on sent très vite toute la détresse de Gil face à une situation improbable, inattendue, inexplicable, une situation qui semble ne trouver aucune réponse ni aucune solution, croyant à la mort de son fils et l’inexorable fin qui s’approche pour lui également, c’est les réactions de Kadyn qui étonnent. Il vient de perdre sa mère, il a vu son père se faire avaler par une créature immense, il erre seul dans le vide galactique, et pourtant ça reste un enfant. C’est au travers de ses yeux d’enfant qu’il découvre l’inconnu, à la fois brisé et émerveillé par les rencontres qu’il fait au fil de son aventure spatiale. Et la dynamique installée avec ses compagnons de route, un singe de l’espace et un dauphin qui ont tous deux très envie de le croquer, apporte curieusement beaucoup d’humour à un récit pourtant vite très noir. Il y a une forme d’innocence qui fait beaucoup de bien au récit, avec un ton souvent léger, y compris dans les moments les plus violents, car l’essentiel de l’histoire se raconte du point de vue d’un enfant qui ne saisit pas toujours les dangers qui se posent à lui. C’est fin, même si le comics souffre d’un rythme inégal, pas toujours aussi efficace qu’on l’aimerait.

Solitude émerveillée

Les dessins de Stephen Green sont super, très colorés, aussi bon pour raconter la tendresse éprouvée par le père pour son fils que la froideur du vide spatial, mais aussi l’innocence de l’enfant quand il le dessine sur des planches où il vogue au milieu de l’espace. On voit les expressions souvent joyeuses, parfois capricieuses, d’un enfant qui n’en fait qu’à sa tête dans une aventure hors du commun. J’ai tout particulièrement aimé la représentation des créatures spatiales, aussi inquiétantes (l’immensité de certaines) que réconfortantes (comme le singe) pour l’enfant. Les sourires innocents de Kadyn face à une aventure improbable en font presque une émanation du Petit Prince, chaque rencontre incarnant une nouvelle étape d’une vie bouleversée. C’est curieux, plutôt malin, on sent une forte envie de sortir du carcan des nombreuses aventures spatiales qui sont sorties ces dernières années côté comics, avec quelque chose de plus organique, moins axé sur la science-fiction.

S’il lui manque malgré tout un petit quelque chose de vie et de rythme pour en faire un indispensable, Sea of Stars a pour lui toute la sympathie inspirée par son petit héros, du haut d’une aventure étonnante où l’enfant part à la rencontre des étrangetés qui peuplent l’espace, pas si vide qu’imaginé. Sous ses airs de science-fiction, Sea of Stars est en réalité un drame familial où le voyage, presque initiatique, permet au fils et au père de mieux se comprendre. Une belle histoire dans un bel enrobage, grâce à des dessins qui donnent vie à un espace quasi-féérique.

  • Sea of Stars est disponible depuis le 1er juillet 2022 en librairie aux éditions Urban Comics.
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Si Halloween est une fête aux origines païennes, datant de plusieurs siècles : la façon dont nous la célébrons aujourd’hui est assez moderne. C’est à partir de 1920, aux États-Unis, que la fête devient populaire et que l’on commence à confectionner des lanternes à partir de citrouilles. Ce n’est que depuis les années 90 que l’on fête Halloween en France et ce, de manière assez commerciale. Il s’agit toutefois d’un prétexte pour se déguiser ou rechercher des sensations fortes. La pop-culture est évidemment un moyen honorable d’y parvenir. En ce mois d’octobre 2022, Netflix a décidé de s’entourer d’artistes habitués au genre horrifique, pour proposer une cure de frissons à ses abonné(s)s. Votre humble rédactrice a volontiers accepté de servir de cobaye. Aussi est-il temps de revenir sur trois séries : The Midnight Club, The Watcher et Le Cabinet de Curiosités.

The Midnight Club : Le marchand de sable, c’était pas seulement dans Sandman

Le casting de The Midnight Club © Netflix

The Midnight Club est une série sortie le 7 octobre 2022 et créée par Mike Flanagan. Ce nom ne vous est sans doute pas étranger, puisqu’on lui doit quelques pépites comme The Haunting of Hill House ou Jessie, long-métrage adapté d’un roman de Stephen King. Pourtant, l’œuvre de Mike Flanagan divise, notamment à cause d’un goût pour les rythmes lents, presque contemplatifs. Les Sermons de Minuit était une série particulièrement verbeuse. C’est donc avec de plus en plus de méfiance que j’aborde les œuvres de Flanagan.

