Ce fut un été agité, mais pluvieux. Je n’avais de toute façon pas besoin de prétexte pour aller voir quelques films ayant défrayé la chronique, ou d’autres plus intimistes qui me faisaient de l’œil depuis quelques temps. Pour célébrer la rentrée, revenons donc sur quelques films sortis durant les mois de juillet et août 2023.

Oppenheimer (C. Nolan, 19/07)

Oppenheimer n’aura pas eu l’effet d’un pétard mouillé. © Oppenheimer, 2023

C’est bien connu, Oppenheimer fait partie des plus grands succès de l’été, voire de l’année. Le dernier film de Christopher Nolan met en scène Cillian Murphy, dans le rôle du scientifique ayant inventé la bombe atomique, dans les années 40. Si on a beaucoup entendu parler d’une scène imitant la fameuse explosion nucléaire ; Oppenheimer n’a rien d’un film d’action. Il s’agit d’un biopic plutôt classique, qui flirte avec les codes du documentaire tant il est froid, verbeux et – justement – documenté ! Il faut donc bien s’accrocher durant ces trois heures de dialogues imprégnées d’une ambiance de thriller psychologique. Si je ne tiendrai pas forcément à le revoir, il est indéniable qu’Oppenheimer est un long-métrage aussi intéressant que maîtrisé. D’ailleurs, certaines idées de narration et de mise en scène sont si délicieuses et marquantes, qu’elles perdurent dans l’esprit. A mon sens, l’utilisation du noir et blanc durant les scènes dites plus objectives, n’était pas nécessaire, tant les scènes les plus subjectives sont parlantes. Le malaise d’Oppenheimer est alors extrêmement palpable, même si le long-métrage ne cherche heureusement pas à en faire un martyre. Outre C. Murphy, Oppenheimer dispose d’un casting composé de visages connus comme Emily Blunt, Matt Damon, Kenneth Branagh, Gary Oldman et encore beaucoup d’autres, ne se contentant parfois que de simples apparitions. On ne s’en plaindra pas, tant cela permet de mieux mémoriser les figures d’une flopée de personnages historiques. J’accorderais toutefois une mention spéciale à Robert Downey Jr, qui incarne fort bien les sales types. Comme je le disais plus tôt, Oppenheimer n’est pas un film que je reverrais, spontanément ; mais il n’a pas dérobé son succès.

Barbie (G. Gerwing, 19/07)

« I’m a barbie girl, in a barbie world ! » En vrai, Barbie m’a un peu barbée. © Barbie, 2023

Barbie est sorti le même jour qu’Oppenheimer, ce qui a incité les réseaux sociaux à fantasmer un duel étonnant entre les deux longs-métrages. Il est inutile de présenter ce célèbre jouet, paru en 1959. Je ne l’aurais jamais deviné, mais Barbie est une figure féministe, car elle est la première poupée à représenter une femme, et non un bébé ; signe que les petites filles ne devaient pas forcément aspirer à devenir des mères. C’est sur ce postulat que naît le film de Greta Gerwing, dans lequel Barbie et Ken vivent une existence de rêve, à Barbieland. Les deux poupées, respectivement incarnées par Margot Robbie et Ryan Gosling vont toutefois connaître une crise existentielle, qui va les expulser dans le vrai monde. Bien. Je vais maintenant essayer de trouver des qualités à Barbie. Le casting fait le café, certaines séquences musicales restent en tête et les décors comme la photographie sont particulièrement soignés. Barbie est assurément doté d’un joli esthétisme. En dehors de cela, j’avoue être restée plutôt imperméable au scénario ou à l’humour. Barbie a beau être un film sans prise de tête, il est parvenu à ébranler ma suspension consentie de l’incrédulité. Ce n’est pas parce qu’il y a des éléments dits merveilleux que les règles internes au monde doivent être illogiques. Barbieland possède plusieurs Barbie et Ken différents, correspondant aux multiples itérations de jouets sorties au cours des années. Soit. Mais la Barbie classique, incarnée par Margot Robbie, ne possède qu’une seule propriétaire dans le monde réel. Vraiment ? Alors qu’il s’agit certainement de la version la plus vendue ? Et puis, pourquoi personne ne s’étonne de rien, quand elle débarque dans la réalité ? Comment fonctionne le portail dimensionnel, au juste ? Bref, arrêtons-nous de réfléchir. Même ainsi, je n’ai trouvé le film ni particulièrement drôle, ni particulièrement satirique ou subversif. Si le message féministe est palpable et bienvenu, il ne fait – à mon sens – qu’enfoncer des portes ouvertes. A vrai dire, beaucoup de plaisanteries ou de discours semblent ni plus ni moins extraits de tout ce qu’on lit sur Twitter (ou devrais-je dire X ?) depuis quelques années. Will Ferrell lui-même n’est pas si corrosif. Si je n’ai personnellement pas adhéré à Barbie et que, selon moi, Oppenheimer remporte de loin le duel fantasmé ; cela ne vous empêche bien sûr pas de vous forger votre propre avis.

Strange way of life & La voix humaine (P. Almodóvar, 16/08)

Quand Joël décide de vivre comme Bill, de The Last of Us © Strange way of life, 2023

Dans le cadre de « L’expérience Almodóvar », deux moyens-métrages (durant 30 min chacun) sont sortis au cinéma, au mois d’août. Le premier film projeté, Strange way of life, met en scène Pedro Pascal et Ethan Hawke, deux cowboys qui se retrouvent vingt-cinq ans après une histoire d’amour ayant duré deux mois. Cela n’empêchera pas les deux hommes de régler des comptes. Le réalisateur espagnol s’est lancé dans ce projet, motivé par l’idée que très peu de westerns comportent une relation homosexuelle ; Le secret de Brokeback Mountain mettant après tout en scène des bergers. C’est donc avec un plaisir non dissimulé que l’on regarde Pedrol Pascal et Ethan Hawke vivre une relation ambiguë. Strange way of life est un moyen-métrage efficace, dont je regrette toutefois la fin abrupte. J’aurais malgré tout tendance à le conseiller.

La voix humaine est le deuxième moyen-métrage projeté dans le cadre de « L’expérience Almodóvar ». Il s’agit d’une adaptation libre de la pièce de théâtre éponyme, écrite par Jean Cocteau. On retrouve donc Tilda Swinton dans la peau d’une femme venant de vivre une rupture amoureuse. Elle attend, désespérément, dans son appartement, que son ex vienne chercher ses affaires. Or, elle devra se contenter d’un appel téléphonique. Non seulement La voix humaine est un huis-clos, mais c’est aussi un monologue. Si cela donne une atmosphère perturbante, force est de constater que le rythme est maîtrisé, grâce aux éléments de mise en scène et à la performance très juste de Tilda Swinton. Cerise sur le gâteau, le moyen-métrage montre si peu de choses qu’il laisse, sur certains points, libre cours à l’interprétation. En effet, même si le costume laissé par l’ex du personnage principal semble masculin, plusieurs indices laissent imaginer qu’il pourrait aussi s’agir d’une femme.

Le dernier voyage du Demeter (A. Øvredal, 23/08)

Bon sang, mon Saigneur est à bord. © Le dernier voyage du Demeter, 2023

Aussi surprenant que cela puisse paraître, ce film d’horreur sans prétention est probablement mon visionnage favori de l’été. Il n’est après tout pas interdit d’éprouver quelque plaisir coupable. Le postulat est assez original dans la mesure où ce film n’adapte qu’une toute petite partie du roman Dracula, de Bram Stoker. Il s’agit de la traversée du Demeter, bateau dans lequel repose un Dracula moribond, entre les Carpates et l’Angleterre. Le patriarche des vampires va toutefois regagner du poil de la bête, en tuant les membres de l’équipage, les uns après les autres. D’entrée de jeu, le destin des personnages est donc scellé. Le dernier voyage du Demeter ne cache pas qu’il s’inspire d’Alien (1979). On retrouve en effet une ambiance de huis-clos, dans lequel des personnages bien identifiables vont être confrontés à une force qui les gouverne de loin. Clemens (C. Hawking) a obtenu son diplôme de médecine, bien que personne ne veuille l’embaucher, en raison de sa couleur de peau. C’est ainsi qu’il se retrouve plongé dans le Demeter, où son esprit cartésien sera mis à rude épreuve. L’équipage trouve rapidement Anna (A. Franciosi), une passagère clandestine tombée évanouie dans la cale. Certains s’indignent car une présence féminine, sur un navire, est supposée porter malheur. Or, pour une fois, on ne peut guère les démentir. On retrouve d’autres personnages plutôt marquants comme Toby (W. Norman), le petit-fils du capitaine. Le capitaine, parlons-en, car c’est un réel plaisir de revoir Liam Cunningham, interprète de Davos dans Game of Thrones. Mais on retrouve peut-être avec plus de plaisir encore Javier Botet, acteur espagnol abonné aux films d’horreur, en raison de sa silhouette si particulière due au syndrome de Marfan. Ajoutez un peu de maquillage et d’éléments de mise en scène, et son Dracula est réellement oppressant. Force est de constater que Le dernier voyage du Demeter dispose d’une ambiance et d’un esthétisme parfois très réussis. On regrettera toutefois un manque de suspense et surtout de scènes vraiment angoissantes ou marquantes. Le dernier voyage du Demeter est une bonne petite surprise, qui manque hélas d’ambition ou de maîtrise pour réellement marquer. Un plaisir coupable, en définitive.

Conclusion 

Tout le monde s’est rué au cinéma pour voir Oppenheimer et Barbie, durant l’été. Pourquoi pas ? Le premier m’a moyennement passionnée et le deuxième ne m’a pas du tout convaincue. Je ne peux toutefois que reconnaître l’ingéniosité de l’un, et l’originalité de l’autre. D’autres films, méconnus, méritent aussi un peu de curiosité, comme les deux moyens-métrages de Pedro Almodóvar, qui avaient après tout été projetés lors du Festival de Cannes. Enfin, Le dernier voyage de Demeter ne propose rien de révolutionnaire, tout en ayant un postulat et une ambiance intéressants. Sans être transcendant, il est injustement boudé. Comme toujours, en dépit des humbles conseils prodigués, n’hésitez pas à vous plonger dans les salles obscures, pour vous forger votre propre avis.

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Les personnes qui lisent Pod’culture régulièrement savent, après de nombreuses chroniques sur des J-RPG de ma part, que c’est un genre de jeu tout à fait à part pour moi. Et pourtant il a été malmené pendant des années, à la fois par une production effrénée et à bas prix par des éditeurs qui n’ont pas beaucoup d’intérêt pour la qualité, mais aussi à cause d’une difficulté des développeurs japonais à passer à la HD à l’époque de la génération PS360. Heureusement, ces dernières années, même si l’on n’évite pas la pléthore de jeux moyens, des studios historiques ont repris du poil de la bête. Un plaisir pour les amateur·ices du genre, dont je fais partie, et un bonheur infini quand un titre attendu tient enfin ses promesses. Et c’est le cas de la licence phare de Bandai Namco qui, après des hauts et des bas, a pointé le bout de son nez en septembre 2021 dans un nouvel épisode intitulé Tales of Arise. Un épisode plein de bonne volonté, de renouveau et surtout, une preuve que l’on peut encore faire de grands J-RPG à notre époque.

