Los Angeles, demeure luxueuse, grand salon. La mégastar du cinéma muet Jack Conrad travaille, sous la supervision de sa cinquième épouse, la diction et l’intention à donner à son texte. Il s’agit d’un exercice nouveau pour lui, car ce sera son premier film parlant. Durant cette scène en apparence anodine, les évènements l’amènent à se lever et à asséner, de manière aussi brutale qu’émue, des mots qui viennent cristalliser la raison d’être de cet homme en apparence si frivole :
« Ce n’est pas un art mineur. Ce qu’on fait compte pour des millions de gens. Pour des millions de gens normaux ça veut dire quelque chose, « It means something. » A ce moment là on a déjà passé les deux heures de film et j’étais complètement happé dans ce vortex extravagant, vulgaire, sublime et magique qu’est Babylon. Après un First Man qui m’avait un peu moins convaincu, le 5ème long métrage de Damien Chazelle signe un retour monumental du cinéaste qui avait tout cassé avec Whiplash puis La La Land. Difficile de choisir le mot juste pour rendre justice à ce concentré de passion et de violence en ébullition. Chef-d’œuvre ? Opus Magnum ? Film somme ? En sortant de la séance je n’avais pas la réponse, et je ne l’ai toujours pas. Ce dont je suis sur néanmoins, c’est qu’au delà des mots, il y a ce que j’ai ressenti.

Il était une fois le 7ème Art

©Paramount Pictures, 2022

Manuel Torres, jeune immigré mexicain, travaille comme valet pour le compte de l’immense producteur de cinéma Don Wallach. Celui-ci organise des fêtes démesurées au sein de son immense propriété, et Manuel doit à la fois satisfaire les demandes les plus excentriques de son patron, mais également gérer un certain nombre de problématiques survenant pendant lesdites fêtes. C’est lors d’une de ces bacchanales aux dimensions gargantuesques qu’il va croiser la route de Nellie LaRoy. Alors illustre inconnue rêvant du métier d’actrice et du statut de star, Nellie va pourtant, armée d’un bagout et d’une attitude aussi décomplexée que déconcertante, se faire repérer sur un coup du sort qui va la propulser sur son premier plateau de cinéma. Manny quant à lui, va, également sur un coup du sort, être pris sous l’aile d’une des plus grandes superstars du moment, Jack Conrad, qui va le débarquer sur le tournage de son film le plus récent. Ainsi comme dans La La Land, on nous présente un duo de jeunes gens pleins de rêves, qui s’efforcent d’accéder à leur graal. Et à travers leur ascension (ou leur chute), c’est toute une époque qui nous est contée. Tout un pan de l’histoire du cinéma, dont Damien Chazelle avouera lors de la promotion du film qu’il s’agit de la période qui le fascine le plus. Celle qui, selon lui a donné naissance à tant de chefs-d’œuvre, via un medium (le cinéma muet) qui était déjà en train de mourir.

Le film s’impose dès le départ comme une œuvre de cinéma, qui parle de cinéma, et se drape, au milieu des péripéties dépeintes, de tout un cadre, au mieux historico-romancé, d’histoire de ce medium. En témoignent les vastes séquences durant lesquelles on fait partie des plateaux de tournage et des complexes les réunissant, qui nous placent en témoins d’un véritable univers en constante expansion et en permanente évolution. Le film parle de films, montre des films en train d’être créés, et emprunte de nombreuses références à tout un tas d’autres, réels ou fictifs, afin de mieux nous immerger dans ce petit monde en vase clos de la production cinématographique. On y découvre ou redécouvre tout un tas de métiers, dans des conditions d’exercice qui pourront, selon les connaissances ou la sensibilité des spectateurs et spectatrices, donner le sentiment d’avoir tantôt profondément évolué, tantôt pas du tout. En traçant un pont entre présent et passé, Babylon nous démontre une idée simple : qu’on soit en 1920 ou en 2020, le cinéma n’a jamais perdu ce qui fait toujours son essence, la volonté de fabriquer des histoires, assez vraisemblables pour nous donner envie de nous y projeter.

Un kaléidoscope narratif

©Paramount Pictures, 2022

Et Dieu sait que Babylon regorge d’histoires à nous conter ! Le terme de fresque est celui qui m’est directement venu en sortant de ma séance, car ce qui impressionne par dessus tout avec ce film, c’est sa capacité à nous emmener dans des cadres et genres si différents et variés à la fois, et de nous les faire vivre via des points de vue aussi divers que nombreux. Manny nous offre un regard novice, mais de plus en plus lucide sur l’envers du décor de la production de films. Il offre également une évolution de personnage bien sentie, qui va du naïf au cador, sans pour autant, on s’en rendra compte, perdre ce côté romantique qu’il a toujours eu en lui. Nellie sera un exemple, également incarné par Jack, de trajectoire en rise and fall, mais avec des amplitudes différentes, et des subtilités importantes. Nellie est aveuglée par le statut de star, et son talent naturel rend son ascension fulgurante, tandis que son excentricité lui brûlera les ailes. Alors que Jack doit affronter le fait de vieillir, de ne plus être à la page dans un monde qui a décidé d’avancer sans lui, alors qu’il lui a tout donné. Nellie est un produit du star system, dont on se demande si elle aimait autant les films que l’idée d’être célèbre, tandis que Jack, sous ses airs précieux et superficiels, est avant tout un amoureux du cinéma, qui ne se voit pas vivre sans lui. Le personnage de Sidney Palmer (inspiré du musicien Curtis Mosby ayant réellement existé) bien que disposant d’un temps d’écran un peu moindre, va permettre de mettre le focus sur tout un pan musical du film (que serait un film de Damien Chazelle sans un rapport intime à la musique !), en plus de relayer quelques messages forts sur le racisme de l’époque, au détour d’une scène au symbole d’une puissance inouïe, qui s’est imprimée au fer rouge dans ma mémoire. Rendons hommage à Diego Calva, Margot Robbie, Brad Pitt et Jovan Adepo pour leurs prestations au sommet, à tel point que j’ai failli oublier de les citer tant ils et elle s’effacent derrière leur personnage.

Chacune et chacun amène des variations de ton, mais ce qui fait la richesse du film ce sont surtout ses ambiances, créées à la fois par la variété des décors, des couleurs et des atmosphères sonores, mais aussi par les jeux de mise en scène en constant renouvellement. C’est très clair : Le réalisateur se régale. Des mouvements de caméra audacieux succèdent à des plans séquences virtuoses, surchargés de détails et d’effervescence. Et surtout les jeux de rythme, de tensions et relâchements, ainsi que la variété des situations dépeintes ne laissent que peu de doutes sur la volonté du film de nous faire voyager dans un délire de surenchère un peu méta, pour mieux joindre la forme au fond, en nous montrant de manière extensive tout ce que le cinéma a à offrir, alors que les personnages du film nous répètent à l’envi qu’il s’agit d’un univers merveilleux où tout est possible, y compris l’inattendu. Mention spéciale à deux séquences auxquelles j’étais à mille lieux de m’attendre : Une en pleine nuit dans le désert californien, que je peux clairement hisser parmi mes scènes préférées de tous les temps, tant il s’agit pour moi d’un moment de cinéma en or massif, et une autre intervenant plutôt vers la fin du film, dont le changement de registre absolument stupéfiant m’a presque fait crier au génie, tant je n’imaginais pas Damien Chazelle nous emmener si loin dans le genre du « freak show ».

Une passion dévorante

Mais cette débauche de moyens et d’évènements ne se fait pas sans heurts : Personne n’est épargné, de chaque côté de l’écran. Nous spectateurs et spectatrices, sommes régulièrement abreuvés de fluides des plus triviaux, allant de la sueur au sang, en passant par des interludes de vomi et de copieuse chiasse pachydermique. Babylon est sale, et non seulement le film le revendique, mais il adore ça, à l’image de Nellie LaRoy, que l’on considère vulgaire et odieuse, et pourtant si irrésistiblement attirante et talentueuse. On pourrait presque faire un parallèle entre la tentative de Manny de lisser l’image de l’actrice pour mieux relancer sa carrière (ce qui sera un échec retentissant) et l’uniformisation d’une partie de la production cinématographique, qui rentre dans un moule où la nouveauté et le renouvellement peinent à s’imposer. A l’opposé de cette frilosité palpable dans l’industrie hollywoodienne, Babylon va au bout de son excentricité, quitte à faire lever les yeux au ciel ou mettre mal à l’aise les personnes un peu trop puritaines. Celles-ci trouveront volontiers au film une dimension ouvertement grotesque, matinée de mauvais goût et de tape à l’œil. Tandis que j’y ai trouvé la représentation extrême d’un monde qui l’est tout autant. Où la démesure dévore tout sur son passage : Le matériel comme les personnes, dont certaines y laissent la peau de manière brutale, pour recracher un produit unique et magique, capable de nous projeter dans une fiction qui nous renvoie le réel à travers le prisme de nos propres yeux. Les esprits sont brisés, les colères pleuvent, à tel point qu’on se demande si qui que ce soit sort indemne de ce système, à part les chefs-d’œuvre qui en émergent. La fascination ambivalente de Damien Chazelle pour le cinéma s’exprime ainsi tout au long du film. Cet hommage permanent est sans cesse mâtiné d’éléments de critique, que ce soit envers la violence de ce milieu, qu’on qualifierait volontiers de décadent à bien des égards, ou son rythme effréné, qui n’hésite pas à laisser beaucoup de monde sur le côté, la tête dans le caniveau.

©Paramount Pictures, 2022

Et puis, le film assume également le parti pris de jouer les prolongations avec une durée de plus de trois heures. Là encore, Damien Chazelle explique en interview qu’il a souhaité créer une atmosphère, un ressenti particulier, qui ne peut advenir que sur le temps long, avec un film qui demande de s’y immerger pleinement. A la lumière de ces intentions, on remarque volontiers que le film n’hésite pas à prendre son temps pour poser l’ambiance de ses différentes séquences, et nous permettre de passer de l’une à l’autre en nous laissant le temps de nous adapter à des ruptures de ton et de genre parfois assez abruptes. Et surtout, cet allongement de la durée du métrage a pour effet, au lieu de créer des longueurs comme on pourrait le craindre, de laisser au réalisateur l’opportunité d’en mettre encore plus, partout, tout le temps, plus de détails, plus de richesse, plus d’idées, plus de profondeur. Le fait que Babylon nous montre autant de choses pendant une durée volontairement plus longue que la moyenne permet effectivement, si l’on s’y abandonne pleinement, de nous faire rentrer dans cet état hypnotique que recherchait Damien Chazelle, plus de trois heures où les besoins du corps n’ont plus cours, et où l’on est plus qu’une âme face à une œuvre, produit du travail de centaines de personnes visibles et invisibles.

On a parfois tendance à nous survendre les émotions que l’on peut éprouver devant un film, nous montrant une ribambelle de visages aux réactions intenses dans les salles de cinéma. J’ai moi même l’habitude de regarder ces spots de propagande avec un petit rictus railleur, en me disant qu’ils grossissent quand même un peu le trait. Et pourtant, Babylon m’a exalté. Il m’a injecté de sa folie, de son hyperactivité et surtout un sacré cocktail de sa passion en intraveineuse. Ce film est un hymne à tous les autres. Un panégyrique à la gloire du 7ème Art, qui non content de lui rendre un hommage continu, nous embarque dans sa démesure pour nous montrer tout ce qu’un film peut offrir de grand spectacle, de fulgurances de mise en scène, de créativité et, il faut bien l’admettre, d’émotions. Pas vraiment l’émotion issue de la tristesse ou du tragique, mais plutôt l’euphorie de redécouvrir toute la puissance que l’image animée peut véhiculer. C’est un film qui rend fou de joie, qui ravive une flamme qui ne demande qu’à se consumer, et qui donne envie de bouffer du cinéma jusqu’à en crever.