The Midnight Club comporte dix épisodes durant un peu moins d’une heure. Il s’agit d’une adaptation de l’œuvre de Christopher Pike, qui écrit des romans fantastiques destinés à la jeunesse. L’histoire se déroule en 1994. Ilonka, incarnée par Iman Benson, est une toute jeune femme qui apprend qu’elle souffre d’un cancer. Elle décide d’intégrer le centre de Brightcliffe, où elle rencontre d’autres jeunes souffrant de maladies incurables. Ilonka découvre très vite que les patients de Brightcliffe désobéissent au couvre-feu, afin de se réunir dans la bibliothèque, où ils se racontent des histoires effrayantes. A ce titre, les épisodes sont constitués de récits enchâssés extraits de l’imagination des jeunes pensionnaires. Tout irait bien si d’étranges visions ne venaient pas hanter Ilonka, dans la demeure elle-même…

Sur le papier, The Midnight Club a tout pour plaire. L’intrigue se situe dans une demeure vaste et mystérieuse, dont chaque pièce peut abriter un secret angoissant. Les personnages étant ce qu’ils sont, on se doute que la série va aborder des thématiques fortes, à commencer par l’appréhension de la mort ou le deuil. L’angoisse et la mélancolie sont des émotions qui se marient bien. Quant aux récits enchâssés, il s’agit d’une riche idée qui peut permettre d’explorer différents sous-genres de l’horreur, ou encore refléter la réalité des protagonistes. Malheureusement, tout cela est mal exécuté, tant au niveau du script que de la mise en scène. Le rythme est lent. Trop lent. L’histoire n’avance guère. A moins que je ne sois trop âgée pour être touchée par des récits adolescents, j’ai trouvé les personnages peu fouillés et assez peu attachants. Quant à l’horreur elle-même, elle peine à se faire une place ou à impressionner. N’espérez pas frissonner devant The Midnight Club. Le premier et le huitième épisode (dans lequel on aperçoit Henry Thomas) ont quelques idées intéressantes et plus marquantes que les autres, mais en dehors de cela, la série est assez oubliable. J’aurais bien de la peine à conseiller The Midnight Club, à part à des adolescent(e)s fans de Chair de Poule. Et encore, ils pourraient très vite être ennuyés par le ton verbeux et larmoyant.

The Watcher : Rien à voir avec Geralt de Riv

The Watcher dans… The Watcher © Netflix

Ryan Murphy est un créateur prolifique qui ne se spécialise pas toujours dans l’horreur, mais qui y a créé quelques chef-d’œuvres. Je pense à la série anthologique American Horror Story, (dont je vous avais déjà parlé, dans un précédent article de Pod’Culture). Dernièrement, Ryan Murphy a fait couler beaucoup d’encre avec la série Dahmer, dans laquelle Evan Peters incarne un tueur en série ayant sévi durant les années 80. Si la qualité de la série semble mettre tout le monde d’accord, elle est sujette à polémique. Même si elle n’épouse jamais le point de vue de Dahmer et se veut un hommage à ses victimes, certains spectateurs et spectatrices se sont mis à glorifier le tueur en série. De plus, Netflix n’a pas jugé utile de prévenir les familles des victimes qu’une série était en préparation, ce qui aurait éveillé de nouveaux traumatismes. Mais nous ne sommes pas là pour parler de Dahmer… Comme je le disais, Ryan Murphy est un créateur prolifique. C’est aussi l’homme caché derrière The Watcher.

The Watcher est une mini-série sortie le 13 octobre 2022. L’histoire est inspirée de faits réels. Or, cette fois-ci, Netflix a pris soin de prévenir les victimes. Celles-ci ont donné leur bénédiction à condition que leur nom soit changé et que le casting ne leur ressemble pas. Bien sûr, il ne s’agit pas de la seule liberté empruntée par la série. L’histoire se déroule dans le New Jersey, en 2014. Nora (Naomi Watts), Dean (Bobby Cannavale) et leurs deux enfants emménagent dans la maison de leurs rêves. Malheureusement, la famille va très vite se sentir observée puis harcelée par un corbeau, qui s’adresse à eux par l’intermédiaire de lettres anonymes et menaçantes.

The Watcher est une série captivante. Le suspense est rondement bien mené, au cours de sept épisodes, durant lesquels les soupçons se multiplient au point que l’on peine à découvrir qui est le coupable. Cette mini-série rassemble des thématiques que l’on retrouve – de manière similaire – dans la toute première saison de American Horror Story. Plusieurs personnages deviennent obsédés par la maison, ou du moins, par ce qu’elle représente. Certains deviennent même destructeurs pour leur propre famille. The Watcher est plus dotée d’un ton policier que d’une ambiance paranormale. La révélation finale peut paraître frustrante. Elle n’en demeure pas moins maligne et surtout parfaitement logique. Mais je m’en voudrais de divulgâcher cette mini-série qui mérite d’être découverte.

