Tomie | Le double visage de l’horreur

par Hauntya

Publié de 1987 à 2000 au Japon, traduit en France pour la première fois en 1997, Tomie est la première œuvre du mangaka Junji Ito. Ce sont les éditions Mangetsu qui permettent de redécouvrir ce manga avec une nouvelle traduction et édition, et de faire la connaissance d’une héroïne cauchemardesque.

Cette critique est rédigée suite à l’envoi d’un exemplaire de Tomie par Mangetsu.

Les débuts de l’horreur

Tomie a sans doute une place à part dans le manga d’horreur japonais. Junji Ito n’a que 23 ans quand il crée la première histoire mettant en scène Tomie et l’envoie au magazine Gekkan Halloween, alors qu’il travaille dans un cabinet dentaire. Quelques mois plus tard, il reçoit le prix Umezu pour ce premier manga. Tomie sonne alors le début de sa carrière dans le manga d’horreur, un genre qu’il n’a jamais quitté depuis, donnant naissance à bien d’autres œuvres (Spirale, Gyo, Frankenstein…tous seront réédités ou publiés pour la première fois en France chez Mangetsu).

Et si ses œuvres suivantes, par expérience, ont ensuite acquis plus de maturité au niveau du dessin et de l’histoire, Tomie a un rôle tout particulier dans la carrière de l’auteur. En dix ans et 22 arcs narratifs consacrés à ce personnage ambivalent, c’est aussi toute une progression du style du mangaka que l’on observe, passant des premiers graphismes au style parfois brouillon et encore imprécis, à des dessins gagnant en véritable finesse, en détails et dans une horreur de plus en plus maîtrisée, mise en scène pour surprendre, fasciner et effrayer le lecteur. Tomie est donc aussi un véritable marqueur du temps, un témoin du talent de Junji Ito sur dix ans, annonçant les thèmes et le style de ses mangas à venir, tout en s’inspirant de figures horrifiques japonaises connues.

Entre fascination et effroi

© 2011 Ji Inc./Asashi Shimbun Publications Inc. All rights reserved – © Tomie, Junji Ito, Mangetsu, 2021

Le premier arc narratif de Tomie permet en effet de mettre en place l’héroïne principale, lien récurrent de chaque histoire : toutes les intrigues sont organisées autour d’elle. Tomie est une jeune lycéenne, assassinée et démembrée dans des circonstances effroyables. Mais la jeune femme revient dès le lendemain dans son lycée, en vie, comme si de rien n’était. Ou presque : car elle est là pour faire payer ses bourreaux, tels les célèbres fantômes japonais vengeurs Sadako (The Ring) et Kayako (The Grudge), et va entraîner tous ceux qu’elle croise dans la folie et la mort.

Car Tomie se rapproche en premier lieu des onryō, ces esprits japonais morts dans des souffrances physiques ou émotionnelles, et qui reviennent se venger des vivants jusqu’à trouver l’apaisement : une sensation que ne connaîtra jamais Tomie, qui a beau mourir à chaque arc narratif, mais qui réapparaît toujours aussi belle, jeune et presque angélique.

Même si on en apprend davantage sur l’héroïne et ses différentes facettes au long de chaque histoire de ce recueil, il n’y a pas d’intrigue réellement globale à proprement parler. Tomie naît dans la première histoire homonyme, dévoilant sa malédiction ou ses pouvoirs, selon le point de vue : demeurer une jeune femme belle, reconnaissable à ses longs cheveux bruns et au grain de beauté sous son œil gauche, et toujours ressusciter… qu’on l’ait démembrée en plusieurs morceaux, qu’on la tue, qu’on l’étouffe, peu importe. Elle renaîtra pour tourmenter les hommes, les fasciner par sa beauté, jusqu’à leur insuffler l’envie de l’assassiner, mêlant Eros et Thanatos sur une frontière trouble. Elle hypnotise parfois les femmes en les poussant à se greffer ses cheveux, les transformant en sosies (Les cheveux), rend fous même les enfants en insufflant une aura maternelle (Le petit garçon) ou bien au contraire, des gens qui n’ont jamais pu devenir parents, en prenant la place d’une enfant (La fille adoptive).

Toutes les personnes qui croisent Tomie – parfois sur plusieurs arcs narratifs – finissent mal. Est-ce la vengeance de la jeune lycéenne tuée autrefois ? Est-ce le jeu d’une femme fatale et manipulatrice, qui joue de sa beauté ? Tomie est-elle simplement un démon né pour torturer les âmes qu’elle croise ? C’est un peu tout cela à la fois, dans un mystère parfois frustrant et dont on aurait peut-être aimé avoir quelques clés supplémentaires pour vraiment aimer le manga. Un mélange né tout d’abord de son meurtre tragique initial, jusqu’à ces réapparitions d’un personnage condamné à ne jamais mourir, qui tente de comprendre qui elle est au travers de diverses expériences, puis qui semble choisir de mener ce destin fatal. Elle profite de ce que sa beauté lui apporte (fascination des hommes, aisance matérielle, caprices satisfaits par ceux envoûtés par elles, etc) jusqu’à une issue tragique inéluctable : la mort. Tomie fascine, envoûte, pousse à l’amour et au désir, puis à la folie et à sa propre mort… et puis celle des autres au passage. Qu’ils se suicident, qu’ils se tuent, se battent pour elle, tous deviennent fous face à la jeune femme. D’intrigue en intrigue, on suit ses aventures, fasciné, curieux d’une certaine façon de voir la prochaine abomination qu’elle nous réserve, la prochaine mort, la prochaine histoire torturée, même si elle suit le même schéma que la précédente, avec toujours de terribles conséquences.