L’éternelle oppression

Tales of Arise™ & ©BANDAI NAMCO Entertainment Inc.

Au fil des années, les Tales of ont abordé nombreux sujets dans des histoires plus ou moins creusées, plus ou moins inspirées par le monde réel ou par des œuvres de fiction. Tales of Arise fait le choix de raconter son monde sous un angle vieux comme l’humanité, celui de l’oppression. Son monde est séparé en deux planètes, Rana et Dahna. La seconde est asservie par la première, avec un peuple réduit à l’esclavage depuis des siècles, avec pour seul motif d’être le peuple « faible », les dhanien·nes étant incapables de maîtriser les Artes (la magie de ce monde) tandis que les rénien·nes, détenteurs des Artes, affirment que cela est signe de noblesse. On est face à un régime totalitaire assez classique, avec un culte de la force incarnée par la maîtrise de la magie, de la même manière que le fascisme voue un culte à la force physique. Et cela a un impact direct sur un monde qui ressemble à tous ceux qui ont subi le fascisme, avec des personnes opprimées pour le simple fait de leur ethnie, tandis que d’autres collaborent avec l’oppresseur en espérant que cela leur offre des privilèges. L’histoire du jeu explore toutes les subtilités du conflit, notamment au travers du voyage du groupe de héros et héroïnes dans ce monde-là, qui explorent des villes et régions différentes. On y voit des régions où l’oppression des peuples est devenu normal pour ses habitants, une ville où la cohabitation pacifique a été rendue possible grâce à un pouvoir politique local qui s’est affranchi de l’idéologie dominante, tandis qu’une autre région montre au contraire une haine sans limite vouée par les dhanien·nes, qui ont acquis leur liberté, à l’encontre des rénien·nes. Tales of Arise parle ainsi autant de la violence du pouvoir central que celle exercée au quotidien par des personnes qui ont pleinement intégré ce racisme ambiant, n’ayant jamais rien connu d’autre.

Pour explorer ce monde, on incarne Alphen, un dhanien rendu esclave depuis bien longtemps. Amnésique (oui, oui, ce fameux cliché des J-RPG est de retour), il ne se souvient de rien d’autre que sa condition d’esclave. Comme il le dit justement à un moment, il est impossible de se rebeller quand on ne sait pas qu’une autre vie est possible. Pourtant c’est le choix qu’il parvient à faire suite à un évènement que je vais éviter de raconter, pour garder la surprise aux personnes qui voudraient y jouer, et la rencontre de Shionne, une rénienne qui se retrouve par la force des choses à l’aider à s’émanciper sans que l’on ne sache trop pourquoi. Plus tard, ce duo trouve d’autres personnes qui vont les suivre dans leur aventure, leur quête pour défaire le pouvoir des seigneurs réniens qui ont la main sur Dhana, afin de libérer le peuple et de s’offrir un avenir plus radieux. Dans l’ensemble, le jeu parvient à offrir un groupe de personnages fort, dans l’ensemble bien écrits, même pour le héros principal qui part pourtant du cliché de l’amnésique. On trouve des personnages complexes, à l’évolution constante, avec un développement par étape, chaque fois que le petit groupe est exposé aux réalités d’un monde qu’ils et elles connaissent finalement assez peu. Entre horreur face à la réalité, rage pour certaine·es et quête de rédemption pour d’autres qui se sentent responsables, c’est un groupe qui s’émancipe des codes de l’héroïsme. Atypiques, ces personnages n’ont rien de héros ou d’héroïnes, c’est des personnes qui arrivent avec leurs tares, leurs erreurs, et qui tentent malgré tout de trouver une forme d’équilibre pour pouvoir avancer et remettre la main sur une vie qui leur échappe.


Tales of Arise™ & ©BANDAI NAMCO Entertainment Inc.

Alors cela met un peu de temps à se matérialiser car de nouveaux personnages rejoignent le groupe assez tard dans le jeu et que leurs caractères se dévoilent essentiellement dans des séquences de « tranche de vie » ici et là, mais on finit par être terriblement attaché·e à toutes ces personnes qui combattent pour des raisons différentes, avec pour seul point commun de voir le pouvoir rénien comme responsable à leurs maux. Le groupe devient fort, ensemble, et cela donne de vrais moments d’émotion, dont un en particulier qui est très fort et marquant. Mais s’il y a un personnage à retenir c’est évidemment Shionne. L’héroïne, au contraire du héros amnésique, n’a pas grand chose d’un cliché. Si elle a dans les premiers instants l’image d’une noble, d’une sorte de princesse de l’empire rénien, il n’en est rien. Rejetée par ses pairs à cause d’une sorte de malédiction qui empêche quiconque de s’approcher trop près d’elle, Shionne a un fort caractère. Déterminée, leader dans l’âme, elle affirme ses ambitions et n’accepte à aucun moment d’être reléguée au second plan. A certains égards, elle évoque Lightning de Final Fantasy XIII, partageant avec elle une certaine froideur, fixée sur son objectif, qui n’a initialement que peu de considération pour des partenaires qui ne sont pour elle que des outils pour atteindre son but. Au-delà de ça, le personnage se développe, apprend à se connaître et à apprécier ce qui l’entoure, et devient de plus en plus passionnant au fil des heures. Une évolution captivante à suivre, et bourrée d’une émotion qui m’a fait tomber une petite larme à la fin du jeu.

L’action au cœur de la narration

Tales of Arise™ & ©BANDAI NAMCO Entertainment Inc.

Depuis toujours orientée vers l’action, la série des Tales of n’a cependant jamais proposé des combats aussi dynamiques que ceux de ce nouvel épisode, décidément bien décidé à faire entrer la saga dans une nouvelle ère. Bien qu’ils sont limités par des points d’action (qui se rechargent quand même très vite), les coups pleuvent et les combos sont gérés à notre guise, en assignant les quatre coups (puis quatre autre supplémentaire plus tard dans l’aventure) parmi les dizaines appris au cours de l’aventure à différentes touches de la manette. L’objectif, trouver le bon équilibre pour des combos à la fois fluides et dévastateurs, mais aussi pour parer à toute éventualité. Affronter un ennemi aérien nécessite souvent d’avoir de quoi frapper dans les airs, tandis que certains ennemis requièrent des coups plus lourds afin de briser leur armure, ou enfin plus souvent il est de bon ton d’avoir des coups rapide pour faire face à des monstres plus agiles qui se déplacent sans arrêt. La vivacité des combats vient aussi de la facilité avec laquelle on active les coups spéciaux de nos compagnons, gérés par le jeu (on n’en contrôle en effet qu’un parmi les quatre personnages engagés à chaque combat), mais dont les coups les plus dévastateurs sont activés à notre guise. Pour ce faire, la croix directionnelle est mise à contribution, sachant que l’on peut également activer les coups spéciaux des personnages laissés en dehors du combat quand ils sont chargés. Plus encore c’est les effets visuels et la rapidité d’exécution des personnages qui virevoltent et se déplacent à toute vitesse sur l’aire de combat, qui donnent au jeu un rythme assez effréné. D’autant plus que les personnages contrôlés par le jeu ne perdent aucunement en efficacité, enchaînant des combos bien sentis et en sachant esquiver les coups les plus violents des monstres que l’on croise. Car l’esquive est au centre de l’action, à la fois pour éviter les coups (la vie diminuant assez vite), mais aussi en cas d’esquive parfaite de bénéficier de quelques bonus bienvenus, comme des points d’action plus rapidement rechargés ou une contre-attaque plus puissante, selon les compétences passives débloquées sur le personnage joué. Mais cette action survitaminée souffre d’un contre-coup que l’on voit venir assez vite : il y a un véritable problème de lisibilité. Si cela n’entrave pas vraiment la progression dans le mode de jeu « très facile » qui a été ajouté via une mise à jour après la sortie du jeu pour pallier sa difficulté assez relevée, les choses sont tout autre en mode normal ou dans les difficultés plus relevées. Cette lisibilité est rendue compliquée par les nombreux effets visuels qui sont là pour dynamiser le rythme des combats, ainsi que par une caméra un peu trop proche du personnage que l’on contrôle et qui a toutes les peines du monde à suivre l’action.

Si Tales of Arise excelle pour son système de combat (malgré la lisibilité), c’est la progression qui m’a un peu plus chagriné. Traditionnellement, le gain de niveau et de compétences que l’on débloque avec les points glanés en combat servent à améliorer la puissance des personnages. Une puissance normalement ressentie, mais qui a bien du mal ici à montrer le bout de son nez. Si le jeu propose bien un système de niveaux de personnage tout ce qu’il y a de plus classique et un arbre de compétences à débloquer, tout cela montre assez peu d’intérêt sur le long terme. D’abord, les compétences servent essentiellement à débloquer de nouveaux combos plutôt qu’à renforcer la puissance des personnages, si cela est appréciable car l’on continue de découvrir de nouveaux coups même en toute fin de jeu, il y a un vrai problème de montée en puissance. Car à côté, les niveaux n’ont que peu d’incidence en combat : on n’a jamais le sentiment de gagner en puissance, car le jeu le refuse purement et simplement. La faute à une structure de jeu qui fait que chaque nouvelle zone explorée, chaque nouveau boss ou monstre croisé en cours de route a constamment trois, quatre, cinq niveaux d’avance que nos personnages. Dans un jeu linéaire comme Tales of Arise où l’histoire nous emmène dans une véritable fuite en avant, il est très rare que l’on revienne sur nos pas pour constater que nos niveaux durement acquis nous permettent de marcher sur les ennemis qui nous mettaient des grosses baffes quelques heures plus tôt. On pourrait, certes, mais le jeu ne nous incite pas, surtout pas avec ses quêtes secondaires sans grand intérêt qui semblent tout droit sortis d’un MMORPG où des villageois nous disent d’aller récupérer des objets et tuer des groupes de monstres.

Tales of Arise™ & ©BANDAI NAMCO Entertainment Inc.

Plus encore et peut-être pour s’émanciper des codes et clichés des J-RPG, le jeu empêche de rester dans la même zone et tuer des ennemis en boucle pour se faire un petit lot d’expérience et gagner quelques niveaux d’avance dans une même zone. Pour ce faire, dès que l’on atteint le même niveau qu’un ennemi, celui-ci ne donne pratiquement plus aucune expérience, le seul moyen d’en gagner est d’avancer et… trouver à nouveau des ennemis bien plus forts que notre groupe. Peut-être est-ce là un moyen de mettre en valeur le système de combat, dynamique, et son système d’esquive qui permet virtuellement de pouvoir éviter n’importe quelle attaque de n’importe quelle puissance (et potentiellement affronter des ennemis bien plus forts). Mais ce choix est à double tranchant, car si on comprend l’envie du jeu de nous pousser vers l’avant face à l’urgence de la situation que nous raconte l’aventure, il y a parfois un sentiment de ne jamais être « récompensé » par nos performances en combat ou par les points durement acquis que l’on dépense en compétences diverses et variées. Jusqu’à ce que cela finisse par devenir frustrant, notamment dans les tous derniers donjons où les ennemis surpuissants s’enchaînent sans que nos personnages ne donnent l’impression de taper plus fort que trente heures plus tôt dans l’aventure.

