Le nom de Debora Cahn n’évoque pas forcément grand chose au public, pourtant elle est l’une des scénaristes et productrices les plus remarquées dans le genre de la série politique. Entre Homeland mais aussi et surtout À la maison blanche (The West Wing), qui reste l’une des plus grandes séries du genre, elle a contribué à quelques uns des plus grands succès de ces vingt dernières années. A tel point que Netflix a débarqué pour lui proposer de créer leur nouvelle série politique, et c’est ainsi qu’est née The Diplomat, avec Keri Russell (The Americans) en tête d’affiche.

Un occident nourri par la guerre

ALEX BAILEY/NETFLIX – © 2023 Netflix, Inc.

The Diplomat raconte l’urgence. Celle subie par une diplomate américaine qui se retrouve propulsée malgré elle à la tête de la mission diplomatique au Royaume-Uni. L’ambassadrice incarnée par Keri Russell n’aurait jamais dû se trouver là : diplomate de carrière, elle s’est faite un nom au sein de la diplomatie américaine en intervenant sur des dossiers compliqués au Moyen-Orient, entre la guerre en Irak et en Afghanistan. Femme de terrain, elle se trouve pourtant nommée du jour au lendemain dans un poste qu’elle n’estime que peu, pensant que celui-ci se limite à des réunions politiques et à sourire sur des photos, alors qu’elle était sur le point de partir en mission à Kaboul pour quelque chose qui la motive autrement plus. Cette nomination surprise, qu’elle ne veut pas mais pour laquelle on lui fait vite comprendre qu’elle ne peut pas refuser, cache autre chose : en réalité, un scandale est sur le point d’éclater autour de la vice-présidente des Etats-Unis qui va alors être débarquée. Désireux de s’acheter une image positive auprès des électeurs, le président jette son dévolu sur la nouvelle ambassadrice qui pourrait cocher toutes les cases de la vice-présidente populaire, pour son expérience et son intelligence, et sans danger pour lui car elle n’a aucune ambition politique. La nomination en tant qu’ambassadrice apparaît ainsi comme un moyen pour juger de son comportement politique. Mais évidemment, la série laisse la diplomate dans le flou, alors que se dessine en toile de fond une autre urgence.

Cette autre urgence est celle d’une guerre qui se dessine, un navire britannique ayant été coulé dans le Golfe persique par une torpille qui est rapidement attribuée à l’Iran, créant une immense crise diplomatique entre le Royaume-Uni et l’Iran, mais surtout les Etats-Unis et la Russie, alliés historiques de l’un et l’autre protagoniste de l’affaire. La série manie avec beaucoup d’intelligence tout le discours diplomatique et la prise de décision, elle s’avère en effet plutôt bien documentée et conforme à ce que nombre de diplomates ont pu raconter par le passé sur ces situations de crise où des conflits majeurs se sont parfois évités grâce à quelques discussions et coups de bluff bien placés. Il y a quelque chose d’extrêmement savoureux à voir Keri Russell, absolument formidable dans son rôle, jongler entre un président américain va-t-en guerre, un premier ministre britannique qui veut balancer une bombe nucléaire sur tout le monde pour paraître fort et son mari, ancien ambassadeur qui ne supporte pas d’être dans l’ombre. Ce récit de guerres intestines au sein de gouvernements où personne ne s’entend, de politiques qui rêvent de guerre pour s’attirer des faveurs électorales et cette histoire d’ennemi désigné qui arrange tout le monde s’inspire évidemment du passé politique récent des Etats-Unis. Difficile de ne pas voir les prémices de la guerre en Irak en 2003 dans cette recherche d’un coupable que l’on désigne sans trop de preuves, avec une série qui est d’une sévérité assez formidable contre un bloc américano-britannique qui s’est nourri de la guerre pour satisfaire ses intérêts politiques, mais aussi économiques, au mépris de la stabilité de régions entières. Notons d’ailleurs que la série cherche à s’inscrire dans l’actualité, en mentionnant par exemple la guerre en Ukraine.

Intelligence diplomatique

ALEX BAILEY/NETFLIX – © 2023 Netflix, Inc.

C’est l’intelligence du récit qui m’a frappé. En mêlant des personnages aux passés et aux fonctions différentes (agent de la CIA, attaché diplomatique, conseiller politique…) la série de Debora Cahn aborde toute l’étendue des intérêts qui se heurtent et les influences diverses autour de la prise de décisions qui ont parfois un impact considérable sur la géopolitique. Beaucoup de ces intérêts s’entremêlent pour influencer l’ambassadrice, et la série le fait admirablement bien avec une écriture ciselée qui ne manque pas d’aborder toutes les nuances de dialogues entre personnes influentes. C’est assez similaire finalement à la finesse de l’écriture la série The West Wing avec des similarités dans le traitement, notamment, de l’humanité des personnes qui se trouvent derrière des rôles bien définis et décisifs pour l’action étatique. Comme avec le couple formé par Ali Ahn, qui incarne une agente de la CIA attachée à l’ambassade, et Ato Essandoh, le chef de mission de l’ambassade, qui forment un couple terriblement attachant derrière leurs carapaces de personnes qui doivent apparaître de marbre dans des boulots qui ne tolèrent aucune forme de « faiblesse » apparente. Quant au rôle de Keri Russell, il est presque cathartique : c’est une ambassadrice qui n’a que faire des jeux politiques, qui confronte sa réalité (celle du terrain) à celles de personnes qui ne sont jamais sorties de leurs bureaux, qui est si immergée dans son rôle diplomatique qu’elle en explose émotionnellement aux moments clés dans une catharsis parfaitement mise en scène. J’ai également noté la performance de David Gyasi dans le rôle du secrétaire d’état aux affaires étrangères britanniques, absolument impeccable et intelligent dans sa manière d’aborder le rôle, avec la retenue et le style très british que l’on attend évidemment, sans tomber dans la caricature, formant un superbe duo avec le personnage de Keri Russell.

J’ai été très impressionné par cette première saison de The Diplomat. C’est un genre télévisuel que j’apprécie particulièrement mais qui a souvent eu tendance à tomber dans la surenchère, là où la série de Debora Cahn raconte une crise diplomatique sous un angle finalement assez sobre, malgré l’extravagance de certains de ses personnages (comme le mari de l’ambassadrice). La réalisation sait se poser sans manquer d’insister sur une tension permanente où le destin d’une partie du monde peut basculer d’un instant à l’autre. C’est une série qui cherche à s’ancrer dans le réel et qui le fait plutôt bien, rendant compte de la dureté, mais aussi la folie, qui peut entourer certaines discussions où l’on discute de la possibilité de déclencher une guerre avec la même légèreté que celle où l’on discute de la liste des courses à faire. C’est une vue sur un domaine finalement assez mal connu en dehors des fantasmes qu’il inspire, mais très passionnant, avec en prime une forte interprétation de Keri Russell qui incarne avec talent un personnage qui met en exergue tout ce qui ne va pas dans l’histoire diplomatique américaine récente.

  • La saison 1 de The Diplomat est disponible intégralement sur Netflix depuis le 20 avril 2023.
0 Twitter

Le racisme et le rejet des autres comme moteur de l’horreur est un procédé efficace, comme l’a prouvé Get Out en 2017. Mais cela n’est pas limité au cinéma : les comics, eux aussi, savent manier l’horreur et s’emparer de sujets de société, chose que fait admirablement bien Infidel de Pornsak Pichetshote, avec des dessins de Aaron Campbell. Un récit glaçant où l’islamophobie est incarnée par un bâtiment hanté.

Le djinn se cache dans les détails

© 2021 Urban Comics

Infidel raconte Aisha, une américaine d’origine pakistanaise, de confession musulmane, qui emménage avec son fiancé blanc dans un vieil immeuble qui a subi un drame quelques mois plus tôt. Une explosion, que la presse s’est empressée de qualifier d’attaque terroriste compte tenu du fait qu’un locataire d’origine arabe serait responsable, sans pourtant n’avoir pu recueillir de preuves tangibles en ce sens. Si Aisha, son fiancé et la fille de celui-ci décident d’emménager là, c’est pour rejoindre la mère du fiancé, qui a décidé de rester là malgré le drame survenu, et lui apporter un certain soutien moral. Pourtant la relation entre Aisha et sa belle-mère a mal débuté, celle-ci ayant montré une hostilité certaine à l’encontre de sa religion, mais Aisha est convaincue que celle-ci a changé avec le temps. Le récit prend alors immédiatement une tournure horrifique. D’abord dans le comportement du voisinage, qui rejette immédiatement Aisha en lui jetant des regards au mieux désapprobateurs, au pire franchement haineux, mais aussi avec une belle-mère qui apparaît parfois méfiante derrière une façade bienveillante, tandis que le fiancé ne cesse de rappeler à Aisha qu’elle doit se méfier d’elle, la qualifiant de manipulatrice. Pire encore, l’héroïne se trouve vite en manque de sommeil, victime de cauchemars absolument insupportables, où des créatures plus vraies que nature semblent vouloir la dévorer.

Et cette horreur n’est rapidement plus cantonnée aux cauchemars : dès le premier chapitre, on s’aperçoit que les cauchemars s’accompagnent d’hallucinations pendant la journée, jusqu’à pourrir la vie de Aisha qui perd pied peu à peu, jusqu’à ce qu’un nouveau drame survienne. L’auteur utilise ces créatures comme métaphore d’une hystérie qui entoure « l’attentat » commis précédemment, la recherche absolue d’un coupable idéal menant tout le monde à désigner l’arabe de l’immeuble comme l’évident responsable. Une histoire qui se répète alors avec Aisha qui, après la survenance d’un drame, se voit pointée du doigt, tandis que le piège des créatures semble se refermer sur un immeuble devenu maison hantée, où chaque recoin peut abriter une créature prête à dévorer ses locataires. Dans l’esprit d’un film d’horreur fondé sur les esprits et les croyances religieuses, l’auteur utilise une certaine dimension mystique pour justifier l’apparition de ces monstres, sans nécessairement chercher à leur apporter d’explication matérielle. Ces créatures sont en effet simplement les incarnations d’un rejet, d’une islamophobie latente qui dévorent peu à peu les personnages de confession musulmane, mais aussi celles et ceux qui se laissent consumer par cette haine.

