Après une légère accalmie ces derniers temps avec un rythme de publication revu à la baisse, Urban Comics remet un coup de fouet à sa collection DC Infinite en apportant ce mois-ci pas moins de quatre comics qui viennent étoffer la mythologie de l’ère qu’a lancé DC Comics en 2021. Au programme ce mois-ci il y a d’abord la suite et fin de Superman Infinite avec un cinquième tome, en attendant probablement la suite des numéros de Action Comics sous une autre forme. Ensuite, Planète Lazarus, prévu en deux tomes, dont le premier reprend la série Batman vs Robin sortie il y a quelques mois aux Etats-Unis et qui lance enfin les hostilités entre Damian Wayne et son père justicier. Enfin, on voit apparaître le récit complet en un tome Red Hood : Souriez de Chip Zdarsky et enfin, le deuxième tome de Batman/Superman : World’s Finest, série dont je vantais les mérites à la sortie du premier numéro.

Cette chronique a été écrite suite à l’envoi d’exemplaires par l’éditeur.

Superman Infinite – Tome 5, retour à la maison

© 2023 DC Comics / Urban Comics

Le mois que l’on puisse dire, c’est que Superman Infinite a eu toutes les peines du monde à nous convaincre depuis ses débuts. Parfois un peu longuet, pas toujours très solide narrativement, la série de comics a envoyé Superman dans une longue quête sur le Warworld, un monde fait de désespoir et d’une guerre perpétuelle, pour y affronter l’un de ses ennemis les plus forts. Cet exil a de fait coupé le héros de son quotidien sur la Terre, mais aussi de la dynamique que l’on aime habituellement retrouver avec ses proches. Ainsi, Lois Lane est rarement apparue, comme Jimmy Olsen, ou encore Jon Kent, son fils, qui disposait de sa propre série de comics. Certes, les départs de Superman vers d’autres planètes sont communs et font partie de son identité, mais entre cette série et les évènements de Dark Crisis on Infinite Earths, ça commençait à faire longtemps que l’on n’avait pas vu Clark Kent dans son environnement habituel. Et c’est ce que tente de raconter cet ultime tome, de manière parfois un peu maladroite mais avec beaucoup de coeur. C’est le récit d’un retour à la maison pour celui qui vient d’ailleurs, un retour qui est accueilli avec choix par certain·es, et avec haine par d’autres. Par une partie de la population d’abord, car il débarque avec une planète du Warworld qui s’est rapprochée de la Terre et qui contient un paquet de réfugié·es à relocaliser dans leurs pays et mondes d’origine (avec ce que cela contient de métaphore sur la xénophobie ambiante de nos sociétés vis-à-vis des réfugié·es). Et puis la haine de Lex Luthor, son ennemi de toujours, qui était bien content quand celui qu’il considère comme un simple extraterrestre qui n’a pas sa place sur Terre, était, justement, bien loin de la Terre. Et ce retour est abordé sous un angle intéressant, celui qui montre un Superman qui s’interroge sur son intérêt pour la Terre alors qu’il constate, pour la première fois, que celle-ci a réussi à survivre sans lui, alors que son fils a endossé son rôle protecteur de manière très naturelle et dans un style différent.

Mais parce qu’il faut de l’action, s’enclenche alors une nouvelle confrontation en toile de fond, avec un Lex Luthor qui fait une offre qu’on ne peut refuser à Metallo, dans un nouveau plan machiavélique pour se défaire de Superman. Cependant, contrairement à la précédente intrigue, celle-ci prend vite fin, parce que là n’est pas l’essentiel dans un cinquième et dernier tome où le monde de Superman revient à une sorte de statut quo. Alors certes, il y a eu une évolution : Jon s’est affirmé, il a prouvé qu’il pouvait remplacer son père (et bien plus), mais il y a une sorte de retour à la normalité dans un chapitre où l’on voit Clark Kent retrouver son vieux pote Jimmy Olsen, un autre où il retrouve ses parents, et d’autres encore où il rêve d’une vie plus paisible aux côtés de Lois. Mais la meilleure partie du récit est certainement à chercher du côté des quelques numéros de Superman Son of Kal-El signés Tom Taylor. Parce que oui, Urban Comics a fait le choix éditorial de ne pas continuer la série en question avec un troisième tome, mais plutôt d’inclure la suite dans la série Superman Infinite. Un choix douteux pour les personnes qui préféraient juste suivre les aventures du fils de Superman, mais qui se justifie plutôt bien tant ces quelques numéros sont pleinement intégrés à ce long récit du retour de l’homme d’acier sur Terre. Ces chapitres sont dotés d’une belle sensibilité, de bonnes intentions et de sacrés émotions au moment de raconter la difficulté pour Jon Kent de vivre avec l’héritage de son père. Jusqu’à ce qu’une forme de paix soit retrouvée, après une belle scène de dialogue entre les deux.

En bref, cet ultime tome de Superman Infinite est probablement l’un des meilleurs du lot, même s’il est un peu facile dans ses intentions avec un retour à ce que le héros fait de mieux, mais ça fait du bien après l’interminable guerre du Warworld.

Planète Lazarus – Tome 1, une tempête d’enfer

© 2023 DC Comics / Urban Comics

Sous le nom Planète Lazarus se cache un petit évènement du cru DC signé l’excellent Mark Waid, qui capitalise sur quelques évènements survenus dans des comics sortis ces derniers mois. Il s’agit de Robin Infinite ainsi que du premier tome de Batman/Superman World’s Finest, pratiquement indispensables à la compréhension (et à l’intérêt en général) de ce Planète Lazarus. En deux tomes, dont le premier sort donc ce mois-ci, on découvre d’abord la rancoeur éternelle de l’actuel Robin (Damian Wayne) pour son père Batman. Mais il y a un petit twist : il est possédé par un démon que son père avait emprisonné quelques dizaines d’années plus tôt, des évènements racontés dans World’s Finest. Ce démon, Nezha, a le même objectif qu’à peu près tous·tes les méchant·es de l’univers DC : contrôler le monde. Pour ce faire, il commence par tourmenter celui qui l’avait mis au frais, faisant plonger la Terre dans un mélange de réel et de magie, où la confusion est de mise et où l’on ne peut faire confiance à personne. Tout commence d’ailleurs par le retour d’entre les morts d’Alfred, le majordome de Batman qui avait perdu la vie aux prémices de l’ère Infinite. Alors évidemment, ce retour n’en est pas vraiment un, mais le retour de ce vrai-faux Alfred est surtout une excuse pour emmener le récit dans la psyché de Bruce Wayne et son fils, tourmentés par des sentiments qu’ils n’osent pas s’avouer, alors que l’un est le pire père du monde (sérieusement, il faut le dire) et l’autre le fils le plus insupportable possible. Un duo parfait donc, que Planète Lazarus emmène dans le surnaturel sur l’île de Lazare, où l’on trouve les fameux puits qui permettaient à Ra’s al Ghul de défier la mort et de rester immortel. Pas forcément subtil, cet évènement n’en reste pas moins sympathique chaque fois qu’il aborde les regrets de Batman, confronté à une réalité où il n’a fait que transformer des enfants en arme, chaque fois qu’il a recueilli un orphelin pour en faire son « Robin », jusqu’à ce que son fils biologique endosse le rôle et ne se laisse plus faire comme les autres.

Malheureusement, ça ne va pas bien plus loin sur ce sujet, puisque l’on sait que le personnage de Batman ne sera jamais complètement remis en cause, la critique n’étant que passagère et ne servant que momentanément l’intrigue. On retombe vite sur un récit blockbuster où l’opposition initiale entre Batman et un Robin possédé laisse place à une catastrophe générale, où l’ensemble des personnages doués de magie sont pourchassés par le démon. Si le récit perd en qualité à mesure que l’on avance dans les chapitres et malgré une excellente première partie, c’est la mise en scène qui rattrape le coup avec des planches très dynamiques qui mènent l’action avec brio. Le comics se lit bien, avec des dessins de Mahmud Asrar sur les premiers chapitres qui ont un côté très dessin animé qui fonctionne bien. Ensuite, sur les autres chapitres qui racontent les conséquences du combat contre le Robin possédé et le démon Nezha, la qualité visuelle est plus variable selon les artistes, mais l’ensemble garde toujours une grande exigence sur son rythme et la dynamique de l’intrigue. J’en sors donc plutôt partagé, d’abord complètement séduit par la première moitié, j’ai été plutôt déçu par le reste avec de nombreux chapitres qui tirent en longueur la situation, en racontant sans cesse la même chose sous des angles et dans les yeux de personnages différents aux quatre coins du monde. Et c’est une critique que je pourrais faire à la plupart des évènements DC de ce genre, qui ne trouvent jamais la bonne limite et qui finissent toujours par s’étendre au-delà de l’entendement, comme si on en avait vraiment quelque chose à faire de savoir en détail ce que chaque évènement a comme conséquence sur la vie de chacun des personnages de son univers.

Red Hood : Souriez, en quête de paix

© 2023 DC Comics / Urban Comics

Ce one shot consacré à Red Hood aborde le personnage sous un angle très personnel. C’est attendu parce que cet antihéros, alter ego de Jason Todd (le deuxième Robin), a fondé son identité autour d’une rage acquise très jeune, à une époque où il n’a pas su subir l’autorité de Batman sans la remettre en cause. Red Hood c’est probablement, sous ses airs de personnage impulsif et violent, l’un des Robin les plus rationnels : comme il le dit dans cet excellent comics de Chip Zdarsky, Batman n’a cessé de recueillir des orphelins dans un but militariste, les transformant en armes, sans leur donner la possibilité d’être des enfants. Sa position est évidemment radicale, elle ne tient pas compte du destin morbide qui l’attendait quand Batman l’a recueilli, gamin, alors que sa mère venait de mourir d’une overdose. Mais elle interroge les intentions du héros de Gotham, sa position de milliardaire qui a grandi orphelin certes, mais orphelin plein d’argent, avec l’amour d’Alfred et le soutien d’autres proches. Jason Todd le met face à ses contradictions et lui fait comprendre que oui, il a bien été privilégié tout au long de sa vie, malgré ce qu’il pense. Chip Zdarsky s’appuie sur ce discours pour livrer un récit intimiste qui sonne comme une rédemption où, derrière une enquête sur une nouvelle drogue (qui touche évidemment personnellement Red Hood compte tenu de la mort de sa mère quand il était petit), c’est bien la relation avec Batman qui est au centre des intérêts, qui bouscule les idées pré-reçues sur ses intentions et qui dénonce à sa manière toutes les erreurs commises par un héros qui, de réputation, n’en commet aucune. Un peu comme Planète Lazarus dont je parlais plus tôt, Chip Zdarsky égratigne la réputation du Chevalier noir, et s’inscrit dans un mouvement bien décidé à prendre du recul sur les actes d’un personnage tant aimé.

L’histoire se déroule sur deux temporalités, le présent où Red Hood et Batman enquêtent chacun de leur côté sur une nouvelle drogue et dans le passé, alors que Jason Todd était un enfant dans le costume de Robin, un rôle qu’il avait du mal à tenir. Car son père adoptif était terriblement exigeant, et qu’il ne lui montrait pas suffisamment qu’il lui faisait confiance malgré tout. Comme souvent avec Chip Zdarsky, c’est piquant, bien écrit et haletant. C’est une histoire en un tome qui ne manque pas de punch et qui capte en quelques pages tout l’intérêt de la relation entre ces deux personnages. En plus de ça, il exploite super bien l’univers de Gotham avec l’apparition de quelques personnages que l’on aime forcément, tandis que les dessins d’Eddy Barrows et les couleurs d’Adriano Lucas sont superbes. L’utilisation du rouge, parfois presque bordeaux, de Red Hood est subtile et se fond complètement dans la nuit de Gotham. Il y a une vraie identité visuelle qui se dégage du comics et qui achève d’en faire un excellent comics. S’il y en a un à ne pas louper ce mois-ci, encore plus pour les personnes qui veulent une histoire auto-contenue qui ne nécessite pas de suivre le reste des comics DC, c’est celui-ci.