Terre brûlée, mais sublime

Tales of Arise™ & ©BANDAI NAMCO Entertainment Inc.

Là où Tales of Arise fait sa révolution, au-delà de son système de combat plus dynamique que jamais, c’est sur ses graphismes et sa direction artistique. Les Tales of ont souvent eu un petit quelque chose, un charme certain, comme en atteste la direction artistique d’un Tales of Vesperia par exemple. Mais Arise a quelque chose de plus. Sans renier les traditions de la série en reprenant le style du cel-shading qui a fait son succès, avec une vraie proximité avec les anime japonais (la saga ayant toujours eu vocation à être adaptée soit en anime, soit en manga), le jeu va un peu plus loin avec un moteur graphique qui pousse ce style là dans quelque chose de plus moderne. Les animations sont plus fouillées, les visages plus expressifs, les traits plus fins, les décors sont bourrés de détails et les effets visuels sont d’une beauté inattendue. Et c’est d’autant plus surprenant que les Tales of n’ont jamais été des cadors techniques, se contentant le plus souvent de soigner leur direction visuelle tout en s’appuyant sur des technologies déjà éprouvées et maîtrisées depuis l’époque de la PS2-PS3. Je suis parfois resté subjugué par la beauté des différentes zones, le jeu étant une vraie invitation au voyage qui fleure bon la nostalgie de quelques grands J-RPG du passé. Les zones sont diversifiées, pleines de détails à explorer, quand bien même leur linéarité fait que l’on n’y passe pas un temps fou. Et ces qualités visuelles s’appliquent aussi au groupe de héros et d’héroïnes, chaque personnage ayant un style bien à lui, mais tout s’accorde assez bien dans un ensemble cohérent, qui montre les différences et subtilités de la planète Dhana avec des peuples aux souffrances et aux histoires différentes d’une région à l’autre. Seul point noir de la direction artistique à mon sens, le bestiaire, qui manque d’idées avec beaucoup de monstres que l’on retrouve plusieurs fois sous différentes couleurs, et des boss assez peu mémorables. Heureusement le travail de Motoi Sakuraba sur la musique est l’une de ses plus grosses réussites sur la licence. Lui qui l’accompagne à la composition depuis toujours offre quelques grands moments d’épique, mais aussi d’autres plus intimes, avec quelques compositions touchantes qui donnent du sens et des émotions à des séquences marquantes.

C’est assez rare qu’un J-RPG m’emballe à ce point, car les jeux cultes sont nombreux, et qu’il est toujours difficile de s’y faire une place. Mais Tales of Arise a tout d’un grand. Peut-être imparfait sur certains points, à commencer par son système de progression qui peut s’avérer frustrant, ou un ultime donjon à rallonge qui aurait pu se conclure un peu plus vite. Mais il y a de tels moments de grâce, un groupe de personnages si fort, et une écriture si touchante du destin de ces quelques héros et héroïnes brisées que le jeu devient l’un des plus beaux J-RPG que j’ai pu parcourir. Une véritable réussite qui doit son salut à la qualité de sa narration et à sa direction artistique, le tout mélangé à une qualité technique qui fait enfin entrer la licence dans une nouvelle ère, après avoir trop longtemps végété sur une formule éprouvée et sans risque.

  • Tales of Arise est disponible sur PC, PlayStation 4, PlayStation 5, Xbox One et Xbox Series X|S depuis le 10 septembre 2021.
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Avec le film Blue Beetle à l’affiche au cinéma ce mois-ci, il était attendu que Urban Comics en profite pour caler un comics éponyme qui avait eu droit à une sortie en VO plus tôt dans l’année. Véritable curiosité du mois, celui-ci s’accompagne des débuts de la série Poison Ivy Infinite, ainsi que la suite et fin de l’évènement Planète Lazarus. Un mois intéressant, notamment parce qu’il permet d’aborder des personnages habituellement moins en vue, qui sortent un peu du carcan habituel de Batman et Superman.

Cette chronique a été écrite suite à l’envoi d’exemplaires par l’éditeur.

Blue Beetle Infinite, comme une crise d’adolescence

© 2023 DC Comics / Urban Comics

Tandis que le film Blue Beetle est projeté au cinéma et fait un four que tout le monde a vu venir sauf la Warner, Urban Comics en profite pour introduire dans sa collection Infinite la mini-série Blue Beetle: Graduation Day sortie cette année. Sous le titre de Blue Beetle Infinite et en attendant la publication future éventuelle de la nouvelle série de comics (qui commence le 5 septembre aux États-Unis), on y découvre donc les débuts depuis la reprise du personnage par le duo composé de Josh Trujillo et Adrián GutiérrezBlue Beetle y est incarné par Jaime Reyes. Un jeune latino, troisième personne à porter le costume dans l’histoire du personnage, qui tire ses pouvoirs d’une sorte de scarabée alien nommé Khaji Da : le comics l’explique dans ses premières pages alors que Jaime se présente dans le fameux mode narratif du “vous vous demandez sûrement comment j’ai fini ici”, très à la mode dans les récits qui visent les ados. L’action débute lors de la remise des diplômes à la fin du lycée, où l’on découvre donc un personnage encore jeune, à peine adulte, qui est en conflit avec ses parents car il ne sait pas encore tout à fait ce qu’il veut faire de sa vie. Un jeune homme coincé entre les attentes de sa famille, et son besoin de trouver sa propre voie, tandis que ses pouvoirs le poussent à jouer un rôle de super-héros qui lui convient finalement assez peu. C’est du young adult pur jus, avec son lot de questionnements sur l’identité, mais aussi avec une forte consonance latino tant le personnage est attaché à sa communauté et à sa famille qui prennent dès le début une place importante.

Néanmoins il reçoit en ce jour important une visite inattendue, celle de l’homme le plus fort de la planète : Superman. Figure quasi-mystique, qui lui annonce que la race alien à laquelle appartient le scarabée qui lui donne ses pouvoirs est prête à revenir et à envahir la Terre. Une terrible nouvelle qui pousse le personnage à faire le point sur sa propre vie, sur ses pouvoirs et à mieux les contrôler, sachant que Superman et Batman veulent plutôt qu’il se cache et ne les utilise pas, puisque c’est ses pouvoirs qui attirent les aliens. Le combat qui s’engage dans ce comics est une métaphore pour Jaime, partagé entre sa vie de super-héros et les attentes de ses parents : il ne sait plus qui il est et ce qu’il veut faire tandis qu’eux poussent pour qu’il aille à l’université maintenant qu’il a fini le lycée. Cette hésitation se trouve aussi dans son combat contre une invasion future puisque, il ressent une responsabilité à utiliser ses pouvoirs pour faire le bien, mais leur utilisation pourrait provoquer une catastrophe. Dans l’ensemble Josh Trujillo brille à l’écriture de ce récit, qui malgré son ton très jeune et enjoué offre quelque chose qui dit des choses franchement intéressantes. Notamment sur la manière dont un jeune en sortie de lycée doit encore se forger sa propre identité, loin d’avoir encore compris le monde qui l’entoure, les attentes placées en lui et ses propres capacités à affronter les obstacles qui se dressent sur son chemin. Et avec un style visuel très cartoon, ultra coloré, qui évoque même parfois le genre du sentai japonais avec ses différents « beetle » aux couleurs différentes, cela correspond bien au ton du récit qui veut s’adresser à tout le monde, et surtout aux jeunes. Mais les couleurs, exclusivement numériques, manquent de nuance et d’imperfection sur les personnages, leur peau notamment. C’est très lisse, trop lisse, cela manque de corps et de personnalité, ce qui est vraiment dommageable alors que l’intention est franchement bonne.

Poison Ivy Infinite T.1, l’homme est un virus

© 2023 DC Comics / Urban Comics

Suite aux évènements de Batman Infinite, dans l’arc de l’état de terreur, Poison Ivy trouve sa liberté. En colère après avoir été privée d’une grande partie de ses pouvoirs, elle tente de se venger. Son amour pour Harley Quinn, qui a participé à la priver de ses pouvoirs, est intouchable, néanmoins sa haine pour l’espèce humaine n’a fait qu’empirer. Ce nouveau récit écrit par G. Willow Wilson, à la plume toujours aussi efficace, profite de la nature même du personnage pour parler d’écologie. L’influence humaine sur la destruction du monde, des plantes, de l’écosystème, une destruction à laquelle Ivy refuse de prendre part. À tel point qu’elle se met à utiliser le « ophiocordyceps lamia », un parasite qui tue presque instantanément les humain·e·s, et qui la tue elle aussi à petit feu. Ce parasite, qui nous rappelle instantanément celui qui inspire le cordyceps de The Last of Us, déchaîne des spores qui transforment les humain·e·s en espèce de champignons horrifiques avant de les tuer. Sans pour autant finir comme des clickers, le récit suggère que les personnes infectées pourraient se réveiller plus tard de leur mort et attaquer les gens qui les entourent sous cette apparence horrifique, même si ce premier tome ne le montre pas encore pleinement. Entre horreur et désir de vengeance, ce premier tome de Poison Ivy Infinite a quelque chose de terriblement accrocheur, tant on se laisse prendre d’empathie pour celle qui incarne une très fine frontière entre le bien et le mal. Personnage ambigu, Poison Ivy l’est encore ici, montrant derrière un déchaînement de violence une certaine douceur et empathie pour quelques personnages dont elle fait la rencontre. Des personnes quelconques, sans influence sur le monde qui les entoure, mais qui prouvent par des petits gestes être foncièrement de bonnes personnes. Des gens qui ne se laissent pas corrompre par un monde sans foi ni loi, et qui incarnent une certaine humanité qu’elle pensait disparue.

Le mode narratif est aussi plutôt intéressant, ce premier tome étant raconté comme une lettre laissée par Poison Ivy à Harley Quinn, une dernière lettre où elle raconte une sorte de baroud d’honneur, une dernière tentative de sauver la Terre. Quitte à devoir éliminer l’humanité. Un récit où l’héroïne commente elle-même son aventure, avec ce que cela implique de biais sur la réalité des faits, mais offre aussi une véritable introspection sur le sens de sa vie et de ses actes. C’est là qu’on y comprend ses motivations, l’amour qu’elle porte à Harley Quinn, sa propre vision de ses pouvoirs et son désir d’un monde nouveau. C’est un excellent nouveau comics, en espérant que la suite soit à la hauteur, sachant que G. Willow Wilson y dévoile déjà les qualités qu’on lui connaissait. C’est-à-dire un récit avec un ton personnel, intime, où ses personnages s’expriment avec leur coeur et leurs propres rêves. Les dessins de Marcio Takara offrent une vraie bonne ambiance à l’ensemble aussi, notamment dans quelques moments de « trips hallucinogènes » où la toxine prend le pas sur l’esprit de Ivy, avec des couleurs éclatantes et des déformations visuelles. Quant à la propagation du parasite, celui-ci évoque beaucoup visuellement The Last of Us comme je le disais plus tôt, mais ce n’est pas un défaut. Au contraire, il est plutôt intéressant de voir réutilisé ce parasite, qui existe sous une forme plus ou moins similaire dans notre monde, avec les spécificités d’un univers tel que celui de DC.