Vieux démons

© 2021 Urban Comics

Plus encore qu’une simple métaphore, l’auteur l’agrémente d’une quête de vérité assez captivante, où Aisha, puis sa meilleure amie Medina, tentent de trouver une explication aux phénomènes surnaturelles qui surviennent dans cet immeuble. En enquêtant sur ce qui a provoqué le drame initial, mais aussi en s’intéressant à certaines personnes qui ont vécu là et qui ont parfois été intéressées par un certain occultisme. Infidel mélange les idées autour du mysticisme et le fait plutôt bien, sans se perdre. Et ce en apportant plusieurs niveaux de lectures à un récit qui parle autant d’islamophobie que d’occultisme, dans une mise en scène passionnante où le dessinateur Aaron Campbell parvient à saisir l’horreur de créatures torturées, la violence de regards emplis de haine et plus généralement, une certaine tension où un monstre semble se cacher dans chaque ombre. Avec ses dessins, mais aussi l’écriture de Pornsak Pichetshote, ces créatures finissent par inspirer plus de tristesse que d’horreur, tant l’aspect tragique de l’histoire finit par prendre le dessus sur l’horreur.

Raconté avec finesse, Infidel parle d’islamophobie avec beaucoup d’intelligence, en mêlant l’horreur réelle à celle qui n’a sa place que dans des cauchemars, entre occultisme et religion, violence fantasmée et agression subie. Infidel est autant le récit d’une haine qui consume ses hôtes que celui d’un désir de vengeance irrationnel. Pas nécessairement original dans son approche, c’est-à-dire celle d’utiliser la haine comme excuse à l’horreur, le comics n’en reste pas moins osé et important, abordant une thématique, celle de l’islamophobie, frontalement et sans concession à une époque où nombre de personnes voudraient pourtant faire croire que le concept même d’islamophobie n’existe pas. C’est un comics aussi réussi narrativement, en tant que récit horrifique, que pertinent pour ce qu’il dit de notre génération et notre rapport à des formes de haine qui ont fini par devenir acceptables aux yeux de beaucoup.

  • Infidel est disponible en librairie aux éditions Urban Comics.
0 Twitter

Bien qu’Apple pense déjà à un éventuel spin-off compte tenu du succès de la série Ted Lasso, menée par un Jason Sudeikis showrunner et acteur principal, celle-ci a pris fin cette année avec sa troisième saison. Pendant trois ans, la série a pris en excuse le milieu du football pour raconter autre chose, avec beaucoup de finesse et de bienveillance, un humour gentillet et un cœur énorme. Profondément touché par sa proposition et cette bande de joyeux lurons que la série raconte, j’ai eu envie d’en parler, comme pour remercier ce bout de bonheur que la série m’a procuré. Rassurez vous toutefois, cet article ne comportera pas de spoiler sur l’intrigue.

L’incompétence n’empêche pas le bonheur

© Apple TV+

Pour Ted Lasso, la série mais aussi le personnage, tout commence en 2020. Alors que la firme à la pomme tente de promouvoir son service Apple TV+, elle donne carte blanche à Bill Lawrence, Brendan Hunt, Joe Kelly et enfin Jason Sudeikis pour adapter en série un personnage que ce dernier a créé il y a neuf ans pour une vidéo promotionnelle pour la diffusion du championnat de foot anglais aux Etats-Unis. Un personnage de coach de foot américain qui se retrouve propulsé du jour au lendemain coach de football en Angleterre, un sport qui est donc complètement différent, auquel il ne comprend rien, mais qu’il exerce avec l’aplomb et la confiance en soi d’un bon américain. Afin de raccrocher les wagons d’une série et dépasser la simple vanne, Ted Lasso imagine un petit club londonien qui végète dans une division inférieure, un club devenu la proie d’un divorce qui se passe mal. Son propriétaire et sa femme s’écharpent en effet, et cette dernière, Rebecca, incarnée par Hannah Waddingham, récupère la pleine propriété du club. Son objectif : le couler par tous les moyens possibles afin d’emmerder son ex. Un fabuleux projet qui la pousse à aller chercher Ted Lasso, un coach de football américain universitaire qui a fait le buzz sur internet suite à des vidéos de vestiaire où il sort ses meilleurs pas de danse. Elle y voit là l’occasion d’une vie : un homme plutôt loufoque, facilement malléable, et complètement incompétent pour le poste. Mais dès son arrivée la série prend une tournure différente, au-delà d’un humour tout particulièrement réussi qui joue sur les différences entre américains et britanniques. Effectivement, Ted se révèle vite être un allié de poids pour Rebecca, qui se laisse séduire par la bienveillance d’un homme pas si bête que ça, et qui est prêt à tout pour filer un coup de main à la fois à sa patronne alors qu’elle traverse une période compliquée, mais aussi à ses joueurs. Parce que Ted n’envisage son boulot que sous un angle : celui de l’humain.

Et c’est ce qui fait de la série quelque chose d’absolument formidable. Le personnage de Ted, incarné avec un talent formidable par Jason Sudeikis qui appuie l’accent du midwest américain comme jamais, est l’incarnation même d’une bienveillance désintéressée. Pourtant lui-même victime de nombreux maux et d’une vie compliquée, il ne cherche qu’à aider un club où il décèle une humanité qui lui plaît. Certes, au départ, il ne comprend rien au football, mais rapidement, il comprend que la dimension humaine joue un rôle extrêmement important pour que ses joueurs puissent performer tous les week-ends. Et c’est probablement ce qu’il y a de plus vrai dans le sport de haut niveau, on le voit chaque année, avec des clubs aux moyens limités et des joueurs qui, normalement ne devraient pas atteindre un tel niveau, qui parviennent à accomplir des miracles grâce à un esprit de groupe et une émulation positive au sein de celui-ci. Sans pour autant tomber dans un optimisme béat, Ted Lasso fait un bien fou. C’est une série qui aborde pourtant des thématiques extrêmement difficiles, mais qui le fait avec une ouverture d’esprit nécessaire pour comprendre, écouter, et accompagner des personnes qui n’ont parfois besoin que d’une main tendue pour trouver une certaine paix intérieure.

Une main tendue

© Apple TV+

Ce désir de bien faire passe essentiellement par une écriture franchement maline, souvent très touchante, de nombreux personnages qui n’auraient pu être initialement que des caricatures. On rigole évidemment dès le départ de Jamie Tartt (joué par un Phil Dunster génial) joueur star qui est plus intéressé par ses coupes de cheveux que par le travail, on peut se moquer de Keeley Jones (interprétée par une non moins géniale Juno Temple), une modèle devenue communicatrice pour le club qui incarne le cliché de la « bimbo » qui sort avec un joueur de foot pas très cultivé. Et puis souvent, c’est Roy Kent, incarné par Brett Goldstein, qui fait marrer les fans de football en incarnant ce joueur taciturne qui rappelle Roy Keane, footballeur qui a terrorisé les terrains dans la réalité. Mais ces rires s’accompagnent d’une tendresse sans limite de la série pour ces quelques personnages. Et également pour tous les autres joueurs du club, pour sa patronne Rebecca, pour son coach Ted et son duo qui est parfois à mourir de rire avec son assistant coach Beard (Brendan Hunt, excellent). La série ne cesse jamais de porter un regard plein d’amour sur cette petite bande, qui évolue au fil des trois saisons pour toujours devenir de meilleures personnes, jusqu’à former un groupe très soudé qui parvient à passer outre des situations compliquées.

Car Ted Lasso c’est des thématiques lourdes, comme la dépression, le manque de confiance en soi, le racisme et l’homophobie qui gangrènent le football. Mais toutes ces thématiques trouvent sans cesse un soutien, une confiance que les personnages s’expriment les un·es envers les autres. Autant de moyens de surmonter les moments les plus difficiles, sans jamais prétendre trouver des solutions irréalistes. Par exemple très tôt la série montre que Ted est victime de crises d’angoisses, mais jamais son entourage vient prétendre avoir des solutions miracles. Au contraire, c’est plutôt un soutien plein de tendresse qui lui est apporté, comme un moyen de dire que l’on a conscience du mal, qu’il est là, mais qu’il ne sera pas seul pour le combattre. Et c’est une approche que j’ai trouvé terriblement touchante, c’est certainement le meilleur moyen d’aborder ce type de question sans tomber dans une naïveté malvenue. La série prend conscience de nombreux problèmes, en parle et les dénonce, mais préfère se concentrer sur le soutien que ces différents personnages s’apportent, et c’est ce qui leur permet de grandir et de dire que d’une certaine manière, même quand on n’a pas de solution, on peut toujours essayer de tendre la main. Et c’est d’autant plus marquant dans la saison 3, peut-être pas la meilleure, mais celle qui insiste le plus sur les émotions, les peurs, les craintes et la recherche du bonheur de ses personnages.

Il serait toutefois terriblement dommage de limiter Ted Lasso au football. Pire encore, de se dire que la série n’est pas pour nous car l’on n’a pas d’attrait pour ce sport. Car c’est d’abord une série qui parle de sport sous un angle qui peut toucher beaucoup de monde, mais c’est aussi une série qui ne se sert du football que comme d’une excuse pour raconter une bande de personnes que rien n’aurait dû rapprocher, mais qui finissent par se souder pour affronter les nombreux obstacles qui se dressent sur leur chemin. Plus que tout, c’est une série qui est véritablement bienveillante. Qui ne galvaude pas le terme et qui ne le prend pas avec légèreté. Le personnage imaginé et incarné par Jason Sudeikis est d’une gentillesse que l’on pense initialement un peu naïve, mais qui se révèle vite être au fondement d’un état d’esprit qui fait un bien fou. Et cela donne une série en trois saisons qui a énormément de choses à raconter, qui fait beaucoup de bien, et qui mérite qu’on lui accorde notre temps.