Batman/Superman : World’s Finest – Tome 2, l’histoire se répète

© 2023 DC Comics / Urban Comics

Cette série de comics n’est pas comme les autres. Imaginée par un duo formé par Mark Waid à l’écriture et Dan Mora aux dessins, elle renvoie les deux héros les plus populaires de DC dans un passé réinventé. Sans définir de période temporelle, le comics suggère que les deux viennent de se rencontrer et continuent de s’apprivoiser, tout en exploitant un univers et des codes qui rappellent l’âge d’argent des comics (1950 à 1970). Cela implique des dessins plutôt colorés grâce au travail de Tamra Bonvillain, des véhicules et machines d’antan utilisés par Batman, un Dick Grayson qui est encore Robin (le premier, alors qu’il est depuis longtemps devenu Nightwing), des costumes plutôt kitsch… Ce deuxième tome reste évidemment sur le même esprit, toujours aussi sympathique, avec une histoire originale où une personne sort de nulle part et s’échoue sur Terre à l’aide d’une nacelle de survie. Le parallèle est évidemment fait avec l’histoire de Superman, lui-même venu d’un autre monde, dans une nacelle de survie tombée de l’espace. Mais c’est aussi un moyen d’introduire l’idée du multivers dans le comics, alors que ces héros d’antan n’en ont encore aucune idée (le concept ayant été introduit bien plus tard dans l’univers DC). Toujours très bien raconté avec un aspect très léger, avec des dialogues dynamiques et positifs comme les comics pouvaient le faire à l’époque, c’est une bonne bouffée d’air frais dans un univers qui a eu tendance à considérablement s’assombrir depuis quelques décennies. Atypique dans son approche, ce deuxième tome recherche la bonté et la positivité qui se trouve au plus profond de ses personnages, comme Batman, qui n’est pas dépeint d’une manière aussi violente que dans les autres séries en cours.

Cela a toutefois une conséquence attendue, celle de se retrouver avec un récit qui est somme-toute dispensable. Inconséquent, il colle à la manière de penser les comics il y a cinquante ou soixante ans, où l’on racontait des petites histoires sans véritablement chercher à alimenter une grande histoire en toile de fond. Cela me va évidemment, car certains comics peuvent être épuisants aujourd’hui, comme je l’évoquais précédemment dans cet article en parlant de Planète Lazarus et de son besoin irrépressible de tout raconter, tout expliquer, et d’inventer des conséquences partout et tout le temps dans l’ensemble de l’univers DC. D’autant plus que son côté kitsch fonctionne du tonnerre, avec des dessins de Dan Mora toujours aussi solides, et une écriture qui ne manque pas de piquant malgré sa légèreté. C’est une belle prise de recul sur ces quelques personnages et leurs destins, et c’est probablement sa véritable force.

  • Superman Infinite T5, Planète Lazarus T1, Red Hood : Souriez et Batman/Superman : World’s Finest T2 sont disponibles en librairie aux éditions Urban Comics.
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Si vous aimez les jeux indépendants, les jeux d’horreur et si vous éprouvez un certain intérêt pour le folklore nordique, vous êtes sur le point de découvrir ce qui pourrait devenir l’un de vos coups de cœur de l’année. Dimfrost Studio est un développeur suédois particulièrement récent, à qui l’on doit la pépite Bramble : The Mountain King, sorti durant le mois d’avril dernier.

L’héritage de Little Nightmares

Olle essaie d’échapper à Näcken © Bramble : The Mountain King, 2023

Tout débute dans la chambre d’Olle, un petit garçon suédois qui réalise que sa grande sœur Lillemor a disparu. Il va alors partir à sa recherche, à travers l’étrange forêt de Bramble, où il fera des rencontres plus ou moins accueillantes. Pour résister à l’obscurité, Olle est armé d’une pierre brillante nommée « Etincelle de courage ». Mais cela sera-t-il suffisant ?

Dès que nous avons la manette en mains – et ce, bien que le jeu soit en 3D –, il est difficile de ne pas établir la comparaison avec la très appréciée saga Little Nightmares. Olle ressemble, à s’y méprendre, à un garçon en porcelaine, amené à explorer des environnements gigantesques, par rapport à lui. Entre deux phases de plate-formes, l’enfant croise la route de créatures titanesques, dont les intentions sont particulièrement hostiles. La mise en scène utilise beaucoup le hors-champ ou les bruitages pour annoncer les boss, sans trop les dévoiler et, de ce fait, alimenter la peur. Les boss en question finissent par vouloir en découdre, ce qui se traduit par des affrontements dangereux où il est essentiel de mémoriser le pattern de l’ennemi, pour survivre. Beaucoup d’éléments du gameplay ou de l’atmosphère rappellent Little Nigthmares ; comme Six, Olle est amené à trop se familiariser avec l’obscurité, à force de la côtoyer…

Un conte macabre inventif

Olle fait une nouvelle rencontre, dans le marais © Bramble : The Mountain King, 2023

Il est toutefois réducteur de simplement comparer Bramble à la saga de Tarsier Studio. Le jeu suédois à son identité propre et excelle tout autant dans les aspects où il innove. Pour commencer, Bramble utilise efficacement la caméra fixe, comme c’était le cas dans les pionniers du survival horror, comme Resident Evil. C’est d’ailleurs l’occasion de délivrer, à chaque plan ou presque, un tableau somptueux tant la direction artistique et la mise en scène sont renversantes de beauté. Cette caméra fixe ne gêne pas la progression ; on peut même dire que le jeu souffre moins de caprices techniques que le premier Little Nightmares. Olle est capable d’accomplir plus d’actions différentes que Six, et les énigmes ou mécaniques se réinventent, sans être pour autant trop nombreuses. En terme de gameplay, Bramble ne révolutionne rien mais il est efficace et parvient à ne se répéter que très rarement. Enfin, son rythme est assez différent de certains jeux d’horreur, qui, tels des entonnoirs, engouffrent les joueurs dans une atmosphère de plus en plus anxiogène. Le rythme de Bramble est plus en dents de scie, car toutes les créatures du folklore nordique ne veulent pas la mort d’Olle. Certaines sont même bienveillantes, comme les gnomes rencontrés au début du jeu. Il ne faut pas trop endormir sa méfiance, cependant. Si la première moitié du jeu peut sembler étrangement simple, certains boss finissent par opposer une résistance légèrement plus ardue, sans être insurmontable. A ce propos, l’un des trophées exige de terminer le jeu sans mourir, afin de décrocher le Platine.

Un folklore nordique méconnu

Certaines visions sont dérangeantes © Bramble : The Mountain King, 2023

Là où Bramble tire son épingle du jeu, c’est en explorant le folklore suédois et nordique. Or, il n’est pas question de divinités ayant le vent en poupe dans la pop culture, depuis quelques années. Ne vous attendez pas à croiser la route de Thor ni Odin. Il est plus question du folklore traditionnel que de la mythologie. En ce sens, chaque créature et chaque boss (sans oublier certains collectibles) permettent de découvrir des légendes méconnues en France, qui valent pourtant le détour. Bramble revisite plusieurs contes, à sa manière, quitte à rendre certaines créatures plus malveillantes. On peut mentionner Näcken, l’équivalent de Neptune ou de Poséidon. Sa silhouette dénudée et décharnée hante les lacs, armée d’un violon dont la musique est aussi attirante que dangereuse. Dans le Skogsrået vit l’esprit de la forêt, une femme cachant ses cornes et sa queue de vache, pour duper les hommes. On peut aussi mentionner Pesta, une vieille sorcière qui arpente les villages pour transmettre l’épidémie. Si la vieille dame porte un râteau, c’est gage de survie. Mais si elle tient un balai, tout le monde mourra. Ces connaissances certes sommaires sur les légendes originales permettent d’apprécier certains détails, que l’on rencontre notamment lors des combats de boss. En effet, l’une des armes de Pesta est un râteau, mais celui-ci est loin d’être un présage d’espoir.

Il est difficile d’en dire davantage sans spoiler toutes les horreurs et merveilles réservées par Bramble. Le jeu fait référence à beaucoup d’autres contes ou récits historiques, et ce, de façon parfois très mature et sombre. Il n’est assurément pas à placer devant les yeux les plus sensibles. Bien que l’histoire d’Olle ait plusieurs sens de lecture possibles, il ne faut pas s’attendre à quelque chose d’aussi cryptique et transcendant que Little Nightmares, mais il est clair que le boss final est diablement marquant, ne serait-ce que grâce à son thème musical. Si la bande originale de Bramble est très bonne, de manière générale, la reprise de « In the hall of the Mountain King », de Grieg, est absolument grisante.

Conclusion

Que dire de plus ? Bramble : The Mountain King est – pour l’instant – mon coup de cœur vidéoludique de l’année 2023. Il s’agit d’un jeu indépendant macabre qui dissimule à peine son admiration pour Little Nigthmares, en terme d’ambiance, de gameplay et de direction artistique. Bramble est pourtant différent, à bien des égards. Le rythme est moins soutenu, permettant davantage de s’aérer l’esprit lors de moments contemplatifs. La mise en scène est absolument renversante, ce qui redouble la beauté des moments poétiques, tout en rendant la semi-présence des monstres plus angoissante. Ce qui rend Bramble si unique, c’est son exploration d’un folklore nordique méconnu mais fascinant. Sans être révolutionnaire, Bramble est efficace dans tout ce qu’il entreprend, et plus d’une scène, à commencer par la fin, sont marquantes. On peut regretter un scénario moins cryptique et ouvert aux différentes théories, mais Bramble est assurément un bon jeu, qui ne peut que nous inciter à surveiller ce que produira Dimfrost Studio, par la suite. Neuf, en format numérique ou physique, le titre ne coûte qu’une trentaine d’euros. Même si sa durée de vie est de moins de dix heures, il n’y a donc guère matière à hésiter.

  • Bramble : The Mountain King est disponible sur toutes les plateformes, depuis le 23 avril 2023.
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Depuis plusieurs années, il est impossible de ne pas avoir entendu parler du mouvement #MeToo, entraîné par l’affaire d’Harvey Weinstein, producteur à Hollywood condamné pour harcèlements sexuels depuis plus de trente ans, et heureusement condamné à 23 ans de prison pour ses crimes. Depuis, le hastag #MeToo est un symbole pour dénoncer tous les harcèlements sexuels dans diverses industries : sportive, médicale, musicale…

Mais beaucoup moins connus sont les événements et surtout l’enquête journalistique qui a permis de déclencher une telle prise de conscience. L’enquête sur Harvey Weinstein et ses agissements est due à deux journalistes du New York Times, Jodi Kantor et Megan Twohey, dans un article publié le 5 octobre 2017, suivi d’un autre le 10 octobre 2017, où des actrices s’expriment à visage découvert. She Said, sorti en 2022, est le film adapté du documentaire éponyme (paru en 2019), retraçant cette enquête journalistique. Un biopic qui parfois frôle le documentaire tant sa mise en scène et son action sont réalistes et glaçantes.