Planète Lazarus T.2, plongé dans le chaos

© 2023 DC Comics / Urban Comics

Dans un premier temps, ce deuxième et dernier tome de l’évènement Planète Lazarus raconte les retombées de l’éruption volcanique de l’île de Lazare qui a provoqué une pluie verte de la fameuse eau capable de faire revivre les morts. Suite directe du premier tome, on y découvre les impacts sur le quotidien de quelques personnes, au travers de héros et héroïnes de second plan qui voient leur entourage et la population changer de comportement face à cette catastrophe. Des gens se découvrent des pouvoirs, d’autres les perdent, et de manière générale, c’est toute une vie qui est remise en cause. Ces quelques chapitres fonctionnent plutôt bien et offrent une bouffée d’air frais entre deux chapitres d’action, où le combat contre le démon fils de Nezha continue, après la « mort » de son père dans le premier tome. Un combat qui n’est pas toujours passionnant, mais qui souffre surtout comme dans le premier, d’un énième rebondissement qui tente de maintenir un suspense artificiel. La surenchère d’entités démoniaques et de changements de paradigme (comme avec un passage où les super voient leurs pouvoirs échangés entre elles et eux) frôle parfois avec le ridicule, peinant à trouver le bon équilibre. C’est un récit inégal, dont l’intérêt réside essentiellement dans la qualité du travail des artistes à l’oeuvre, avec quelques chapitres franchement très beaux, notamment ceux de Mahmud Asrar.

En conclusion de l’event, l’action se déporte vers l’île de Themyscira, où vivent les Amazones. L’île de Wonder Woman subit le contrecoup de la pluie de lazare qui a bouleversé le monde (jusqu’à une résolution que je me garde de vous divulgâcher), avec des Dieux et Déesses qui se rebellent autour de Héra, avec la firme ambition de faire payer à l’humanité ses propres torts. L’île perd alors son invisibilité, désormais visible par tout le monde, tandis que les Amazones tentent tant bien que mal de résister aux assauts des Dieux et Déesses qu’elles vénéraient autrefois. Ces quelques chapitres, tirés d’épisodes de Planète Lazarus en VO consacrés à Wonder Woman et de la série principale, sont le vrai point fort de cet évènement. Il y a plein de bonnes choses dans ces chapitres écrits par G. Willow Wilson et Becky Cloonan, notamment sur la réflexion portant sur la responsabilité humaine, mais aussi l’éternel dilemme auquel Wonder Woman est confrontée de par sa nature de demi-déesse. Elle est tiraillée entre sa volonté de sauver l’humanité et sa proximité avec des figures divines, alors que se présente à ses côtés Mary, la grande soeur de Billy Batson, autrement connu sous le nom Shazam, qui semble avoir beaucoup de choses à dire. Une association surprenante mais efficace, qui offre une belle conclusion à un évènement qui n’a pas toujours été à la hauteur des espoirs.

  • Blue Beetle Infinite, Poison Ivy Infinite T.1 et Planète Lazarus T.2 sont disponibles en librairie aux éditions Urban Comics.
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Parfois le cinéma lâche des pépites sans crier gare. Des moments suspendus où l’on se laisse porter par un film qui offre tout ce dont on a besoin à cet instant. C’est la beauté du cinéma, mais c’est une chose qui est pourtant assez rare. Parce que la production cinématographique a parfois d’autres priorités, ou simplement parce que les émotions ne se contrôlent pas. Quand j’ai été voir Misanthrope de Damián Szifrón, je ne savais pas dans quoi je me lançais, mais une chose est sûre, c’est qu’à la fin de la séance, j’ai réalisé que ce serait difficile d’oublier une telle expérience.

Une soirée sans fin

© METROPOLITAN FILMEXPORT, FILMNATION et RAINMAKER FILMS

Un soir de Nouvel an à Baltimore aux Etats-Unis, la panique surgit. Profitant du bruit des feux d’artifice pour couvrir ses tirs de sniper, un tueur fait une trentaine de victimes. Des personnes qui faisaient la fête chez elles, sur leurs balcons, dans leur appartement. Des personnes qui se pensaient en sécurité, mais qui disparaissent sous le coup d’une balle venue de nulle part. Planqué dans un immeuble, le tireur s’en va rapidement et fait exploser l’appartement duquel il a tiré, empêchant dès lors la police de pouvoir récupérer la moindre preuve, la moindre trace sur les lieux. Mais cela est sans compter sur la persévérance de Eleanor, interprétée par Shailene Woodley, une flic qui patrouille une nuit comme une autre, alertée par un message radio qui demande à tous les flics aux alentours de se réunir sur les lieux du crime. Elle y fait la rencontre de Lammark, joué par Ben Mendelsohn, agent du FBI un peu désabusé par son commandement qui réalise vite que Eleanor est capable d’apporter le coup de fouet dont l’enquête a besoin. Car il décèle en elle une vraie capacité d’analyse qui en ferait une enquêtrice précieuse, alors qu’elle est convaincue de son côté que le tireur va recommencer très rapidement à un autre endroit.

Damián Szifrón imagine un film pesant, qui s’inscrit entièrement dans la mythologie d’un thriller noir où le crime prend le pas sur le quotidien. Un genre qui se fait plutôt rare ces temps-ci au cinéma à ce niveau de qualité, et que le cinéaste argentin maîtrise parfaitement. On ressent vite qu’il n’existe aucun échappatoire, qu’il n’y aura pas de fin heureuse, parce que le monde qu’il raconte n’est fait que de personnes brisées. Le personnage de Ben Mendelsohn est en conflit permanent avec une hiérarchie qui est plus intéressée par la politique et la presse que par le fait de mener l’enquête à bien, en l’incitant à vite trouver un « coupable idéal » quitte à ce que cela ne corresponde pas à la réalité. Cela provoquant évidemment l’ire d’un agent qui tente de bien faire, tandis que le personnage de Shailene Woodley est celui d’une femme brisée, qui ne rejoint la police que par dépit, après une vie faite de violence et d’une difficulté à vivre avec son passé. L’actrice livre d’ailleurs une prestation formidable : je n’ai jamais été un grand fan de celle-ci, la faute peut-être à une filmographie assez peu captivante. Mais elle fait corps avec son personnage, l’emmène là où on ne l’attend pas, et s’offre probablement l’un des meilleurs rôles de sa carrière. L’actrice américaine prouve son talent et confirme les bonnes choses qu’elle montrait dans l’excellent The Mauritanian il y a deux ans.

La maîtrise d’un genre éprouvé

© METROPOLITAN FILMEXPORT, FILMNATION et RAINMAKER FILMS

La mise en scène de Damián Szifrón impressionne, le réalisateur argentin maîtrise son sujet sur le bout des doigts avec un film où la tension ne redescend jamais, fort d’une maîtrise de l’ambiance à chaque instant. Qu’il s’agisse de la nuit d’horreur initiale, l’enquête de plein jour ou la traque qui va inévitablement s’ensuivre, le cinéaste parvient à maintenir l’urgence d’une situation qui devient vite impossible. Car sans véritablement parler de contre la montre, le réalisateur le suggère quand ses personnages sont convaincus que le meurtrier va recommencer, un meurtrier sur lequel on ne sait rien pendant les deux tiers du film mais qui inspire une peur redoutable. Car il apparaît si méthodique, si intouchable, qu’il ressemble plus à un monstre ou un à un fantôme qu’à un humain. A tel point que le film prend parfois des airs de film d’horreur, où la mort peut surgir à chaque instant et où l’on semble traquer un démon qui n’existe pas. Et cela est aussi suggéré par la photographie de Javier Juliá, transformant Baltimore et ses alentours en scène de crime permanente, insistant sur la froideur d’une ville qui ne semble exister que par la violence et le crime, sans limite dans l’horreur.

Il est un peu tôt pour désigner les films de l’année, mais Misanthrope sera sans aucun doute l’un de mes meilleurs souvenirs de l’année. Grand film noir, il est parvenu à capter mon attention sans jamais la relâcher. Fort de son ambiance et de l’intelligence de son écriture, le film nous emmène dans une enquête où le dénouement ne peut être qu’aussi sombre que le crime originel. Mais ce qui donne autant de corps au long métrage, c’est aussi et surtout le destin de son héroïne sur le modèle classique de « l’antihéros ». Un personnage brisé, mais fondamental à la compréhension des motivations d’un meurtrier qui ne semble rien avoir d’humain.

  • Misanthrope est sorti en salles en France le 26 avril 2023.
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On ne va pas se le cacher, si Lee Jung-jae disposait déjà d’une célébrité monumentale en Corée du Sud après avoir été la tête d’affiche de nombreux films à succès (comme New World ou The Housemaid), sa popularité a été décuplée avec Squid Game il y a deux ans. Une célébrité nouvelle pour l’acteur qui a fêté ses 50 ans, et qui en profite pour ajouter une corde à son arc, celui de la réalisation. Passé derrière la caméra, il propose Hunt, son premier film où il incarne également l’un des premiers rôles, où il partage l’affiche avec le non moins populaire Jung Woo-sung. Le film est sorti en France le 7 juin 2023, uniquement en VOD, et le 21 juin en DVD et Blu-ray.

Une guerre fratricide

© 2022 Sanai Pictures. Tous droits réservés.

L’action prend place dans les années 1980, une décennie décisive pour l’avenir de la Corée du Sud. Un moment où des mouvements pour la démocratie ont été violemment réprimés (comme le soulèvement de Gwangju de mai 1980 que le film évoque), tandis que des groupes militaires tentent de garder la main sur le pouvoir politique. Pendant ce temps là et comme le montre le film, la Corée du Nord rêve d’en profiter pour influencer le sud alors que les deux pays se livrent une guerre froide depuis 1953, avec le désir de quelques uns de soit prendre le contrôle du sud, soit pousser vers une réunification. C’est dans ce contexte politique que Hunt nous emmène sur le chemin de deux officiers gradés des services secrets sud-coréens, deux officiers rivaux dont les unités sont mises en concurrence pour tenter de trouver une taupe du nord qui se serait infiltrée dans les services secrets du sud. Se lance alors une guerre interne sans merci pour trouver cette taupe, mais aussi et surtout une intrigue complexe se met en place afin de mettre en lumière les dysfonctionnements de services de renseignement. Car ceux-ci, incarnés par les deux unités gérées par les deux officiers incarnés par Lee Jung-jae et Jung Woo-sung, sont partagés entre un pouvoir politique qui veut des résultats immédiats afin de légitimer son pouvoir, et un complot qui semble se fomenter en arrière plan. Comme souvent avec ces récits d’espionnage, c’est avant tout une lutte de pouvoir qui s’exerce en toile de fond, les officiers n’étant au final que des pions dans une histoire qui les dépasse.