Macabre viscéral

© 2011 Ji Inc./Asashi Shimbun Publications Inc. All rights reserved – © Tomie, Junji Ito, Mangetsu, 2021

Le personnage de Tomie ne meurt jamais. Mais l’horreur du manga ne tient pas seulement à la dévastation à chacune de ses apparitions : mais aussi par la manière dont elle revient. Tomie s’inscrit dans le body horror, exposant nombre de planches aux dessins terribles, organiques, et qui peuvent heurter les âmes sensibles. Elle est démembrée? Qu’à cela ne tienne, Tomie va repousser sur ses « morceaux » comme un parasite infernal. Greffée dans le corps de quelqu’un ? La malheureuse victime aura Tomie qui poussera à l’intérieur d’elle (La clinique Morita). Son sang se répand sur une moquette ? Un écho d’elle apparaît à travers le matériau. Et ce ne sont que les premiers exemples dans la créativité macabre de l’auteur, entre déformations des corps, multiples parasites sur une même chair et monstruosités en tout genre. D’horreur en horreur, on voit donc Tomie renaître de n’importe quel morceau de son cadavre, quitte à créer de multiples sosies d’elle-même, tous aussi souriants, angéliques, morbides et malfaisants que les autres. Un contraste saisissant entre son air innocent et la perfidie dont elle est capable.

Ce ne sont pas les seules particularités de la jeune femme. Face à ses sosies, elle voudra les tuer, comme le fera une certaine autre protagoniste dans Les meurtres de Molly Southbourne (Tade Thompson), des années plus tard. Tomie est belle, vaniteuse, obsédée par sa beauté, par son originalité unique : elle ne supporte donc pas les clones, ni qu’on la défigure. Quand un peintre ou une jeune fille essayent de la représenter en photo ou en peinture, un double visage apparaît : celui de la créature horrifique qu’elle est véritablement (Les photographies, Le peintre). Parfois, elle va jusqu’à s’entourer d’une secte d’admirateurs, tout en sachant qu’ils seront sa perte (Une réunion). Y a-t-il seulement un moyen de tuer Tomie, de saisir l’essence de son être ou de comprendre ses véritables intentions ? Ou ne doit-on la voir que comme une entité de vengeance, un symbole de la peur des hommes envers l’autre sexe ? Le dernier arc narratif tente de répondre à ces questions, laissant un personnage nimbé de mystère et empreint de l’obsession monstrueuse qu’elle fait naître chez les plus innocents.

Conclusion

Tomie est loin d’être une héroïne : de victime tragique, elle devient une entité surnaturelle épouvantable, tour à tour légende urbaine ou quasi-divinité orgueilleuse, obsédant tous ceux autour d’elle sans espoir, revenant encore et toujours, un spectre qui serait là pour hanter et tourmenter, parfois sans plus de raison que nécessaire. C’est une figure maléfique, mais aussi, pour son époque, un personnage féminin atypique, assuré de sa beauté et de son charme, une femme qui se laisse mener par ses propres désirs sans se soumettre à qui que ce soit.

C’est par une magnifique intégrale que Mangetsu nous invite donc à faire la connaissance de Tomie, elle qui a même eu le droit à neuf adaptations au cinéma. Cette nouvelle édition compte tous les arcs narratifs mettant en scène le personnage, illustrant la beauté vénéneuse de l’héroïne par une couverture sublime, illustrée et cartonnée, et un objet-livre particulièrement agréable à prendre en main. On lit également avec grand intérêt la préface d’Alexandre Aja sur la fascination provoquée par Tomie, le réalisateur travaillant actuellement sur une adaptation ; et l’analyse en postface de Morolian, spécialiste francophone de l’auteur. Comme toute première œuvre, il est sans doute idéal de commencer par Tomie pour comprendre et apprécier l’évolution de l’œuvre de Junji Ito, même si cela ne mène pas forcément au coup de cœur. A condition de supporter l’imagerie malsaine et glauque de son univers, bien entendu !

  • Tomie est disponible aux éditions Mangetsu depuis le 7 juillet 2021.
2 commentaires
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2 commentaires

nanacoubo 27 juillet 2021 - 23 h 34 min

Il me tente bien bien que le côté horrifique peu me faire rebuter (il y a pas mal de planches gores ?)

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Hauntya 29 juillet 2021 - 20 h 58 min

C’est gore quand même. Dans chaque histoire tu as au moins une scène forte visuellement. Il n’y a pas vraiment de sang, mais des corps qui poussent sur d’autres corps/morceaux de corps, du cannibalisme, c’est beaucoup de la déformation de corps. Si tu y es sensible, je te conseillerai de passer ton chemin.

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