Les coulisses d’une enquête journalistique

Jodi Kantor et Megan Twohey, photographiées par Katharina Poblotzki ©

Megan Twohey et Jodi  Kantor, photographiées par Katharina Poblotzki ©

 She Said n’est pas le récit de tout ce qui a été déclenché suite à #MeToo. Il est le témoignage des quatre mois d’enquête de deux journalistes : Jodi Kantor (interprétée par Zoe Kazan) et Megan Twohey (incarnée par Carey Mulligan). Toutes deux travaillent au New York Times, épaulées par diverses autres personnes (leur cheffe d’équipe, des avocats et juristes) et se lancent tout d’abord sur une enquête autour du harcèlement sur le lieu de travail en général. Très vite, c’est une rumeur autour d’une accusation à l’encontre de Weinstein, faite par l’actrice Rose McGowan, âgée de 23 ans au moment des faits, qui les fait orienter leur enquête vers le producteur et le milieu hollywoodien. Car si des actrices, respectées, admirées, parfois mondialement reconnues, se font harceler sexuellement sans qu’elles puissent réellement s’exprimer à ce sujet, alors que dire de toutes les autres femmes dans d’autres sphères du monde du travail ?

Durant quatre mois, les deux journalistes vont ainsi frapper de porte en porte pour rencontrer des actrices ayant travaillé pour Weinstein, en appelant au téléphone, rencontrer d’anciennes femmes chargées de direction de production, en Amérique, en Europe… Toujours, ce sont des portes qui leur claquent au nez, des coups de fils brefs et brutalement coupés : tout un silence oppressant entoure les supposés agissements de Weinstein. Personne ne veut ni témoigner ni même en parler.

Ce n’est que petit à petit, quand certaines actrices réfléchissent et finissent par parler, conseiller de se diriger vers un(e) tel(le) qui pourra évoquer quelque chose, que les morceaux du puzzle se forment et que les harcèlements sexuels perpétués par Harvey Weinstein deviennent tangibles, issus de sources fiables. Et là, Jodi Kantor, autant que Megan Twohey, se rendent compte de l’engrenage dans lequel elles viennent d’entrer.

Quand tout un système hollywoodien réduit au silence les victimes

Après tout, pourquoi ces actrices et anciennes employées refusent-elles de parler ? Pourquoi certains collaborateurs restent-ils évasifs et s’expriment à demi-mot, parlant des promotions canapé de jeunes actrices débutantes, prêtes à tout pour obtenir un rôle ? Parce que c’est tout le système hollywoodien qui est corrompu, avec Harvey Weinstein comme seule partie émergée de l’iceberg. Quand il invite des actrices dans sa chambre d’hôtel pour soi-disant leur parler carrière, pour en vérité leur demander des massages et des rapports sexuels allant jusqu’aux viols, tout est couvert. Le personnel d’hôtel est au courant, les managers des actrices font bien passer le message de ces « réunions de travail ». Le seul réseau de sûreté est la solidarité féminine du milieu, quand d’autres artistes disent à des actrices débutantes de ne surtout pas l’approcher en privé.

Dialogue entre l'une des victimes et l'une des journalistes dans She Said

She Said, 2022 © AnnaPurna Pictures et Point B Entertainement

C’est le fait de passer outre, sur des plateaux de tournage ou des réunions, des blagues douteuses de Harvey Weinstein. C’est fermer les yeux sur des dépôts de plainte des actrices, en leur proposant des arrangements à l’amiable, sous la forme de compensation financière. C’est contraindre ces actrices au mutisme sous des clauses de confidentialité en échange de cet argent. C’est laisser croire qu’il est « normal » d’être sollicitée sexuellement ou érotiquement pour faire avancer sa carrière, tout le monde y passe. C’est laisser détruire des archives et refuser de donner le nom des personnes les ayant écrites ou lues. C’est la peur, pour les actrices comme pour les employées, de se faire blacklister pour le reste d’une carrière dont elles ont tant rêvé. C’est se terrer dans le silence de la culpabilité et de la honte, parce qu’on est une victime, parce qu’on a peur d’être accusée de folie.

Et parce que cette possibilité de parler, elle aurait dû être là 25 ans plus tôt. Et puis pourquoi s’arrêter aux années 80-90, puisque Weinstein a continué ses agissements, toujours impuni ? Parce que ces événements ont détruit une santé mentale, une carrière, des famille et des vies, tout simplement. Et malheureusement, des années après, la puissance et l’influence de Weinstein sont encore telles, qu’il peut toujours leur nuire.

Tant de mécanismes qui ont contribué à faire un système hollywoodien de rapport de force entre producteurs et actrices (« Moi c’est 0, Weinstein c’est 10 »), et qui, heureusement, a commencé à être dévoilé, mais ne nous leurrons pas, il en reste toujours des traces et des crimes. A l’époque, personne ne voulait témoigner, ou en tout cas pas le faire seule, ni la première. Là aussi était le travail des deux journalistes : réussir à convaincre que l’union faisait la force, pour avoir le droit de citer des noms officiels, et non des sources anonymes. Ne sombrons pas dans le manichéisme et la lâcheté non plus : le film montre bien que ce silence et cette peur sont la conséquence d’un mélange de nombreux mécanismes insidieux qui rendent la prise de parole difficile.

Les faits, rien que les faits, pour redonner la parole aux femmes effacées

Les deux heures du film relatent une enquête hors normes et qui prend presque l’apparence d’un thriller. Les deux journalistes vont-elles réussir à convaincre des victimes et des témoins ? Toujours se prendre des murs ? Quand décider que l’article sera publié et que Weinstein y réagira ? Et les pièces du puzzle journalistique s’emboîtent, jusqu’à prendre une tournure vertigineuse dans les faits découverts.

Réunion de l'équipe des journalistes dans le film She said sur l'affaire Weinstein

She Said, 2022 © AnnaPurna Pictures et Point B Entertainement

Zoe Kazan et Carey Mulligan brillent dans leur interprétation, tout comme le reste du casting. Elles sont d’une justesse et d’un professionnalisme teinté d’humanité qui obligent l’admiration. On ressent pleinement un soulagement salvateur, quand, enfin, les professionnelles du cinéma acceptent de parler. Jamais on ne verse dans le pathétisme ni le sordide, et pourtant, quand enfin, des victimes parlent et relatent ce qui est arrivé il y a 20 ou 30 ans, on est saisi par l’émotion, la compassion, la colère. She Said redonne visage et parole à ces victimes, quand bien même seulement deux actrices réellement concernées par l’enquête ont choisi de participer au film dans leur propre rôle : Ashley Judd, qui apparaît à l’écran, et Gwyneth Paltrow, dont on entend seulement la voix au téléphone.

Comment convaincre de faire parler ces femmes ? Par minutie, en retraçant des faits, des documents, par des témoignages indirects, par des échos, des miettes qui mènent à des pistes. Un travail de fourmi, qui peu à peu, fait ouvrir des portes, des conseils de se tourner vers telle ou telle personne qui peut témoigner ou donner accès à des mémos. Des cheminements et des preuves qui permettent de convaincre les actrices de parler, pour elles-mêmes, pour les autres victimes à venir. She Said relate avec brio tout ce travail journaliste qui a donné lieu à un article factuel, sourcé, fiable et irréprochable. Il ne verse pas dans l’émotionnel, mais demeure dans les faits, pour rester implacable et irréfutable lors de sa publication, quand Harvey Weinstein et ses avocats accuseront le New York Times de diffamation.

Plus que tout, la phrase qui permet enfin aux victimes de parler, c’est celle-ci :

« Je ne vais pas changer ce qui vous est arrivé, mais ensemble, on peut peut-être faire en sorte que d’autres personnes soient protégées. La vérité, c’est tout. »

She Said est un film poignant, douloureux, éclairant et exceptionnel. Il retrace cette enquête journalistique et rend compte des moyens qu’elle exige des journalistes (y compris jusqu’à les faire, malheureusement, délaisser leur vie privée ou se faire aussi menacer de mort), et des conditions de ce milieu de travail. C’est une enquête exceptionnelle qui est relatée, et qui a permis de rendre compte des quatre mois difficiles d’enquête pour arriver à cet article publié le 5 octobre 2017, laissant une trace indélébile dans le système hollywoodien et notre société. She Said redonne la parole et le visage de toutes ces actrices et professionnelles du monde du cinéma, qui ont été trop longtemps réduites au silence et à l’intimidation.

Lors de la publication de l’article du 5 octobre 2017, seules certaines femmes avaient accepté d’être citées, aussi bien actrices qu’employées : Ashley Judd, Emily Nestor, Ms O’Connor, Laura Madden, Rose McGowan, Ambra Battilana et au moins huit femmes anonymes qui avaient accepté une compensation financière sous clauses de confidentialité. Le second article du 10 octobre 2017 apporte les témoignages de Gwyneth Paltrow, Angelina Jolie, Rosanna Arquette, Judith Godrèche… et quelques jours plus tard, plus de 80 femnmes ont enfin élevé la voix, dévoilant le véritable nombre de victimes de Harvey Weinstein.

  • Le film She said, réalisé par Maria Schrader et produit par AnnaPurna Pictures et Plan B Entertainement, est disponible en DVD et Blu-Ray depuis le 29 mars 2023, en location et achat VOD.
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Alors que la publication de « l’Extreme edition » de Hokuto no Ken se poursuit, les spin-offs de la série sont également réédités dans au même format. Idéal pour disposer d’une collection uniformisée pour les fans de cet univers, mais surtout pour découvrir ces histoires parallèles qui semblent se concentrer sur les personnages principaux autres que Kenshiro. Rei, Julia, Toki sont au programme, mais le premier à voir sa légende être republiée, c’est Raoh, l’aîné des quatres apprentis du Maître Ryuken. Pour être tout à fait honnête, j’abordais ce premier volume dans des conditions très défavorables. Je sortais d’une certaine déception à la lecture des derniers tomes de l’histoire principale en ma possession, je n’avais pas spécialement l’intention de me plonger dans les histoires parallèles de l’univers d’Hokuto no Ken, mais Crunchyroll nous a aimablement envoyé ce premier tome, alors autant y prêter toute mon attention), et surtout ce que j’ai découvert du personnage de Raoh dans les volumes 5 et 6 du récit principal ne me donnait pas du tout, mais alors pas du tout envie de consacrer du temps à la découverte de son histoire. Lors de son introduction, Raoh m’est apparu profondément antipathique, pour ne pas dire détestable. Égocentrique, voire carrément mégalomane, sans scrupules ni la moindre once d’empathie, il me donnait encore moins envie de m’intéresser à lui. Et pourtant, j’ai apprécié la lecture de ce premier volume. Quand bien même elle n’a pas été révolutionnaire pour deux sous, elle a tout de même eu le mérite de me surprendre.

Cette chronique a été écrite à partir d’un exemplaire envoyé par l’éditeur, Crunchyroll

Autre trait, autre vision

Premier élément marquant de cette légende de Raoh : elle n’est pas dessinée par Tetsuo Hara. Celle-ci date de 2006, soit presque 20 ans après la fin de la saga originale, et comme les autres spin-offs qui l’accompagnent, cette histoire parallèle est dessinée par un.e autre mangaka. Ici c’est Yûkô Osada qui s’y colle, un mangaka connu chez nous par exemple pour les séries courtes Run Day Burst et Kid I Luck, publiées chez Ki-oon. Celui-ci nous propose un style de dessin qui n’a absolument rien à voir avec celui de Tetsuo Hara, et en un sens c’est peut-être un point positif. En effet ce trait beaucoup plus fin, épuré et moderne amène une autre dynamique au récit. Disons que cela retire autant qu’il en apporte. Les planches sont très loin d’être aussi détaillées que celles de Hara-sensei, mais elles gagnent de ce fait en clarté et en lisibilité. L’intensité, et le poids du mouvement sont moindres que dans la série principale, mais les impacts en deviennent plus percutants. Reste à se demander si la patte de Yûkô Osada n’en serait pas tout simplement plus « classique » que celle de Tetsuo Hara, reconnaissable entre mille, et participant au premier plan à l’identité de ce qu’est Hokuto no Ken. Et si, de ce fait, les spin-offs ne perdraient pas un peu de ce qui fait le sel de la licence.