Le Cabinet de… Non, je ne ferai pas cette blague

Guillermo Del Toro présente son Cabinet de Curiosités © Netflix

Est-il bien utile de présenter Guillermo Del Toro ? C’est bien connu, le réalisateur du Labyrinthe de Pan, (que l’on retrouve aussi dans Death Stranding) est passionné par le fantastique et par les créatures effroyables. Depuis le 25 octobre, Guillermo Del Toro présente son Cabinet de Curiosités sur Netflix. Fait assez particulier pour être souligné : Netflix n’a publié que deux épisodes par jour. Voilà qui a permis de savourer la série, jusqu’au week-end d’Halloween. (Notons que, à l’heure où j’écris cet article, je n’ai donc vu que la moitié de la série.)

Chaque épisode débute par une petite introduction de Guillermo Del Toro, à la manière de ce que faisait Hitchcock, en son temps. Le créateur du Cabinet de Curiosités présente l’épisode en question, ainsi que son réalisateur ou sa réalisatrice, avant que la fiction ne commence. Il s’agit d’un format que nous n’avons plus l’habitude de rencontrer. Les épisodes, tous indépendants, sont dotés de la structure d’une nouvelle fantastique, dans laquelle la tension monte lentement, et se termine par une chute inattendue ou marquante.

Le premier épisode est pour le moins classique. On retrouve une atmosphère lugubre digne des années 90 et l’horreur met du temps à pointer le bout de son nez, ce qui la rend d’autant plus mémorable. Dans les épisodes 2 et 3, les artistes du Cabinet de Curiosités abordent des thématiques vues et revues, mais avec assez d’originalité pour captiver l’attention et surprendre. Si les épisodes ne sont pas très effrayants, ils peuvent se révéler assez répugnants pour les rétines les plus délicates. Enfin, l’épisode 4 dénonce la superficialité et le désir de devenir plus belle, à tout prix. L’humour noir, d’un autre temps, atteint son paroxysme, dans un épisode diablement grotesque et dérangeant. Le moins que le puisse dire, c’est que Guillermo Del Toro a tenu son pari. Il a diablement éveillé ma curiosité !

Conclusion

Netflix s’est montré généreux, pour célébrer Halloween. Bien que je n’ai guère apprécié The Midnight Club, j’ai conscience de ne pas faire partie du public visé. Les thématiques de la série sauront peut-être vous parler. Les histoires paranormales pourraient, quant à elles, impressionner les spectateurs et spectatrices les plus jeunes. J’ai beaucoup d’affection pour The Watcher qui, sans révolutionner le genre, maintient du suspense tout au long de la série. Le fait que l’intrigue soit inspirée de faits réels la rend d’autant plus oppressante. Enfin, Le Cabinet de Curiosités renoue avec le fantastique à l’état brut. La structure du récit rend nostalgique et on se plaît à retrouver l’amour du grotesque et la beauté du macabre, signées Del Toro. Ces trois séries explorent l’horreur de manière différente et s’adressent à différents types de public, et c’est très bien. 

  • The Midnight Club, The Watcher et Le Cabinet de Curiosités sont des séries disponibles sur Netflix, depuis le mois d’octobre 2022. 
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Habitué des thrillers avec les mangas Montage (éditions Kana) et Malédiction finale (éditions Komikku), le mangaka Jun Watanabe est revenu depuis avec Golden Guy, un thriller dans l’impitoyable monde des yakuzas, publié depuis cet été en France aux éditions Mangetsu. Et c’est une belle surprise, pour un manga qui parvient à allier suspense, tragédie et quelques pointes d’humour dans un récit à la mise en scène explosive.

Cette critique a été écrite suite à l’envoi d’exemplaires par l’éditeur.

Trésor de guerre

© Jun Watanabe (NIHONBUNGEISHA)

Plus bras cassés qu’inquiétants, les personnages de Golden Guy posent le ton d’un manga qui va alterner fréquemment entre un humour grinçant sur la réalité d’une vie faite de hauts et surtout beaucoup de bas, et la violence d’un milieu où le plus fort est rarement le plus honnête. Le manga évoque même parfois la saga des Yakuza côté vidéoludiques, tant pour son ton (avec quelques dialogues plutôt drôles, mais souvent très dramatiques) que ses personnages variés et hauts en couleur, qui dénotent avec ce que l’on imagine classiquement du monde des gangsters. Et le mélange fonctionne si bien qu’il permet à l’hauteur de donner à ses personnages plus de hauteur et de corps, qui attisent autant la curiosité que l’affection, notamment le héros Gai Sakurai dont les manières et les choix vont parfois à l’encontre de ce qui est attendu de lui. Un personnage atypique mais néanmoins très attachant, prêt à tout pour donner un sens à sa quête. Une quête qui tourne autour de la sauvegarde de sa famille yakuza, considérablement fragilisé après la mort de l’ancien leader, face à frère ennemi qui tente de prendre la main sur leur clan pour, entre autre, récupérer un trésor caché. Car l’essentiel de l’histoire tourne autour de cela : le clan dirigé par Gai serait littéralement assis sur un trésor inestimable, un trésor caché des Tokugawa, vieille légende Japonaise qui suppose que la maison Tokugawa (de l’ère Edo) aurait laissé traîner de nombreux trésors encore jamais découverts à ce jour. 