  • Babylon, de Damien Chazelle, est sorti en salles le 18 janvier 2023.
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Ram V commence à être un scénariste dont on parle beaucoup sur Pod’Culture : Mystic Falco avait découvert The Swamp et Anthony F. avait parlé de Toutes les morts de Laila Starr. C’est aussi la preuve que l’artiste sait se réinventer pour proposer des histoires aux genres différents et aux scénarios décidément convaincants. Aujourd’hui, c’est de Blue In Green, sorti chez HiComics, qui est à l’honneur. Merci aux éditions HiComics pour l’envoi de ce comics, version papier !

Cette critique a été écrite suite à l’envoi d’un exemplaire par son éditeur.

Le pacte faustien : une histoire vieille comme le monde

Blue In Green (référence au morceau de musique de jazz de Miles Davis), c’est l’histoire de Erik Dieter, saxophoniste passionné de jazz, qui enseigne la musique à des élèves qui le dépassent parfois. Il n’a jamais été le prodige musical dont il rêvait et se cantonne à une existence moyenne, sans ambition. Quand il retourne dans la maison familiale, suite au décès de sa mère avec laquelle il entretenait une relation difficile, deux événements décisifs se produisent. Il tombe sur la photo d’un saxophoniste inconnu dans les affaires de sa mère, et il croise un terrible fantôme qui lui proposera le génie musical qu’il n’a jamais eu, tel Méphistophélès avec Faust. D’ailleurs, autre référence musicale, un autre Erik célèbre et fictif dans la musique n’est autre que le Fantôme de l’Opéra, génie musical maudit.

Blue In Green propose une histoire d’abord solidement ancrée dans la réalité avant de basculer dans un fantastique prenant. On voit Erik comme un homme banal, doué pour la musique, mais pas au point d’être une star ; aimant sa sœur, mais incapable de le lui prouver réellement ; amoureux d’une femme, sans avoir jamais osé le lui avouer. Alors, à la quarantaine, la vie d’Erik est en demi-mesure, ni brillante, ni ennuyeuse, toujours cantonnée à un entre-deux qui lui donne l’amer sentiment d’être passé à côté de son existence sur Terre. De ne jamais en avoir fait assez.

« Tu es musicien ? Souffres-tu pour ton art ? Pour atteindre ce scintillement musical ? Le comprends-tu seulement ? »

© Blue In Green, Anand RK & Ram V, HiComics, 2023

Le comics propose une revisite du pacte faustien, du fait de donner son âme au diable pour atteindre un idéal, un don parfait, ici, de musique. Le fantôme croisé par Erik Dieter, avec son visage blanc et grimaçant, n’en est que plus frappant. C’est aussi une référence à deux autres guitaristes et chanteurs, Robert et Tommy Johnson (non apparentés et ayant vécu à des périodes légèrement différentes), qui auraient croisé le diable à un carrefour, ce dernier leur ayant appris des notes divines de jazz. Et puis, il n’est pas rare de croiser cette figure de l’artiste maudit ayant tout sacrifié pour et par son art. C’est ce qui va arriver au protagoniste de Blue In Green, qui va devenir le prodige qu’il a toujours rêvé d’être. Mais à quel prix ? Jusqu’à se perdre lui-même ? Car tout miracle a un prix, particulièrement quand il est offert par le diable en personne.

Au-delà de ce pacte infernal, Ram V évoque aussi la désillusion musicale et les sacrifices faits pour un art tel que le jazz. La musique requiert évidemment un apprentissage difficile et rigoureux, mais pour combien d’élus qui connaîtront véritablement le succès ? Combien de chanteurs doués, qui doivent se cantonner, comme Erik, à une carrière de professeur, à écrire des articles sur le jazz, à défaut de devenir une légende musicale ? Le comics effleure ainsi le sujet d’une musique pour laquelle on sacrifie tout, y compris sa vie personnelle, pour se retrouver parfois face à une existence dépourvue de sens, parce qu’on n’est pas l’heureux élu sur scène, seulement une ombre en arrière-plan, les « doués », mais pas assez, tout en étant supérieurs aux débutants et aux médiocres.

Un récit sur la filiation et l’identité

© Blue In Green, Anand RK & Ram V, HiComics, 2023

Mais le pacte avec cette figure fantastique n’est pas le seul axe du comics. Durant quatre chapitres, Erik suit aussi une quête identitaire, liée à la photo retrouvée chez sa mère. Qui est l’inconnu sur la photo ? Cette enquête le pousse à replonger des souvenirs d’une enfance rude et maltraitante, auprès d’une mère difficile et complexe. Mais par cette quête, il pourra également trouver quelques réponses sur lui-même, ainsi que des éclaircissements sur sa propre situation.

Car le comics est aussi un récit très personnel et intimiste, sur certains points. Il parle d’un âge de la vie où plusieurs choses ne sont pas accomplies : réaliser le rêve d’être un prodige musical, fonder un foyer, trouver l’amour, avoir plus largement un sens à sa vie. Au fil des réflexions d’Erik et des apparitions des autres personnages, eux-mêmes pris dans un entre-deux de vie : Vera, la femme dont il est amoureux, est par exemple galeriste pour assurer un revenu fixe à sa famille, mais a renoncé à ses rêves d’artiste. Les personnages ont une vie inachevée, qu’ils ne regrettent pas forcément, mais loin des idéaux d’antan, laissant un sentiment d’inachevé et d’attente.

Parler davantage de la quête identitaire d’Erik Dieter serait divulgâcher une bonne partie de l’intrigue, mais c’est un axe amené de façon émouvante, utilisant les flash-backs pour parler également des années 60 et de l’âge d’or du jazz, mentionnant Miles Davis ou des chansons emblématiques du genre.

« Chaque nouvel accord m’ouvre les vannes des semaines égarées. Je me rappelle le glissement du temps, les visages dressés vers moi dans la rue, en adoration, en aberration. En mon souffle, le pouvoir jusqu’alors inédit d’imprimer aux notes une grammaire de l’âme, de les étreindre et de les contraindre jusqu’à ne laisser d’elles qu’une enveloppe ne vivant que pour et par la musique. »

Une véritable identité graphique

En-dehors de l’histoire prenante – même si on n’est pas particulièrement connaisseur ou amateur de jazz – Blue In Green se démarque également par ses graphismes. C’est à Anand RK à qui on doit des planches particulièrement saisissantes, et qui attribue des couleurs spécifiques selon le moment du récit : le jaune pour les souvenirs d’Erik Dieter avec sa mère, un rose devenant de plus en plus couleur sang pour l’existence d’Erik, le violet et le noir s’invitent avec le fantôme et le fantastique… Chaque double page est soigneusement travaillée. Si le texte est parfois bavard, il reste toujours lisible, tandis que les graphismes, avec leur côté crayonné, parfois flou, semblent témoigner de l’intensité d’une histoire qui doit vite s’écrire avant d’être oubliée ou de disparaître. C’est aussi probablement un écho du travail du scénariste et du dessinateur, qui ont œuvré en suivant leur inspiration au fur et à mesure, sans plan prédéfini.

On peut ne pas être totalement fan du dessin choisi, mais il se démarque totalement d’autres bandes dessinées et donne un véritable caractère au comics. Les décors n’en sont que plus beaux, emplis de tonalités violettes, oranges, pastel, qui évoquent aussi les lumières des clubs de jazz de l’époque des années 60. Le crayon renforce aussi, quand il le faut, le fantastique voire l’horreur qui se mêle à l’histoire. Même certains motifs récurrents – les spirales d’escaliers, les notes de musique – contribuent à donner une impression de musicalité, à faire entendre la musique qui parcourt les pages. Le comics n’en est que plus impressionnant au niveau visuel, le rendant unique jusqu’à la fin, magnifiquement menée. La récompense Eisner Awards du meilleur artiste multimédia, attribuée à Anand RK pour cette œuvre, est clairement méritée !

  • Blue In Green est publié par HiComics depuis le 18 janvier 2023.
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Nous connaissons tous la fameuse phrase ; « le cinéma est un art et une industrie ». Une citation on ne peut plus vraie lorsque l’on voit tous les moyens mis en place pour créer un film. Cependant, j’aime surtout retenir que c’est un art, qui provoque des émotions au travers des histoires, des personnages, des dialogues etc… Nous sommes sans doute beaucoup à voir le septième art de la sorte, malheureusement peu d’élus peuvent se targuer de pouvoir réaliser un film. Et dans le milieu de la pop-culture, beaucoup sont ceux qui ont utilisé d’autres médias pour pouvoir partager leurs histoires et leurs émotions. L’exemple le plus connu selon moi est Hideo Kojima et cela se ressent énormément au travers de ses œuvres vidéoludiques. Mais le monde du manga n’est pas en reste. Cela fait maintenant plusieurs mois que je vous parle de cet auteur que j’ai découvert grâce Chainsaw Man et à Fire Punch. Dans ce dernier, il mettait déjà en lumière une fascination pour le cinéma, avec un personnage excentrique voulant par-dessus tout réaliser le film parfait.

Lors de la pause qu’a pris Tatsuki Fujimoto entre la première et deuxième partie de Chainsaw Man, il en a profité pour écrire et dessiner des one-shot dont je vous ai déjà parlé. Il en restait cependant un qui n’était pas encore publié en France, et voila qui est chose faite, édité par Crunchyroll nous pouvons ainsi découvrir son amour ultime pour le cinéma avec Adieu Eri.

Cette critique a été écrite suite à l’envoi d’un exemplaire par son éditeur.

De l’amateurisme à l’amour familial

SAYONARA ERI © 2022 by Tatsuki Fujimoto/SHUEISHA Inc.

Yûta, le personnage principal de cette histoire est un cinéphile, son rêve et but ultimes étant de réaliser des films. Cependant tout ne va pas se passer comme prévu, car le premier métrage qu’il réalise est à la demande de sa mère mourante. Elle souhaite qu’il immortalise ses derniers instants, et la filme jusqu’à sa mort. Chose qu’il fera avec beaucoup d’attention et d’amour envers sa mère, au point d’en réaliser un court-métrage qui sera reçu d’une terrible façon et détruira les espoirs et les rêves du jeune homme, de devenir réalisateur. Dépité et au fond du trou, il décide d’en finir, c’est à ce moment précis qu’il fera la rencontre d’Eri. Une jeune femme, cinéphile tout comme lui, qui a adoré son court-métrage. Cette rencontre changera ainsi la vie de Yûta, et les deux jeunes gens vont s’inspirer l’un l’autre, pour réaliser un nouveau film.

Comme toutes les œuvres de Fujimoto, la frontière entre le réel et la fiction est toujours très floue, cependant il ressort d’Adieu Eri, une certaine mélancolie. Un amour certes pour le cinéma, mais avant tout un amour à la vie. Même si nos personnages sont très clairement dépressifs, il se dégage de ce manga des lueurs d’espoirs. Que ce soit dans le choix de réalisation d’un nouveau film, d’une rencontre qui change la vie, et surtout d’une amitié qui se crée, aussi belle et forte que ce que la vie peut nous offrir. Malgré les difficultés de celle-ci, Fujimoto s’amuse très clairement à nous montrer tous les aspects que peut nous réserver la vie. Par ailleurs, lui qui parait extrêmement fan de cinéma, le découpage des planches de ce nouveau manga ressemble à s’y méprendre à un storyboard. Il n’est clairement pas difficile pour le lecteur d’y voir des plans qui auraient pu être filmés. Ce qui crée une double lecture des plus appréciables pour un manga qui utilise ce sujet afin de nous offrir l’une des plus belles histoires de l’auteur.