Car au fil des pages, s’est installée une ambiance assez différente de celle que je connaissais. Non seulement concernant l’univers de la saga, mais aussi autour du personnage même de Raoh. L’ambiance générale n’est plus aussi désolée et désespérée que dans la série principale. Le graphisme plus « propre » gomme une bonne partie de la rugosité, voire de la cruauté du monde qui nous est dépeint. D’un côté cela rend la lecture très fluide, mais de l’autre celui lui donne un ton plus proche de celui d’un shônen manga plus classique. On perd également des détails dans les expressions du visage, mais pour un personnage mono-expressif comme Raoh qui semble toujours être animé par la colère et la rage d’écraser tout ce qui l’entoure, est-ce vraiment une perte ? J’aurais tendance à dire que non, car ce premier tome de « La Légende de Raoh » permet de nous présenter le personnage de manière un peu plus nuancée qu’à travers ce que je connais pour l’instant de lui, c’est à dire son premier face à face avec Kenshiro. L’histoire de ce spin-off commence en effet après la séparation des quatre frères du Hokuto, après la catastrophe qui a plongé le monde dans le chaos. Raoh, uniquement animé par sa volonté de conquérir ce monde en décadence, se met en quête de puissance. Mais cela ne se fera pas en un jour…

Le charisme du surhomme

Raoh débute sa quête seul au milieu du désert. Enfin, pas entièrement seul non plus, car deux personnages interviennent dès le début du tome. Il s’agit de Sôga et Reina. Deux personnages qui semblent être amis de longue date de Raoh, envers lesquels il exprime même…de la sympathie ! Première nouvelle, j’ignorais que ce monstre assoiffé de conquête pouvait ressentir de l’amitié envers qui que ce soit. D’autant que ces deux amis semblent loin d’atteindre la puissance de Raoh, alors que dans mon esprit, seuls les êtres d’une force comparable à la sienne pouvaient gagner son respect. Les péripéties de Raoh vont l’amener avant tout à monter une armée, élément vital pour les conquêtes qu’il entend mener. C’est l’occasion de le découvrir en tant que meneur d’hommes, certes sanguinaire et sans pitié, mais également tout à fait charismatique. Peu importe qu’il ait volé sa première armée à un truand local, son aura d’empereur met tout le monde d’accord. Peu importe qu’une meute de chevaux sauvages bloque l’accès au prochain pays à conquérir, Raoh va trouver son chef, l’étalon alpha, et s’en va le dompter pour en faire sa monture ! Lire La légende de Raoh, c’est aussi prendre un plaisir non dissimulé à voir un personnage complètement pété faire des choses qui transpirent le style. Et encore, Raoh n’est pas présenté comme seulement surpuissant. Il est aussi capable… de calcul.

Car comme dans l’œuvre principale, lorsque deux maîtres d’arts martiaux du Hokuto shinken et du Nanto seiken se rencontrent, ça crée  des étincelles. Sans pour autant révéler le contenu de l’intrigue, il est tout à fait intéressant de remarquer que Raoh ne perd jamais son objectif de vue, et est prêt à faire certaines concessions dans le but de poursuivre sa quête. Quitte à surprendre même ses ennemis. La confiance de Raoh en lui même est aussi impressionnante que contagieuse, et sa légende s’écrira à l’aune de son assurance. Assurance qui lui permettra d’obtenir la loyauté de ceux qui l’entourent. Dernier élément qui a éveillé ma curiosité à la lecture de ce premier tome : l’intrigue de cette légende de Raoh fait apparaître des personnages déjà connus de l’univers de Hokuto no Ken, ce qui permet également de les redécouvrir sous le trait de Yûkô Osada, tout en les mettant dans un nouveau contexte et face à Raoh, un opposant bien différent que celui que sera Kenshiro dans l’histoire principale.

Alors que je referme ce premier tome, j’ai incontestablement passé un moment agréable, mais je m’interroge sur le positionnement de ce spin-off. Il semble d’un côté clairement s’adresser aux fans de Hokuto no Ken souhaitant poursuivre l’expérience avec d’autres histoires et d’autres perspectives. Mais de l’autre, le fait d’avoir confié la réalisation du manga à un autre artiste (même si on est toujours sur un scenario de Buronson et Tetsuo Hara néanmoins) change profondément la perception que l’on peut avoir de l’œuvre et de son univers, quitte à ne pas retrouver ce qui a pu plaire aux fans de la première heure. Une expérience un peu hybride en somme. Pas vraiment Hokuto no Ken, mais quand même un peu. Sans doute pas aussi mémorable que l’œuvre culte dont elle est issue, mais pas inintéressante pour autant.

  • La série complète en 3 tomes de Hokuto no Ken – La Légende de Raoh est disponible en librairie
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Akira Amano, l’autrice du manga Reborn!, puis character designer sur l’anime Psycho-Pass, est revenue en 2020 avec Ron Kamonohashi : Deranged Detective qui bénéficie enfin cette année d’une traduction française aux éditions Mangetsu. Les deux premiers tomes sont sortis fin avril 2023, alors qu’une adaptation en anime devrait débarquer avant la fin de l’année et qu’au Japon le manga compte déjà dix tomes.

Cette critique a été écrite suite à l’envoi des deux premiers tomes par l’éditeur.

Une question d’hommage

Inscrit dans la plus pure tradition des mangas de détective, le manga raconte le destin tortueux de Ron Kamonohashi, un ancien détective star qui s’est vu retirer sa licence et interdire purement et simplement l’exercice de sa profession. La raison est morbide : un mal terrible et inexpliqué le pousse à… inciter les coupables à se suicider après avoir résolu ses affaires. Lui qui était promis à une grande carrière finit par se renfermer, dégoûté par une vie où on lui refuse la seule chose qui le motive. Mais les choses changent évidemment quand se présente face à lui Totomaru Isshiki, un homme qui, au contraire, n’a rien d’un génie. Inspecteur un peu raté dans un commissariat de police local, celui que Ron va rapidement surnommer « Toto » est néanmoins un personnage attachant : s’il n’a rien d’un génie, il est plein de bonne volonté, et s’entiche de l’idée d’aider Ron à dépasser son mal et à retrouver le goût de la vie au travers d’affaires sur lesquels il l’embarque, au mépris de l’interdiction d’exercer qui le frappe. Le duo est efficace, avec un génie détestable d’un côté et un idiot joyeux de l’autre, ce qui permet au récit d’attirer une certaine forme de sympathie malgré son côté très classique et attendu.

Car le manga évoque rapidement les autres œuvres d’enquête sorties avant, à commencer par Detective Conan dont Akira Amano semble s’inspirer assez largement, rendant même hommage au manga de Gosho Aoyama à certaines occasions avec des enquêtes « impossibles » réglées en deux temps, trois mouvements, un côté loufoque omniprésent et des grands discours de celui qui résout l’affaire, Ron, faisant croire que Toto est celui qui a tout trouvé. Un peu comme quand Conan fait croire que Kogoro Mouri a résolu l’affaire, car personne ne croirait décemment un gamin. Sauf que là le but est surtout de faire croire à tout le monde que Ron n’a pas enquêté, lui qui en a la formelle interdiction. D’ailleurs dès le tome 2 on est pleinement dans Detective Conan : c’est les mêmes artifices qui mènent le duo d’enquêteurs dans des situations improbables, c’est des histoires de meurtres en huis-clos ou en direct à la télévision (cette enquête étant très clairement un hommage à Conan), c’est des personnages accusés les uns après les autres jusqu’à ce que le coupable soit révélé… Gosho Aoyama n’a pas inventé le concept, mais en manga il en est le pionnier, et Akira Amano peine très souvent à s’émanciper de cet héritage. Ainsi Ron Kamonohashi : Deranged Detective peine à trouver son identité et à affirmer ses idées.

The Dynamic Duo

Pourtant le duo est plutôt rigolo et dynamique, et on sent rapidement l’affection de l’un pour l’autre. On a d’un côté Ron, qui est super intelligent et à l’esprit de déduction sans faille, qui doit utiliser des artifices pour mettre Totomaru sur la bonne piste, tandis que ce dernier est un personnage agréable et sympathique avec tout le monde mais qui peine à assumer son rôle d’enquêteur. Cette dynamique fonctionne super bien, et la mise en scène reste très efficace, à tel point que les pages défilent et sans voir le temps passer. Il y a une vraie bonne ambiance, malgré quelques enquêtes franchement sordides, qui sort du manga, et qui donne très envie d’aller plus loin. Mais dans une industrie aussi surchargée que le manga, il est aussi difficile de laisser passer la facilité à laquelle s’adonne l’autrice, qui compte énormément sur ses inspirations diverses sans encore trouver de véritable identité à son œuvre. Cela ne condamne pas Deranged Detective, au contraire, car il y a une bonne trouvaille sur la dynamique du duo, mais il faut espérer que l’œuvre a bien plus que cela à offrir pour tenir sur la durée.

Ron Kamonohashi : Deranged Detective a tout du manga séduisant, grâce à son duo de héros qui n’inspirent rapidement que la sympathie pour l’un, la compassion pour l’autre. Plus encore, mon côté fan de Detective Conan y voit là un hommage agréable qui m’offre une nouvelle dose d’enquêtes parfois loufoques, d’autres fois impossibles, mais toujours résolues grâce au génie de son héros. Toutefois, cette proximité avec le manga de Gosho Aoyama pourrait jouer des tours à Akira Amano, qui va devoir trouver son propre style et s’émanciper pour que sa référence ne reste qu’un hommage, et pas une copie. Et il y a matière à offrir quelque chose à la personnalité plus affirmée, grâce à ses deux enquêteurs hauts en couleur mais aussi quelques personnages secondaires bien sentis, comme la supérieure de Totomaru, Amamiya. Ces deux premiers tomes sont accrocheurs, mais j’en espère bien plus pour la suite.

  • Les tomes 1 et 2 de Ron Kamonohashi : Deranged Detective sont disponibles en librairie depuis le 26 avril 2023 aux éditions Mangetsu.
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Mes premiers pas avec la mythique série Hokuto no Ken ont été ceux d’un enfant émerveillé. Impressionné par l’intensité d’un récit dont les fondations laissaient entrevoir le meilleur, je poursuivais ma lecture, et deux tomes plus tard, constatais déjà que la série aurait bien du mal à maintenir un tel niveau sur le long terme si elle continuait de se reposer sur les mêmes ficelles. Il m’a fallu parcourir trois nouveaux volumes de cette « Extreme Edition » pour avoir de quoi écrire un troisième article sur cette histoire, et j’ai déjà peur de me répéter. En effet ces volumes permettent d’introduire de nouveaux personnages, centraux pour la suite de l’intrigue, mais celle-ci ne va faire qu’évoluer sur des bases déjà posées, qu’itérer sur des dynamiques déjà plusieurs fois réutilisées. Au point où, tranchant avec mon enthousiasme débordant après le premier tome, je me demande maintenant comment la série va pouvoir encore durer sans perdre petit à petit mon intérêt.

Quatre frères ennemis

© 1983 BURONSON and TETSUO HARA / COAMIX, ©2022 Crunchyroll

Le nouvel arc du manga commence pourtant sous les meilleurs auspices, alors que l’on découvre que celui qui se fait passer pour l’héritier du Hokuto Shinken n’est autre que Jagi, l’un des trois condisciples de Ken, apprentis du Maître Ryuken, et pratiquant du Hokuto Shinken. Indiscutablement malfaisant, on comprend très vite pourquoi Jagi n’a pas été choisi par son maître en tant qu’héritier du Hokuto Shinken, mais tout l’intérêt de l’introduction de ce personnage réside dans l’ouverture qu’elle permet sur le Hokuto Shinken lui même, ses règles et son fonctionnement. En effet si c’est Kenshiro qui a été choisi en tant qu’héritier, alors ses condisciples doivent jurer solenellement de ne plus recourir à cet art martial, ou alors ils périront de la main de leur maître. Le fait que Jagi soit toujours là, tout en indiquant à Ken que ses deux autres comparses, Toki et Raoh sont toujours de ce monde, laisse à penser que les choses ne se sont pas passées comme prévu. Cet arc amènera Kenshiro à retrouver ses frère disparus, et surtout, pour la première fois, à mener un combat qu’il ne peut pas gagner…L’arrivée de ces nouveaux personnages vient épaissir un peu l’univers de l’oeuvre, en recentrant le focus autour de l’art martial d’assassin qu’est le Hokuto Shinken. Mais le rythme et les affrontements du manga restent globalement très similaires à ce que l’on a connu jusqu’à présent. Le problème que je rencontre dans cette construction est donc le suivant : jusqu’où ce concept va-t’il être étiré ?