  • Les trois saisons de Ted Lasso sont disponibles sur Apple TV+.
0 Twitter

Après une légère accalmie ces derniers temps avec un rythme de publication revu à la baisse, Urban Comics remet un coup de fouet à sa collection DC Infinite en apportant ce mois-ci pas moins de quatre comics qui viennent étoffer la mythologie de l’ère qu’a lancé DC Comics en 2021. Au programme ce mois-ci il y a d’abord la suite et fin de Superman Infinite avec un cinquième tome, en attendant probablement la suite des numéros de Action Comics sous une autre forme. Ensuite, Planète Lazarus, prévu en deux tomes, dont le premier reprend la série Batman vs Robin sortie il y a quelques mois aux Etats-Unis et qui lance enfin les hostilités entre Damian Wayne et son père justicier. Enfin, on voit apparaître le récit complet en un tome Red Hood : Souriez de Chip Zdarsky et enfin, le deuxième tome de Batman/Superman : World’s Finest, série dont je vantais les mérites à la sortie du premier numéro.

Cette chronique a été écrite suite à l’envoi d’exemplaires par l’éditeur.

Superman Infinite – Tome 5, retour à la maison

© 2023 DC Comics / Urban Comics

Le mois que l’on puisse dire, c’est que Superman Infinite a eu toutes les peines du monde à nous convaincre depuis ses débuts. Parfois un peu longuet, pas toujours très solide narrativement, la série de comics a envoyé Superman dans une longue quête sur le Warworld, un monde fait de désespoir et d’une guerre perpétuelle, pour y affronter l’un de ses ennemis les plus forts. Cet exil a de fait coupé le héros de son quotidien sur la Terre, mais aussi de la dynamique que l’on aime habituellement retrouver avec ses proches. Ainsi, Lois Lane est rarement apparue, comme Jimmy Olsen, ou encore Jon Kent, son fils, qui disposait de sa propre série de comics. Certes, les départs de Superman vers d’autres planètes sont communs et font partie de son identité, mais entre cette série et les évènements de Dark Crisis on Infinite Earths, ça commençait à faire longtemps que l’on n’avait pas vu Clark Kent dans son environnement habituel. Et c’est ce que tente de raconter cet ultime tome, de manière parfois un peu maladroite mais avec beaucoup de coeur. C’est le récit d’un retour à la maison pour celui qui vient d’ailleurs, un retour qui est accueilli avec choix par certain·es, et avec haine par d’autres. Par une partie de la population d’abord, car il débarque avec une planète du Warworld qui s’est rapprochée de la Terre et qui contient un paquet de réfugié·es à relocaliser dans leurs pays et mondes d’origine (avec ce que cela contient de métaphore sur la xénophobie ambiante de nos sociétés vis-à-vis des réfugié·es). Et puis la haine de Lex Luthor, son ennemi de toujours, qui était bien content quand celui qu’il considère comme un simple extraterrestre qui n’a pas sa place sur Terre, était, justement, bien loin de la Terre. Et ce retour est abordé sous un angle intéressant, celui qui montre un Superman qui s’interroge sur son intérêt pour la Terre alors qu’il constate, pour la première fois, que celle-ci a réussi à survivre sans lui, alors que son fils a endossé son rôle protecteur de manière très naturelle et dans un style différent.

Mais parce qu’il faut de l’action, s’enclenche alors une nouvelle confrontation en toile de fond, avec un Lex Luthor qui fait une offre qu’on ne peut refuser à Metallo, dans un nouveau plan machiavélique pour se défaire de Superman. Cependant, contrairement à la précédente intrigue, celle-ci prend vite fin, parce que là n’est pas l’essentiel dans un cinquième et dernier tome où le monde de Superman revient à une sorte de statut quo. Alors certes, il y a eu une évolution : Jon s’est affirmé, il a prouvé qu’il pouvait remplacer son père (et bien plus), mais il y a une sorte de retour à la normalité dans un chapitre où l’on voit Clark Kent retrouver son vieux pote Jimmy Olsen, un autre où il retrouve ses parents, et d’autres encore où il rêve d’une vie plus paisible aux côtés de Lois. Mais la meilleure partie du récit est certainement à chercher du côté des quelques numéros de Superman Son of Kal-El signés Tom Taylor. Parce que oui, Urban Comics a fait le choix éditorial de ne pas continuer la série en question avec un troisième tome, mais plutôt d’inclure la suite dans la série Superman Infinite. Un choix douteux pour les personnes qui préféraient juste suivre les aventures du fils de Superman, mais qui se justifie plutôt bien tant ces quelques numéros sont pleinement intégrés à ce long récit du retour de l’homme d’acier sur Terre. Ces chapitres sont dotés d’une belle sensibilité, de bonnes intentions et de sacrés émotions au moment de raconter la difficulté pour Jon Kent de vivre avec l’héritage de son père. Jusqu’à ce qu’une forme de paix soit retrouvée, après une belle scène de dialogue entre les deux.

En bref, cet ultime tome de Superman Infinite est probablement l’un des meilleurs du lot, même s’il est un peu facile dans ses intentions avec un retour à ce que le héros fait de mieux, mais ça fait du bien après l’interminable guerre du Warworld.

Planète Lazarus – Tome 1, une tempête d’enfer

© 2023 DC Comics / Urban Comics

Sous le nom Planète Lazarus se cache un petit évènement du cru DC signé l’excellent Mark Waid, qui capitalise sur quelques évènements survenus dans des comics sortis ces derniers mois. Il s’agit de Robin Infinite ainsi que du premier tome de Batman/Superman World’s Finest, pratiquement indispensables à la compréhension (et à l’intérêt en général) de ce Planète Lazarus. En deux tomes, dont le premier sort donc ce mois-ci, on découvre d’abord la rancoeur éternelle de l’actuel Robin (Damian Wayne) pour son père Batman. Mais il y a un petit twist : il est possédé par un démon que son père avait emprisonné quelques dizaines d’années plus tôt, des évènements racontés dans World’s Finest. Ce démon, Nezha, a le même objectif qu’à peu près tous·tes les méchant·es de l’univers DC : contrôler le monde. Pour ce faire, il commence par tourmenter celui qui l’avait mis au frais, faisant plonger la Terre dans un mélange de réel et de magie, où la confusion est de mise et où l’on ne peut faire confiance à personne. Tout commence d’ailleurs par le retour d’entre les morts d’Alfred, le majordome de Batman qui avait perdu la vie aux prémices de l’ère Infinite. Alors évidemment, ce retour n’en est pas vraiment un, mais le retour de ce vrai-faux Alfred est surtout une excuse pour emmener le récit dans la psyché de Bruce Wayne et son fils, tourmentés par des sentiments qu’ils n’osent pas s’avouer, alors que l’un est le pire père du monde (sérieusement, il faut le dire) et l’autre le fils le plus insupportable possible. Un duo parfait donc, que Planète Lazarus emmène dans le surnaturel sur l’île de Lazare, où l’on trouve les fameux puits qui permettaient à Ra’s al Ghul de défier la mort et de rester immortel. Pas forcément subtil, cet évènement n’en reste pas moins sympathique chaque fois qu’il aborde les regrets de Batman, confronté à une réalité où il n’a fait que transformer des enfants en arme, chaque fois qu’il a recueilli un orphelin pour en faire son « Robin », jusqu’à ce que son fils biologique endosse le rôle et ne se laisse plus faire comme les autres.

Malheureusement, ça ne va pas bien plus loin sur ce sujet, puisque l’on sait que le personnage de Batman ne sera jamais complètement remis en cause, la critique n’étant que passagère et ne servant que momentanément l’intrigue. On retombe vite sur un récit blockbuster où l’opposition initiale entre Batman et un Robin possédé laisse place à une catastrophe générale, où l’ensemble des personnages doués de magie sont pourchassés par le démon. Si le récit perd en qualité à mesure que l’on avance dans les chapitres et malgré une excellente première partie, c’est la mise en scène qui rattrape le coup avec des planches très dynamiques qui mènent l’action avec brio. Le comics se lit bien, avec des dessins de Mahmud Asrar sur les premiers chapitres qui ont un côté très dessin animé qui fonctionne bien. Ensuite, sur les autres chapitres qui racontent les conséquences du combat contre le Robin possédé et le démon Nezha, la qualité visuelle est plus variable selon les artistes, mais l’ensemble garde toujours une grande exigence sur son rythme et la dynamique de l’intrigue. J’en sors donc plutôt partagé, d’abord complètement séduit par la première moitié, j’ai été plutôt déçu par le reste avec de nombreux chapitres qui tirent en longueur la situation, en racontant sans cesse la même chose sous des angles et dans les yeux de personnages différents aux quatre coins du monde. Et c’est une critique que je pourrais faire à la plupart des évènements DC de ce genre, qui ne trouvent jamais la bonne limite et qui finissent toujours par s’étendre au-delà de l’entendement, comme si on en avait vraiment quelque chose à faire de savoir en détail ce que chaque évènement a comme conséquence sur la vie de chacun des personnages de son univers.

Red Hood : Souriez, en quête de paix

© 2023 DC Comics / Urban Comics

Ce one shot consacré à Red Hood aborde le personnage sous un angle très personnel. C’est attendu parce que cet antihéros, alter ego de Jason Todd (le deuxième Robin), a fondé son identité autour d’une rage acquise très jeune, à une époque où il n’a pas su subir l’autorité de Batman sans la remettre en cause. Red Hood c’est probablement, sous ses airs de personnage impulsif et violent, l’un des Robin les plus rationnels : comme il le dit dans cet excellent comics de Chip Zdarsky, Batman n’a cessé de recueillir des orphelins dans un but militariste, les transformant en armes, sans leur donner la possibilité d’être des enfants. Sa position est évidemment radicale, elle ne tient pas compte du destin morbide qui l’attendait quand Batman l’a recueilli, gamin, alors que sa mère venait de mourir d’une overdose. Mais elle interroge les intentions du héros de Gotham, sa position de milliardaire qui a grandi orphelin certes, mais orphelin plein d’argent, avec l’amour d’Alfred et le soutien d’autres proches. Jason Todd le met face à ses contradictions et lui fait comprendre que oui, il a bien été privilégié tout au long de sa vie, malgré ce qu’il pense. Chip Zdarsky s’appuie sur ce discours pour livrer un récit intimiste qui sonne comme une rédemption où, derrière une enquête sur une nouvelle drogue (qui touche évidemment personnellement Red Hood compte tenu de la mort de sa mère quand il était petit), c’est bien la relation avec Batman qui est au centre des intérêts, qui bouscule les idées pré-reçues sur ses intentions et qui dénonce à sa manière toutes les erreurs commises par un héros qui, de réputation, n’en commet aucune. Un peu comme Planète Lazarus dont je parlais plus tôt, Chip Zdarsky égratigne la réputation du Chevalier noir, et s’inscrit dans un mouvement bien décidé à prendre du recul sur les actes d’un personnage tant aimé.