J’ai été particulièrement touché par ce que voulait nous transmettre Fujimoto. Déjà pour le sujet qu’est le cinéma. Je suis moi-même un cinéphile averti, j’ai fait mes études dans ce sens, et selon mon point de vue, le cinéma est l’art ultime. Il peut rassembler toutes les formes d’art en une seule et même œuvre. Mais s’il n’y avait que ça, le manga n’aurait pas grand-chose à raconter de plus. C’est avant tout pour son histoire de vie, de mort, d’amour, de dépression, d’amitié, et d’optimisme qu’Adieu Eri m’a marqué. Cela fait maintenant plusieurs jours que j’ai fini ce manga, et son histoire me hante encore aujourd’hui. Le tout étant appuyé à cause de ses personnages auquel on peut s’identifier si facilement.

J’aurais voulu, tout comme Yûta, terminer cet article de façon explosive. En vous tirant les larmes, comme j’ai pu pleurer moi-même lors de ma lecture, tant les émotions que j’ai ressenti au travers de ce manga ont été fortes. Mais je me contenterai simplement de vous conseiller une nouvelle fois de vous plonger allègrement dans ce que peut créer Tatsuki Fujimoto. Tout n’est pas parfait, mais on ressent la sincérité, l’émotion et une frontière très fine entre fascination et déconcertation.

  • Adieu Eri est disponible en librairie depuis le 18 janvier 2023.
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Au vu de certaines de mes chroniques, il est palpable que je suis passionnée de musicals. Depuis quelques années, on préfère le terme de musicals à celui de comédies musicales. En effet, bien que le mot « comédie » soit à comprendre au sens large du terme, les musicals peuvent être des plus tragiques. La comédie musicale est une expression que j’utilise encore moi-même, mais qu’il faut pourtant employer avec précaution, car ce genre est supposé obéir à des règles strictes. Un musical mêle la comédie au chant et à la danse, mais de manière cohérente. Les chansons doivent être liées par une continuité dramatique, et destinées à faire avancer l’action ou la psychologie des personnages. C’est pourquoi, à mon sens et à titre d’exemple, A star is born est un film musical, mais pas une comédie musicale. Il y a de la musique car les personnages sont des chanteurs, mais pas parce qu’ils décident de ranger leur chambre ou de boire un médicament, en chantant. Pour mon plus grand malheur, la majorité du public français n’a jamais vraiment adhéré aux comédies musicales. La plupart des gens s’imaginent que l’intrigue n’avance plus lorsqu’il y a une chanson et sortent du film, au point d’en être ennuyés. Ce préjugé est complètement faux mais est expliqué par la construction du spectacle musical francophone, qui s’avère très différente. Mais nous y reviendrons plus tard. Maintenant que nous avons reposé les bases, retournons dans le temps afin d’expliquer les origines et l’évolution des musicals. L’objectif final de cet article étant, bien entendu, de vous faire part des comédies musicales les plus incontournables et marquantes, à mes yeux.

De la scène aux salles obscures

West Side Story, de R. Wise et J. Robbins © 1961

Aussi étonnant que cela puisse sembler, la comédie musicale est un genre assez récent. En allant loin, au peut lui trouver des origines au XVIIIe siècle, en Italie. Jusqu’au XIXe siècle, en France, on se contente tout juste de parler « d’opérette légères ». Certains considèrent que le premier musical date de 1866. Il s’agirait de Black Crook, de C. M. Barras, une œuvre inspirée de plusieurs classiques, à commencer par Faust de Goethe. Mais la comédie musicale commence réellement à émerger dans les années 1930, grâce au cinéma, et plus particulièrement au cinéma parlant. En effet, celui-ci força les créateurs et créatrices à développer plus de cohérence, entre leurs tableaux.

Bien que la comédie musicale soit plutôt un genre théâtral, il doit beaucoup au cinéma. Aux États-Unis surtout, de nombreux musicals marquent les années 40 et 50, quand bien même les règles du genre ne sont pas encore délimitées. On peut mentionner Carmen Jones (1943), inspiré de l’opéra Carmen, Chantons sous la pluie (1952), My Fair Lady (1956) ou encore La Mélodie du Bonheur (1959). C’est en 1957 qu’un musical fige les codes du genre. Inspiré de Roméo et Juliette de William Shakespeare, West Side Story rencontre un succès retentissant, au point d’être considéré (aujourd’hui encore), comme un chef-d’œuvre. La comédie musicale a d’ailleurs été remise au goût du jour par un remake signé Stephen Spielberg, en 2021. De fait, les années 60 verront naître d’autres classiques, comme Hello Dolly (1964) ou Man of the Mancha (1965). Ce musical revisitant les aventures de Don Quichotte sera d’ailleurs popularisé en français, par Jacques Brel. (Retrouvez la chronique de L’homme de la Mancha, sur Pod’Culture).

Entre Broadway et West End of London

Andrew Lloyd Webber est le créateur de Phantom of the Opera

Le genre rencontre un tournant à la fin des années 60 et dans les années 70, avec la révolution hippie. Certaines comédies musicales, comme Hair (1967) se veulent plus subversives. Par-dessus tout, de nombreuses salles de spectacles commencent à accueillir des musicals, dans le même quartier de New York… Vous l’aurez compris, Broadway se développe. Je pourrais mentionner d’autres musicals, comme Rocky Horror Show (1973), Grease (1978) ou Sweeney Todd (1979) mais nous allons nous intéresser à un homme qui a révolutionné le genre. Il s’agit d’Andrew Lloyd Webber.

Andrew Lloyd Webber rencontre un succès retentissant avec un musical particulièrement provocateur baptisé Jésus-Christ Superstar, en 1971. Alors que les comédies musicales ne se renouvellent plus, aux États-Unis ; le West End of London voit naître de nombreux chef-d’œuvres de Webber, comme Evita (1978), Cats (1981) et bien sûr The Phantom of the Opera (1986), l’une des comédies musicales les plus représentées au monde. Pour vous donner une idée, Le Fantôme de l’Opéra est, aujourd’hui encore, joué presque quotidiennement à Londres, et continue à faire des salles combles. L’autre grand succès de la comédie musicale, tout autant joué depuis 1985, voit le jour grâce aux français. C’est toutefois l’adaptation londonienne qui popularise le spectacle. Je parle cette fois-ci des Misérables, adapté du roman de Victor Hugo. Avec ces deux monstres de la comédie musicale, on peut sans problème parler d’âge d’or des musicals, dans les années 80. De nombreuses comédies musicales sortent au cinéma ou au théâtre, depuis. On peut mentionner les long-métrages Disney, le film Moulin Rouge (2001) ou le musical le plus récompensé, Les Producteurs, sorti la même année. Mais d’un point de vue historique, le Fantôme de l’opéra et Jean Valjean ont de bonnes chances de demeurer sur leur trône.

La vision francophone du genre

D. Balavoine et F. Gall dans Starmania © 1979

J’ai beaucoup parlé des États-Unis et de l’Angleterre, où la comédie musicale a trouvé ses origines et ses lettres de noblesse. Le genre est populaire dans beaucoup d’autres pays du monde, comme en Inde ou en Corée, mais moins dans les pays francophones. Il y a pourtant un développement à part entière et quelques beaux succès. Je pense essentiellement à Starmania (1979) et Notre-Dame de Paris (1998). Leur conception est différente d’une comédie musicale traditionnelle. Les anglophones élaborent une réelle continuité dramatique entre les chansons. Les spectacles sont représentés sur scène avant qu’on envisage de sortir un album. Les budgets peuvent être colossaux et les salles sont tellement aménagées pour la mise en scène qu’une comédie musicale anglophone est supposée demeurer longtemps à l’affiche du même théâtre. Les pays francophones n’ont pas la même démarche. On imagine d’abord un album, dont les tubes vont être liés avec moins de continuité dramatique. Le spectacle musical est ensuite représenté sur scène, à travers divers tableaux. Pour finir, on accorde plus de place au chant, mais moins à la danse. Si Starmania et Notre-Dame de Paris sont de très belles œuvres, elles ont montré le chemin à toute une flopée de spectacles musicaux français qui n’ont, malheureusement, ni queue ni tête et qui contribuent à faner la popularité du genre, chez nous. Heureusement, plusieurs comédies musicales anglophones sont adaptées en français, au théâtre Mogador de Paris, notamment.

Maintenant que nous en savons plus sur le genre des musicals, laissez-moi vous initier à dix œuvres à (re)découvrir, d’après moi.

Jésus-Christ Superstar (1970)

Confrontation entre un Judas et un Jésus modernes © Jésus-Christ Superstar, Live à l’Arena Tour, 2012

Jésus-Christ Superstar est un opéra-rock composé par Andrew Lloyd Webber en 1970. Il s’agit ni plus ni moins d’une réécriture moderne et relativement provocatrice d’un passage de la Bible. L’histoire se concentre sur la popularité montante du Christ, qui sera sacrifié, notamment à cause de la trahison de l’un de ses proches, Judas, ou de l’amoralité de Pilate. Dit comme ça, le musical ne donne pas forcément envie, et pourtant les personnages sont touchants, les chansons entraînantes, et le contraste entre l’époque moderne et la fondation du christianisme fonctionne très bien. Bien sûr, tout dépend de la version du musical que l’on regarde. Les premières versions appartiennent plus au mouvement hippie qu’au rock. Les personnages nécessitant des voix bien particulières, certains castings sont ridicules. Je conseille, sans l’ombre d’une hésitation, le Live à l’Arena Tour de 2012. Tim Minchin y est assez incroyable dans le rôle de Judas. Sa prestation de Superstar est particulièrement satirique vis-à-vis de la religion, mise en parallèle avec le monde du show-business. Mention honorable pour Alexander Hanson, incarnant un Ponce Pilate terriblement doucereux et manipulateur, comme en témoigne sa version de Pilate’s Dream.

Starmania (1979)

Starmania est de retour en tournée, en 2023

Starmania est aussi un opéra-rock, mais francophone. Le spectacle musical naît en 1979 grâce à la plume de Luc Plamondon et aux compositions de Michel Berger. Starmania, c’est tout d’abord un album contenant des tubes légendaires, comme SOS d’un Terrien en Détresse ou le Blues du Businessman. Ces chansons sont tellement connues que leur dramaturgie échappe à la plupart des gens. Starmania est une dystopie critiquant le monde du show-business et la recherche insatiable de la gloire. Une présentatrice vedette nommée Cristal est kidnappée par un groupe terroriste d’extrême gauche, les Étoiles Noires. Contre toute attente, elle va se joindre à leur cause afin de tenir tête à Zéro Janvier, un politicien fasciste n’ayant rien à envier à Big Brother. Je ne peux que conseiller l’écoute de l’album original, si vous souhaitez entendre de belles voix, à commencer par celle de Balavoine. Si vous désirez voir le spectacle, il existe une version filmée de 1989, qui a vieilli, certes, mais où les frères Groulx proposent des prestations mémorables, dans les rôles de Johnny Rockfort et Zéro Janvier. Enfin, Starmania va être en tournée dans toute la France, en 2023. (Retrouvez la critique de Starmania (2022) sur Pod’Culture).