Car quand bien même ce n’est peut-être pas le cas, la narration de Hokuto no Ken donne maintenant la désagréable sensation d’être pensée au fur et à mesure sans véritable plan d’ensemble. Ce n’est pas la dynamique de l’univers dans lequel l’histoire prend place ou les actes des personnages qui viennent définir ce qui se passera par la suite. Il s’agit surtout d’antagonistes apparaissant les uns après les autres, et que Kenshiro va devoir affronter, car…ils sont méchants. C’est tout. Le fait d’avoir présenté Ken comme un homme qui a tout perdu et se retrouve sans but et sans espoir se retourne contre l’oeuvre, qui en est réduite à inventer des enjeux au fur et à mesure pour justifier que les protagonistes se mettent en mouvement. L’introduction de Raoh, qui sera l’antagoniste majeur pour encore un moment, crée une dynamique où Kenshiro est mis en danger de par son statut. Raoh veut se débarasser de ses anciens condisciples, afin de devenir le dernier héritier du Hokuto Shinken, et conquérir le monde. Mais rien ne justifie que Kenshiro doive absolument l’affronter…à part le fait qu’il soit méchant. Les personnages ont beau nous expliquer que « c’est leur destinée de s’affronter dans un combat fratricide », j’ai bien du mal à me sentir investi dans la proposition. N’oublions toutefois pas que le manga a 40 ans. La complexité des enjeux scénaristiques n’était peut-être pas aussi importante que maintenant aux yeux du grand public. Mais je ne peux cacher ma déception lorsque je vois l’histoire répéter le même cycle encore et encore. Alors que cette structure marchait extraordinairement bien au départ pour dépeindre l’origin story de Kenshiro et y apporter la dimension dramatique qui en fait toute la saveur, elle donne après plusieurs itérations le sentiment d’avoir déjà été éculée. Après le combat entre Kenshiro et Raoh, climax de cet arc nous présentant ce qui reste des quatre maîtres du Hokuto Shinken, l’on retombe quasi-intentanément dans une situation bien connue : Une ville sous le joug d’une bande de pillards, menée par un leader bestial à la carrure démesurée, qui sera vaincu sans effort par Ken. Une routine qui sera complétée par l’introduction d’un nouveau maître d’arts martiaux,cette fois du côté du Nanto Seiken.

Mythologie répétitive

© 1983 BURONSON and TETSUO HARA / COAMIX, ©2022 Crunchyroll

Plus que jamais l’association de Kenshiro et de ses semblables à des figures divines se fait au grand jour. Les artistes martiaux du Hokuto Shinken et du Nanto Seiken sont comparables à des personnages mythologiques, héros à la destinée inscrite dans les étoiles. Ils sont plus que des Hommes, mais sont soumis à des épreuves dignes des plus grandes tragédies grecques. Et en dessous d’eux, le commun des mortels, quidams innocents ou bandes de voleurs sanguinaires, ne sont que des grains de sables, prêts à s’envoler au moindre souffle provoqué par les puissants mouvements de ces surhommes. Mais alors que ces personnages se succèdent et qu’on nous présente de nouvelles villes et de nouveaux lieux, on a le sentiment que tout se ressemble. Que tout n’est que métropole décrépie, ensevelie sous le sable ou grand édifice de pierre rappelant les Colisées antiques. Quasiment aucune place n’est consacrée au voyage de la troupe de Ken et au temps que ces personnages passent ensemble. La dynamique des personnages non-combattants est indissociable du rôle de spectateur impuissant, prisonnier du rôle vain de paraphraser ce qui s’est déjà passé une page plus tôt. Déjà lorsqu’un seul personnage se voit attribuer ce rôle le résultat est plutôt lourd, alors imaginez lorsqu’ils sont trois ou quatre…

J’espérais que, pour densifier un peu la narration et permettre un investissement un peu plus fort dans les différents personnages, le caractère de Kenshiro allait être étoffé, et que les enjeux relatifs à chaque personnage allaient permettre de s’y attacher. Mais non seulement Ken n’a toujours pas changé d’un iota, mais en plus les personnages secondaires (les combattants cette fois) semblent être condamnés à rester dans son ombre. Dépossédés dés le départ du simple espoir de pouvoir rattraper le niveau de Ken, ils sont relégués à devenir des faire-valoir du protagoniste, prenant part à des combats qu’ils n’ont aucune chance de remporter, simplement pour gagner du temps ou espérer être sauvés par l’héritier du Hokuto Shinken. Ce que semblent nous indiquer ces volumes 4 à 6 c’est que ce monde se divise en deux catégories : les maîtres (du Hokuto et du Nanto) et les autres. Le fait est que pour le moment, Buronson et Tetsuo Hara n’ont absolument pas l’air de vouloir s’intéresser aux autres, mais seulement à comment Kenshiro va pouvoir battre chaque nouvel adversaire qui se dressera sur sa route. Certes chaque nouvel ennemi possède sa propre personnalité et son background, mais cela ne me suffit pas pour me donner pleinement envie de m’investir, car pour l’heure, je sais que, sauf exception, seuls les combats de Kenshiro auront de l’importance, qu’il se battra sensiblement de la même façon, que d’habitude, et qu’il finira par l’emporter. L’affrontement contre Raoh constituait une opportunité de casser ce cycle. Mais il ne s’agit au final pas d’une défaite de Ken. Seulement d’un match nul, qui n’aura au demeurant aucune conséquence et qui ne laissera aucune séquelle à notre héros, toujours aussi monolithique. Une occasion manquée qui me fait sincèrement me poser la question : Hokuto no Ken va-t’il réussir à briser le moule dans lequel il s’est enfermé ? Cet enjeu suffit pour le moment à me donner envie de poursuivre l’aventure dans ce monde ravagé par le feu nucléaire. Mais pour combien de temps encore ?…

    • Les tomes de Hokuto no Ken – Extreme Edition sont disponibles en librairie
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L’héritage de Rocky était lourd à porter, mais dès le premier film Creed, Michael B. Jordan a prouvé qu’il était capable d’incarner un personnage différent, sans manquer d’un quelconque respect pour son aîné. Si Sylvester Stallone a pris ses distances depuis avec la licence, Michael B. Jordan lui se l’approprie plus que jamais avec ce troisième épisode, où il fait ses débuts en tant que réalisateur, insufflant au film un esprit nouveau.

Des inspirations venues d’ailleurs

© Photo credit: Eli Ade © 2022 Metro-Goldwyn-Mayer Pictures Inc. All Rights Reserved CREED is a trademark of Metro-Goldwyn-Mayer

Le premier Creed en 2016 était une belle surprise. Un premier film étonnant pour les distances prises avec Rocky sans pour autant renier son héritage, un style et une intention particulièrement séduisante où le cinéaste Ryan Coogler montrait le potentiel d’une telle suite, évitant l’écueil du vrai-faux remake aux intentions discutables comme Hollywood en a trop connu. Mais la licence a ensuite souffert d’un deuxième épisode plus brouillon, réalisé par Steven Caple Jr., ce qui posait question sur l’intérêt de la licence, représentant soudainement un vrai fardeau pour Michael B. Jordan qui, dans un espoir de ramener Creed sur quelque chose de plus intime et plus intéressant, prend la caméra pour ce troisième épisode. Et pour le coup, que le film nous plaise ou non, il est difficile d’ignorer la faculté du jeune cinéaste à marquer de son empreinte son tout premier film en tant que réalisateur. Très vite, on aperçoit sa volonté d’emmener le combat de boxe vers quelque chose de moins hollywoodien, et de plus proche des… anime japonais, avec une inspiration très claire et visible du côté de Hajime no Ippo pour le combat d’une vie de son héros et sa survie dans un monde qui lui pourrit la vie autant qu’il l’aime. Une inspiration que l’acteur-réalisateur a lui-même évoqué en interview, et qui ne manque pas de séduire dans un film qui, malgré des défauts sur lesquels je reviendrais plus loin, réussit son pari sur sa volonté de s’émanciper des deux premiers films en recherchant quelque chose de différent.

Il construit en effet son film sur un modèle similaire aux anime japonais de sa jeunesse, avec son héros qui affronte son lot de contrecoups, des difficultés qui trouvent souvent leur solution dans la force du groupe, avec le soutien émotionnel de ses proches. Creed se métamorphose soudainement en sorte de héros de shonen qui combat non plus pour sa gloire, mais pour sauver celles et ceux qui l’entourent, tandis que son ennemi du moment est incarné par un vieil ami devenu ennemi. Pas un ennemi à détruire, mais plutôt un ennemi à sauver, avec ce que cela implique de naïveté avec de grands discours sur l’amitié. Bien que cette proposition puisse clivante, il y a quelque chose de satisfaisant à voir Michael B. Jordan aller au bout de son idée, qui transparaît également sur la mise en scène : le combat final est superbement filmé, avec quelques plans où l’acteur-réalisateur se fait clairement plaisir pour, sur l’espace d’un plan, évoquer des plans d’anime, entre les coups dévastateurs et les gueules déformées, quitte à caricaturer la boxe. Cela peut toutefois être un désavantage pour le film puisque à vouloir singer les anime, Michael B. Jordan fait l’erreur de caricaturer l’antagoniste, comme certains shonen, en oubliant que nombreuses sont ces oeuvres qui ont surmonté les codes du shonen pour soigner leur antagoniste en évitant les poncifs du genre. En effet, le personnage qui attise la colère de Creed et qui le pousse à se dépasser est raté sur ce point, avec des motivations un peu faciles et qui tombent vite à l’eau. Enfin, on ne va pas plaindre son acteur Jonathan Majors, dont l’avenir devra plutôt s’écrire devant les tribunaux.

De la boxe classique mais efficace

© Photo credit: Eli Ade © 2022 Metro-Goldwyn-Mayer Pictures Inc. All Rights Reserved CREED is a trademark of Metro-Goldwyn-Mayer

Sur l’histoire, on pourrait pourtant lui reprocher de ne pas faire grand-chose de bien original pour la licence. Depuis Rocky, il y a un vrai besoin de renouveler le propos et d’aller un peu plus loin. Mais en incarnant celui qui a raccroché les gants avant de revenir pour espérer sauver sa réputation et ses proches, Michael B. Jordan nous propose un peu sa propre interprétation de Rocky 4, la guerre froide en moins. Mais c’est fait avec justesse, Tessa Thompson est toujours super dans son rôle bien qu’un peu trop en retrait cette fois-ci, et le charisme de Michael B. Jordan éclabousse le film alors qu’il incarne plus que jamais cette figure quasi super-héroïque d’un boxeur prêt à tout pour l’honneur de sa famille et de ses proches. C’est un rôle sur-mesure qu’il incarne avec force et talent depuis le tout premier film, et dans lequel il atteint une forme de paroxysme avec ce troisième opus, sûr de ses forces mais aussi de ses faiblesses. Quant à sa mise en scène, elle manque peut-être parfois d’un peu plus de dynamisme, avec un film qui reste finalement assez sage sur ce point en dehors des quelques références stylistiques aux anime de son enfance, qui arrivent assez tard dans l’aventure.