L’histoire se déroule sur deux temporalités, le présent où Red Hood et Batman enquêtent chacun de leur côté sur une nouvelle drogue et dans le passé, alors que Jason Todd était un enfant dans le costume de Robin, un rôle qu’il avait du mal à tenir. Car son père adoptif était terriblement exigeant, et qu’il ne lui montrait pas suffisamment qu’il lui faisait confiance malgré tout. Comme souvent avec Chip Zdarsky, c’est piquant, bien écrit et haletant. C’est une histoire en un tome qui ne manque pas de punch et qui capte en quelques pages tout l’intérêt de la relation entre ces deux personnages. En plus de ça, il exploite super bien l’univers de Gotham avec l’apparition de quelques personnages que l’on aime forcément, tandis que les dessins d’Eddy Barrows et les couleurs d’Adriano Lucas sont superbes. L’utilisation du rouge, parfois presque bordeaux, de Red Hood est subtile et se fond complètement dans la nuit de Gotham. Il y a une vraie identité visuelle qui se dégage du comics et qui achève d’en faire un excellent comics. S’il y en a un à ne pas louper ce mois-ci, encore plus pour les personnes qui veulent une histoire auto-contenue qui ne nécessite pas de suivre le reste des comics DC, c’est celui-ci.

Batman/Superman : World’s Finest – Tome 2, l’histoire se répète

© 2023 DC Comics / Urban Comics

Cette série de comics n’est pas comme les autres. Imaginée par un duo formé par Mark Waid à l’écriture et Dan Mora aux dessins, elle renvoie les deux héros les plus populaires de DC dans un passé réinventé. Sans définir de période temporelle, le comics suggère que les deux viennent de se rencontrer et continuent de s’apprivoiser, tout en exploitant un univers et des codes qui rappellent l’âge d’argent des comics (1950 à 1970). Cela implique des dessins plutôt colorés grâce au travail de Tamra Bonvillain, des véhicules et machines d’antan utilisés par Batman, un Dick Grayson qui est encore Robin (le premier, alors qu’il est depuis longtemps devenu Nightwing), des costumes plutôt kitsch… Ce deuxième tome reste évidemment sur le même esprit, toujours aussi sympathique, avec une histoire originale où une personne sort de nulle part et s’échoue sur Terre à l’aide d’une nacelle de survie. Le parallèle est évidemment fait avec l’histoire de Superman, lui-même venu d’un autre monde, dans une nacelle de survie tombée de l’espace. Mais c’est aussi un moyen d’introduire l’idée du multivers dans le comics, alors que ces héros d’antan n’en ont encore aucune idée (le concept ayant été introduit bien plus tard dans l’univers DC). Toujours très bien raconté avec un aspect très léger, avec des dialogues dynamiques et positifs comme les comics pouvaient le faire à l’époque, c’est une bonne bouffée d’air frais dans un univers qui a eu tendance à considérablement s’assombrir depuis quelques décennies. Atypique dans son approche, ce deuxième tome recherche la bonté et la positivité qui se trouve au plus profond de ses personnages, comme Batman, qui n’est pas dépeint d’une manière aussi violente que dans les autres séries en cours.

Cela a toutefois une conséquence attendue, celle de se retrouver avec un récit qui est somme-toute dispensable. Inconséquent, il colle à la manière de penser les comics il y a cinquante ou soixante ans, où l’on racontait des petites histoires sans véritablement chercher à alimenter une grande histoire en toile de fond. Cela me va évidemment, car certains comics peuvent être épuisants aujourd’hui, comme je l’évoquais précédemment dans cet article en parlant de Planète Lazarus et de son besoin irrépressible de tout raconter, tout expliquer, et d’inventer des conséquences partout et tout le temps dans l’ensemble de l’univers DC. D’autant plus que son côté kitsch fonctionne du tonnerre, avec des dessins de Dan Mora toujours aussi solides, et une écriture qui ne manque pas de piquant malgré sa légèreté. C’est une belle prise de recul sur ces quelques personnages et leurs destins, et c’est probablement sa véritable force.

  • Superman Infinite T5, Planète Lazarus T1, Red Hood : Souriez et Batman/Superman : World’s Finest T2 sont disponibles en librairie aux éditions Urban Comics.
0 Twitter

Si vous aimez les jeux indépendants, les jeux d’horreur et si vous éprouvez un certain intérêt pour le folklore nordique, vous êtes sur le point de découvrir ce qui pourrait devenir l’un de vos coups de cœur de l’année. Dimfrost Studio est un développeur suédois particulièrement récent, à qui l’on doit la pépite Bramble : The Mountain King, sorti durant le mois d’avril dernier.

L’héritage de Little Nightmares

Olle essaie d’échapper à Näcken © Bramble : The Mountain King, 2023

Tout débute dans la chambre d’Olle, un petit garçon suédois qui réalise que sa grande sœur Lillemor a disparu. Il va alors partir à sa recherche, à travers l’étrange forêt de Bramble, où il fera des rencontres plus ou moins accueillantes. Pour résister à l’obscurité, Olle est armé d’une pierre brillante nommée « Etincelle de courage ». Mais cela sera-t-il suffisant ?

Dès que nous avons la manette en mains – et ce, bien que le jeu soit en 3D –, il est difficile de ne pas établir la comparaison avec la très appréciée saga Little Nightmares. Olle ressemble, à s’y méprendre, à un garçon en porcelaine, amené à explorer des environnements gigantesques, par rapport à lui. Entre deux phases de plate-formes, l’enfant croise la route de créatures titanesques, dont les intentions sont particulièrement hostiles. La mise en scène utilise beaucoup le hors-champ ou les bruitages pour annoncer les boss, sans trop les dévoiler et, de ce fait, alimenter la peur. Les boss en question finissent par vouloir en découdre, ce qui se traduit par des affrontements dangereux où il est essentiel de mémoriser le pattern de l’ennemi, pour survivre. Beaucoup d’éléments du gameplay ou de l’atmosphère rappellent Little Nigthmares ; comme Six, Olle est amené à trop se familiariser avec l’obscurité, à force de la côtoyer…

Un conte macabre inventif

Olle fait une nouvelle rencontre, dans le marais © Bramble : The Mountain King, 2023

Il est toutefois réducteur de simplement comparer Bramble à la saga de Tarsier Studio. Le jeu suédois à son identité propre et excelle tout autant dans les aspects où il innove. Pour commencer, Bramble utilise efficacement la caméra fixe, comme c’était le cas dans les pionniers du survival horror, comme Resident Evil. C’est d’ailleurs l’occasion de délivrer, à chaque plan ou presque, un tableau somptueux tant la direction artistique et la mise en scène sont renversantes de beauté. Cette caméra fixe ne gêne pas la progression ; on peut même dire que le jeu souffre moins de caprices techniques que le premier Little Nightmares. Olle est capable d’accomplir plus d’actions différentes que Six, et les énigmes ou mécaniques se réinventent, sans être pour autant trop nombreuses. En terme de gameplay, Bramble ne révolutionne rien mais il est efficace et parvient à ne se répéter que très rarement. Enfin, son rythme est assez différent de certains jeux d’horreur, qui, tels des entonnoirs, engouffrent les joueurs dans une atmosphère de plus en plus anxiogène. Le rythme de Bramble est plus en dents de scie, car toutes les créatures du folklore nordique ne veulent pas la mort d’Olle. Certaines sont même bienveillantes, comme les gnomes rencontrés au début du jeu. Il ne faut pas trop endormir sa méfiance, cependant. Si la première moitié du jeu peut sembler étrangement simple, certains boss finissent par opposer une résistance légèrement plus ardue, sans être insurmontable. A ce propos, l’un des trophées exige de terminer le jeu sans mourir, afin de décrocher le Platine.

Un folklore nordique méconnu

Certaines visions sont dérangeantes © Bramble : The Mountain King, 2023

Là où Bramble tire son épingle du jeu, c’est en explorant le folklore suédois et nordique. Or, il n’est pas question de divinités ayant le vent en poupe dans la pop culture, depuis quelques années. Ne vous attendez pas à croiser la route de Thor ni Odin. Il est plus question du folklore traditionnel que de la mythologie. En ce sens, chaque créature et chaque boss (sans oublier certains collectibles) permettent de découvrir des légendes méconnues en France, qui valent pourtant le détour. Bramble revisite plusieurs contes, à sa manière, quitte à rendre certaines créatures plus malveillantes. On peut mentionner Näcken, l’équivalent de Neptune ou de Poséidon. Sa silhouette dénudée et décharnée hante les lacs, armée d’un violon dont la musique est aussi attirante que dangereuse. Dans le Skogsrået vit l’esprit de la forêt, une femme cachant ses cornes et sa queue de vache, pour duper les hommes. On peut aussi mentionner Pesta, une vieille sorcière qui arpente les villages pour transmettre l’épidémie. Si la vieille dame porte un râteau, c’est gage de survie. Mais si elle tient un balai, tout le monde mourra. Ces connaissances certes sommaires sur les légendes originales permettent d’apprécier certains détails, que l’on rencontre notamment lors des combats de boss. En effet, l’une des armes de Pesta est un râteau, mais celui-ci est loin d’être un présage d’espoir.