Bien que l’intrigue soit complexe, elle est rendue limpide par une narration très bien maîtrisée, qui n’est jamais confuse malgré le nombre pléthorique de personnages. Les intentions et les rôles sont bien distribués, et on ne perd jamais le fil bien que les situations se multiplient et se complexifient à mesure que le film avance, dans un monde où chacun·e tente de mener son propre petit jeu. Au-delà de ça, c’est un film qui dénonce foncièrement la violence à laquelle s’adonne le sud dans sa quête de vérité : les victimes pleuvent à un tel point que ça en devient grotesque, la torture est quotidienne et la vie n’a plus vraiment de valeur. Tout cela au nom d’une guerre et d’une haine que les personnages peinent à expliquer, entre deux pays qui partagent une culture presque identique mais des gouvernements complètement opposés (si ce n’est un goût commun pour le sang). Et c’est un discours sublimé par un duo d’acteurs formidable : les deux ont un style très différent, entre l’intensité habituelle de Lee Jung-jae qui incarne un personnage au bord de l’implosion, tandis que s’oppose à lui la classe naturelle de Jung Woo-sung, souvent en retenue. Un duo et une opposition naturelle qui émule assez bien la guerre entre le nord et le sud, celle de deux frères qui veulent chacun avoir le dernier mot, même quand leur guerre n’a plus aucun sens. D’ailleurs, en déplaçant son sujet d’une énième histoire de contre-espionnage entre les deux Corée à, plutôt, une histoire de fraternité anéantie par le conflit, le film s’offre quelques airs de The Spy Gone North ou de JSA, sans la virtuosité de ces deux films, mais avec de belles intentions qui le rendent plutôt attachant.

Une première solide et ingénieuse

© 2022 Sanai Pictures. Tous droits réservés.

Être un excellent acteur ne garantie rien au moment de passer derrière la caméra. La prise de risque est bien là, et on s’aperçoit rapidement que Lee Jung-jae maîtrise plutôt bien son projet. Il y a peut-être quelques hésitations de style ici et là, le néo-cinéaste tentant beaucoup de choses comme s’il n’était pas encore complètement fixé sur ses propres intentions, mais il montre déjà quelques éléments qui laissent penser qu’il pourrait s’épanouir et trouver le succès dans ce nouveau rôle. Car il offre une mise en scène solide et efficace, avec une caméra très vivante dans les scènes d’action, qui virevolte, et qui évite l’écueil d’une shaky cam intempestive dans lequel tombent bon nombre de réalisateur·ices de films d’action. Il parvient aussi à donner vie aux dialogues avec une belle intensité, créant une rivalité assez géniale entre son personnage et celui incarné par Jung Woo-sung, une rivalité teintée de fraternité, toujours à la limite entre les soupçons que l’un et l’autre se portent et leurs intérêts divergents. Il saisit finalement plutôt bien l’essence du monde de l’espionnage, avec des moments de trahisons à la mise en scène toujours spéciale, pour donner de l’importance à ces séquences décisives, aux regards et aux gestes qui trahissent parfois les intentions de ses personnages. Sans être parfait, son premier essai derrière la caméra montre que l’acteur-réalisateur a encore beaucoup de choses à offrir malgré une carrière déjà bien remplie.

C’est une excellente surprise. Un film que j’aurais aimé découvrir sur grand écran tant son histoire est haletante, sa mise en scène efficace et ses personnages captivants. La narration est féroce, elle ne laisse aucun moment de répit à des antihéros éprouvés par un contexte politique et militaire insoutenable, avec une écriture qui ne manque pas de moments d’éclat. Certes, l’originalité n’est pas le fort du film, son sujet est éculé et Hunt ne cherche pas à le révolutionner, même s’il déporte la guerre entre les deux Corée vers, plutôt, une guerre interne aux services secrets sud-coréens. Mais c’est efficace, et visuellement, c’est plutôt impressionnant pour un premier film. On sent que Lee Jung-jae est aussi passionné par la mise en scène que par l’acting, et il prouve dès son premier film qu’il a de belles idées et ambitions.

  • Hunt est disponible depuis le 7 juin 2023 en VOD, et le 21 juin en DVD et Blu-ray.
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L’été est chaud, mais les nouveautés de l’ère Infinite de DC sont toujours au rendez-vous. Pour cette chronique mensuelle, il est temps de s’intéresser aux sorties de juillet 2023 chez Urban Comics, avec deux œuvres qui rejoignent cette nouvelle ère de DC Comics qui a débarqué au catalogue Urban il y a maintenant un an et demi. Et pour ce mois, c’est deux œuvres du même auteur, Ram V, qui n’a cessé de gagner en importance chez DC ces dernières années. Au programme donc, son interprétation du Chevalier Noir avec Batman Nocturne, et une histoire complète sur la Justice League Dark.

Cette chronique a été écrite suite à l’envoi d’exemplaires par l’éditeur.

Batman Nocturne T.1, un enfer inévitable

© 2023 DC Comics / Urban Comics

Derrière ce nom mystérieux de Batman Nocturne se cache en réalité une compilation des Detective Comics de Ram V, qui a pris la suite de Mariko Tamaki (dont le run était publié sous le titre Batman Detective Infinite). Nouvel auteur oblige, aucune nécessité d’avoir lu les précédents et il est tout à fait possible d’aborder Batman Nocturne comme un nouvel univers. Même si je conseille de jeter un œil aux Batman Detective Infinite, Mariko Tamaki a fait un super travail sur la série. Pour l’occasion, Ram V renvoie vers un univers plus gothique, aux origines de Gotham dans un ton qui sied si bien à cette ville faite d’ombres, où la nuit semble éternelle. Il imagine ainsi une famille qui serait propriétaire des terres de l’asile d’Arkham depuis des siècles, une famille qui tente de revenir sur le devant de la scène avec une pointe de surnaturel. Car rien n’a vraiment de sens à Gotham, la ville semblant liée depuis toujours à de nombreuses malédictions. Il faut bien avouer qu’à certains égards, cette histoire imaginée par Ram V rappelle Curse of the White Knight de Sean Murphy, avec son histoire déjà de famille millénaire fondatrice de Gotham. Derrière cela se cache évidemment une mythologie à la limite du mysticisme, sujet préféré de Ram V qui y raccroche la plupart de ses histoires. C’est ainsi qu’on découvre un Bruce Wayne/Batman hanté par des cauchemars avec Barbatos, sorte de dieu chauve souris qui tente de le mener vers l’enfer, tandis que la ville de Gotham sombre toujours plus dans les griffes de cette étonnante famille sortie de nulle part.

Visuellement très réussi grâce au travail de Rafael Albuquerque, le comics profite surtout de son originalité (malgré les proximités avec l’œuvre de Sean Murphy), notamment dans son approche d’un Batman qui perd prise face à des démons auxquels il ne comprend pas grand chose. Le récit a peut-être tendance à partir dans tous les sens, mais c’est habituel pour l’auteur qui s’illustre habituellement pour son goût des récits-puzzle, où il jette des idées un peu partout avant de rassembler le tout et leur donner un sens dans les derniers moments du récit. Comme il a pu le faire avec Swamp Thing Infinite par exemple, que j’avais chroniqué il y a plusieurs mois dans un autre article mensuel sur les sorties DC Infinite. Il est ainsi assez compliqué de se placer face à l’œuvre : elle est intrigante, forte d’une proposition qui fleure bon le goût de l’inexplicable de Ram V, mais c’est un comics incomplet, auquel il manque sa suite pour faire complètement sens. Cela n’en reste pas moins une lecture agréable, car l’auteur indien a un véritable goût des mots, des suggestions, une écriture fine qui est immédiatement reconnaissable et que la traduction française de Thomas Davier sublime à sa manière.

Justice League Dark Infinite – Le retour de Merlin, un monde en péril

© 2023 DC Comics / Urban Comics

Deuxième récit signé Ram V ce mois-ci, décidément très en vue chez DC. L’auteur qui ne cesse d’aligner les critiques élogieuses de la part de ses pairs s’attaque à un univers qui semble fait pour lui, celui de la Justice League Dark. Pour les personnes qui ne connaîtraient pas encore, cette équipe apparue il y a une dizaine d’années dans l’univers DC n’a pas grand chose à voir avec Superman, Wonder Woman et compagnie et leur Justice League. Ici, on parle de magicien·nes, des personnes qui interviennent quand les choses ne font plus trop sens pour le commun des mortel·les et des super-héros·ines. C’est John Constantine, Zatanna, Madame Xanadu ou encore, dans cette nouvelle itération, des personnages comme Jason Blood qui est à moitié possédé par un démon, ou encore le Détective Simien, un chimpanzé attiré par la magie. Ce petit monde, dont la loyauté au camp du bien n’est pas toujours une évidence, se trouve confronté à Merlin. Oui, on parle de celui des mythes et des contes, mais la version de DC n’est pas très fréquentable. Celui-ci réapparaît sur terre après avoir disparu et se lance dans une quête infâme, celle d’accaparer toute la magie de l’univers. Ce récit complet en un tome offre quelques moments intéressants, et interroge notamment ses personnages sur une idée évidente mais qui mérite d’être posée : pourquoi, dans l’infinité des mondes de cet univers, c’est toujours vers la Terre peuplée par tous ces super-héros et super-héroïnes que convergent tous les drames ?

Plus intéressé par la notion de Bien et de Mal, mais aussi les raisons pour lesquelles les choses doivent toujours mal tourner, Ram V manque toutefois peut-être du phénomène de « nouveauté » dont il peut se targuer dans d’autres récits. Car son univers à lui est tel qu’il était évidemment attendu sur Justice League Dark, où le mysticisme et les questions existentielles sont toujours au centre du récit. Il le fait bien, attention, loin de moi l’idée de dire trop de mal d’un comics qui est somme toute bien mené et qui offre d’excellents moments. Néanmoins, il n’y a pas vraiment de surprise, ni la curiosité de voir un monde réinventé, car l’auteur débarque dans un univers qui lui correspond à tous les niveaux. Heureusement cela ne l’empêche pas d’écrire un récit bien rythmé, qui permet à Zatanna de s’illustrer après les quelques malheurs qui lui sont arrivés récemment (et que le comics rappelle), et où Merlin est un vrai méchant à l’ancienne : foncièrement mauvais, et terrifiant. Avec sa multitude de personnages, le comics fait presque un sans faute. Presque, car la fin est abrupte et bizarrement amenée, comme s’il allait y avoir une suite alors que l’on est face à un récit complet. Et je ne parle pas d’une fin ouverte, non, on a plutôt l’impression qu’il en manque un bout. Enfin, malgré cet écart sur la fin, je suis resté admiratif du travail de Xermánico sur les premiers chapitres, puis Sumit Kumar (qui a déjà travaillé avec Ram V sur l’excellent These Savage Shores), au niveau des dessins. Les deux mettent en image un univers fait de magie, très inventif, comme une bibliothèque qui se modifie visuellement à mesure que l’histoire se raconte, une mise en scène de quelques pages en sens inverse ou encore une belle diversité de couleurs et de tons. Il y a une vraie volonté de raconter les pouvoirs des personnages par les couleurs, tout comme le fait que l’histoire se joue sur plusieurs pans de réalité, et ça donne à Justice League Dark quelque chose d’assez génial visuellement bien que les personnages sont un peu plus en retrait.