Les Misérables (1980)

Valjean et Javert, rivaux éternels © Les Misérables

Les Misérables est l’un des musicals les plus populaires au monde. Le spectacle naît en France, en 1980, grâce à Claude-Michel Schönberg, Alain Boublil et Jean-Marc Natel. Il ne devient légendaire que cinq ans plus tard, via son adaptation anglophone. Comme dans Jésus-Christ Superstar ou Starmania, d’ailleurs, les chansons ne sont pas entrecoupées de dialogues. Il s’agit tout simplement d’une adaptation du roman mythique de Victor Hugo. Au XIXe siècle, un ancien forçat du nom de Jean Valjean essaie de se racheter, en veillant sur une fillette nommée Cosette, et en tentant d’échapper à la cruauté de l’inspecteur Javert. Il est impossible de résumer l’intrigue des Misérables car les destins de nombreux personnages s’entrecroisent, à travers plusieurs générations, afin de dépeindre les mœurs et les crises de la France du XIXe siècle. On peut notamment évoquer la malheureuse Fantine ou les effroyables Thénardier. C’est une œuvre profondément humaniste et bouleversante. Si vous n’avez ni l’énergie ni le temps de lire le pavé de Victor Hugo, je ne peux que conseiller ce musical qui en synthétise l’essence et l’émotion, en lui rendant honneur. Il existe une adaptation cinématographique du musical, avec Hugh Jackman dans le rôle de Jean Valjean, mais je suggère plutôt le visionnage du Live du 10e anniversaire, sorti en 1995. Il s’agit d’un concert, aussi n’y a-t-il que peu d’éléments de mise en scène, mais Colm Wilkinson et Philip Quast incarnent parfaitement Jean Valjean et Javert. Leur version de The Confrontation est vraiment intense, et si vous souhaitez un aperçu de tout le casting, il y a toujours One Day More.

Nine (1982)

Sophia Loren dans Nine © 2009

J’ai hésité à conseiller Nine, qui n’est objectivement pas l’une des meilleures comédies musicales. D’autres auraient pu la remplacer dans ce classement, comme Sweeney Tood, Moulin Rouge ou même éventuellement Le Petit Prince. Mais j’ai une affection étrange et très personnelle pour ce musical, que je ne connais qu’à travers le film réalisé par Rob Marshall en 2009.

Le long-métrage n’est pas exempt de défauts, Daniel-Day Lewis n’est pas crédible en dandy italien, et la mise en scène est un enchaînement de clips mettant en scène des comédiennes glorifiées sous un regard décidément bien masculin. Et pourtant… Pourtant… Nine est une réécriture du film Otto e Mezzo, de Federico Fellini. Il rend non seulement hommage au cinéaste italien, mais aussi à Marcello Mastroianni, à travers le personnage principal, et Sophia Loren, puisqu’elle interprète la mère de celui-ci. Autant dire que Nine touche la corde sensible et me rend nostalgique. Et puis, mine de rien, les chansons sont marquantes, à commencer par Be Italian, ici interprétée par Fergie.

The Phantom of the Opera (1986) & Love Never Dies (2010)

Ben Lewis et Anna O’Byrne © Love Never Dies, 2012

The Phantom of the Opera est, au même titre que Les Misérables, un mastodonte de la comédie musicale. Le musical naît en 1986 grâce au génie d’Andrew Lloyd Webber. Il s’agit d’une adaptation du roman de Gaston Leroux, dans lequel un être mystérieux commence à hanter l’opéra Garnier, avant de tomber sous le charme d’une cantatrice nommée Christine. Le long-métrage de 2004, réalisé par Joel Schumacher, donne un bon aperçu de la mise en scène gothique du musical. Si toutes les chansons du livret ne sont pas marquantes, The Phantom of the Opera est un son ni plus ni moins mythique et inoubliable. Le Fantôme de l’Opéra est un être atteint de folie et auto-destructeur. Il est aussi énigmatique et mélancolique. Mon interprète favori du Fantôme est certainement Ben Lewis, qui a d’ailleurs aussi été la tête d’affiche de Lover Never Dies, suite du musical. L’histoire se passe des années après et certains éléments semblent sortir du chapeau, mais la narration, les chansons et la mise en scène sont tellement beaux qu’on le pardonne aisément. La version filmée de Love Never Dies, datant de 2012, est incontournable, d’autant que Ben Lewis et Anna O’Byrne incarnent un Fantôme et une Christine liés par une alchimie inégalée à ce jour. Vous pouvez le constater par vous-même avec Beneath a Moonless Sky. Si vous préférez le rock, ou l’univers des freaks show, je suggère The Beauty Underneath.

Le Roi Lion (1997) & Autres classiques Disney

Scar menace Mufasa © The Lion King

Et oui, la plupart des classiques Disney sont des comédies musicales. Le Roi Lion, sorti en 1994, est l’un de mes films préférés de tous les temps. Il est donc bien naturel que j’évoque la comédie musicale inspirée du long-métrage, et datant de 1997. Le musical apporte une vraie plus-value au film, car l’histoire et les personnages sont développés. On y trouve une chanson du Roi Lion 2, mais aussi des chansons inédites. De plus, les costumes donnant vie aux animaux, sans effacer les comédiens et comédiennes, sont révolutionnaires. Il s’agit d’un musical destiné à toute la famille. Il est certainement moins déprimant que tout ce que j’ai pu citer, auparavant. Certains passages sont même humoristiques. Cela n’empêche pas l’histoire de se révéler aussi émouvante que dans le long-métrage. Je sais ce que vous allez dire, j’ai un sérieux problème avec les personnages de méchants, mais Scar est assez incroyable dans ce musical, notamment grâce à l’étoffement de Soyez Prêtes ou l’intégration de La Folie du Roi Scar. J’ai aussi beaucoup d’affection pour Nala, chantant notamment Terre d’Ombre. Si je devais mentionner d’autres comédies musicales signées Disney, Mary Poppins (1964), L’étrange Noël de Monsieur Jack (1993) et Le Bossu de Notre-Dame (1996) me semblent assez incontournables. (Retrouvez la chronique du Roi Lion, sur Pod’Culture).

Notre-Dame de Paris (1998)

Daniel Lavoie incarne Frollo © Notre-Dame de Paris, 2016

Diantre, il faut tout de même bien citer quelques spectacles musicaux francophones. Comme Starmania, Notre-Dame de Paris de Richard Cocciante et Luc Plamondon, est plus une succession de tableaux qu’une comédie musicale au sens propre du terme. Au reste, on ne présente plus les chansons qui commettent l’exploit de résumer, comme Les Misérables, l’essence et l’émotion d’un pavé de Victor Hugo. Contrairement aux Miz, Notre-Dame de Paris est une œuvre romantique où les personnages se font broyer par leurs sentiments ainsi que par la fatalité. Le titre le plus connu du spectacle est certainement Belle, mettant en exergue les sentiments qu’éprouvent le bossu Quasimodo, le prêtre Frollo et le soldat Phoebus, pour une bohémienne nommée Esmeralda. Le premier est habité par de nobles sentiments mais il est monstrueux aux yeux du peuple médiéval. La gitane se laisse plutôt séduire par le soldat, agréable à regarder, mais pourtant infidèle. Au milieu de cette tragédie, il y a Frollo qui, loin d’être le méchant caricatural de Disney, est le protagoniste du roman. Il s’agit d’un prêtre qui perd la raison et devient monstrueux, à force d’être tiraillé entre son amour et sa foi. Oui, Notre-Dame de Paris est, entre autres choses, une dénonciation du dogme religieux. Si je ne suis pas forcément fan du casting original, la prestation de Daniel Lavoie est très proche du Frollo du livre, comme en témoignent Tu vas me détruire ou Être prête et aimer une femme. Et pour cela, je l’aimerai toujours.

Mamma Mia (1999)

C. Baranski, M. Streep et J. Walters © Mamma Mia, 2008

Comme on a le droit d’avoir des plaisirs coupables, ou de rire, tout simplement, je confesse que j’adore Mamma Mia. Il s’agit d’un musical particulier dans la mesure où, en 1999, l’histoire a été écrite à partir des tubes du groupe ABBA. L’exercice n’est, mine de rien, pas si aisé, et bien qu’il s’agisse d’une intrigue typique de comédie, pleine de quiproquos, on se laisse aisément entraîner par l’histoire et la dramaturgie nouvelle des chansons.

J’ai de l’affection pour le film de 2008, réalisé par Phyllida Llyod et avec Meryl Streep, dans le rôle titre. Comme si être une actrice de génie ne lui suffisait pas, la comédienne se révèle également être une chanteuse talentueuse, comme le démontre Money Money Money. Le reste du casting est aussi alléchant, puisque ses prétendants sont incarnés par Pierce Brosnan, Colin Firth et Stellan Skarsgård, lesquels poussent la chansonnette à l’unisson dans Our Last Summer.

Les Producteurs (2001)

Nathan Lane et Matthew Broderick © Les Producteurs, 2005

Les Producteurs est un musical de 2001, inspiré d’un film de Mel Brooks, datant des années 60. Il s’agit d’une satire de Broadway, dans laquelle Max et Leo décident de produire le pire musical jamais créé, afin de gagner de l’argent, grâce à une faille dans le système. Les personnages sont tous plus hauts en couleurs les uns que les autres et l’humour très irrévérencieux voire provocateur. En dépit d’un début un peu longuet et théâtral, je conseille vivement le film de 2005. Il s’avère prenant et terriblement drôle. De plus, on retrouve dans les rôles titres, les acteurs originaux de Max et Leo : Nathan Lane et Matthew Broderick. J’ai beaucoup d’affection pour Max qui, bien qu’il semble véreux et manipulateur, désespère simplement de trouver un réel ami, voire un frère, dans le milieu où il évolue. Bien qu’elle ait été coupée de la version cinématographique, la chanson The King of Broadway est certainement ma favorite. Notons que Les Producteurs ont, pour la première fois, été traduits et interprétés, en France, il y a très peu de temps. La pièce a d’ailleurs remporté pas moins de deux Molières, en 2022. (Retrouvez la critique des Producteurs, sur Pod’Culture).

The Greatest Showman (2018)

Hugh Jackman joue Barnum © The Greatest Showman, 2018

Et non, je n’aurai pas seulement parlé de vieux coucous. The Greatest Showman est une comédie musicale réalisée par Michael Gracey et sortie, exclusivement au cinéma, en 2018. Force est de constater que j’avais pris une claque, dans les salles obscures, tant les chansons et la mise en scène sont prenantes.

Il s’agit d’un biopic assez libre et édulcoré de Phineas Taylor Barnum, alors incarné par Hugh Jackman. Celui-ci décide de fonder un spectacle de freaks, afin de rencontrer le succès. Malgré cette thématique délicate, il s’agit d’un feel-good movie, transmettant des valeurs sur l’acceptation de soi ou de la différence. Une mention honorable pour la chanson d’introduction : The Greatest Show.

Maintenant que vous savez tout – ou presque – sur les musicals, il ne vous reste plus qu’à vous laisser entraîner par toutes ces chansons pourvues d’une dramaturgie précise, et souvent illustrées par des mises en scènes ingénieuses. The show must go on.

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Comme je pouvais en parler dans ma critique sur les deux premiers tomes, Dandadan possède ce vent de fraicheur dans l’univers du shonen qui fait beaucoup de bien. Fort heureusement pour nous, il garde quand même les gimmicks du genre en proposant une aventure haletante, bourrée d’humour et avec des personnages hauts en couleur. Cependant s’il y a bien une émotion dont je ne me doutais pas de ressentir à la lecture de ce manga, c’est bien de la tristesse.

Cette critique a été écrite suite à l’envoi d’exemplaires par l’éditeur.

Un flash-back émouvant

DANDADAN © 2021 by Yukinobu Tatsu/SHUEISHA Inc.

Nous retrouvons nos héros, Momo et Okarun dans une bien mauvaise posture face au yokaï « L’acrobate à la chevelure soyeuse » qui a pris pour cible Aira, une camarade de classe de nos deux protagonistes. Elle s’est mise en tête qu’ils sont tous deux des démons, et qu’ils souhaitent détruire la Terre. C’est pour cette raison qu’elle s’est alliée avec le yokaï afin de pouvoir les battre.