Il est difficile d’en dire davantage sans spoiler toutes les horreurs et merveilles réservées par Bramble. Le jeu fait référence à beaucoup d’autres contes ou récits historiques, et ce, de façon parfois très mature et sombre. Il n’est assurément pas à placer devant les yeux les plus sensibles. Bien que l’histoire d’Olle ait plusieurs sens de lecture possibles, il ne faut pas s’attendre à quelque chose d’aussi cryptique et transcendant que Little Nightmares, mais il est clair que le boss final est diablement marquant, ne serait-ce que grâce à son thème musical. Si la bande originale de Bramble est très bonne, de manière générale, la reprise de « In the hall of the Mountain King », de Grieg, est absolument grisante.

Conclusion

Que dire de plus ? Bramble : The Mountain King est – pour l’instant – mon coup de cœur vidéoludique de l’année 2023. Il s’agit d’un jeu indépendant macabre qui dissimule à peine son admiration pour Little Nigthmares, en terme d’ambiance, de gameplay et de direction artistique. Bramble est pourtant différent, à bien des égards. Le rythme est moins soutenu, permettant davantage de s’aérer l’esprit lors de moments contemplatifs. La mise en scène est absolument renversante, ce qui redouble la beauté des moments poétiques, tout en rendant la semi-présence des monstres plus angoissante. Ce qui rend Bramble si unique, c’est son exploration d’un folklore nordique méconnu mais fascinant. Sans être révolutionnaire, Bramble est efficace dans tout ce qu’il entreprend, et plus d’une scène, à commencer par la fin, sont marquantes. On peut regretter un scénario moins cryptique et ouvert aux différentes théories, mais Bramble est assurément un bon jeu, qui ne peut que nous inciter à surveiller ce que produira Dimfrost Studio, par la suite. Neuf, en format numérique ou physique, le titre ne coûte qu’une trentaine d’euros. Même si sa durée de vie est de moins de dix heures, il n’y a donc guère matière à hésiter.

  • Bramble : The Mountain King est disponible sur toutes les plateformes, depuis le 23 avril 2023.
1 Twitter

Depuis plusieurs années, il est impossible de ne pas avoir entendu parler du mouvement #MeToo, entraîné par l’affaire d’Harvey Weinstein, producteur à Hollywood condamné pour harcèlements sexuels depuis plus de trente ans, et heureusement condamné à 23 ans de prison pour ses crimes. Depuis, le hastag #MeToo est un symbole pour dénoncer tous les harcèlements sexuels dans diverses industries : sportive, médicale, musicale…

Mais beaucoup moins connus sont les événements et surtout l’enquête journalistique qui a permis de déclencher une telle prise de conscience. L’enquête sur Harvey Weinstein et ses agissements est due à deux journalistes du New York Times, Jodi Kantor et Megan Twohey, dans un article publié le 5 octobre 2017, suivi d’un autre le 10 octobre 2017, où des actrices s’expriment à visage découvert. She Said, sorti en 2022, est le film adapté du documentaire éponyme (paru en 2019), retraçant cette enquête journalistique. Un biopic qui parfois frôle le documentaire tant sa mise en scène et son action sont réalistes et glaçantes.

Les coulisses d’une enquête journalistique

Jodi Kantor et Megan Twohey, photographiées par Katharina Poblotzki ©

Megan Twohey et Jodi  Kantor, photographiées par Katharina Poblotzki ©

 She Said n’est pas le récit de tout ce qui a été déclenché suite à #MeToo. Il est le témoignage des quatre mois d’enquête de deux journalistes : Jodi Kantor (interprétée par Zoe Kazan) et Megan Twohey (incarnée par Carey Mulligan). Toutes deux travaillent au New York Times, épaulées par diverses autres personnes (leur cheffe d’équipe, des avocats et juristes) et se lancent tout d’abord sur une enquête autour du harcèlement sur le lieu de travail en général. Très vite, c’est une rumeur autour d’une accusation à l’encontre de Weinstein, faite par l’actrice Rose McGowan, âgée de 23 ans au moment des faits, qui les fait orienter leur enquête vers le producteur et le milieu hollywoodien. Car si des actrices, respectées, admirées, parfois mondialement reconnues, se font harceler sexuellement sans qu’elles puissent réellement s’exprimer à ce sujet, alors que dire de toutes les autres femmes dans d’autres sphères du monde du travail ?

Durant quatre mois, les deux journalistes vont ainsi frapper de porte en porte pour rencontrer des actrices ayant travaillé pour Weinstein, en appelant au téléphone, rencontrer d’anciennes femmes chargées de direction de production, en Amérique, en Europe… Toujours, ce sont des portes qui leur claquent au nez, des coups de fils brefs et brutalement coupés : tout un silence oppressant entoure les supposés agissements de Weinstein. Personne ne veut ni témoigner ni même en parler.

Ce n’est que petit à petit, quand certaines actrices réfléchissent et finissent par parler, conseiller de se diriger vers un(e) tel(le) qui pourra évoquer quelque chose, que les morceaux du puzzle se forment et que les harcèlements sexuels perpétués par Harvey Weinstein deviennent tangibles, issus de sources fiables. Et là, Jodi Kantor, autant que Megan Twohey, se rendent compte de l’engrenage dans lequel elles viennent d’entrer.

Quand tout un système hollywoodien réduit au silence les victimes

Après tout, pourquoi ces actrices et anciennes employées refusent-elles de parler ? Pourquoi certains collaborateurs restent-ils évasifs et s’expriment à demi-mot, parlant des promotions canapé de jeunes actrices débutantes, prêtes à tout pour obtenir un rôle ? Parce que c’est tout le système hollywoodien qui est corrompu, avec Harvey Weinstein comme seule partie émergée de l’iceberg. Quand il invite des actrices dans sa chambre d’hôtel pour soi-disant leur parler carrière, pour en vérité leur demander des massages et des rapports sexuels allant jusqu’aux viols, tout est couvert. Le personnel d’hôtel est au courant, les managers des actrices font bien passer le message de ces « réunions de travail ». Le seul réseau de sûreté est la solidarité féminine du milieu, quand d’autres artistes disent à des actrices débutantes de ne surtout pas l’approcher en privé.

Dialogue entre l'une des victimes et l'une des journalistes dans She Said

She Said, 2022 © AnnaPurna Pictures et Point B Entertainement

C’est le fait de passer outre, sur des plateaux de tournage ou des réunions, des blagues douteuses de Harvey Weinstein. C’est fermer les yeux sur des dépôts de plainte des actrices, en leur proposant des arrangements à l’amiable, sous la forme de compensation financière. C’est contraindre ces actrices au mutisme sous des clauses de confidentialité en échange de cet argent. C’est laisser croire qu’il est « normal » d’être sollicitée sexuellement ou érotiquement pour faire avancer sa carrière, tout le monde y passe. C’est laisser détruire des archives et refuser de donner le nom des personnes les ayant écrites ou lues. C’est la peur, pour les actrices comme pour les employées, de se faire blacklister pour le reste d’une carrière dont elles ont tant rêvé. C’est se terrer dans le silence de la culpabilité et de la honte, parce qu’on est une victime, parce qu’on a peur d’être accusée de folie.

Et parce que cette possibilité de parler, elle aurait dû être là 25 ans plus tôt. Et puis pourquoi s’arrêter aux années 80-90, puisque Weinstein a continué ses agissements, toujours impuni ? Parce que ces événements ont détruit une santé mentale, une carrière, des famille et des vies, tout simplement. Et malheureusement, des années après, la puissance et l’influence de Weinstein sont encore telles, qu’il peut toujours leur nuire.

Tant de mécanismes qui ont contribué à faire un système hollywoodien de rapport de force entre producteurs et actrices (« Moi c’est 0, Weinstein c’est 10 »), et qui, heureusement, a commencé à être dévoilé, mais ne nous leurrons pas, il en reste toujours des traces et des crimes. A l’époque, personne ne voulait témoigner, ou en tout cas pas le faire seule, ni la première. Là aussi était le travail des deux journalistes : réussir à convaincre que l’union faisait la force, pour avoir le droit de citer des noms officiels, et non des sources anonymes. Ne sombrons pas dans le manichéisme et la lâcheté non plus : le film montre bien que ce silence et cette peur sont la conséquence d’un mélange de nombreux mécanismes insidieux qui rendent la prise de parole difficile.

Les faits, rien que les faits, pour redonner la parole aux femmes effacées

Les deux heures du film relatent une enquête hors normes et qui prend presque l’apparence d’un thriller. Les deux journalistes vont-elles réussir à convaincre des victimes et des témoins ? Toujours se prendre des murs ? Quand décider que l’article sera publié et que Weinstein y réagira ? Et les pièces du puzzle journalistique s’emboîtent, jusqu’à prendre une tournure vertigineuse dans les faits découverts.

Réunion de l'équipe des journalistes dans le film She said sur l'affaire Weinstein

She Said, 2022 © AnnaPurna Pictures et Point B Entertainement

Zoe Kazan et Carey Mulligan brillent dans leur interprétation, tout comme le reste du casting. Elles sont d’une justesse et d’un professionnalisme teinté d’humanité qui obligent l’admiration. On ressent pleinement un soulagement salvateur, quand, enfin, les professionnelles du cinéma acceptent de parler. Jamais on ne verse dans le pathétisme ni le sordide, et pourtant, quand enfin, des victimes parlent et relatent ce qui est arrivé il y a 20 ou 30 ans, on est saisi par l’émotion, la compassion, la colère. She Said redonne visage et parole à ces victimes, quand bien même seulement deux actrices réellement concernées par l’enquête ont choisi de participer au film dans leur propre rôle : Ashley Judd, qui apparaît à l’écran, et Gwyneth Paltrow, dont on entend seulement la voix au téléphone.