  • Batman Nocturne T.1 et Justice League Dark Infinite sont disponibles en librairie aux éditions Urban Comics depuis le 7 juillet 2023.
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L’arrivée à maturité du jeu vidéo indépendant s’est accompagnée de l’éclosion de toutes sortes d’expériences narratives, qui ont ravi joueurs et joueuses de toutes les sensibilités. Qu’elles se rapprochent du visual novel, du walking simulator ou du walk and talk, les studios, et les auteurs et autrices qui les composent, ont rivalisé de talent et de travail pour nous offrir des histoires qui n’ont rien a envier à celles racontées par des formes d’expressions plus anciennes, en prenant pleinement conscience des spécificités de leur medium. Mais malgré ce foisonnement de réussites, Night School Studio tient une place tout à fait à part dans l’univers des jeux narratifs. Il est arrivé dans le game en 2016 avec Oxenfree, auréolé d’un succès critique et populaire aussi franc que mérité, avant d’enchainer en 2019 avec Afterparty, qui a relevé pleinement le pari de changer complètement d’univers, mais ne semble pas avoir acquis le même statut « culte » que son prédécesseur. 4 ans plus tard le studio revient avec une suite à Oxenfree, que je viens de terminer une première fois, et qui se hisse sans soucis à la hauteur de son auguste lignage.

Cette chronique a été écrite à partir d’une copie du jeu fournie par l’éditeur

Échos du passé

© Netflix, Night School Studio

Avant de rentrer dans le vif du sujet, il me semble important de prendre un moment pour expliquer en quoi les jeux Night School Studio sont si importants dans le vaste paysage des jeux narratifs. Oxenfree comme Afterparty ont pour personnages principaux des jeunes gens (adolescents dans Oxenfree, jeunes adultes dans Afterparty), qui seront mis aux prises avec des évènements clairement paranormaux et des situations qui les amèneront à révéler ce qu’ils ont au plus profond d’eux. Les jeux Night School prennent la forme d’un voyage de quelques heures (4 à 5 environ pour les jeux Oxenfree, 7 à 8 pour Afterparty) adoptant la technique narrative du « Walk and Talk ». C’est à dire que la majorité du gameplay va consister à choisir des réponses parmi plusieurs proposées, en temps réel, lors des dialogues qui peupleront les actions et déplacements des personnages. Oxenfree et Afterparty ont été assez largement reconnus parmi les expériences narratives maitrisant le mieux le rythme si particulier de cette technique, en l’assortissant d’une replay value vertigineuse lorsqu’on se rend compte que beaucoup de choix dans les différentes répliques ont des répercussions sur des points clé de l’intrigue, les relations entre les personnages, et surtout les différentes fins possibles. Les jeux Night School font partie de ces aventures qui ne se dérouleront clairement pas de la même manière pour chaque joueur ou joueuse. Le genre d’expérience qui donnerait naissance à des discussions du type « QUOI ? Truc a fait ça dans ta partie ?? Mais comment t’as fait ??? » et autres réjouissances qui laissent seulement entrevoir l’entreprise pharaonique menée à bien à chaque jeu par Adam Hines, pour que chaque détail s’intègre dans une cohérence globale sans même qu’on s’en rende compte.

Cette technique narrative, signature du studio, laisse une grande place au « roleplay » dans la manière dont on choisit de mener l’intrigue. La plupart du temps, on n’a pas vraiment l’impression de jouer un personnage lorsqu’on joue à un jeu Night School, mais plutôt de le découvrir alors qu’on en écrit nous-même l’histoire, à l’aide des réponses prédéfinies parmi lesquelles on nous laisse le choix. Ce petit décalage par rapport à l’incarnation habituelle du personnage fait qu’on est plutôt en train de le diriger comme un acteur ou une actrice, au lieu d’en faire notre avatar. Ce faisant, l’identification aux personnages joue tout de même, mais le studio reste libre de développer des thématiques qui toucheront bien souvent à l’intime et aux obstacles que tout un chacun doit surmonter au cours de sa vie. Et cela semble très important pour Night School. Amener joueurs et joueuses là où ils l’ont décidé, en leur proposant une histoire aux implications profondes, souvent subtilement distillées sous un vernis de banalité ou de légèreté, de laquelle il ne sera pas possible de s’extirper sans avoir été confronté à ce sur quoi ces gens veulent que nous nous interrogions. Un peu comme si c’était leur seconde signature. Peu importe la personnalité qu’on choisira de donner aux personnages que l’on va accompagner, on en sortira rarement indemne.

Retour en terrain connu ?

© Netflix, Night School Studio

Riley Poverly vient d’accepter un travail à Camena, Oregon. Elle retourne ainsi dans sa ville natale, bon gré mal gré. Accompagnée de Jacob, qui n’a lui jamais quitté Camena, elle va devoir aller installer des antennes sur les hauteurs du parc naturel se trouvant autour du hameau. Bien entendu, rien ne va se passer comme prévu, et très vite Riley et Jacob seront rattrapés par leur passé, à travers d’incompréhensibles sauts spatio-temporels…

Dès ses premiers instants Oxenfree 2 ne laisse aucun doute sur le fait qu’on a affaire à une suite. Non seulement car tout dans la direction artistique vient nous rappeler l’univers parcouru dans le premier Oxenfree, mais aussi car on apprend très vite que Edwards Island, théâtre des évènements du premier jeu, se trouve à quelques encâblures de l’endroit où l’on démarre notre aventure. Cette ambiance délicieusement mystérieuse, faite de brouillard verdâtre, de sons radiophoniques et de technologie rétropunk nous replonge immédiatement dans les sensations ressenties en jouant au premier épisode de la série. Pas de surprise non plus concernant le ton et le rythme de l’aventure, lui aussi très proche de ce que pouvait proposer le premier Oxenfree : des personnages arrachés à leur quotidien, jetés dans des environnements naturels pas vraiment hospitaliers, mis face à des responsabilités qui les dépassent, le tout enrobé dans une ambiance synthwave à la Stranger Things et des fulgurances paranormales loin d’être innocentes. Tout fonctionne admirablement bien, peut-être même encore mieux que dans le premier opus. Mais je n’ai pas pu m’empêcher de ressentir un certain manque de nouveauté en jouant à ce second épisode. Un sentiment paradoxal, provoqué par le fait que, alors que les personnages d‘Oxenfree sont projetés loin de leur zone de confort, le Night School Studio semble être resté dans la sienne. En nous proposant une seconde aventure dans la continuité de la première, loin des libertés que j’ai ressenties en jouant à Afterparty et son ambiance à la fois cartoon et démonique.

Ma propre sensibilité me laisse un peu songeur vis à vis de ce choix. Avec le sentiment que la prise de risque opérée avec Afterparty n’a pas vraiment payé, et que le Night School Studio s’est trouvé obligé de revenir sur les bases du succès d’Oxenfree pour s’assurer le retour d’une plus grande partie de leur public, et avec lui une certaine pérennité financière et un avenir créatif plus dégagé. Cette trajectoire ne m’étonnerait pas, en ce qu’elle me rappellerait beaucoup celle vécue par le studio Cellar Door Games, qui après avoir connu un succès colossal avec Rogue Legacy, a flopé avec leur jeu suivant, Full Metal Furies, et a du revenir à leur première licence avec Rogue Legacy 2, pour pouvoir survivre. Cela dit, peut-être qu’Adam Hines avait tout simplement encore des choses à raconter dans l’univers d’Oxenfree, et que ce jeu était une étape logique et souhaitée par le studio. C’est ce que je leur souhaite de tout mon cœur. D’autant que, même si la surprise n’est pas forcément au rendez vous avec cet Oxenfree 2, on a tout de même l’occasion d’y trouver une qualité d’écriture au sommet, sans doute dans la forme la plus aboutie jamais proposée par le studio.

L’Universel dans le singulier

© Netflix, Night School Studio

En effet il faut tout de même souligner que les personnages principaux de cet Oxenfree 2 sont quasiment deux fois plus âgés que ceux du premier jeu, et cela change pas mal de choses dans la manière dont les différentes thématiques sont traitées au sein de son déroulement. Ce changement de perspective permet par exemple de donner une tonalité très différente aux thèmes de la parentalité et de l’acceptation de soi. Déjà présents dans le premier Oxenfree, ils n’ont pas du tout le même impact lorsqu’ils sont exprimés par une adolescente ou un adulte de plus de trente ans. Ainsi le personnage de Jacob exprime les difficultés de toute une frange des trentenaires actuels, perdus entre les attentes qui reposent sur eux et leur rapport aux autres et à leurs propres aspirations. Tandis que Riley, à travers par exemple la relation à ses parents, nous montre que des liens peuvent définitivement se briser lors qu’ils se distendent pendant trop longtemps, et qu’aucune des deux parties ne trouvent comment les réparer. Sous les conversations que Riley et Jacob vont entretenir, on découvre une multitude de détails qui rendent ces personnages particulièrement humains. C’est une des forces évidentes de l’écriture des jeux Night School depuis les débuts, et on la retrouve à nouveau dans Oxenfree 2.

Mais au-delà de la force individuelle de chaque protagoniste, le jeu n’hésite pas à ajouter une petite galerie de personnages secondaires franchement intéressante. Certains seront rencontrés en face à face, d’autres interviendront via le talkie-walkie dont on sera doté.e dés le début de l’aventure. Il ne sera pas rare d’entretenir de longues discussions à distance avec des personnages dont on ne connaît que la voix, ce qui n’est pas sans rappeler un autre monument du jeu narratif sorti la même année que le premier Oxenfree : Firewatch. Cela ne remplacera pas le pandémonium haut en couleur d’Afterparty ou la dynamique de groupe à l’œuvre dans le premier Oxenfree, mais ces dialogues via talkie contribuent à donner un autre sens au fait de prendre un peu d’âge. Le fait que le nombre de relations a tendance à progressivement se réduire, teintant l’âge adulte d’une couleur solitaire qui n’existait pas de cette manière dans les premiers jeux du studio.