C’est difficile d’évaluer Creed III tant l’affect joue un rôle prépondérant. Et c’est peut-être ça aussi que je cherche dans le cinéma, une œuvre qui est certes imparfaite, mais qui s’attache à aller au bout de son idée avec beaucoup de cœur. Le choix du cinéaste de référencer les anime de son enfance est surprenant alors que Creed s’appuie déjà sur un gigantesque héritage avec Rocky, mais ce choix est complètement validé par un combat final assez dantesque où Michael B. Jordan arrive enfin à se lâcher sur le style et la mise en scène. Il y a beaucoup de raisons de critiquer le film tant il est hasardeux sur bien des points, à commencer par la place des personnages secondaires et la mise en scène très académique et peu affirmée de plusieurs scènes (comme le « training shot », cette fameuse séquence où le boxeur s’entraîne, que le film rate complètement). Mais il a du cœur, et pour un blockbuster, c’est déjà bien.

  • Creed III est sorti en salles le 1er mars 2023 et sortira en vidéo en juillet. 
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Trinity Trigger n’est probablement pas le J-RPG le plus attendu l’année où un mastodonte du genre s’apprête à faire son retour, mais le jeu de FuRyu et Xseed Games tente tout de même de se faire une petite place dans le cœur des amateur·ices du genre en faisant appel à leurs souvenirs d’antan. En effet, le jeu en appelle à un héritage de la série des Mana, alors que ses concepteur·ices ont fait leurs armes dessus à l’époque. Mais est-ce que la nostalgie est suffisante pour faire un bon jeu ?

Cette critique a été écrite suite à l’envoi d’un exemplaire PlayStation 5 par l’éditeur. Le jeu a été terminé en 12 heures, en version anglaise, le jeu ne disposant pas de traduction française.

Trio d’attaque

© FURYU Corporation. Licensed to and published by XSEED Games / Marvelous USA, Inc.

Véritable hommage à la série des Mana, Trinity Trigger montre dès ses premiers instants un attachement et un amour pour Secret of Mana, en particulier. D’abord pour son système de combat sur lequel je reviendrai un peu plus loin dans cette critique, mais aussi et surtout pour son univers. Coloré, fait de voyage et de découverte, celui-ci nous embarque sur le destin de Cyan, un pilleur qui tente de récupérer des trucs à revendre ici et là pour subvenir aux besoins de son foyer, composé de lui et de sa sœur, alors que leurs parents sont décédés. Une vie compliquée que le jeu nous présente quand même avec optimisme (monde coloré oblige), jusqu’à ce que le destin soit bouleversé : Cyan se retrouve pourchassé par de mystérieux assassins, et fait la rencontre de Elise, qui l’aide à s’en sortir. Comme tout J-RPG qui se respecte, on s’aperçoit vite que Cyan n’a pas été ciblé par hasard, et que du haut de sa petite vie tranquille il joue en réalité un rôle important dans le destin du monde. Rapidement, on est rejoints par un troisième personnage, Vantis, pour former un trio permettant de jouer en coopération locale, là encore un vestige de l’époque des Mana.

Derrière ce destin se cache une vague histoire d’ordre et de chaos, de monde en sursis et de destins croisés. Si dans l’ensemble on est face à quelque chose de très classique qui peine à surprendre, la narration a au moins le bon goût de se limiter à ce que sait et apprend le héros, sans que l’on soit omniscient sur cet univers, rajoutant une pointe de mystère jusqu’à ce que le héros finisse par comprendre ce qu’il se passe (bien aidé par ceux qui l’accompagnent, puisqu’il reste assez passif dans l’ensemble). Malheureusement, l’intrigue manque de moments vraiment épiques, et peine quand même à se lancer. Sur les douze heures qui m’ont été nécessaires pour en voir le bout, il en a bien fallu cinq ou six pour que l’histoire se lance réellement, alors qu’avant ça le jeu me donnait l’impression d’errer sans but entre quelques villages qui n’apportaient aucune réponse à des questions qui étaient de toute manière mal définies. Heureusement il y a le facteur « mignon » de l’ensemble avec les « triggers« , de sortes de petites créatures qui se transforment en armes le moment venu, créées par Atsuko Nishida à qui l’on doit déjà bon nombre de Pokémon historiques (comme Pikachu, Bulbizarre ou encore Salamèche). Mais aussi son univers coloré, dommage toutefois que le jeu ne développe aucun lore en dehors de sa quête principale. On traverse de nombreux villages aux ambiances bien différentes (les échoppes sont toutefois absolument toutes identiques visuellement), mais les PNJ rencontrés n’ont rien à nous dire, aucune histoire spécifique à ces lieux ne se développe et on ne sait pas quels sont ces mondes, ces peuples où la vie semble suivre son cours sans trop de considération pour la quête du héros. On a donc rapidement le sentiment d’être face à un monde vide de toute vie, et c’est vraiment dommage pour un jeu qui nous fait traverser tant de lieux différents.

Un système à la Mana

© FURYU Corporation. Licensed to and published by XSEED Games / Marvelous USA, Inc.

Trinity Trigger peut toutefois compter sur un gameplay assez sympathique, avec un système qui s’inspire là aussi de Secret of Mana. Cela se remarque d’abord par ses combats en temps réel où les coups sont uniquement limités par une barre d’endurance qui conditionne la puissance des coups (il est encore possible de frapper quand elle est vide, mais en faisant très peu de dégâts). Cette endurance se recharge évidemment de manière quasi-instantanée lorsque l’on reste immobile, c’est ainsi tout le concept de base des combats des Mana que le jeu reprend. Mais le titre développé par Three Rings s’en distingue d’une certaine manière en mettant de côté toute forme de magie, absente du jeu, pour plutôt se focaliser sur un système d’armes à utiliser différemment selon les ennemis. Chaque donjon exploré permet en effet de débloquer de nouvelles transformations pour les triggers, c’est-à-dire de nouvelles armes, auxquelles les ennemis peuvent être faibles ou résistants. Sans révolutionner le genre, cela pousse au moins à changer régulièrement les approches, avec des armes lentes (comme les haches ou les lances), des armes plus équilibrées (les épées) ou des armes à distance (pistolets, arcs) selon les ennemis affrontés. Pas forcément significatif contre les centaines de monstres croisés dans les donjons, ce système marche toutefois plutôt bien contre les boss qui ont le mérite de pousser à changer nos approches, à défaut d’être véritablement complexes ou originaux.

Cela ne permet toutefois pas de compenser le manque d’intérêt de la plupart des quêtes secondaires, qui certes permettent parfois de débloquer de nouvelles armes (en poussant à l’exploration de donjons secondaires), mais qui dans l’ensemble ne présentent aucun intérêt à cause d’une narration étriquée et souvent mal amenée. Ce qui est dommage également c’est que ces quêtes secondaires renvoient presque systématiquement (à l’exception des donjons secondaires) vers des zones passées, ainsi les quêtes secondaires n’arrivent jamais vraiment à se mêler à la fuite en avant qu’est la quête principale, contrairement à d’autres J-RPG qui savent mêler l’aventure principale à leur contenu annexe. Notons enfin qu’il y a un vrai dernier boss et une « vraie » fin à débloquer, néanmoins ce contenu post-game consiste essentiellement à affronter à nouveau les mêmes boss déjà affrontés dans les donjons, ce qui n’est pas très passionnant, surtout que l’apport narratif n’est pas énorme pour une histoire qui peine déjà à passionner sur l’ensemble de l’aventure. Et ce n’est pas la faute de la traduction anglaise, qui est de bonne facture, et qui s’autorise même quelques jeux de mots plutôt rigolos.

J’avais envie de l’aimer, car la promesse de retrouver un. J-RPG « à la Mana » titillait forcément mon cœur de fan. Mais Trinity Trigger manque de beaucoup trop de choses pour être à la hauteur d’un ancêtre auquel il veut rendre hommage. Son univers, sympathique quoique très attendu, n’arrive pas non plus à se satisfaire d’une direction artistique assez peu mémorable, à cause de personnages à l’identité assez peu marquée et d’une bande originale qui ne parvient pas à trouver de grands moments. Quant à sa narration, elle reste bien en deçà de ce que l’on peut décemment espérer, en cochant toutes les cases des clichés du J-RPG sans chercher à les sublimer, faisant du jeu un hommage assez facile qui n’a pas grand chose à offrir de plus. Et c’est dommage, car il y a un vrai bon filon à exploiter sur la notion de nostalgie et du retour aux sources pour le genre, mais il faut un peu plus que ce que propose Trinity Trigger pour convaincre.

  • Trinity Trigger est disponible sur Switch, PlayStation 4, PlayStation 5 et PC (Steam) depuis le 16 mai 2023.
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2007. J’ai quinze ans, je suis en première. Je joue énormément à Pokémon, je rêve de devenir journaliste et…j’achète des mangas principalement lorsque je trouve la couverture jolie. A l’époque ma culture manga s’arrête à Dragon Ball, Yu-gi-oh! et Shaman King…et un peu Naruto. Il n’y a plus ou moins que Glénat et Kana qui éditent des mangas connus du grand public en France,  mais l’aura dont jouit Kana en publiant la quasi-totalité du shônen jump (Glénat avait tout de même One Piece) est incomparable à mes yeux de jeune weebos, et chaque nouvelle sortie du label au petit rectangle jaune est scrutée avec avidité par mes petits yeux de futur passionné de manga. Arrive ainsi sur nos étals une série qui parle de samouraïs et d’extraterrestres, avec un héros aux cheveux argentés drapé de blanc, qui se bat avec un sabre en bois. Fidèle à mes lubies de l’époque, j’achète le premier tome parce que la couverture est marrante, avec ce bonhomme sautillant incrusté dans l’espace.  Seize ans plus tard, 2023, j’ai trente-et-un ans, et c’est avec un sentiment d’émotions mêlées que je vois dans le rayonnage de la dernière librairie de mon coin, qui s’approvisionne d’un unique tome à chaque sortie, le 77ème et dernier volume de Gintama. Une œuvre entrée dans le Weekly Shonen Jump sur un malentendu, qui y est restée sur un coup de chance, et qui s’y est installée pour de bon grâce à son génie. Et elle a fait exactement la même chose avec ma vie.

© HIDEAKI SORACHI / SHUEISHA

Gintama c’est la série que j’ai suivi pendant le plus longtemps. J’ai à ce jour des séries plus longues (genre JoJo et ses 130 tomes, à l’aide), mais aucune ne m’a accompagné pendant aussi longtemps. Aucune œuvre de fiction ne m’a suivi pendant seize années. C’est littéralement la moitié de ma vie à l’heure où j’écris ces lignes. C’est colossal. Et quand un univers t’accompagne pendant aussi longtemps, il a forcément une place à part dans ton cœur. Il a forcément eu un impact sur ta vie, il a forcément inscrit une part de son ADN en toi. Et Gintama…c’est forcément un morceau de mon existence, pour la série elle-même et tout ce qu’il y a autour. C’est une influence majeure de mon humour, et un compagnon, pas toujours fidèle, de mon évolution de lecteur, de l’évolution du marché du manga en France, et de tellement d’autres choses que ça me semble important, à l’heure où la publication de cette histoire est enfin arrivée à son terme chez nous, de revenir pendant un moment sur les aventures de Gintoki, de Shinpachi et de Kagura au sein de l’agence à tout faire. Parce que ces seize ans d’histoire, c’est aussi seize ans de vie pour un grand manga, qui a du, par la force des choses, se contenter d’un petit public en France.