Comment convaincre de faire parler ces femmes ? Par minutie, en retraçant des faits, des documents, par des témoignages indirects, par des échos, des miettes qui mènent à des pistes. Un travail de fourmi, qui peu à peu, fait ouvrir des portes, des conseils de se tourner vers telle ou telle personne qui peut témoigner ou donner accès à des mémos. Des cheminements et des preuves qui permettent de convaincre les actrices de parler, pour elles-mêmes, pour les autres victimes à venir. She Said relate avec brio tout ce travail journaliste qui a donné lieu à un article factuel, sourcé, fiable et irréprochable. Il ne verse pas dans l’émotionnel, mais demeure dans les faits, pour rester implacable et irréfutable lors de sa publication, quand Harvey Weinstein et ses avocats accuseront le New York Times de diffamation.

Plus que tout, la phrase qui permet enfin aux victimes de parler, c’est celle-ci :

« Je ne vais pas changer ce qui vous est arrivé, mais ensemble, on peut peut-être faire en sorte que d’autres personnes soient protégées. La vérité, c’est tout. »

She Said est un film poignant, douloureux, éclairant et exceptionnel. Il retrace cette enquête journalistique et rend compte des moyens qu’elle exige des journalistes (y compris jusqu’à les faire, malheureusement, délaisser leur vie privée ou se faire aussi menacer de mort), et des conditions de ce milieu de travail. C’est une enquête exceptionnelle qui est relatée, et qui a permis de rendre compte des quatre mois difficiles d’enquête pour arriver à cet article publié le 5 octobre 2017, laissant une trace indélébile dans le système hollywoodien et notre société. She Said redonne la parole et le visage de toutes ces actrices et professionnelles du monde du cinéma, qui ont été trop longtemps réduites au silence et à l’intimidation.

Lors de la publication de l’article du 5 octobre 2017, seules certaines femmes avaient accepté d’être citées, aussi bien actrices qu’employées : Ashley Judd, Emily Nestor, Ms O’Connor, Laura Madden, Rose McGowan, Ambra Battilana et au moins huit femmes anonymes qui avaient accepté une compensation financière sous clauses de confidentialité. Le second article du 10 octobre 2017 apporte les témoignages de Gwyneth Paltrow, Angelina Jolie, Rosanna Arquette, Judith Godrèche… et quelques jours plus tard, plus de 80 femnmes ont enfin élevé la voix, dévoilant le véritable nombre de victimes de Harvey Weinstein.

  • Le film She said, réalisé par Maria Schrader et produit par AnnaPurna Pictures et Plan B Entertainement, est disponible en DVD et Blu-Ray depuis le 29 mars 2023, en location et achat VOD.
0 Twitter

Alors que la publication de « l’Extreme edition » de Hokuto no Ken se poursuit, les spin-offs de la série sont également réédités dans au même format. Idéal pour disposer d’une collection uniformisée pour les fans de cet univers, mais surtout pour découvrir ces histoires parallèles qui semblent se concentrer sur les personnages principaux autres que Kenshiro. Rei, Julia, Toki sont au programme, mais le premier à voir sa légende être republiée, c’est Raoh, l’aîné des quatres apprentis du Maître Ryuken. Pour être tout à fait honnête, j’abordais ce premier volume dans des conditions très défavorables. Je sortais d’une certaine déception à la lecture des derniers tomes de l’histoire principale en ma possession, je n’avais pas spécialement l’intention de me plonger dans les histoires parallèles de l’univers d’Hokuto no Ken, mais Crunchyroll nous a aimablement envoyé ce premier tome, alors autant y prêter toute mon attention), et surtout ce que j’ai découvert du personnage de Raoh dans les volumes 5 et 6 du récit principal ne me donnait pas du tout, mais alors pas du tout envie de consacrer du temps à la découverte de son histoire. Lors de son introduction, Raoh m’est apparu profondément antipathique, pour ne pas dire détestable. Égocentrique, voire carrément mégalomane, sans scrupules ni la moindre once d’empathie, il me donnait encore moins envie de m’intéresser à lui. Et pourtant, j’ai apprécié la lecture de ce premier volume. Quand bien même elle n’a pas été révolutionnaire pour deux sous, elle a tout de même eu le mérite de me surprendre.

Cette chronique a été écrite à partir d’un exemplaire envoyé par l’éditeur, Crunchyroll

Autre trait, autre vision

Premier élément marquant de cette légende de Raoh : elle n’est pas dessinée par Tetsuo Hara. Celle-ci date de 2006, soit presque 20 ans après la fin de la saga originale, et comme les autres spin-offs qui l’accompagnent, cette histoire parallèle est dessinée par un.e autre mangaka. Ici c’est Yûkô Osada qui s’y colle, un mangaka connu chez nous par exemple pour les séries courtes Run Day Burst et Kid I Luck, publiées chez Ki-oon. Celui-ci nous propose un style de dessin qui n’a absolument rien à voir avec celui de Tetsuo Hara, et en un sens c’est peut-être un point positif. En effet ce trait beaucoup plus fin, épuré et moderne amène une autre dynamique au récit. Disons que cela retire autant qu’il en apporte. Les planches sont très loin d’être aussi détaillées que celles de Hara-sensei, mais elles gagnent de ce fait en clarté et en lisibilité. L’intensité, et le poids du mouvement sont moindres que dans la série principale, mais les impacts en deviennent plus percutants. Reste à se demander si la patte de Yûkô Osada n’en serait pas tout simplement plus « classique » que celle de Tetsuo Hara, reconnaissable entre mille, et participant au premier plan à l’identité de ce qu’est Hokuto no Ken. Et si, de ce fait, les spin-offs ne perdraient pas un peu de ce qui fait le sel de la licence.

Car au fil des pages, s’est installée une ambiance assez différente de celle que je connaissais. Non seulement concernant l’univers de la saga, mais aussi autour du personnage même de Raoh. L’ambiance générale n’est plus aussi désolée et désespérée que dans la série principale. Le graphisme plus « propre » gomme une bonne partie de la rugosité, voire de la cruauté du monde qui nous est dépeint. D’un côté cela rend la lecture très fluide, mais de l’autre celui lui donne un ton plus proche de celui d’un shônen manga plus classique. On perd également des détails dans les expressions du visage, mais pour un personnage mono-expressif comme Raoh qui semble toujours être animé par la colère et la rage d’écraser tout ce qui l’entoure, est-ce vraiment une perte ? J’aurais tendance à dire que non, car ce premier tome de « La Légende de Raoh » permet de nous présenter le personnage de manière un peu plus nuancée qu’à travers ce que je connais pour l’instant de lui, c’est à dire son premier face à face avec Kenshiro. L’histoire de ce spin-off commence en effet après la séparation des quatre frères du Hokuto, après la catastrophe qui a plongé le monde dans le chaos. Raoh, uniquement animé par sa volonté de conquérir ce monde en décadence, se met en quête de puissance. Mais cela ne se fera pas en un jour…

Le charisme du surhomme

Raoh débute sa quête seul au milieu du désert. Enfin, pas entièrement seul non plus, car deux personnages interviennent dès le début du tome. Il s’agit de Sôga et Reina. Deux personnages qui semblent être amis de longue date de Raoh, envers lesquels il exprime même…de la sympathie ! Première nouvelle, j’ignorais que ce monstre assoiffé de conquête pouvait ressentir de l’amitié envers qui que ce soit. D’autant que ces deux amis semblent loin d’atteindre la puissance de Raoh, alors que dans mon esprit, seuls les êtres d’une force comparable à la sienne pouvaient gagner son respect. Les péripéties de Raoh vont l’amener avant tout à monter une armée, élément vital pour les conquêtes qu’il entend mener. C’est l’occasion de le découvrir en tant que meneur d’hommes, certes sanguinaire et sans pitié, mais également tout à fait charismatique. Peu importe qu’il ait volé sa première armée à un truand local, son aura d’empereur met tout le monde d’accord. Peu importe qu’une meute de chevaux sauvages bloque l’accès au prochain pays à conquérir, Raoh va trouver son chef, l’étalon alpha, et s’en va le dompter pour en faire sa monture ! Lire La légende de Raoh, c’est aussi prendre un plaisir non dissimulé à voir un personnage complètement pété faire des choses qui transpirent le style. Et encore, Raoh n’est pas présenté comme seulement surpuissant. Il est aussi capable… de calcul.

Car comme dans l’œuvre principale, lorsque deux maîtres d’arts martiaux du Hokuto shinken et du Nanto seiken se rencontrent, ça crée  des étincelles. Sans pour autant révéler le contenu de l’intrigue, il est tout à fait intéressant de remarquer que Raoh ne perd jamais son objectif de vue, et est prêt à faire certaines concessions dans le but de poursuivre sa quête. Quitte à surprendre même ses ennemis. La confiance de Raoh en lui même est aussi impressionnante que contagieuse, et sa légende s’écrira à l’aune de son assurance. Assurance qui lui permettra d’obtenir la loyauté de ceux qui l’entourent. Dernier élément qui a éveillé ma curiosité à la lecture de ce premier tome : l’intrigue de cette légende de Raoh fait apparaître des personnages déjà connus de l’univers de Hokuto no Ken, ce qui permet également de les redécouvrir sous le trait de Yûkô Osada, tout en les mettant dans un nouveau contexte et face à Raoh, un opposant bien différent que celui que sera Kenshiro dans l’histoire principale.

Alors que je referme ce premier tome, j’ai incontestablement passé un moment agréable, mais je m’interroge sur le positionnement de ce spin-off. Il semble d’un côté clairement s’adresser aux fans de Hokuto no Ken souhaitant poursuivre l’expérience avec d’autres histoires et d’autres perspectives. Mais de l’autre, le fait d’avoir confié la réalisation du manga à un autre artiste (même si on est toujours sur un scenario de Buronson et Tetsuo Hara néanmoins) change profondément la perception que l’on peut avoir de l’œuvre et de son univers, quitte à ne pas retrouver ce qui a pu plaire aux fans de la première heure. Une expérience un peu hybride en somme. Pas vraiment Hokuto no Ken, mais quand même un peu. Sans doute pas aussi mémorable que l’œuvre culte dont elle est issue, mais pas inintéressante pour autant.