Enfin je garde quelques mots pour le scenario proprement dit du jeu, qui, sans trop en dire pour ne rien révéler, permet d’aller encore un peu plus loin dans les thématiques touchant à l’intime que le studio affectionne tant. Les évènements paranormaux à l’œuvre dans les jeux Oxenfree se trouvent être les catalyseurs parfaits pour les émotions et le développement de ses personnages. Tous vont prendre conscience de leurs failles. Tous vont devoir s’y confronter, et nous avec eux. Pour voir ce qui fait écho en eux, ou avec nous. Oxenfree 2 comporte son lot de moments forts, venant nous présenter toute la complexité des relations entre les personnes, ce à quoi elles tiennent parfois (souvent pas grand chose), et ce qu’on peut faire pour les préserver. Et on en sort, comme pour ses prédécesseurs, un peu sonné.es, mais impressionné.es.

Oxenfree 2 n’est pas la petite révolution qu’à été le premier jeu de la série. Sept années ont passé, l’effet de surprise apporté par son système de dialogues à choix multiples n’est plus, quand bien même il est toujours aussi intelligent, toujours aussi maîtrisé, et même poussé dans de nouveaux retranchements. Le cadre, le rythme et le ton du jeu ne viendront pas surprendre celles et ceux qui ont déjà joué au premier Oxenfree et à Afterparty. Il s’agit simplement d’une nouvelle histoire. D’un nouveau cadeau que nous fait le Night School studio, avec un nouveau petit bijou d’écriture, de maitrise narrative et artistique. Peut-être un peu plus contemplatif et froid, comme pour donner une dimension supplémentaire au fait de vieillir, Oxenfree 2 s’adresse à tout le monde, mais sans doute un peu plus aux fans du genre, ou du talent de l’équipe de Sean Krankel et Adam Hines. A celles et ceux qui n’ont jamais touché à un jeu du studio, je dirais que ça vaut quand même le coup de commencer par le premier Oxenfree. Il est tout à fait possible de jouer au 2 en standalone, mais ce serait dommage de passer à côté de toutes les passerelles qui existent entre les deux opus. Oxenfree 2 est une continuité, et en cela, ni vraiment un début, ni vraiment une fin.

  • Oxenfree II – Lost Signals est sorti le 12 juillet 2023, sur Android, iOS, Nintendo Switch, PlayStation 4, PlayStation 5 et Windows
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Le nom de Debora Cahn n’évoque pas forcément grand chose au public, pourtant elle est l’une des scénaristes et productrices les plus remarquées dans le genre de la série politique. Entre Homeland mais aussi et surtout À la maison blanche (The West Wing), qui reste l’une des plus grandes séries du genre, elle a contribué à quelques uns des plus grands succès de ces vingt dernières années. A tel point que Netflix a débarqué pour lui proposer de créer leur nouvelle série politique, et c’est ainsi qu’est née The Diplomat, avec Keri Russell (The Americans) en tête d’affiche.

Un occident nourri par la guerre

ALEX BAILEY/NETFLIX – © 2023 Netflix, Inc.

The Diplomat raconte l’urgence. Celle subie par une diplomate américaine qui se retrouve propulsée malgré elle à la tête de la mission diplomatique au Royaume-Uni. L’ambassadrice incarnée par Keri Russell n’aurait jamais dû se trouver là : diplomate de carrière, elle s’est faite un nom au sein de la diplomatie américaine en intervenant sur des dossiers compliqués au Moyen-Orient, entre la guerre en Irak et en Afghanistan. Femme de terrain, elle se trouve pourtant nommée du jour au lendemain dans un poste qu’elle n’estime que peu, pensant que celui-ci se limite à des réunions politiques et à sourire sur des photos, alors qu’elle était sur le point de partir en mission à Kaboul pour quelque chose qui la motive autrement plus. Cette nomination surprise, qu’elle ne veut pas mais pour laquelle on lui fait vite comprendre qu’elle ne peut pas refuser, cache autre chose : en réalité, un scandale est sur le point d’éclater autour de la vice-présidente des Etats-Unis qui va alors être débarquée. Désireux de s’acheter une image positive auprès des électeurs, le président jette son dévolu sur la nouvelle ambassadrice qui pourrait cocher toutes les cases de la vice-présidente populaire, pour son expérience et son intelligence, et sans danger pour lui car elle n’a aucune ambition politique. La nomination en tant qu’ambassadrice apparaît ainsi comme un moyen pour juger de son comportement politique. Mais évidemment, la série laisse la diplomate dans le flou, alors que se dessine en toile de fond une autre urgence.

Cette autre urgence est celle d’une guerre qui se dessine, un navire britannique ayant été coulé dans le Golfe persique par une torpille qui est rapidement attribuée à l’Iran, créant une immense crise diplomatique entre le Royaume-Uni et l’Iran, mais surtout les Etats-Unis et la Russie, alliés historiques de l’un et l’autre protagoniste de l’affaire. La série manie avec beaucoup d’intelligence tout le discours diplomatique et la prise de décision, elle s’avère en effet plutôt bien documentée et conforme à ce que nombre de diplomates ont pu raconter par le passé sur ces situations de crise où des conflits majeurs se sont parfois évités grâce à quelques discussions et coups de bluff bien placés. Il y a quelque chose d’extrêmement savoureux à voir Keri Russell, absolument formidable dans son rôle, jongler entre un président américain va-t-en guerre, un premier ministre britannique qui veut balancer une bombe nucléaire sur tout le monde pour paraître fort et son mari, ancien ambassadeur qui ne supporte pas d’être dans l’ombre. Ce récit de guerres intestines au sein de gouvernements où personne ne s’entend, de politiques qui rêvent de guerre pour s’attirer des faveurs électorales et cette histoire d’ennemi désigné qui arrange tout le monde s’inspire évidemment du passé politique récent des Etats-Unis. Difficile de ne pas voir les prémices de la guerre en Irak en 2003 dans cette recherche d’un coupable que l’on désigne sans trop de preuves, avec une série qui est d’une sévérité assez formidable contre un bloc américano-britannique qui s’est nourri de la guerre pour satisfaire ses intérêts politiques, mais aussi économiques, au mépris de la stabilité de régions entières. Notons d’ailleurs que la série cherche à s’inscrire dans l’actualité, en mentionnant par exemple la guerre en Ukraine.

Intelligence diplomatique

ALEX BAILEY/NETFLIX – © 2023 Netflix, Inc.

C’est l’intelligence du récit qui m’a frappé. En mêlant des personnages aux passés et aux fonctions différentes (agent de la CIA, attaché diplomatique, conseiller politique…) la série de Debora Cahn aborde toute l’étendue des intérêts qui se heurtent et les influences diverses autour de la prise de décisions qui ont parfois un impact considérable sur la géopolitique. Beaucoup de ces intérêts s’entremêlent pour influencer l’ambassadrice, et la série le fait admirablement bien avec une écriture ciselée qui ne manque pas d’aborder toutes les nuances de dialogues entre personnes influentes. C’est assez similaire finalement à la finesse de l’écriture la série The West Wing avec des similarités dans le traitement, notamment, de l’humanité des personnes qui se trouvent derrière des rôles bien définis et décisifs pour l’action étatique. Comme avec le couple formé par Ali Ahn, qui incarne une agente de la CIA attachée à l’ambassade, et Ato Essandoh, le chef de mission de l’ambassade, qui forment un couple terriblement attachant derrière leurs carapaces de personnes qui doivent apparaître de marbre dans des boulots qui ne tolèrent aucune forme de « faiblesse » apparente. Quant au rôle de Keri Russell, il est presque cathartique : c’est une ambassadrice qui n’a que faire des jeux politiques, qui confronte sa réalité (celle du terrain) à celles de personnes qui ne sont jamais sorties de leurs bureaux, qui est si immergée dans son rôle diplomatique qu’elle en explose émotionnellement aux moments clés dans une catharsis parfaitement mise en scène. J’ai également noté la performance de David Gyasi dans le rôle du secrétaire d’état aux affaires étrangères britanniques, absolument impeccable et intelligent dans sa manière d’aborder le rôle, avec la retenue et le style très british que l’on attend évidemment, sans tomber dans la caricature, formant un superbe duo avec le personnage de Keri Russell.

J’ai été très impressionné par cette première saison de The Diplomat. C’est un genre télévisuel que j’apprécie particulièrement mais qui a souvent eu tendance à tomber dans la surenchère, là où la série de Debora Cahn raconte une crise diplomatique sous un angle finalement assez sobre, malgré l’extravagance de certains de ses personnages (comme le mari de l’ambassadrice). La réalisation sait se poser sans manquer d’insister sur une tension permanente où le destin d’une partie du monde peut basculer d’un instant à l’autre. C’est une série qui cherche à s’ancrer dans le réel et qui le fait plutôt bien, rendant compte de la dureté, mais aussi la folie, qui peut entourer certaines discussions où l’on discute de la possibilité de déclencher une guerre avec la même légèreté que celle où l’on discute de la liste des courses à faire. C’est une vue sur un domaine finalement assez mal connu en dehors des fantasmes qu’il inspire, mais très passionnant, avec en prime une forte interprétation de Keri Russell qui incarne avec talent un personnage qui met en exergue tout ce qui ne va pas dans l’histoire diplomatique américaine récente.

  • La saison 1 de The Diplomat est disponible intégralement sur Netflix depuis le 20 avril 2023.
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Le racisme et le rejet des autres comme moteur de l’horreur est un procédé efficace, comme l’a prouvé Get Out en 2017. Mais cela n’est pas limité au cinéma : les comics, eux aussi, savent manier l’horreur et s’emparer de sujets de société, chose que fait admirablement bien Infidel de Pornsak Pichetshote, avec des dessins de Aaron Campbell. Un récit glaçant où l’islamophobie est incarnée par un bâtiment hanté.

Le djinn se cache dans les détails

© 2021 Urban Comics

Infidel raconte Aisha, une américaine d’origine pakistanaise, de confession musulmane, qui emménage avec son fiancé blanc dans un vieil immeuble qui a subi un drame quelques mois plus tôt. Une explosion, que la presse s’est empressée de qualifier d’attaque terroriste compte tenu du fait qu’un locataire d’origine arabe serait responsable, sans pourtant n’avoir pu recueillir de preuves tangibles en ce sens. Si Aisha, son fiancé et la fille de celui-ci décident d’emménager là, c’est pour rejoindre la mère du fiancé, qui a décidé de rester là malgré le drame survenu, et lui apporter un certain soutien moral. Pourtant la relation entre Aisha et sa belle-mère a mal débuté, celle-ci ayant montré une hostilité certaine à l’encontre de sa religion, mais Aisha est convaincue que celle-ci a changé avec le temps. Le récit prend alors immédiatement une tournure horrifique. D’abord dans le comportement du voisinage, qui rejette immédiatement Aisha en lui jetant des regards au mieux désapprobateurs, au pire franchement haineux, mais aussi avec une belle-mère qui apparaît parfois méfiante derrière une façade bienveillante, tandis que le fiancé ne cesse de rappeler à Aisha qu’elle doit se méfier d’elle, la qualifiant de manipulatrice. Pire encore, l’héroïne se trouve vite en manque de sommeil, victime de cauchemars absolument insupportables, où des créatures plus vraies que nature semblent vouloir la dévorer.