Bienvenue dans le Neo-Kabukichô

Gintama commence en nous décrivant un contexte historique hybride, et déjà délicieusement anachronique. L’intrigue prend place à Edo,ancien nom de Tokyo durant l’ère elle-même nommée « Edo ». Ceci nous placerait dans une époque féodale, entre les années 1600 et 1800. Pourtant cette ère Edo n’est pas tout à fait celle que nous connaissons, car des extraterrestres sont déjà arrivés sur Terre. Toutes sortes d’extraterrestres, qui ont amené avec eux leur culture et leur technologie, faisant passer Edo dans une modernité qui la fait, au final, énormément ressembler à notre époque contemporaine. Dans ce contexte le Shogunat, dirigé par le shogun Shigeshige Tokugawa tente tant bien que mal de s’accommoder de la présence extraterrestre, désignée sous le nom générique « Amanto », et de gérer dans le même temps la criminalité ambiante et les organisation terroristes visant à renverser le régime en place, accusé d’avoir vendu Edo aux Amanto. L’occasion de faire connaissance avec le mouvement Joi, avec à sa tête le mystérieux Kotaro Katsura, et avec le Shinsengumi (mythique milice du shogunat), dont le fameux vice-capitaine Tôshiro Hijikata (Oui oui Tôshiro) fait trembler les criminels de tout Edo à la simple évocation de son nom.

© HIDEAKI SORACHI / SHUEISHA

Et dans tout ça arrive Gintoki Sakata (et non pas Kintoki Sakata, l’un des quatre rois célestes du Bouddhisme). Trentenaire désabusé et désinvolte, en apparence bon à rien, mais tellement doué à l’épée qu’il est capable de résoudre à peu près n’importe quelle situation. Ce qui l’a amené à ouvrir « l’agence à tout faire de Gin-chan » qui, comme son nom l’indique s’engage à résoudre tous les problèmes des habitants du Kabukicho, quartier iconique de Tokyo (et donc d’Edo), réputé, en un mot comme en cent, d’être le quartier de tous les vices, où criminalité et débauche font partie du quotidien. Gintoki va rapidement croiser la route de Shinpachi Shimura, fils d’un maître de kendo dont le décès prématuré met ses enfants dans une situation délicate concernant leur survie. O-Tae, la grande soeur, doit travailler dans un kyabakura pour subvenir aux besoins du foyer, tandis que Shinpachi, trop jeune et trop inexpérimenté pour reprendre le dojo de son père, se retrouve à errer lui aussi à la recherche d’un moyen de subsistance. Un concours de circonstances va l’amener à être recruté par Gintoki au sein de l’agence à tout faire, pour le meilleur et pour le pire…Kagura quant à elle, qui sera la dernière partie du trio de protagonistes, est une mystérieuse jeune fille à la force et à l’appétit démesuré. Elle appartient à l’ethnie Yato, la race considérée comme étant la plus forte de l’univers, que l’on dit éteinte depuis que leur planète a été détruite. Ça vous rappelle Dragon Ball ? C’est normal. Vous commencez à effleurer du doigt ce qui fait tout le sel de Gintama : La parodie.

Un Gloubi-boulga cosmique

© HIDEAKI SORACHI / SHUEISHA

En effet je vous parle de références historiques et de figures connues de l’histoire du Japon, mais je dois vous avouer que tout ce background n’existe quasiment que pour être détourné et moqué. La dimension parodique de Gintama est omniprésente, et va se servir d’absolument tout ce qu’elle peut trouver de culture japonaise pour créer des blagues dont le niveau de débilité crève souvent le plafond. Du détournement du nom de figures emblématiques du folklore ou de l’Histoire du Japon, à la multiplication de situations tournant en ridicule un volume considérable d’œuvres mythologiques ou contemporaines, en passant par nombre de vannes sur tout ce qui constitue le quotidien japonais, Gintama ne respecte rien, et va tout mettre en œuvre pour nous faire marrer comme des baleines au milieu de ce setup de shōnen d’action. Il s’agit bel et bien, dans sa première vie, d’un gag manga. Un genre constitutif du manga moderne, mais moins populaire chez nous. Sans doute car l’humour japonais reste bien différent de l’humour occidental, et nécessite souvent une bonne connaissance de la culture japonaise pour saisir le fondement de ses blagues. Car Gintama, du moins dans ses 54 premiers volumes, est une vaste blague. Chaque chapitre est l’occasion de mettre les protagonistes de l’histoire dans des situations toujours plus absurdes, dans lesquelles chacun va révéler son côté le plus débile, ou au contraire le plus sérieux, afin d’appuyer des contrastes qui se révèleront absolument hilarants, les uns après les autres.

Mais ce n’est même pas là que tout le génie de ce manga va s’exprimer. Si je devais aller chercher sa plus grande force, ce serait du côté de sa diversité et de sa densité. En un peu plus de 700 chapitres, ce sont autant d’occasions  de nous emmener partout dans le Kabukicho et même bien au delà. C’est ainsi que l’on fera la rencontre de dizaines et dizaines de personnages (dont plus de 70 d’entre eux figureront sur les dos des volumes reliés), non seulement sur Terre, mais également dans l’espace, dans ces délicieux moments où Gintama se pare d’un inoubliable côté space-opéra (encore une fois parodique). La variété des situations est monumentale, et va piocher dans toutes les inspirations possibles, même les plus improbables. Un pique-nique durant le fleurissement des cerisiers qui tourne mal; un pyromane qui sévit le jour de sortie des déchêts à brûler (une spécificité de la société japonaise); l’investigation d’une usine de « Justaway », incompréhensibles jouets qui font pourtant fureur; l’attaque des « testicrobes », nés de l’hygiène discutable des membres du Shinsengumi lorsqu’ils sortent des toilettes; l’infiltration et le démantèlement de la secte du grain de beauté poilu sur le front, dont l’influence du gourou grandit dangereusement; la rencontre avec Gengai Hiraga, l’inventeur le plus réputé d’Edo et ses créations les plus iconoclastes; les rencontres avec les Oniwaban, troupe secrète de ninjas dont les préoccupations vont…vous étonner; l’installation de Hedoro dans le quartier, fleuriste de son état, dont les plantes extraterrestres vont causer de gigantesques problèmes d’allergies…et ce n’est qu’un infime fragment des histoires à la con qui vont se succéder tout au long de cette épopée durant laquelle Hideaki Sorachi, génie de la connerie et mangaka en constante progression tout au long de la série, donnera tout pour survivre à chaque nouvelle semaine, devant affronter le rythme surhumain de la publication hebdomadaire et les nombreuses crises hémorroïdaires (souvent mises en scènes également dans le manga). Et rien n’était gravé dans le marbre, car Gintama a bien failli ne jamais connaître le destin d’une série fleuve.

Saisir sa chance

© HIDEAKI SORACHI / SHUEISHA

En 2003, après quelques semaines de parution, Gintama ne déchaînait pas vraiment les foules. Et il me faut ici être tout à fait honnête : malgré tout l’amour que je porte à cette série, je dois reconnaitre que les premiers volumes étaient tout à fait moyens. Disons très classiques dans leur construction de shōnen manga d’action, au milieu des bagarres de sabres, que seul son univers parvenait à faire sortir du lot. Le début de Gintama est, en comparaison de ce qui a suivi, extrêmement sage. A tel point qu’on se demandait s’il était prévu qu’il soit un gag manga dès le départ. Logiquement, les votes en faveur de Gintama n’étaient pas légion, mettant l’œuvre sur la sellette. Et soudain, le coup du sort. Arrive la fin d’un mastodonte, le roi des mangas de l’époque : Yu-Gi-Oh ! L’aventure du roi des jeux se conclut après 38 volumes, et laisse un grand vide dans le Shonen Jump. Un vide qui retarde d’autant l’annulation d’une autre série, pour laisser le temps à une nouveauté de faire ses armes. Ces quelques semaines de sursis seront déterminantes pour Gintama, qui va réussir à trouver ce qui lui manquait: sa folie. Les personnages se débrident, la bouffonnerie et le grotesque atteignent de nouveaux sommets, et c’est sans doute ce qui a permis à Hideaki Sorachi de maintenir la popularité de son œuvre aussi longtemps. A présent la machine était lancée : On allait revenir à Gintama pour rire. Pour découvrir dans quel pétrin l’équipe de l’agence à tout faire allait se mettre cette semaine encore, et surtout par quelle pirouette ils allaient retomber sur leurs pattes, à grands renforts de bêtise et de calembours claqués au sol. Cela a permis à la série de prendre racine dans le cœur de nombreux fans, et à se voir être déclinée en tous les produits dérivés imaginables. Un animé bien sur, puis des dramas, des films, live et d’animation, des CD audio, des pièces de théatre, jeux vidéos, light novels, des goodies de toutes les formes et de toutes les couleurs. Indubitablement, Gintama était devenu un phénomène, et plus de 55 millions de volumes reliés seront vendus tout au long de la vie du manga. Pourtant, alors que le cap des 50 volumes avait été franchi, on sentait un certain essoufflement des ficelles humoristiques tirées par l’auteur. Des arcs scénaristiques paraissaient un peu forcés, et assez éloignés de l’originalité à laquelle la série nous avait habitué.es (Tous les personnages changent de genre, puis tous les personnages échangent leur corps avec d’autres…) Qu’à cela ne tienne, Sorachi-sensei prend une décision : Après quelques incursions d’arc sans gags, développés avec parcimonie et de manière assez discrète, l’histoire va entrer dans sa dernière partie, et celle-ci sera sérieuse. Extrêmement sérieuse.

Et soudain, Gintama est devenu un manga d’action. Un manga d’action extrêmement travaillé, qui s’appuiera sur un univers et un réseau de personnages et d’intrigues en expansion depuis des années. Les héros, ainsi que l’ensemble de leurs ennemis d’hier, deviendront des alliés. D’abord à travers la mise en scène d’un coup d’état au shogunat qui va progressivement dériver vers l’avènement de la plus grande menace à laquelle l’équipe à tout faire devra faire face. Et il ne s’agira pas du chaos provoqué par le remplacement du héros et du titre du manga, passant de Gintama à Kintama (double jeu de mot jouant sur le fait que « Gin » signifie « Argent » et « Kin », « Or », mais surtout sur le fait que « Kintama » signifie « Testicule »), mais bel et bien d’une entité présente en filigrane depuis le début de l’œuvre, et qui se révèle après plus de dix ans de publication. L’occasion pour Hideaki Sorachi de mettre en place de véritables enjeux narratifs sérieux autour de ses personnages, ainsi qu’un découpage et une narration que 50 volumes de blagues et d’histoires foutraques ont porté à une qualité dans la densité que j’ai vu dans très peu de mangas. On est pas loin des 12 cases en moyenne par page (ce qui est énorme) et tout reste particulièrement lisible. Très dense, mais très lisible, comme une histoire qui aurait atteint son plein potentiel, sa pleine maturité. Une histoire qui a pris son temps pour gagner confiance en elle-même et en ce qu’elle veut raconter (et qui nous a bien fait marrer en passant), mais qui a réussi à sortir de l’auto-dérision systématique pour proposer sur ses 20 derniers volumes un space-opéra dantesque où chaque personnage ira au bout de lui-même pour protéger ce qui lui est cher. Ce shift dans le ton de l’œuvre est majeur dans ce qui constitue l’identité de Gintama. Il en fait une série dans laquelle transparait, à la fois dans la forme et dans le fond, cette idée que la liberté est l’une des choses les plus précieuses. Et qu’il faut la chérir, l’encourager, la faire croitre. Y compris si cela implique un retournement du flow des évènements. Enfin, pas entièrement non plus. Malgré la transition vers un scenario beaucoup plus sérieux, Gintama reste malgré tout Gintama, et ne manquera jamais une occasion, lorsqu’elle s’y prête, de caler une petite succession de gags pour nous rappeler que, oui, Hideaki Sorachi fait ce qu’il veut, et que c’est comme ça qu’il a mené sa barque pendant seize ans.

Et en France alors ?