  • La série complète en 3 tomes de Hokuto no Ken – La Légende de Raoh est disponible en librairie
0 Twitter

Akira Amano, l’autrice du manga Reborn!, puis character designer sur l’anime Psycho-Pass, est revenue en 2020 avec Ron Kamonohashi : Deranged Detective qui bénéficie enfin cette année d’une traduction française aux éditions Mangetsu. Les deux premiers tomes sont sortis fin avril 2023, alors qu’une adaptation en anime devrait débarquer avant la fin de l’année et qu’au Japon le manga compte déjà dix tomes.

Cette critique a été écrite suite à l’envoi des deux premiers tomes par l’éditeur.

Une question d’hommage

Inscrit dans la plus pure tradition des mangas de détective, le manga raconte le destin tortueux de Ron Kamonohashi, un ancien détective star qui s’est vu retirer sa licence et interdire purement et simplement l’exercice de sa profession. La raison est morbide : un mal terrible et inexpliqué le pousse à… inciter les coupables à se suicider après avoir résolu ses affaires. Lui qui était promis à une grande carrière finit par se renfermer, dégoûté par une vie où on lui refuse la seule chose qui le motive. Mais les choses changent évidemment quand se présente face à lui Totomaru Isshiki, un homme qui, au contraire, n’a rien d’un génie. Inspecteur un peu raté dans un commissariat de police local, celui que Ron va rapidement surnommer « Toto » est néanmoins un personnage attachant : s’il n’a rien d’un génie, il est plein de bonne volonté, et s’entiche de l’idée d’aider Ron à dépasser son mal et à retrouver le goût de la vie au travers d’affaires sur lesquels il l’embarque, au mépris de l’interdiction d’exercer qui le frappe. Le duo est efficace, avec un génie détestable d’un côté et un idiot joyeux de l’autre, ce qui permet au récit d’attirer une certaine forme de sympathie malgré son côté très classique et attendu.

Car le manga évoque rapidement les autres œuvres d’enquête sorties avant, à commencer par Detective Conan dont Akira Amano semble s’inspirer assez largement, rendant même hommage au manga de Gosho Aoyama à certaines occasions avec des enquêtes « impossibles » réglées en deux temps, trois mouvements, un côté loufoque omniprésent et des grands discours de celui qui résout l’affaire, Ron, faisant croire que Toto est celui qui a tout trouvé. Un peu comme quand Conan fait croire que Kogoro Mouri a résolu l’affaire, car personne ne croirait décemment un gamin. Sauf que là le but est surtout de faire croire à tout le monde que Ron n’a pas enquêté, lui qui en a la formelle interdiction. D’ailleurs dès le tome 2 on est pleinement dans Detective Conan : c’est les mêmes artifices qui mènent le duo d’enquêteurs dans des situations improbables, c’est des histoires de meurtres en huis-clos ou en direct à la télévision (cette enquête étant très clairement un hommage à Conan), c’est des personnages accusés les uns après les autres jusqu’à ce que le coupable soit révélé… Gosho Aoyama n’a pas inventé le concept, mais en manga il en est le pionnier, et Akira Amano peine très souvent à s’émanciper de cet héritage. Ainsi Ron Kamonohashi : Deranged Detective peine à trouver son identité et à affirmer ses idées.

The Dynamic Duo

Pourtant le duo est plutôt rigolo et dynamique, et on sent rapidement l’affection de l’un pour l’autre. On a d’un côté Ron, qui est super intelligent et à l’esprit de déduction sans faille, qui doit utiliser des artifices pour mettre Totomaru sur la bonne piste, tandis que ce dernier est un personnage agréable et sympathique avec tout le monde mais qui peine à assumer son rôle d’enquêteur. Cette dynamique fonctionne super bien, et la mise en scène reste très efficace, à tel point que les pages défilent et sans voir le temps passer. Il y a une vraie bonne ambiance, malgré quelques enquêtes franchement sordides, qui sort du manga, et qui donne très envie d’aller plus loin. Mais dans une industrie aussi surchargée que le manga, il est aussi difficile de laisser passer la facilité à laquelle s’adonne l’autrice, qui compte énormément sur ses inspirations diverses sans encore trouver de véritable identité à son œuvre. Cela ne condamne pas Deranged Detective, au contraire, car il y a une bonne trouvaille sur la dynamique du duo, mais il faut espérer que l’œuvre a bien plus que cela à offrir pour tenir sur la durée.

Ron Kamonohashi : Deranged Detective a tout du manga séduisant, grâce à son duo de héros qui n’inspirent rapidement que la sympathie pour l’un, la compassion pour l’autre. Plus encore, mon côté fan de Detective Conan y voit là un hommage agréable qui m’offre une nouvelle dose d’enquêtes parfois loufoques, d’autres fois impossibles, mais toujours résolues grâce au génie de son héros. Toutefois, cette proximité avec le manga de Gosho Aoyama pourrait jouer des tours à Akira Amano, qui va devoir trouver son propre style et s’émanciper pour que sa référence ne reste qu’un hommage, et pas une copie. Et il y a matière à offrir quelque chose à la personnalité plus affirmée, grâce à ses deux enquêteurs hauts en couleur mais aussi quelques personnages secondaires bien sentis, comme la supérieure de Totomaru, Amamiya. Ces deux premiers tomes sont accrocheurs, mais j’en espère bien plus pour la suite.

  • Les tomes 1 et 2 de Ron Kamonohashi : Deranged Detective sont disponibles en librairie depuis le 26 avril 2023 aux éditions Mangetsu.
0 Twitter

Mes premiers pas avec la mythique série Hokuto no Ken ont été ceux d’un enfant émerveillé. Impressionné par l’intensité d’un récit dont les fondations laissaient entrevoir le meilleur, je poursuivais ma lecture, et deux tomes plus tard, constatais déjà que la série aurait bien du mal à maintenir un tel niveau sur le long terme si elle continuait de se reposer sur les mêmes ficelles. Il m’a fallu parcourir trois nouveaux volumes de cette « Extreme Edition » pour avoir de quoi écrire un troisième article sur cette histoire, et j’ai déjà peur de me répéter. En effet ces volumes permettent d’introduire de nouveaux personnages, centraux pour la suite de l’intrigue, mais celle-ci ne va faire qu’évoluer sur des bases déjà posées, qu’itérer sur des dynamiques déjà plusieurs fois réutilisées. Au point où, tranchant avec mon enthousiasme débordant après le premier tome, je me demande maintenant comment la série va pouvoir encore durer sans perdre petit à petit mon intérêt.

Quatre frères ennemis

© 1983 BURONSON and TETSUO HARA / COAMIX, ©2022 Crunchyroll

Le nouvel arc du manga commence pourtant sous les meilleurs auspices, alors que l’on découvre que celui qui se fait passer pour l’héritier du Hokuto Shinken n’est autre que Jagi, l’un des trois condisciples de Ken, apprentis du Maître Ryuken, et pratiquant du Hokuto Shinken. Indiscutablement malfaisant, on comprend très vite pourquoi Jagi n’a pas été choisi par son maître en tant qu’héritier du Hokuto Shinken, mais tout l’intérêt de l’introduction de ce personnage réside dans l’ouverture qu’elle permet sur le Hokuto Shinken lui même, ses règles et son fonctionnement. En effet si c’est Kenshiro qui a été choisi en tant qu’héritier, alors ses condisciples doivent jurer solenellement de ne plus recourir à cet art martial, ou alors ils périront de la main de leur maître. Le fait que Jagi soit toujours là, tout en indiquant à Ken que ses deux autres comparses, Toki et Raoh sont toujours de ce monde, laisse à penser que les choses ne se sont pas passées comme prévu. Cet arc amènera Kenshiro à retrouver ses frère disparus, et surtout, pour la première fois, à mener un combat qu’il ne peut pas gagner…L’arrivée de ces nouveaux personnages vient épaissir un peu l’univers de l’oeuvre, en recentrant le focus autour de l’art martial d’assassin qu’est le Hokuto Shinken. Mais le rythme et les affrontements du manga restent globalement très similaires à ce que l’on a connu jusqu’à présent. Le problème que je rencontre dans cette construction est donc le suivant : jusqu’où ce concept va-t’il être étiré ?

Car quand bien même ce n’est peut-être pas le cas, la narration de Hokuto no Ken donne maintenant la désagréable sensation d’être pensée au fur et à mesure sans véritable plan d’ensemble. Ce n’est pas la dynamique de l’univers dans lequel l’histoire prend place ou les actes des personnages qui viennent définir ce qui se passera par la suite. Il s’agit surtout d’antagonistes apparaissant les uns après les autres, et que Kenshiro va devoir affronter, car…ils sont méchants. C’est tout. Le fait d’avoir présenté Ken comme un homme qui a tout perdu et se retrouve sans but et sans espoir se retourne contre l’oeuvre, qui en est réduite à inventer des enjeux au fur et à mesure pour justifier que les protagonistes se mettent en mouvement. L’introduction de Raoh, qui sera l’antagoniste majeur pour encore un moment, crée une dynamique où Kenshiro est mis en danger de par son statut. Raoh veut se débarasser de ses anciens condisciples, afin de devenir le dernier héritier du Hokuto Shinken, et conquérir le monde. Mais rien ne justifie que Kenshiro doive absolument l’affronter…à part le fait qu’il soit méchant. Les personnages ont beau nous expliquer que « c’est leur destinée de s’affronter dans un combat fratricide », j’ai bien du mal à me sentir investi dans la proposition. N’oublions toutefois pas que le manga a 40 ans. La complexité des enjeux scénaristiques n’était peut-être pas aussi importante que maintenant aux yeux du grand public. Mais je ne peux cacher ma déception lorsque je vois l’histoire répéter le même cycle encore et encore. Alors que cette structure marchait extraordinairement bien au départ pour dépeindre l’origin story de Kenshiro et y apporter la dimension dramatique qui en fait toute la saveur, elle donne après plusieurs itérations le sentiment d’avoir déjà été éculée. Après le combat entre Kenshiro et Raoh, climax de cet arc nous présentant ce qui reste des quatre maîtres du Hokuto Shinken, l’on retombe quasi-intentanément dans une situation bien connue : Une ville sous le joug d’une bande de pillards, menée par un leader bestial à la carrure démesurée, qui sera vaincu sans effort par Ken. Une routine qui sera complétée par l’introduction d’un nouveau maître d’arts martiaux,cette fois du côté du Nanto Seiken.