Je vous passe évidemment toute la scène de combat qui s’ensuit, bien que celle-ci soit incroyablement illustrée et surtout la mise en scène y est magnifique. Ce qui m’a particulièrement marqué dans ce troisième tome, c’est surtout l’origin-story de ce yokaï. Je ne m’attendais absolument pas être ému à ce point face à l’histoire de cette démone qui était une femme. Entre les violences physiques et morales qu’elle a subies, les abus sexuels, et vivre dans la pauvreté, cette pauvre personne a accepté de vivre ainsi pour subvenir aux besoins de sa fille.  Pour autant, même si elle faisait tout pour elle, des hommes malhonnêtes ont fini par débarquer chez elle, lui voler tout ce qu’elle avait, et kidnapper sa fille. Ayant perdu tout ce qu’elle avait, elle finit par se suicider… Clairement, ces pages de flash-back m’ont profondément touché, je ne saurais pas dire exactement pourquoi, parce qu’en prenant du recul c’est une origin-story assez « basique », mais la mise en scène de Yukinobu Tatsu est tellement soignée, avec des planches sans ou très peu de dialogue, il arrive à transmettre une émotion telle, qu’il est étonnant de voir cela dans un tel manga.

D’autant que toute cette histoire est importante pour la suite de l’aventure de nos deux héros, car le yokaï finit par se sacrifier (de nouveau), afin de sauver Aira, qui était en train de mourir dû au combat qui vient de se passer. En se sacrifiant, la démone transmet son aura à l’adolescente, et évidement en faisant cela, Aira survit, mais pas seulement. Elle se retrouve avec les pouvoirs de « L’acrobate à la chevelure soyeuse » tout comme notre héros Okarun avec Mémé-Turbo. Une nouvelle protagoniste vient s’ajouter à notre duo, ce qui promet de nouvelles scènes d’humour et de quiproquos, le tout tournant évidement autour de l’entre-jambe, pour notre plus grand plaisir.

  • Le tome 3 de Dandadan est disponible en librairie depuis le 7 décembre 2022.
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Il y a tout juste un an, en janvier dernier, Urban Comics lançait en France la collection Infinite de DC Comics. Nouvelle ère avec un « Omnivers » qui visait à ne plus poser aucune limite à la création, permettant aux auteur·ice·s de pouvoir raconter des histoires sans nécessairement être contraint·e·s par la temporalité de la continuité. Cela a par exemple été très largement exploité par Ram V avec son Swamp Thing, et ce mois-ci par Mark Waid avec l’excellent Batman / Superman World’s Finest dont je parlerai plus bas. Après une année complète au sein de ce nouvel univers, on s’est laissé prendre au jeu et on commence à en comprendre les tenants et aboutissants, mais ce premier anniversaire marque aussi et surtout l’arrivée d’un premier tome de Dark Crisis on Infinite Earths. Un premier grand évènement pour cette nouvelle continuité, où DC Comics reprend sa tradition des grandes « crises » traversées par ses héros et héroïnes dans des affrontements épiques qui mettent en jeu leur avenir.

Cette critique a été écrite suite à l’envoi d’exemplaires par l’éditeur.

Robin Infinite – Tome 3, loin des parents, près du cœur

© 2023 DC Comics / Urban Comics

Après les événements de Shadow War, où le jeune Damian Wayne a vu ses parents Batman et Talia Al Ghul se traquer, décide se s’éloigner d’eux pour se forger son propre avenir et se construire seul. Un énième moyen pour Robin de rejeter l’autorité, comme le personnage l’a toujours fait. Un jeune héros en rupture avec les autres personnages qui incarnaient le rôle de Robin, souvent comme simple sidekick de Batman, la faute à une relation extrêmement compliquée avec son père biologique. Son besoin de s’éloigner le renvoie vers l’île de Lazare où il retrouve ses compères du tournoi raconté dans le premier tome, avec une nouvelle intrigue qui se lance avec un Lord Death Man, grand méchant presque parodique, qui arrive avec des airs de catastrophe en disant que Flatline, avec qui Robin flirtait dans les tomes précédents, tente de l’assassiner. Plutôt léger malgré une intrigue en toile de fond qui devrait avoir une importance assez capitale pour son univers (comme ce sera suggéré dans Batman / Superman World’s Finest, sans trop en dire), ce troisième tome de Robin Infinite profite d’un léger temps de « pause » post-Shadow War pour raconter ses personnages avec un peu plus d’humour, plus de bonne humeur, même si cela lui accole l’image d’un récit plus dispensable que les deux précédents. En effet, les deux premiers tomes profitaient d’une montée en intensité au fil des numéros pour mettre en place les enjeux de l’évènement Shadow War. Tandis que ce troisième tome, comme une sorte de sas de décompression, ramène ses héros et héroïnes à un quotidien plus léger, sans urgence ni grande bataille, où un nouveau mystère épaissit en toile de fond sans provoquer encore de grand bouleversement. On n’en gardera probablement pas grand chose, mais ça reste une lecture agréable qui permet au récit de respirer, mais aussi d’apporter plus d’humanité à un Damian Wayne qui souffre parfois de son air renfrogné.

Certes Joshua Williamson est sur des rails, mais on sent bien l’amour qu’il porte au personnage et son envie d’en faire un protagoniste essentiel dans l’univers Infinite qu’il chapeaute depuis le début. Cependant j’ai plus de mal avec les dessins de Roger Cruz, dont le style peine souvent à me convaincre avec des visages pas toujours réussis, tandis que la colorisation manque de relief. Côté contenu, Urban Comics en profite pour proposer à la fin un numéro spécial où Peter Tomasi et Viktor Bogdanovic réunissent à nouveau Damian Wayne et Jon Kent, en souvenir de l’excellent Super Sons de l’ère précédente. Un numéro sympathique teinté de nostalgie, qui rappelle d’autant plus les regrets que l’on a que la série n’existe plus car la dynamique entre les deux personnages est si facile à mettre en place. Ce numéro prouve que la recette fonctionne encore, même avec un Jon qui est soudainement devenu adulte tandis que Damian est encore un enfant. Malheureusement, DC Comics ne semble pas avoir l’intention de faire revivre ce duo, autrement que dans ce type de numéro bonus. 

Batman / Superman World’s Finest – Tome 1, une amitié qui date

© 2023 DC Comics / Urban Comics

On va pas se leurrer, quand DC Comics a annoncé son ère Infinite avec la promesse de laisser une certaine liberté créative à ses auteur·ice·s, leur permettant d’imaginer des récits sans tenir compte de marqueurs temporels de la continuité principale, on espérait des prises de risque avec des comics qui exploreraient autant le passé que le futur des personnages. Si Ram V l’a pleinement exploité avec son Swamp Thing, d’autres ont été plus timides, mais ce n’est pas le cas de Mark Waid qui, en débarquant avec une série réunissant les deux plus grands super-héros de DC, décide de placer son histoire dans un passé lointain. Batman / Superman World’s Finest raconte en effet les origines de l’amitié forte, même si parfois remise en cause, qui lie Batman et Superman. Sans indiquer exactement à quelle époque se déroule le récit, l’auteur donne tout de même de sérieux indices avec une mise en scène, une écriture et un ton qui évoquent très largement l’âge d’argent des comics, c’est-à-dire aux alentours des années 1960-1970. Cela se remarque d’abord par le style des personnages, avec des costumes assez vintage, mais aussi un ton initialement plus enjoué, moins dramatique que le DC Comics moderne, des méchants un peu foufous et des personnages hauts en couleur. A l’image de la Doom Patrol qui joue un rôle central dans le récit. Cela passe aussi par la narration avec ses bulles qui expliquent largement ce qui se passe dans les différentes cases, comme à l’époque où les bulles servaient souvent à insister et mettre en valeur chaque faits et gestes des personnages. Le personnage de Robin (ici Dick Grayson avant qu’il ne devienne Nightwing), aussi, fleure bon le comics d’antan, tant il occupe le rôle de celui qui n’est là que pour constater les talents de Batman et Superman avec des répliques bien senties. Un rôle qui, toutefois, évolue à mesure que le récit retrouve une forme de modernité.

Car Mark Waid ne s’est pas limité à un hommage facile à l’âge d’argent, décidant de lier l’époque à quelque chose de plus contemporain. Une modernité que l’on trouve par exemple dans les scènes réunissant Supergirl et Robin, obligé·e·s de faire équipe alors que les deux n’en ont clairement pas envie. L’occasion de quelques répliques assez drôle, accentué par les dessins de Dan Mora qui offre des expressions comiques à ses personnages. La modernité passe aussi par le rythme de l’histoire qui s’étale sur plusieurs numéros tandis qu’à l’époque, les histoires étaient plus courtes. Avec ici un dénouement dans un ton de notre époque, qui rappelle toute l’intensité dramatique à laquelle tient tout particulièrement DC Comics dans ses récits depuis un bon bout de temps. Mais c’est fait avec un aspect visuelle qui reprend aussi les couleurs d’antan, un peu kitsch, avec une colorisation de Tamra Bonvillain aux couleurs chaudes qui évoquent l’impression des années 1960-1970. Batman / Superman World’s Finest est un super comics, ce premier tome frappe assez fort en offrant une belle fraîcheur aux histoires des deux héros les plus populaires de DC, leur offrant un ton plus léger avant de faire plonger l’histoire vers quelques scènes dramatiques très réussies. Le comics séduit par sa manière d’essayer quelque chose de différent, sans se soucier de l’ambiance habituelle et quelque peu lassante des comics DC.

Dark Crisis on Infinite Earths – Tome 1, le grand évènement

© 2023 DC Comics / Urban Comics

Chez DC, les « crises » sont des grands événements intervenus plusieurs fois, qui venaient remettre en cause tout l’univers : Crisis on Infinite Earths, Infinite Crisis, 52Multiversity, Flashpoint, ou encore plus récemment Doomsday Clock, Metal et Death Metal (qui ont mené à cette ère Infinite). À ce titre, l’annonce d’un nouvel évènement génère toujours de l’espoir de voir quelque chose d’important et de monumental, même si certains évènements ont déçu (qui a dit Death Metal ?). Avec l’ère Infinite et sa promesse, celle de rétablir l’ensemble des univers alternatifs depuis la création de DC pour former un « omnivers » où cohabitent toutes les histoires, sans que ne soient posées de limites, Joshua Williamson, qui chapeaute le grand récit de cette ère, a fait un choix important. Dark Crisis on Infinite Earths s’ouvre sur d’autres crises, à commencer par la toute première, Crisis on Infinite Earths dans les années 1980. En se rappelant à ces anciennes crises, le récit admet, et affirme même, que ces évènements du passé ont un rôle à jouer pour le futur de nos super-héros et super-héroïnes. Est-ce une bonne idée ? Peut-être, parce qu’on prend mine de rien un malin plaisir à voir toutes les références à ces évènements qui ont forgé l’histoire de DC, notamment dans un premier numéro qui opère un bref rappel historique de ces précédentes crises, notamment avec le rôle de Paria dans la crise originelle qui, on le comprend vite, joue également un rôle central dans cette nouvelle crise. Tout débute quand la Ligue de Justice est convoquée à la maison des héros (sorte de sanctuaire où réside la Ligue de Justice Incarnée qui veille sur l’omnivers) par le Président Superman (le Superman de Terre-23, vous suivez ?). Soudainement tués par une menace incarnée par les « grandes ténèbres », sorte d’émanation d’un mal qui tente de détruire le monde, les membres de Ligue de Justice (Batman, Superman, Wonder Woman, Aquaman, etc…) laissent alors orpheline une Terre-0 qui n’a plus que ses jeunes héros et héroïnes, à la tête desquels Jon Kent (le fils de Superman) et Nightwing, pour tenir le coup. Et il y a fort à faire, parce qu’outre les dangers annoncés par Paria et l’espoir très mince de voir renaître les plus puissant·es du monde, Slade Wilson (Deathstroke) en profite pour tenter de s’accaparer le pouvoir un peu partout dans le monde.