© HIDEAKI SORACHI / SHUEISHA

Gintama a été, et restera un phénomène au Japon. Au point que l’auteur, ayant mal géré la longueur de ses derniers chapitres, a pu bénéficier d’un rarissime traitement de faveur, en obtenant l’autorisation de publier la fin de son manga dans le Jump Giga, magazine annexe de la Shueisha, publié 3 à 4 fois par an, puis directement sur internet dans une application dédiée au manga. Il y a fort à parier qu’en France, l’œuvre n’aurait pas connu le même succès, et aurait même sans doute été annulée. En effet tout au long de sa publication, Gintama n’aura mobilisé que quelques milliers de lecteurs et lectrices à son lancement, qui se sont ensuite dispersés pour ne rester que quelques centaines à suivre les aventures de Gintoki et de ses compagnons. C’est toujours plus que quelques séries particulièrement confidentielles de l’éditeur Kana (je pense par exemple à Zettai Karen Children, série également très longue dont la publication des derniers tomes réunit un tout petit nombre de lecteurs et lectrices), mais cela reste bien peu, au point que dans les librairies, les tomes sont devenus, la grande majorité du temps, grands absents des présentoirs dédiés aux nouveautés. Ainsi, après avoir suivi les 33 premiers tomes de la série, je me souviens très clairement d’une longue pause dans mon suivi de celle-ci, après avoir du commander les tomes directement sur le site de l’éditeur, voyant à quel point ils étaient introuvables. A ce moment là les sorties entre les tomes s’étaient douloureusement espacées, atteignant quatre, voire six à sept mois de délai. On est à l’époque en 2013, 2014. Le marché du manga est déjà en expansion, mais les sorties ne sont pas encore à ce point nombreuses que les éditeurs doivent espacer les sorties pour des raisons de planning, et nous sommes très loin de la crise du papier et des imprimeurs qui nous touche depuis 3 ans, amenant parfois les sorties à être repoussées. Non, ce qui est arrivé à Gintama, c’est sans doute que les ventes n’étaient plus bonnes, au point de reléguer la série au second plan derrière d’autres sorties plus rentables. Me faisant craindre, à l’époque, que la série soit tout simplement annulée, faute de résultats.

© HIDEAKI SORACHI / SHUEISHA

Il y a peut-être aussi en jeu le travail de traduction et d’adaptation, sans doute colossal, nécessaire à l’édition en français de cette série. On l’a dit il s’agit d’une série très dense, non seulement en termes de nombre de mots, mais aussi en termes de gags et de jeux de mots à adapter. Lorsqu’Hideaki Sorachi fait référence à une célébrité du petit écran, à un phénomène de société resté cantonné à l’archipel, ou à un drama médiatique qui a secoué les tabloïds japonais, il faut soit trouver un équivalent sociétal en France, respectant le contexte et la saveur impliquée par la blague, ou placer un encart explicatif permettant de comprendre la référence, sans pour autant rendre la lecture trop lourde ou rébarbative. La tâche devient encore plus ardue lorsqu’il faut expliquer un contexte historique du Japon féodal, lorsque celui-ci est tourné en ridicule à travers des échanges lunaires entre le shogun Shigeshige Tokugawa et d’autres personnages de l’œuvre. Et tout ce travail en devient d’autant plus ingrat lorsqu’il faut s’y coller pour à peine quelques centaines de lecteurs et lectrices. Les traducteurs et traductrices qui se sont succédé sur Gintama se sont peut-être consolé.es en se disant qu’il s’agissait certes d’un petit public, mais d’un un public tout aussi curieux de culture japonaise qu’intéressé par les blagues de Sorachi-sensei, en ce que son manga, en parodiant tout ce qui peut l’être, nous en apprend énormément sur le Japon, son humour, son histoire et ses travers. Big up donc à Frédéric Malet, Pascale Simon, Rodolphe Giquel et Joachim Roussel, qui se sont sans doute tantôt arraché les cheveux, tantôt beaucoup amusé.es à travailler sur cet énorme délire jusqu’à son dernier tome.

Tadaima, et Sayonara l’agence à tout faire

2019. Après plusieurs années de pause, à la faveur du hasard, je découvre une librairie indépendante dans laquelle trône fièrement un exemplaire du tome 55 de Gintama. Touché, je l’achète, et même le libraire semble surpris. L’échange qui a suivi était si savoureux que je ne résite pas au plaisir de vous le transcrire, alors que je tend le livre au libraire pour l’acheter:
« -Ouah Gintama » (d’ailleurs ce fameux libraire disait « Djintama »)
-Ouais c’est cool que vous ayez la série ici, c’est rare !
-Oh ben en vrai on en prend toujours un dans les nouvelles sorties mais je crois que personne l’achète
-Ben écoutez, si vous voulez bien continuer pour les prochains tomes, je viendrai vous les prendre
-Ah bah Ok« .

© HIDEAKI SORACHI / SHUEISHA

Ainsi, j’avais remis le pied à l’étrier. En quelques semaines, je comble mon retard accumulé, du tome 34 au tome 53, et je repars pour plusieurs années de suivi de cette série si spéciale à mes yeux. Les publications étaient revenues à un rythme d’un tome tous les deux mois. C’était rassurant, Kana avait visiblement décidé d’aller jusqu’au bout de cette série. De respecter les gens qui avaient envie de la suivre jusqu’à la fin. Je vais me hasarder à une petite divagation un brin politique, mais je trouve ces histoires de petites séries confidentielles que l’éditeur décide de publier jusqu’au bout hyper touchantes. Dans notre société où l’on ne jure plus que par la rentabilité, la croissance les ventes et le calcul, voir de longues séries que seul.es quelques passionné.es continuent de suivre perdurer et se conclure envers et contre tout, ça me donne le sentiment qu’on ne vit pas que pour le pognon ici bas. Qu’il reste quand même un peu de passion et d’envie de faire découvrir à autrui des choses qui sortent de l’ordinaire pour lutter contre la standardisation des produits, le profit et l’aversion aux pertes financières. Non vraiment ça m’a touché de tenir entre mes mains le 77ème et dernier tome de Gintama, et de voir que celui-ci a bénéficié d’une couverture métallisée pour son premier tirage, comme pour dire merci aux fans de la première heure. Pour fêter avec eux la fin d’une époque. La fin de seize ans de voyage ensemble.

Et si ce long texte ne suffit pas à le prouver, je vais le dire à nouveau, ces seize ans de voyage ont été formidablement mémorables. C’est rare et précieux d’avoir un lien comme ça avec une œuvre, surtout lorsqu’elle se termine. J’ai grandi avec elle, j’ai ri avec elle. J’ai vibré avec elle. Et maintenant qu’elle est derrière moi j’ai envie de continuer à avancer, à découvrir, à être curieux des trucs étranges qui ne marchent pas chez nous. Pour lesquels il faut consentir à un effort d’adaptation, de compréhension. Ce genre d’œuvre avec laquelle on peut avoir comme une relation de franche camaraderie, qu’on est content de retrouver, et qui, lorsque vient le moment de se quitter, ne laisse que des bons souvenirs, qui rendent plus fort au moment de continuer séparément. Alors merci. Merci Gintoki, Shinpachi, Kagura, Sadaharu, O-Tae, Katsura, Elizabeth, Kondo, Hijikata, Okita, Hasegawa, Sat-chan, Takasugi, Sakamoto, Mutsu, Hata, Kyûbei, Bimbokusai, Hattori, Matsudaira, Gengai, Hedoro, Bansai, Umibozû, O-Tsu, Ayumu, Catherine, Matako, Tsukuyo, Hinowa, Tama, Shigeshige, Yamazaki, Ane, Mone, Gedômaru, Isaburo, Nobume, Ikumatsu, Tetsuko, Kamui, Mokichi le légendaire charpentier, les quatre piliers du Kabuki-cho, l’ermite du lac Toya, les habitants de Kabukicho, de Yoshiwara le quartier des plaisirs, les hôtesses de kyabakura, les hosts, les chasseurs de démons, les dieux de la mort, les chats errants, les soldats du Shinsengumi, les Yato, Ana Ketsuno la présentatrice de la météo, et tous les autres…

Et puis merci Hideaki Sorachi. C’est par rien d’avoir créé un monde dans lequel on aurait aimé rester encore un peu, même si ça fait seize ans qu’on le côtoie. Dans une vie, c’est presque unique.

© HIDEAKI SORACHI / SHUEISHA

  • Gintama est un manga de Hideaki Sorachi, terminé en 77 tomes. Si vous êtes vraiment chaud.es, vous pouvez aller les commander chez votre libraire favori.
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Ces derniers mois le rythme de publication des séries DC Infinite chez Urban Comics s’est considérablement ralenti, à tel point que pour ce mois de mai 2023, une seule série du label se montre à nous : il s’agit du troisième tome de Flash, la série menée par Jeremy Adams depuis maintenant un bout de temps. Pour ce nouveau tome dans une série toujours très portée sur la famille de Wally West, l’auteur raconte les responsabilités familiales du héros, alors que sa femme Linda vient à peine de se découvrir des pouvoirs de speedster.

Flash Infinite – Tome 3, les tracas du quotidien

© 2023 DC Comics / Urban Comics

Pour ce troisième tome qui prend place juste avant les évènements de Dark Crisis on Infinite Earths T.2, Jeremy Adams continue de raconter Wally West, le Flash, sous l’angle familial. D’abord pour le distinguer des autres héros et héroïnes de l’univers DC, mais aussi parce que sa famille n’a rien d’ordinaire. Si les premiers tomes de la série Flash Infinite s’attachaient à montrer la découverte des pouvoirs de Irey et Jai, ses enfants, celui-ci est plutôt centré sur Linda, sa femme, qui a soudainement également acquis des pouvoirs de speedster. Chose qu’elle n’a pas encore dite à Wally (puisque cela n’arrive que pendant le deuxième tome de Dark Crisis on Infinite Earths), mais qui bouleverse rapidement leur quotidien. C’est d’ailleurs cette notion de quotidien qui est centrale pour Flash, notamment lors d’une escapade dans ce tome avec Wallace, le Kid Flash, à qui il enseigne un élément très important : ils incarnent des héros proches du quotidien, de la « normalité », en opposition avec des Superman, Batman ou Wonder Woman qui vont bien au-delà de simples patrouilles de quartier pour sauver les uns et les autres. Ancrer Flash dans ce quotidien est plutôt malin, même si Jeremy Adams ne manque pas d’en montrer la toute puissance avec des patrouilles dans le monde entier à la faveur d’une super vitesse qui lui permet de faire le tour du monde en quelques minutes.

Cela offre quelques numéros plutôt sympathiques, pas irréprochables à cause d’une écriture qui manque globalement de subtilité, mais l’auteur se fait plaisir avec des séquences assez fun, comme un numéro qui raconte une grande compétition de catch intergalactique qui arrive sur Terre et à laquelle Wally participe malgré lui pour placer ses meilleurs german suplex (et les fans de WWE apprécieront), une grande affaire d’évasion de la prison de Iron Heights ou encore un travail « civil » qui continue d’user Wally plus que ça ne l’enchante. Je reste toutefois assez déçu sur l’aspect visuel, Fernando Pasarin n’étant pas au top de sa forme sur ces quelques numéros. Le tome compte toutefois un épisode « annual » dessiné par Serg Acuña avec une belle couverture de Marguerite Sauvage, très coloré et au trait léger, qui donne une bonne bouffée d’air frais. De manière générale, c’est quand même un tome sympathique, dans la veine des deux précédents, qui continue d’alimenter l’imaginaire d’un Flash plus terre à terre, un peu plus plus de sa famille et déconnecté des considérations de l’omnivers, et ce n’est pas un mal.

  • Flash Infinite T.3 est disponible en librairie aux éditions Urban Comics.
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