Mythologie répétitive

© 1983 BURONSON and TETSUO HARA / COAMIX, ©2022 Crunchyroll

Plus que jamais l’association de Kenshiro et de ses semblables à des figures divines se fait au grand jour. Les artistes martiaux du Hokuto Shinken et du Nanto Seiken sont comparables à des personnages mythologiques, héros à la destinée inscrite dans les étoiles. Ils sont plus que des Hommes, mais sont soumis à des épreuves dignes des plus grandes tragédies grecques. Et en dessous d’eux, le commun des mortels, quidams innocents ou bandes de voleurs sanguinaires, ne sont que des grains de sables, prêts à s’envoler au moindre souffle provoqué par les puissants mouvements de ces surhommes. Mais alors que ces personnages se succèdent et qu’on nous présente de nouvelles villes et de nouveaux lieux, on a le sentiment que tout se ressemble. Que tout n’est que métropole décrépie, ensevelie sous le sable ou grand édifice de pierre rappelant les Colisées antiques. Quasiment aucune place n’est consacrée au voyage de la troupe de Ken et au temps que ces personnages passent ensemble. La dynamique des personnages non-combattants est indissociable du rôle de spectateur impuissant, prisonnier du rôle vain de paraphraser ce qui s’est déjà passé une page plus tôt. Déjà lorsqu’un seul personnage se voit attribuer ce rôle le résultat est plutôt lourd, alors imaginez lorsqu’ils sont trois ou quatre…

J’espérais que, pour densifier un peu la narration et permettre un investissement un peu plus fort dans les différents personnages, le caractère de Kenshiro allait être étoffé, et que les enjeux relatifs à chaque personnage allaient permettre de s’y attacher. Mais non seulement Ken n’a toujours pas changé d’un iota, mais en plus les personnages secondaires (les combattants cette fois) semblent être condamnés à rester dans son ombre. Dépossédés dés le départ du simple espoir de pouvoir rattraper le niveau de Ken, ils sont relégués à devenir des faire-valoir du protagoniste, prenant part à des combats qu’ils n’ont aucune chance de remporter, simplement pour gagner du temps ou espérer être sauvés par l’héritier du Hokuto Shinken. Ce que semblent nous indiquer ces volumes 4 à 6 c’est que ce monde se divise en deux catégories : les maîtres (du Hokuto et du Nanto) et les autres. Le fait est que pour le moment, Buronson et Tetsuo Hara n’ont absolument pas l’air de vouloir s’intéresser aux autres, mais seulement à comment Kenshiro va pouvoir battre chaque nouvel adversaire qui se dressera sur sa route. Certes chaque nouvel ennemi possède sa propre personnalité et son background, mais cela ne me suffit pas pour me donner pleinement envie de m’investir, car pour l’heure, je sais que, sauf exception, seuls les combats de Kenshiro auront de l’importance, qu’il se battra sensiblement de la même façon, que d’habitude, et qu’il finira par l’emporter. L’affrontement contre Raoh constituait une opportunité de casser ce cycle. Mais il ne s’agit au final pas d’une défaite de Ken. Seulement d’un match nul, qui n’aura au demeurant aucune conséquence et qui ne laissera aucune séquelle à notre héros, toujours aussi monolithique. Une occasion manquée qui me fait sincèrement me poser la question : Hokuto no Ken va-t’il réussir à briser le moule dans lequel il s’est enfermé ? Cet enjeu suffit pour le moment à me donner envie de poursuivre l’aventure dans ce monde ravagé par le feu nucléaire. Mais pour combien de temps encore ?…

    • Les tomes de Hokuto no Ken – Extreme Edition sont disponibles en librairie
0 Twitter

L’héritage de Rocky était lourd à porter, mais dès le premier film Creed, Michael B. Jordan a prouvé qu’il était capable d’incarner un personnage différent, sans manquer d’un quelconque respect pour son aîné. Si Sylvester Stallone a pris ses distances depuis avec la licence, Michael B. Jordan lui se l’approprie plus que jamais avec ce troisième épisode, où il fait ses débuts en tant que réalisateur, insufflant au film un esprit nouveau.

Des inspirations venues d’ailleurs

© Photo credit: Eli Ade © 2022 Metro-Goldwyn-Mayer Pictures Inc. All Rights Reserved CREED is a trademark of Metro-Goldwyn-Mayer

Le premier Creed en 2016 était une belle surprise. Un premier film étonnant pour les distances prises avec Rocky sans pour autant renier son héritage, un style et une intention particulièrement séduisante où le cinéaste Ryan Coogler montrait le potentiel d’une telle suite, évitant l’écueil du vrai-faux remake aux intentions discutables comme Hollywood en a trop connu. Mais la licence a ensuite souffert d’un deuxième épisode plus brouillon, réalisé par Steven Caple Jr., ce qui posait question sur l’intérêt de la licence, représentant soudainement un vrai fardeau pour Michael B. Jordan qui, dans un espoir de ramener Creed sur quelque chose de plus intime et plus intéressant, prend la caméra pour ce troisième épisode. Et pour le coup, que le film nous plaise ou non, il est difficile d’ignorer la faculté du jeune cinéaste à marquer de son empreinte son tout premier film en tant que réalisateur. Très vite, on aperçoit sa volonté d’emmener le combat de boxe vers quelque chose de moins hollywoodien, et de plus proche des… anime japonais, avec une inspiration très claire et visible du côté de Hajime no Ippo pour le combat d’une vie de son héros et sa survie dans un monde qui lui pourrit la vie autant qu’il l’aime. Une inspiration que l’acteur-réalisateur a lui-même évoqué en interview, et qui ne manque pas de séduire dans un film qui, malgré des défauts sur lesquels je reviendrais plus loin, réussit son pari sur sa volonté de s’émanciper des deux premiers films en recherchant quelque chose de différent.

Il construit en effet son film sur un modèle similaire aux anime japonais de sa jeunesse, avec son héros qui affronte son lot de contrecoups, des difficultés qui trouvent souvent leur solution dans la force du groupe, avec le soutien émotionnel de ses proches. Creed se métamorphose soudainement en sorte de héros de shonen qui combat non plus pour sa gloire, mais pour sauver celles et ceux qui l’entourent, tandis que son ennemi du moment est incarné par un vieil ami devenu ennemi. Pas un ennemi à détruire, mais plutôt un ennemi à sauver, avec ce que cela implique de naïveté avec de grands discours sur l’amitié. Bien que cette proposition puisse clivante, il y a quelque chose de satisfaisant à voir Michael B. Jordan aller au bout de son idée, qui transparaît également sur la mise en scène : le combat final est superbement filmé, avec quelques plans où l’acteur-réalisateur se fait clairement plaisir pour, sur l’espace d’un plan, évoquer des plans d’anime, entre les coups dévastateurs et les gueules déformées, quitte à caricaturer la boxe. Cela peut toutefois être un désavantage pour le film puisque à vouloir singer les anime, Michael B. Jordan fait l’erreur de caricaturer l’antagoniste, comme certains shonen, en oubliant que nombreuses sont ces oeuvres qui ont surmonté les codes du shonen pour soigner leur antagoniste en évitant les poncifs du genre. En effet, le personnage qui attise la colère de Creed et qui le pousse à se dépasser est raté sur ce point, avec des motivations un peu faciles et qui tombent vite à l’eau. Enfin, on ne va pas plaindre son acteur Jonathan Majors, dont l’avenir devra plutôt s’écrire devant les tribunaux.

De la boxe classique mais efficace

© Photo credit: Eli Ade © 2022 Metro-Goldwyn-Mayer Pictures Inc. All Rights Reserved CREED is a trademark of Metro-Goldwyn-Mayer

Sur l’histoire, on pourrait pourtant lui reprocher de ne pas faire grand-chose de bien original pour la licence. Depuis Rocky, il y a un vrai besoin de renouveler le propos et d’aller un peu plus loin. Mais en incarnant celui qui a raccroché les gants avant de revenir pour espérer sauver sa réputation et ses proches, Michael B. Jordan nous propose un peu sa propre interprétation de Rocky 4, la guerre froide en moins. Mais c’est fait avec justesse, Tessa Thompson est toujours super dans son rôle bien qu’un peu trop en retrait cette fois-ci, et le charisme de Michael B. Jordan éclabousse le film alors qu’il incarne plus que jamais cette figure quasi super-héroïque d’un boxeur prêt à tout pour l’honneur de sa famille et de ses proches. C’est un rôle sur-mesure qu’il incarne avec force et talent depuis le tout premier film, et dans lequel il atteint une forme de paroxysme avec ce troisième opus, sûr de ses forces mais aussi de ses faiblesses. Quant à sa mise en scène, elle manque peut-être parfois d’un peu plus de dynamisme, avec un film qui reste finalement assez sage sur ce point en dehors des quelques références stylistiques aux anime de son enfance, qui arrivent assez tard dans l’aventure.

C’est difficile d’évaluer Creed III tant l’affect joue un rôle prépondérant. Et c’est peut-être ça aussi que je cherche dans le cinéma, une œuvre qui est certes imparfaite, mais qui s’attache à aller au bout de son idée avec beaucoup de cœur. Le choix du cinéaste de référencer les anime de son enfance est surprenant alors que Creed s’appuie déjà sur un gigantesque héritage avec Rocky, mais ce choix est complètement validé par un combat final assez dantesque où Michael B. Jordan arrive enfin à se lâcher sur le style et la mise en scène. Il y a beaucoup de raisons de critiquer le film tant il est hasardeux sur bien des points, à commencer par la place des personnages secondaires et la mise en scène très académique et peu affirmée de plusieurs scènes (comme le « training shot », cette fameuse séquence où le boxeur s’entraîne, que le film rate complètement). Mais il a du cœur, et pour un blockbuster, c’est déjà bien.

  • Creed III est sorti en salles le 1er mars 2023 et sortira en vidéo en juillet. 
0 Twitter