Le récit prend alors une tournure plutôt réussie, dans un premier tome qui se concentre essentiellement sur l’apprentissage de jeunes héros et héroïnes qui doivent incarner plus que jamais les rôles de protecteur·ices de la Terre-0, apprenant que Paria la vise pour la détruire et, peut-être, faire revivre son propre monde, détruit lors de la crise originelle des années 1980.  Plus que ces considérations d’omnivers, le récit fait fort en ce qu’il aborde ces questions de responsabilités qui pèsent sur des personnages qui étaient habitués à être de seconds couteaux, toujours dans l’ombre des « stars » de la Ligue de Justice. C’est ainsi que Nightwing doit assumer le rôle protecteur de Gotham, Jon Kent doit plus que jamais être le Superman de la Terre, tandis que Yara Flor doit être la nouvelle Wonder Woman, à sa manière. Les Teen Titans jouent aussi un rôle central, dans un évènement qui ne manque pas d’offrir à tous ces personnages un rôle plus important qu’auparavant. Un bémol peut-être, sur le personnage de Paria, réduit à l’image de « savant fou » alors que son histoire semble tout particulièrement dramatique. Alors qu’il a tout perdu lors de l’évènement Crisis on Infinite Earths dans les années 1980, il raconte avoir été condamné à vivre et revivre des crises et catastrophes sous ses yeux depuis des décennies, alimentant la violence qu’il déchaîne aujourd’hui en se servant des mystérieuses « grandes ténèbres » qui lui confèrent un pouvoir démentiel sur quelques uns des vilains les plus importants de cet univers (comme Arès, Darkseid et Doomsday). Mais ça promet, et ce premier tome offre une approche intéressante sur ces « crises » qui ont généré quelques uns des plus grands moments de DC depuis 40 ans, avec beaucoup d’émotions, une belle intensité dramatique et des enjeux qui se placent très bien. Alors on espère que la suite sera d’aussi bonne facture.

  • Robin Infinite T.3, Batman / Superman World’s Finest T.1 et Dark Crisis on Infinite Earths T.1 sont disponibles en librairie aux éditions Urban Comics.
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Alors que je restais méfiant sur la fin du premier tome de Time Paradox Ghostwriter, ce second et dernier tome de la série a su me convaincre et proposer une histoire avec des messages et une fin vraiment intéressante. Cependant tout n’est pas exempt de défauts et cela est dû au fait que la série a été tout bonnement annulée très rapidement, ce qui ont poussé les auteurs à rapidement terminer leur histoire. On pourra tout de même noter un point positif, le fait qu’ils aient eu l’opportunité de conclure ce récit fantastique.

Une course contre la montre

© 2020 by Kenji Ichima, Tsunehiro Date/SHUEISHA Inc.

Autant pour le premier article que j’ai écrit sur ce manga, je vous préservais de spoil, autant ici, afin de pouvoir parler pleinement de cette histoire et exprimer aussi bien ce que j’ai apprécié que de ce que j’ai moins aimé, je vais devoir spoiler, à vos risques et périls donc.

Le compte à rebours est lancé pour Teppei Sasaki. Il ne lui reste plus beaucoup de temps pour sauver Itsuki Aino, la mangaka à qui il a volé l’histoire de White Knight, qui était censé paraître dix ans plus tard. Tout le récit de ce second tome repose là-dessus, et au vu de ce que j’expliquais au-dessus, il ne restait aux auteurs que quelques chapitres afin de terminer leur histoire. Ce qui a un impact flagrant dans le récit, car au-delà d’être une course contre la montre pour notre héros, il en est de même pour le lecteur. Une frénésie complète s’empare de nous tant on sent l’urgence de la situation. Ce qui rend ce tome deux bien plus agréable à lire, il ne tourne plus en rond comme je pouvais critiquer du premier tome. Malgré le plaisir à la lecture, c’est aussi son défaut principal. Une sensation de rush constant, où par moment l’utilisation du « deus ex machina » vient nous sauter à la gorge. Cependant, tout est sauvé par l’écriture du héros. On s’attache énormément à celui-ci, car ce qui importe le plus pour lui, ce n’est pas l’amour du manga en tant que tel, mais plus ce qu’il va faire pour sauver son amie. Il va être prêt à tout, même arrêter le cours du temps, afin d’écrire le manga ultime. Tout porte à croire qu’il fait ça pour surpasser Itsuki, afin de lui faire prendre conscience qu’elle ne peut pas être numéro 1 du classement, et qu’elle puisse ainsi ralentir le rythme, et prendre soin d’elle. Mais le scénariste, Kenji Ichima, est bien plus intelligent que ça, et nous apprenons très vite que Teppei ne veut pas écrire le meilleur manga pour son lectorat, mais la meilleure œuvre pour Itsuki. Ce qui remet en perspective beaucoup d’aspects de la psychologie du personnage principal, et la nôtre par la même occasion.

Je pense que c’est avant tout pour cette fin extrêmement touchante, et à la limite d’un miroir d’un créateur de contenus que nous pouvons être sur internet, qui fait que Time Paradox Ghostwriter est un bon manga. Ce que nous pouvons écrire avec nos articles via Pod’Culture est avant tout, ce que nous souhaiterions pouvoir lire sur d’autres sites, des avis personnels, où l’on sent toute la personnalité de l’auteur et ses propres sensibilités. Et c’est le message principal de cette œuvre, ce que l’on souhaite délivrer à certaines personnes, sans pour autant être le meilleur en tout point, c’est d’ailleurs sur ce point que se termine le manga, et surtout les prochains écrits du héros. Il ne cherche plus à être dans le top du Jump, mais avant réussir à parler à un certain lectorat.

Je dois bien l’avouer, je me suis vraiment réconcilié avec ce manga maintenant que j’ai le fin mot de l’histoire. La où le premier tome me laissait un goût un peu amer en bouche, c’est grâce à sa conclusion que j’ai pu enfin comprendre ce que voulaient transmettre les mangakas. Une œuvre touchante, qui saura trouver son lectorat mais qui n’est pas à la portée de tous, tant le message qu’il renvoie est spécifiquement tourné vers les personnes qui aiment délivrer des messages à travers ce qu’ils peuvent créer.

  • Les tomes 1 & 2 de Time Paradox Ghostwriter sont disponibles en librairie.
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Ed Brubaker et Sean Phillips n’ont plus rien à prouver, plus encore quand on parle de polar. On ne compte plus les grands comics créés par le duo, Brubaker et son écriture ciselée profitant des dessins de Phillips pour donner vie à ses gueules cassées. Chacun de leurs projets attire évidemment mon attention, mais je n’avais pas encore eu la chance de me pencher sur la dernière série de comics qui les occupe : Reckless. Trois tomes sont parus en France pour le moment (et cinq en VO), me poussant enfin à découvrir le premier d’entre eux. Et c’est un coup de cœur.

Polar au soleil

© & ™ 2020 Basement Gang, LLC. Tous droits réservés. © 2021 Éditions Delcourt.

Brubaker prend un vieux mythe américain, entre nostalgie et amertume, celui des années 1980 au lendemain du fantasme hippie. Entre désillusion et espoir, une époque où tout semble possible mais paradoxalement où tout est plus contrôlé, où la drogue autrefois omniprésente laisse place à une police plus violente, et la liberté sexuelle s’oppose à plus de puritanisme. Un entre deux donc, que l’auteur amateur de polars décrit sans idées mal placées, sans nostalgie faussement naïve qui clamerait que « c’était mieux avant » mais plutôt un regard tendre sur l’époque, qui s’oppose à une critique parfois acerbe. Un cocktail parfait pour un récit noir, teinté du soleil de Californie, où une ambiance réputée chaude laisse place au quotidien de Ethan Reckless, une gueule cassée qui passe plus de temps dans les méandres d’une âme humaine pourrie que sur la plage. Pourtant, l’un de ses seuls passe-temps plutôt sains relève de sa pratique du surf, mais ça ne paie pas les factures. Son habitation : un vieux cinéma abandonné, où il diffuse quelques classiques, tandis qu’il reste joignable sur un numéro mystérieux où des gens lui laissent des messages pour l’appeler à l’aide. Il se mue en homme à tout faire, se faisant payer pour accomplir ce qu’on n’ose pas faire soi-même : le job d’un détective privé pour débusquer un adultère, réclamer la dette d’un gars paumé, ou encore casser les genoux d’un rival. Ethan est tombé dans une vie de crime après avoir travaillé pour le FBI pendant des années, jusqu’à un évènement décisif qui l’a définitivement détourné du système.

Car ce premier tome raconte la manière dont le personnage est tombé dans un milieu qu’il était, autrefois, censé pourchasser. Au milieu de ses études, il est recruté par le FBI qui lui demande d’observer ses camarades étudiants afin de débusquer les envies de révolution, entre le mouvement des Black Panthers et les hippies qui s’opposent au système et à la guerre du Vietnam. Lui accepte, peu importe, tant que cela lui permette de ne pas aller au Vietnam pour faire la guerre, justement. Pas parce qu’il était fondamentalement pacifiste, mais plutôt parce qu’il avait conscience de la violence de la guerre, au-delà de la propagande nationaliste américaine qui disait aux gamins qu’ils allaient être des héros en envahissant un autre pays.  Un discours assez classique donc pour raconter cette époque, mais Brubaker l’exécute avec le talent que l’on lui connaît. Si son Reckless peut évoquer sa série Criminal sur la forme, avec ce récit de malfrats teinté d’une image amère de l’Amérique. Mais si à l’époque, le duo formé par Brubaker et Phillips s’intéressait au destin d’une famille qui beignait dans la criminalité, c’est désormais l’individualité de l’acte qui intéresse, avec la solitude d’un homme confronté sans arrêt à ses propres choix et ses propres erreurs.

La virtuosité du tandem

© & ™ 2020 Basement Gang, LLC. Tous droits réservés. © 2021 Éditions Delcourt.

Ed Brubaker écrit un récit « à l’ancienne », avec sa dose de bulles d’exposition où il raconte, comme un témoignage, l’ambiance et le ton d’une époque, où l’on retrouve la gueule cassée tout droit sortie d’un vieux film, le gars qui a un jour tout perdu et qui n’a aujourd’hui plus rien à perdre, tandis qu’il fantasme le souvenir d’une femme qui incarne le sexy d’une époque aux mœurs légères et à la drogue qui libère celles et ceux qui avaient encore un peu de pudeur. À certains égards, cela évoque parfois le ton d’Un après midi de chien de Sidney Lumet, où de pauvres êtres paumés font ce qu’ils peuvent pour survivre dans un monde pourri. Mais pas que, puisque l’auteur se révèle aussi très critique de cette époque et de sa vision du monde, racontant la manière avec laquelle certain·e·s ont profité de mouvements étudiants pour dominer, incarner un pouvoir et écraser les autres, tandis que le FBI et autres joyeusetés gouvernementales tiraient les ficelles en fond. Les dessins de Sean Phillips quant à eux sont inévitablement les points forts du comics, d’une beauté habituelle pour lui mais dont on ne se lasse jamais, plus encore avec la colorisation de son fils Jacob Phillips qui saisit parfaitement l’essence de l’époque racontée avec des couleurs chaudes qui subliment la mise en scène.

C’est presque une remise en cause de ce vieux fantasme cinématographique américain, qui ne cesse de dépeindre les années 1980 comme l’époque où tout était possible, Brubaker remettant en cause à sa manière les mécanismes de domination qui se mettaient en place dans certains mouvements prétendument opposés au système, jusqu’à ce que les digues explosent et que la réalité rattrapait celles et ceux qui ont voulu y croire. Mais il ne condamne pas tout, montrant notamment au travers d’un personnage la pureté d’un certain engagement politique, une véritable incarnation d’un idéal qui a trop peu longtemps survécu. Tout cela faisant de ce premier tome de Reckless quelque chose d’assez formidable, plein de nuances, en guise de remise en cause d’un rêve américain des années 80 qui n’a pas souffert de suffisamment de critique au fil des années.