Si le premier tome se limite à une fonction d’exposition, racontant sa galerie de personnages et les enjeux à venir, le cliffhanger final et le deuxième tome accélèrent considérablement la cadence. L’auteur apporte une belle intensité dramatique à un manga qui se joue sur un fil, à la limite de la rupture, alors que son héros n’a semble-t-il rien à perdre et que les vies se perdent aussi vite qu’elles apparaissent. Alliances, trahisons, assassinats et double jeu, les débuts plutôt timides du premier tome n’avaient pour but que de doucement préparer les lecteur·ice·s à un récit terriblement intense. Pourtant, Jun Watanabe ne perd jamais le fil de son histoire, malgré ses multiples rebondissements, en revenant toujours à l’impitoyable rivalité entre Gai et son frère ennemi. C’est pourtant un récit dense et généreux, avec une multitude de personnages qui s’affirment vite avec des personnalités variées, même s’il s’agit souvent d’archétypes assez classiques des récits de gangsters au Japon, notamment du côté cinématographique. Et bon dieu que ça fonctionne bien : Golden Guy trouve un équilibre terriblement intéressant entre son fil rouge et la générosité de quelques histoires plus secondaires qui se mettent en place pour offrir un récit à plusieurs niveaux. Gai est, d’ailleurs, un personnage déjà très attachant, dont le destin (probablement dramatique) captive d’entrée. 

Trésor narratif

La narration frappe fort d’entrée, on se prend au jeu de cette histoire d’un trésor qui se trouverait sur le terrain détenu par le clan du héros (et ça rappelle une histoire d’un jeu Yakuza d’ailleurs). Et ce parce que le récit trouve un rythme intéressant, il alterne fréquemment entre des scènes plus intimistes où Gai gagne en humanité (notamment dans les quelques scènes avec la femme qu’il aime) et d’autres où il apparaît comme un gangster impitoyable. C’est peut-être plus du côté visuel que Golden Guy pèche un peu, avec un style qui manque d’un petit quelque chose pour se démarquer. Avec un style assez classique et passe partout, le mangaka est certes à l’aise, mais moins impressionnant que sur le plan narratif. Cela reste efficace notamment grâce à la mise en scène, très cinématographique (mise en valeur de l’espace, des interactions entre les personnages avec des dialogues qui se répondent, se coupent, un découpage qui favorise l’intensité des scènes…) mais on aurait aimé un peu plus.

En évoquant de nombreuses œuvres sur le monde des yakuzas qui l’ont précédé, le manga de Jun Watanabe apporte sa petite touche avec un sens du rythme narratif qui fait que ces deux premiers tomes se lisent d’une traite, sans hésitation. Raconté comme un thriller, bourré de rebondissements et de scènes clés qui restent en mémoire, Golden Guy arrive à apporter une forme de cinématographie sur papier, tant pour sa mise en scène que l’écriture de ses personnages, très complets et pertinents. Enfin difficile de ne pas penser à la licence de jeux vidéo Yakuza en lisant ce manga, tant l’auteur y trouve un équilibre similaire entre une action omniprésente, une narration dramatique intense et un sens de l’humour qui rend ses protagonistes très attachants. Certes, le manga pèche avec un dessin peut-être trop lisse, trop classique, qui manque souvent de personnalité, et c’est sans nul doute là-dessus qu’on attendra une amélioration au fil du temps. Mais il y a une telle maîtrise de la mise en scène, par le mouvement et le découpage, que le manga reste parfaitement appréciable à l’œil. Une réussite, maintenant on a hâte de lire la suite.

  • Les deux premiers tomes de Golden Guy sont disponibles en librairie depuis cet été aux éditions Mangetsu;
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Chill Chat, c’est l’émission de Pod’Culture où l’on se pose et on cause avec une personne qui navigue dans les eaux de la Pop Culture ; que cette personne soit un créateur ou une créatrice, artiste, ou encore prescripteur ou prescriptrice.

Pour ce huitième épisode, j’ai eu le plaisir de discuter avec Cédric Degottex, auteur de A Plague Tale Tenebris paru le 19 octobre dernier aux éditions Bragelonne. Nous avons parlé des coulisses de la création de ce roman, de son rapport aux fictions littéraires issues du jeu vidéo ou encore de sa volonté de produire une œuvre s’intégrant parfaitement dans l’univers des jeux d’Asobo et propre à satisfaire pleinement son active et passionnée communauté de fans.

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