Et cette horreur n’est rapidement plus cantonnée aux cauchemars : dès le premier chapitre, on s’aperçoit que les cauchemars s’accompagnent d’hallucinations pendant la journée, jusqu’à pourrir la vie de Aisha qui perd pied peu à peu, jusqu’à ce qu’un nouveau drame survienne. L’auteur utilise ces créatures comme métaphore d’une hystérie qui entoure « l’attentat » commis précédemment, la recherche absolue d’un coupable idéal menant tout le monde à désigner l’arabe de l’immeuble comme l’évident responsable. Une histoire qui se répète alors avec Aisha qui, après la survenance d’un drame, se voit pointée du doigt, tandis que le piège des créatures semble se refermer sur un immeuble devenu maison hantée, où chaque recoin peut abriter une créature prête à dévorer ses locataires. Dans l’esprit d’un film d’horreur fondé sur les esprits et les croyances religieuses, l’auteur utilise une certaine dimension mystique pour justifier l’apparition de ces monstres, sans nécessairement chercher à leur apporter d’explication matérielle. Ces créatures sont en effet simplement les incarnations d’un rejet, d’une islamophobie latente qui dévorent peu à peu les personnages de confession musulmane, mais aussi celles et ceux qui se laissent consumer par cette haine.

Vieux démons

© 2021 Urban Comics

Plus encore qu’une simple métaphore, l’auteur l’agrémente d’une quête de vérité assez captivante, où Aisha, puis sa meilleure amie Medina, tentent de trouver une explication aux phénomènes surnaturelles qui surviennent dans cet immeuble. En enquêtant sur ce qui a provoqué le drame initial, mais aussi en s’intéressant à certaines personnes qui ont vécu là et qui ont parfois été intéressées par un certain occultisme. Infidel mélange les idées autour du mysticisme et le fait plutôt bien, sans se perdre. Et ce en apportant plusieurs niveaux de lectures à un récit qui parle autant d’islamophobie que d’occultisme, dans une mise en scène passionnante où le dessinateur Aaron Campbell parvient à saisir l’horreur de créatures torturées, la violence de regards emplis de haine et plus généralement, une certaine tension où un monstre semble se cacher dans chaque ombre. Avec ses dessins, mais aussi l’écriture de Pornsak Pichetshote, ces créatures finissent par inspirer plus de tristesse que d’horreur, tant l’aspect tragique de l’histoire finit par prendre le dessus sur l’horreur.

Raconté avec finesse, Infidel parle d’islamophobie avec beaucoup d’intelligence, en mêlant l’horreur réelle à celle qui n’a sa place que dans des cauchemars, entre occultisme et religion, violence fantasmée et agression subie. Infidel est autant le récit d’une haine qui consume ses hôtes que celui d’un désir de vengeance irrationnel. Pas nécessairement original dans son approche, c’est-à-dire celle d’utiliser la haine comme excuse à l’horreur, le comics n’en reste pas moins osé et important, abordant une thématique, celle de l’islamophobie, frontalement et sans concession à une époque où nombre de personnes voudraient pourtant faire croire que le concept même d’islamophobie n’existe pas. C’est un comics aussi réussi narrativement, en tant que récit horrifique, que pertinent pour ce qu’il dit de notre génération et notre rapport à des formes de haine qui ont fini par devenir acceptables aux yeux de beaucoup.

  • Infidel est disponible en librairie aux éditions Urban Comics.
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Bien qu’Apple pense déjà à un éventuel spin-off compte tenu du succès de la série Ted Lasso, menée par un Jason Sudeikis showrunner et acteur principal, celle-ci a pris fin cette année avec sa troisième saison. Pendant trois ans, la série a pris en excuse le milieu du football pour raconter autre chose, avec beaucoup de finesse et de bienveillance, un humour gentillet et un cœur énorme. Profondément touché par sa proposition et cette bande de joyeux lurons que la série raconte, j’ai eu envie d’en parler, comme pour remercier ce bout de bonheur que la série m’a procuré. Rassurez vous toutefois, cet article ne comportera pas de spoiler sur l’intrigue.

L’incompétence n’empêche pas le bonheur

© Apple TV+

Pour Ted Lasso, la série mais aussi le personnage, tout commence en 2020. Alors que la firme à la pomme tente de promouvoir son service Apple TV+, elle donne carte blanche à Bill Lawrence, Brendan Hunt, Joe Kelly et enfin Jason Sudeikis pour adapter en série un personnage que ce dernier a créé il y a neuf ans pour une vidéo promotionnelle pour la diffusion du championnat de foot anglais aux Etats-Unis. Un personnage de coach de foot américain qui se retrouve propulsé du jour au lendemain coach de football en Angleterre, un sport qui est donc complètement différent, auquel il ne comprend rien, mais qu’il exerce avec l’aplomb et la confiance en soi d’un bon américain. Afin de raccrocher les wagons d’une série et dépasser la simple vanne, Ted Lasso imagine un petit club londonien qui végète dans une division inférieure, un club devenu la proie d’un divorce qui se passe mal. Son propriétaire et sa femme s’écharpent en effet, et cette dernière, Rebecca, incarnée par Hannah Waddingham, récupère la pleine propriété du club. Son objectif : le couler par tous les moyens possibles afin d’emmerder son ex. Un fabuleux projet qui la pousse à aller chercher Ted Lasso, un coach de football américain universitaire qui a fait le buzz sur internet suite à des vidéos de vestiaire où il sort ses meilleurs pas de danse. Elle y voit là l’occasion d’une vie : un homme plutôt loufoque, facilement malléable, et complètement incompétent pour le poste. Mais dès son arrivée la série prend une tournure différente, au-delà d’un humour tout particulièrement réussi qui joue sur les différences entre américains et britanniques. Effectivement, Ted se révèle vite être un allié de poids pour Rebecca, qui se laisse séduire par la bienveillance d’un homme pas si bête que ça, et qui est prêt à tout pour filer un coup de main à la fois à sa patronne alors qu’elle traverse une période compliquée, mais aussi à ses joueurs. Parce que Ted n’envisage son boulot que sous un angle : celui de l’humain.

Et c’est ce qui fait de la série quelque chose d’absolument formidable. Le personnage de Ted, incarné avec un talent formidable par Jason Sudeikis qui appuie l’accent du midwest américain comme jamais, est l’incarnation même d’une bienveillance désintéressée. Pourtant lui-même victime de nombreux maux et d’une vie compliquée, il ne cherche qu’à aider un club où il décèle une humanité qui lui plaît. Certes, au départ, il ne comprend rien au football, mais rapidement, il comprend que la dimension humaine joue un rôle extrêmement important pour que ses joueurs puissent performer tous les week-ends. Et c’est probablement ce qu’il y a de plus vrai dans le sport de haut niveau, on le voit chaque année, avec des clubs aux moyens limités et des joueurs qui, normalement ne devraient pas atteindre un tel niveau, qui parviennent à accomplir des miracles grâce à un esprit de groupe et une émulation positive au sein de celui-ci. Sans pour autant tomber dans un optimisme béat, Ted Lasso fait un bien fou. C’est une série qui aborde pourtant des thématiques extrêmement difficiles, mais qui le fait avec une ouverture d’esprit nécessaire pour comprendre, écouter, et accompagner des personnes qui n’ont parfois besoin que d’une main tendue pour trouver une certaine paix intérieure.

Une main tendue

© Apple TV+

Ce désir de bien faire passe essentiellement par une écriture franchement maline, souvent très touchante, de nombreux personnages qui n’auraient pu être initialement que des caricatures. On rigole évidemment dès le départ de Jamie Tartt (joué par un Phil Dunster génial) joueur star qui est plus intéressé par ses coupes de cheveux que par le travail, on peut se moquer de Keeley Jones (interprétée par une non moins géniale Juno Temple), une modèle devenue communicatrice pour le club qui incarne le cliché de la « bimbo » qui sort avec un joueur de foot pas très cultivé. Et puis souvent, c’est Roy Kent, incarné par Brett Goldstein, qui fait marrer les fans de football en incarnant ce joueur taciturne qui rappelle Roy Keane, footballeur qui a terrorisé les terrains dans la réalité. Mais ces rires s’accompagnent d’une tendresse sans limite de la série pour ces quelques personnages. Et également pour tous les autres joueurs du club, pour sa patronne Rebecca, pour son coach Ted et son duo qui est parfois à mourir de rire avec son assistant coach Beard (Brendan Hunt, excellent). La série ne cesse jamais de porter un regard plein d’amour sur cette petite bande, qui évolue au fil des trois saisons pour toujours devenir de meilleures personnes, jusqu’à former un groupe très soudé qui parvient à passer outre des situations compliquées.

Car Ted Lasso c’est des thématiques lourdes, comme la dépression, le manque de confiance en soi, le racisme et l’homophobie qui gangrènent le football. Mais toutes ces thématiques trouvent sans cesse un soutien, une confiance que les personnages s’expriment les un·es envers les autres. Autant de moyens de surmonter les moments les plus difficiles, sans jamais prétendre trouver des solutions irréalistes. Par exemple très tôt la série montre que Ted est victime de crises d’angoisses, mais jamais son entourage vient prétendre avoir des solutions miracles. Au contraire, c’est plutôt un soutien plein de tendresse qui lui est apporté, comme un moyen de dire que l’on a conscience du mal, qu’il est là, mais qu’il ne sera pas seul pour le combattre. Et c’est une approche que j’ai trouvé terriblement touchante, c’est certainement le meilleur moyen d’aborder ce type de question sans tomber dans une naïveté malvenue. La série prend conscience de nombreux problèmes, en parle et les dénonce, mais préfère se concentrer sur le soutien que ces différents personnages s’apportent, et c’est ce qui leur permet de grandir et de dire que d’une certaine manière, même quand on n’a pas de solution, on peut toujours essayer de tendre la main. Et c’est d’autant plus marquant dans la saison 3, peut-être pas la meilleure, mais celle qui insiste le plus sur les émotions, les peurs, les craintes et la recherche du bonheur de ses personnages.

Il serait toutefois terriblement dommage de limiter Ted Lasso au football. Pire encore, de se dire que la série n’est pas pour nous car l’on n’a pas d’attrait pour ce sport. Car c’est d’abord une série qui parle de sport sous un angle qui peut toucher beaucoup de monde, mais c’est aussi une série qui ne se sert du football que comme d’une excuse pour raconter une bande de personnes que rien n’aurait dû rapprocher, mais qui finissent par se souder pour affronter les nombreux obstacles qui se dressent sur leur chemin. Plus que tout, c’est une série qui est véritablement bienveillante. Qui ne galvaude pas le terme et qui ne le prend pas avec légèreté. Le personnage imaginé et incarné par Jason Sudeikis est d’une gentillesse que l’on pense initialement un peu naïve, mais qui se révèle vite être au fondement d’un état d’esprit qui fait un bien fou. Et cela donne une série en trois saisons qui a énormément de choses à raconter, qui fait beaucoup de bien, et qui mérite qu’on lui accorde notre temps.

  • Les trois saisons de Ted Lasso sont disponibles sur Apple TV+.
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