  • Reckless est disponible en librairie aux éditions Delcourt depuis le 6 octobre 2021. Deux suites sont sorties depuis, intitulées L’envoyé du diable et Éliminer les monstres, et au moins deux autres devraient suivre.
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Il a quelques semaines, je prenais un énorme choc dans le coin de la figure à la lecture du premier tome de la mythique saga Hokuto no Ken. Le mélange si old-school mais également tellement maîtrisé proposé par les aventures de Kenshiro, artiste martial sans attaches, force de la nature sans peur et sans reproches, m’avait mis dans un enthousiasme rarement atteint. J’avais terriblement envie de découvrir la suite, et cela n’a pas échappé à Crunchyroll, qui m’a fait parvenir tout de go la suite de l’extrême edition, avec les tomes 2 et 3 de cette épopée post-apocalyptique. Verdict après une nouvelle session de lecture effreinée : Alors qu’il était difficile d’atteindre à nouveau l’intensité des débuts, car les ficelles narratives et visuelles présentées dès le premier tome sont conservées et réutilisées, Hokuto no Ken va tout de même de l’avant, en dévoilant un nouveau pan de sa mythologie et de sa philosophie, pour notre plus grand plaisir.

Cette critique a été écrite suite à l’envoi d’exemplaires par l’éditeur, Crunchyroll

Une dimension mystique et des enjeux préservés

© 1983 BURONSON and TETSUO HARA / COAMIX, ©2022 Crunchyroll

Dès le départ, la dynamique scénaristique d’Hokuto no Ken était posée, et ne va pas pour l’instant être remise en question : Accompagné de ses deux jeunes compagnons, Kenshiro arrive dans un lieu tourmenté par un gang de vilains. Ému par le sort de ses habitants, le maître du Hokuto shinken s’en va payer une petite visite aux fauteurs de troubles et raye leur troupe de la carte, rendant toute sa quiétude aux habitants des environs. A partir du volume 2, les petits arcs salvateurs de ce type vont se multiplier, toujours avec un Kenshiro intouchable et immaculé sur le plan moral. A tel point qu’il commence à se dégager de Ken une véritable aura messianique. Ses exploits de « One Man Army » sont de plus en plus connus à travers le pays, et sa réputation va commencer à le précéder partout où il passe. Lorsqu’il a accompli son sauvetage, certaines planches lui donnent carrément une aura christique, celle d’un envoyé des cieux, d’un enfant divin, auréolé d’une force supérieure capable de délivrer son prochain des forces du mal. Cette dimension mystique, pour ne pas dire clairement religieuse, est par ailleurs renforcée par l’emploi très commun du champ lexical du démoniaque. Ainsi il n’est pas rare que les différents ennemis rencontrés, voire Kenshiro lui-même, soient comparés à des démons ou au Diable lui même. De même l’apparence parfois hideuse, et souvent disproportionnée des méchants, dont on parlait déjà dans le premier tome, leur donne souvent un physique bestial, voire démoniaque. Par ce biais, Hokuto no Ken s’apparente parfois littéralement à une lutte du bien contre le mal, incarnée par une opposition entre le divin et le diabolique. C’est particulièrement visible à travers le regard que portent sur lui les villageois qui viennent d’être délivrés. Le plus souvent un enfant ou une vieille personne qui, ébloui.e.s par la vigueur de leur sauveur, donnent à la scène un goût de vignette biblique.

Cela permet d’ailleurs de lutter contre un problème scénaristique que j’ai paradoxalement identifié dans une œuvre bien plus récente, et que j’appelle « l’effet One-Punch Man ». En effet, Saitama comme Kenshiro possèdent la caractristique de ne jamais être inquiétés en combat, et d’en finir la plupart du temps en un seul coup. Dans ces conditions, comment parvenir à créer un enjeu pour l’intrigue, dont la tension repose bien souvent sur la manière dont son protagoniste va être mis en difficulté et devra faire face à l’adversité ? La réponse apportée à cet enjeu est la même pour les deux mangas : On crée de l’enjeu via les autres personnages. Car si Kenshiro est virtuellement invincible, ce n’est pas le cas de chacun et chacune des habitant.es de ce monde en ruines, où la mort est à tous les coins de rue. Si les gangs de loubards sanguinaires sont à ce point craints et redoutés, c’est parce qu’ils ne reculent devant rien. Bien souvent l’arrivée de Kenshiro se fait a posteriori d’une première intervention de sbires énervés. Interventions qui se soldent quasiment à coup sur par quelques corps découpés, qui peuvent inclure femmes et enfants si le cœur leur en dit. Ainsi exactement comme dans One-Punch Man, la question n’est pas « Est-ce que Kenshiro va s’en sortir ? », mais plutôt « Va-t’il arriver à temps ? » ou « Va-t’il réussir à empêcher l’ennemi de perpétrer un nouveau massacre ? ». Notre empathie se focalise sur les pauvres bougres qui n’ont rien demandé et qui vont subir le fléau de la violence aveugle sans pouvoir rien y faire. Certains de ces personnages sont d’ailleurs mis en avant par leur héroïsme ordinaire, leur opiniâtreté à défendre leur petit bout de territoire et leurs ressources faces aux assauts incessants des voleurs et des tortionnaires dont cet immense désert regorge. C’est bien souvent inspiré par leur courage que Kenshiro va se décider à faire une pause dans son voyage pour leur porter assistance. Cela donne à son périple un petit goût utopiste. A son échelle, Ken ne peut pas véritablement changer la donne, et le monde restera un endroit aussi dangereux que désespéré. Mais il diffuse de l’espoir à petite échelle par son action. Il laisse partout où il passe a minima l’illusion que la vie sera un peu moins dure qu’avant son arrivée. Cela renforce son côté messianique dont nous parlions plus haut, mais cela contribue également à prendre de la hauteur par rapport au seul personnage de Ken, et d’aborder l’œuvre sur un plan plus philosophique qu’il n’y parait.

Nous ne sommes que des hommes

© 1983 BURONSON and TETSUO HARA / COAMIX, ©2022 Crunchyroll

Et c’est finalement cet aspect philosophique qui m’a le plus intéressé à la lecture du troisième tome de cette « Extrême edition », car celui-ci va pour la première fois introduire de nouveaux personnages adultes, qui vont être traités comme de véritables compagnons de Kenshiro. Jusqu’à maintenant les personnages qui accompagnent Ken, Batt et Lynn, n’étaient que des personnages fonctionnels, dépourvus de véritables développements. Cette dynamique change avec l’introduction de Rei, nouvel artiste martial auprès duquel Ken va pouvoir trouver un compagnon autant qu’un rival, et surtout Mamiya, premier personnage féminin d’envergure depuis Julia, la dulcinée perdue de Kenshiro. Avec le développement de ces personnages se créent de nouveaux enjeux, et une dynamique qui va parcourir tout l’arc introductif de ces deux personnages : Pour vaincre des gens si forts, il faut exploiter leurs faiblesses, car ils ne sont au final que des êtres humains. Les antagonistes de cet arc, le gang des crocs, jouent un rôle intéressant au service de cette stratégie, qu’ils décident eux-mêmes d’employer. Ils décident en effet de s’attaquer à l’entourage des deux héros, car leur propre « famille » a été attaquée par eux. Dans les faits cela crée une situation superbement patriarcale, puisque ce sont la sœur de Rei et Mamiya qui joueront le rôle des demoiselles en détresse que Ken et Rei vont devoir secourir. On est dans les années 80, on ne pourra pas y changer grand chose, mais philosophiquement, la situation est tout de même intéressante. Après un volume 2 dans lequel Ken était présenté comme une figure quasi divine et intouchable, ce tome 3 tente de réhumaniser Kenshiro, en lui faisant tisser des liens avec d’autres personnes, et le mettant dans une situation délicate où celles-ci risquent d’y passer s’il ne trouve pas comment leur venir en aide. Une nouvelle manière de créer de l’enjeu malgré le caractère toujours assez monolithique de notre protagoniste. A la suite de ces péripéties, l’arrivée d’un nouvel antagoniste principal, qui s’annonce d’une dimension assez supérieure à ceux qu’on a connus durant ces tomes 2 et 3, va peut-être permettre de relancer l’intrigue et de développer une nouvelle dimension narrative de l’œuvre.

Car ce qu’il ressort de ces volumes, c’est qu’une fois passé l’exaltation de la découverte, il va falloir à Hokuto no Ken réinventer régulièrement sa formule et ses approches pour pouvoir continuer à titiller mon intérêt. La lecture de ces nouveaux chapitres de l’épopée de Ken a été très agréable et tout à fait prenante, mais a déjà laissé s’échapper un peu de son intensité par rapport au premier volume, perte de l’effet de surprise oblige. Je suis toujours aussi curieux de voir jusqu’où cette série peut nous emmener, mais j’espère également qu’elle continuera sur cette lancée, en élargissant le cadre et la portée philosophique de l’histoire au delà de Kenshiro, ou en le faisant évoluer de manière plus directe et spectaculaire. Car tout stylé qu’il soit, un personnage aussi unidimensionnel risque très vite d’atteindre ses limites s’il reste l’unique pierre angulaire de ce récit. Ainsi c’est toujours avec beaucoup de curiosité que j’attends la suite de cette série, qui n’a je l’espère pas fini de me surprendre !

  • Les tomes 2 et 3 de l’Extrême Edition de Hokuto no Ken, sont édités chez Crunchyroll, et sont disponible en librairies novembre et décembre 2022.
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« Le blues du businessman, Un garçon pas comme les autres, SOS d’un terrien en détresse » ou encore « Le monde est stone »… Qui n’a jamais entendu ces chansons érigées, depuis les années 70, au rang de mythes ? En dépit de cela, beaucoup ignorent que ces titres appartiennent à une seule et même tragédie musicale ; si bien que les paroles sont souvent détachées de leur sens originel. Mais voilà que, après de longues années d’attente, Starmania est de retour sur scène.

Starmania est un opéra-rock, vu à la Seine Musicale, près de Paris, le 12 novembre 2022, à 15h. Ainsi, les artistes mentionnés sont celles et ceux aperçus lors de cette représentation.

Dans un univers futuriste, une présentatrice vedette répondant au nom de Cristal est kidnappée par un groupe terroriste, dirigé par Johnny Rockfort : les Étoiles Noires. Jamais l’actualité n’a été aussi sombre, à l’aube de l’élection présidentielle de l’Occident. Deux candidats se déchirent : le Gourou Marabout, un écologiste véhément et Zéro Janvier, partisan de l’extrême droite. Dans ce climat politique dangereux, les uns tentent de se faire connaître, quand d’autres essaient de rester accrochés au pouvoir. Marie-Jeanne, simple serveuse, assiste avec mélancolie aux destins tragiques de ces stars montantes et descendantes.

Cristal : La genèse de Starmania

Le nouveau logo de Starmania © 2022

Doté de cheveux bouclés, le pianiste fait raisonner ses premières notes, dos au public. Aussitôt, les danseurs et danseuses automates se dirigent, sans rompre la chaîne, vers la métropole de Monopolis. La cité est symbolisée par le building doré qui pivote sur scène, présentant les huit protagonistes de l’opéra-rock. Dans cette métaphore de l’échelle sociale, les uns gravitent dans les souterrains et les premiers étages, tandis que d’autres arpentent les sommets. Monopolis est présentée par Cristal, une jeune muse blonde à la voix… cristalline. Ce personnage incarnée par Lilya Adad, est la présentatrice vedette de Starmania, une émission destinée à faire connaître de futurs artistes. Elle fut autrefois incarnée par France Gall. Car oui, Starmania est avant tout un immense succès des années 70, écrit par Luc Plamondon et composé par Michel Berger. L’idée même du projet naît en même temps que le personnage de Cristal, puisque Michel Berger voulait tout d’abord créer une comédie musicale s’inspirant de la vie de Patricia Hearts. Il s’agit de l’héritière d’un riche magnat de la presse qui, en 1974, fut enlevée par un groupe terroriste d’extrême-gauche américain. Contre toute attente, elle rejoignit leur cause et prit part à leurs actions. Bien que Luc Plamondon préféra se focaliser sur une histoire et des personnages fictifs, le destin de Cristal était tout tracé. Starmania, c’est aussi le tout premier opéra-rock francophone, dont les représentations commencèrent en avril 1979, suite au succès retentissant de l’album. Mais que serait Starmania sans un certain Balavoine ?

Johnny Rockfort : Retour d’une dystopie

Johnny Rockfort et Sadia sont prêts à en découdre © Starmania, 2022

Un zonard au look androgyne se déchaîne sur scène, où il détruit des voitures et brutalise des passants. Beaucoup ignorent que derrière les tubes de Balavoine « Quand on arrive en ville » ou « SOS d’un terrien d’un détresse » se cache le personnage de Johnny Rockfort. En 2022, Johnny est incarné par Côme. Starmania n’avait pas été représenté sur scène depuis de longues années, avant que Raphael Hamburger, (fils de Michel Berger et de France Gall), ne décide de faire revivre le spectacle. Le projet fut malgré tout paralysé deux années de plus, à cause de la situation sanitaire. Il a donc fallu attendre le 8 novembre 2022, pour voir Johnny Rockfort clamer un nouveau SOS. Starmania est à l’image de Johnny. C’est une dystopie dans laquelle les personnages – noyés dans la mélancolie, l’angoisse du temps qui passe et la violence – sont broyés par un destin inexorable. Anarchiste et nihiliste, Johnny saccage tout ce qui est autour de lui pour faire entendre son cri de désespoir. Néanmoins, lorsque son groupuscule, les Étoiles Noires, kidnappe Cristal ; le zonard tombe amoureux et accepte d’apporter une dimension politique à ses actes. On peut regretter que le personnage, aussi important soit-il, reste en retrait, par rapport à d’autres rôles plus secondaires. Loin de s’efforcer d’imiter Balavoine, Côme apporte un souffle sauvage à son chant, devenu plus abrupt. Cela ne l’empêche pas de se permettre des envolées lyriques poussant au respect, durant le « SOS d’un terrien en détresse », l’une des chansons les plus difficiles, techniquement parlant.

Marie-Jeanne et Sadia : Ode à la diversité

Un aperçu mystérieux du casting de Starmania © 2022

Starmania n’est pas une simple romance entre deux anarchistes, loin s’en faut. Il s’agit d’une dystopie visionnaire, à la mise en scène orwellienne, et qui n’hésite pas à briser le quatrième mur. Elle le fait par l’intermédiaire de Roger Roger, un présentateur de télévision qui n’est plus qu’une voix désincarnée, dans cette version 2022. Incarné par Thomas Jolly, (le metteur en scène), Roger Roger fait part de l’actualité, à travers des vidéos oppressantes dont nous sommes les spectateurs et spectatrices impuissants. Mais il y a une autre spectatrice, Marie-Jeanne, qui travaille dans l’Underground Café. Il s’agit de la serveuse automate dont on ne présente même plus les chansons : « Un garçon pas comme les autres, Le monde est stone… » Starmania était, à l’époque, un spectacle avant-gardiste et visionnaire, y compris sur les questions du genre et de la sexualité, comme en témoigne la diversité des personnages. Il est heureux que le casting de 2022 reflète cette diversité. Ainsi, le rôle de Marie-Jeanne est-il confié à Alex Montembault, un chanteur non-binaire à la voix angélique. Dans le programme du spectacle, Alex confie avoir hésité à accepter un rôle féminin, avant de reconnaître la dimension neutre et universelle de Marie-Jeanne. La serveuse automate subit ce qui se passe dans ce monde où chacun s’efforce d’aller plus haut, au risque de s’effondrer. La voix d’Alex Montembault rend honneur à la beauté des chansons d’une Marie-Jeanne plus mélancolique que jamais, surtout lorsqu’elle se retrouve seule sur scène, avec sa guitare. Tout juste peut-on regretter le manque d’évolution de cette interprétation, que l’on pourrait presque mettre sur le compte de la timidité. En dépit de sa noirceur, Starmania est un opéra-rock prônant l’acceptation de la différence. Outre l’interprète de Marie-Jeanne, on retrouve d’autres personnages queers, comme Ziggy, aimant les garçons, ou Sadia, qui explique ne pas être une femme mais un « travesti ». A la fin des années 70, on se doute que la confusion était présente entre travestis et personnes transgenres. Le personnage de Sadia n’en était pas moins juste, respectueux et traditionnellement incarné par une femme, à la voix certes éraillée. C’est dire combien Starmania est visionnaire. Incarnée par Ambriel, Sadia n’est pas seulement un « travesti » parce qu’elle met le doute sur son genre, mais aussi et surtout parce qu’il s’agit d’un personnage double, tenté par la trahison pour parvenir à ses fins.

Zéro Janvier et le Gourou : Une prémonition funeste

Zéro Janvier est terrifiant avec cette mise en scène orwellienne © Starmania, 2022

Mais que serait une tragédie sans antagoniste ? Zéro Janvier est un ancien militaire devenu fortuné, qui se présente aux élections présidentielles, pour défendre ses idées d’extrême droite. La mise en scène n’a jamais cherché à nuancer la tyrannie de Zéro Janvier. Comme si son nom polaire ne suffisait pas, le politicien n’hésite pas à arborer des brassards rouges ou à baptiser sa boîte de nuit : Naziland. Incarné par Aurel Fabrègues, Zéro Janvier paraît plus jeune que d’habitude, et d’autant plus moderne qu’il porte un col roulé et un costume contemporain. Le politicien est effrayant dans la manière dont il est représenté. Il est aussi la preuve la plus probante de l’aspect prémonitoire de Starmania. Le spectacle a beau avoir été écrit à la fin des années 70, il décrit les années 2000 (et surtout 2020), avec une justesse déroutante. Les angoisses des années 70 se sont concrétisées, qu’il s’agisse de la mondialisation, de l’obsession de la célébrité ou de la montée du radicalisme. D’une part, les Étoiles Noires commettent des actes terroristes, de l’autre, le politicien Zéro Janvier obtient un contrôle presque total des médias. L’homme politique est l’interprète du « Blues du Businessman ». Si la plupart des gens chantent « J’aurais voulu être un artiste » avec naïveté et rêverie, cela est contradictoire avec le sens original de la chanson. Celle-ci fait partie de la campagne électorale de Zéro Janvier, prêt à tous les mensonges afin d’émouvoir et séduire le public. Il incarne la montée au pouvoir de l’extrême droite, qui fait par ailleurs face à un autre extrême. Si le Gourou Marabout semble avoir des idées plus pacifiques, reposant essentiellement sur l’écologie ; il cache lui aussi une autre facette. Aussi n’hésite-t-il pas à dénoncer une ère de paranoïa, où les gens tomberaient malades après avoir consommé des médicaments. Une fois encore, il est difficile de ne pas faire le parallèle avec l’actualité, et plus précisément la crise sanitaire des deux dernières années. (Notons que le Gourou est incarné alternativement par un homme et une femme, laquelle j’ai pu voir sur scène : Malaïka Lacy.) Déjà, dans les années 70, les personnages de Starmania craignaient d’être réduits à des numéros, avant même que ne survienne l’existence du QR Code. Ils étaient obsédés par la gloire et la célébrité, avant que n’apparaissent la télé-réalité, Instagram ou TikTok. Le livret de Starmania reflète si bien la société actuelle qu’on peine à croire qu’il ait été rédigé il y a plus de quarante ans. De fait, si certaines paroles sont adaptées, les changements restent très mineurs. Certains costumes ultra-contemporains suffisent à transposer l’histoire au XXIe siècle.

Ziggy et Stella Spotlight : Nostalgie et quête de fulgurance

Un aperçu des décors de Starmania © 2022

J’en viens à évoquer quelques bémols. Bien que certains costumes et paroles sous-entendent que le spectacle est transposé à notre époque ; la plupart des costumes et accessoires rendent hommage aux années 70. Si les créateurs de la version 2022 se défendent d’avoir cédé à l’élan de la nostalgie, je ne suis pas d’accord avec eux. La mise en scène fait parfois tellement penser aux années 70 que cela instaure une confusion par rapport au contexte ; et encore, je n’évoque pas les hommages plus ou moins explicites qui apparaissent, ici et là. On pourrait aussi regretter que les artistes de Starmania soient munis de micros qui les privent d’une de leurs mains et qui réduisent leur mobilité. Ainsi, Starmania fait quelquefois plus penser à un concert doté d’une stupéfiante mise en scène, qu’à une réelle comédie musicale. Ce sentiment est toutefois rare. La plupart des tableaux et des morceaux sont somptueux. Je pense tout particulièrement à la scène de ménage entre Zéro Janvier et sa fiancée, Stella, dans « Ego Trip » ou encore à « La chanson de Ziggy ». Le jeune homme gay, incarné par Adrien Fruit, rêve de devenir le premier danseur de rock au monde. Pour illustrer ce propos, il se met à danser, rapidement rejoint par ses multiples clones, lesquels disparaissent et réapparaissent au rythme des notes et des lumières. Il ne faut pas douter que la mise en scène et la chorégraphie ont des fulgurances. Stella est le dernier personnage que nous n’avons pas évoqué. Incarnée par Jeanne Jerosme, il s’agit de l’ancienne idole des jeunes, qui arrive à la fin de sa gloire. Bien qu’elle soit consciente que la célébrité l’ait privée de sa vie ou de sa santé mentale, la comédienne s’accroche désespérément au pouvoir, quitte à accepter les avances de Zéro Janvier. Stella est prête à tout pour demeurer sur le devant de la scène, y compris à épouser un homme dont les idées la rebutent. Bien entendu, cela ne fera que la précipiter vers un destin funeste. Je n’ai jamais vu une Stella aussi utilisée, usée et désespérée. Starmania est après tout la dénonciation de la noirceur et du désespoir dissimulés sous les néons et les paillettes.

Épilogue

Que doit-on retenir du retour de Starmania ? C’est l’occasion rêvée pour celles et ceux qui ont grandi avec ces chansons mythiques, de découvrir leur dramaturgie, ou l’envers du décor. L’opéra-rock de Michel Berger et de Luc Plamondon est une tragédie puissante, mettant en scène des personnages portés par le désespoir. Une dystopie consiste à imaginer le pire avenir possible. En ce sens, Starmania était une prémonition aussi exacte qu’inquiétante de la société actuelle. L’obsession de la célébrité, la menace du terrorisme, la montée de l’extrême droite ou encore la paranoïa propres à notre époque sont montrées avec une telle exactitude, qu’on peine à croire que le livret date de la fin des années 70. Malgré cette noirceur et ce nihilisme, Starmania demeure un spectacle prônant la diversité et l’ouverture aux autres, et surtout doté d’une mise en scène très spectaculaire. Il est malheureusement rare, en France, qu’une comédie musicale ait suffisamment de succès pour entreprendre une tournée. Je ne peux donc que vous conseiller de vous munir de votre propre billet, qui vous ouvrira non pas les portes de Naziland, mais celles d’un spectacle aussi unique que visionnaire.

  • Starmania est un opéra-rock représenté à la Seine Musicale, depuis le 8 novembre 2022. Une tournée est prévue dans toute la France (ainsi qu’à Bruxelles et Genève), du 10 février au 18 juin 2023.
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