Depuis maintenant quelques années, les films d’animation japonais ont tellement la cote en France que l’on a la chance d’avoir des sorties cinéma. Plusieurs réalisateurs sont maintenant vraiment connus à tel point que chaque sortie est un petit évènement en soi. Il y aurait déjà long à dire sur Mamoru Hosoda, avec des œuvres telles que Ame & Yuki les enfants loups, Summer Wars ou encore Belle que l’on vous a déjà présenté au travers d’une causerie. Bien évidemment, il en est de même pour les films du studio Ghibli. Mais la dernière sortie en date vient d’un tout autre réalisateur, à savoir Makoto Shinkai.

Le nouveau Miyazaki ?

©Makoto Shinkai 2016

Pourquoi un tel surnom ? Makoto Shinkai serait-il réellement le nouveau Miyazaki (du studio Ghibli) ? Je ne serais pas aussi sûr d’une telle affirmation. Je pense surtout que chaque réalisateur a quelque chose à proposer de différent, et que ce surnom, bien qu’il ne soit pas péjoratif envers Shinkai, n’est qu’un raccourci pour parler de films d’animations japonais. Les messages présents dans les six films du réalisateur sont assez similaires de ce que l’on peut trouver ailleurs. Ne serait-ce que la destinée et l’amour. Beaucoup de ses personnages sont destinés a réaliser de grandes choses. Que ce soit pour sauver des gens, ou plus précisément sauver l’amour de leur vie, ou encore accomplir des miracles pour aider la nature. Ce sont bien là deux thèmes qui sont chers au réalisateur. Mais ce dernier arrive à mettre en scène ses films d’une façon assez originale, ce qui fait qu’ils sont vraiment « à part ».

Que ce soit par le biais de catastrophes naturelles, ou de créatures surnaturelles, nous pouvons lire au travers de ces cataclysmes un réel traumatisme du cinéaste sur les différentes atrocités qu’a pu vivre son pays. Entre les bombes lâchées sur le Japon durant la seconde guerre, ou encore les séismes et autres tsunamis, le trauma est réel et bien présent. Cependant, il n’en fait pas le sujet principal de ses films, mais plutôt la péripétie principale. Dans Your Name par exemple, la météorite qui menace une partie du Japon n’est pas le sujet principal, elle est la cause du récit poussant les personnages à se rencontrer et à faire le nécessaire pour sauver un village, et surtout développer une relation entre eux. C’est d’ailleurs via ce film que j’ai découvert le réalisateur, et que je suis tombé éperdument amoureux de son style de narration. Shinkai propose, certes des messages simples et universels, mais il le fait avec une telle maestria que rares sont les personnes à ne pas être touchées par ses films.

Les étapes du deuil

©Makoto Shinkai 2022

Suzume est le nouveau long métrage de Makoto Shinkai. Sorti en France le 12 avril 2023, il ne fait que prouver une fois de plus que le réalisateur a beaucoup de choses à dire, et surtout que ce dernier arrive encore à se renouveler et proposer de nouveaux thèmes. Mais avant tout quel est l’histoire de ce nouveau film ?

Suzume, une jeune femme de 17 ans, rencontre un jeune homme, Sôta, cherchant une « porte ». Les deux personnages vont s’entraider et enfin la trouver. Celle-ci s’ouvre sur un monde parallèle, provoquant des catastrophes dans le monde réel. Ils réussiront à la fermer évitant ainsi le pire. C’est ainsi que le récit propulse les deux adolescents dans un voyage initiatique au travers de tout le Japon, afin de fermer toutes ces portes. Bien évidemment, afin de pouvoir parler plus en détail du film, et de son message qui m’a particulièrement touché, je ne vais avoir d’autre choix que de spoiler la conclusion du film, donc vous voila prévenu.

Encore une fois Shinkai se sert des péripéties de son long métrage, pour promouvoir un message bien plus fort et plus profond. Entre l’émancipation, le gain de maturité et l’affranchissement de son passé, Suzume va devoir traverser divers étapes durant son voyage. C’est notamment au travers du deuil qu’elle gagnera en sagesse, et qu’elle acceptera son lourd passé. Selon ce que l’on en dit, le deuil se découpe généralement en cinq étapes ; le déni, la colère, le marchandage, la dépression et l’acceptation. Cinq étapes que l’héroïne croisera au travers de son voyage, cinq étapes qui lui permettront d’enfin accepter le décès de sa mère, et de faire la paix avec elle-même. Un message, en soit, des plus universels, mais c’est grâce à sa mise en scène que le réalisateur brille. Chaque scène pendant laquelle l’héroïne va réussir à sauver les différentes villes en proie à des cataclysmes, lui sert à apprendre et à accepter les différents maux qui font partie d’elle. C’est notamment au travers des personnages de Sôta et Daijin, que quatre des cinq étapes du deuil se feront. La dernière étape étant à réaliser soi-même. La meilleure façon d’arriver à avancer, c’est de vouloir avancer. Ce que je veux dire par là, c’est que malgré toute l’aide du monde que l’on peut avoir autour de nous, nous sommes notre propre déclic. C’est ce que va apprendre littéralement Suzume au travers d’un climax rempli d’émotion en aidant la petite fille qu’elle était au moment de la perte de sa mère.

Les étapes du deuil ont un réel impact sur moi. Pour des raisons qui sont les miennes, mais à plusieurs reprises dans ma vie, j’ai dû les affronter et en ressortir grandi. Il ne fait aucun doute que Shinkai aussi, a vécu ces difficultés et c’est pour cela que le film m’a parlé à ce point et pourra parler au plus grand nombre si on prend la peine de s’y arrêter un instant et d’y réfléchir. On peut choisir de vivre notre vie, les difficultés et les facilités telles qu’elles viennent. Mais on peut également s’arrêter un instant, prendre du recul et apprendre de tout ça. Afin de devenir une autre personne, prête à affronter de nouvelles difficultés et ce sans trébucher, ou être dans le déni et enfouir nos problèmes sous le tapis. C’est exactement ce à quoi aspire Suzume à la fin de ce long métrage. Après un voyage, presque initiatique, elle s’ouvre à un nouveau monde, et surtout a réussi à faire la paix avec elle-même.

Makoto Shinkai a su exploiter son média pour parler d’un tel sujet et nous prouve encore une fois qu’il est un grand réalisateur. Proposant ainsi divers messages et émotions dans le but de nous faire réfléchir au monde qui nous entoure et surtout ce que l’on peut nous-même nous apporter en étant bienveillant avec notre propre personne.

  • Suzume est au cinéma depuis le 12 avril 2023.
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Des mères célibataires aux tendances assassines, en voilà une proposition inattendue. Eiji Karasuyama (Lesson of the Evil) imagine en effet un quotidien où une petite bande de mères vivent une double vie, entre leur quotidien entre travail et enfants, et des missions opérées pour une étrange organisation afin de se débarrasser de quelques malfrats. Un seinen en trois volumes, dont le premier vient de sortir ce 1er mars 2023 en VF chez Mangetsu. Attention, c’est un manga pour public averti, doté d’images très violentes.

Cette critique a été écrite suite à l’envoi d’un exemplaire par l’éditeur.

Double identité

© EIJI KARASUYAMA (NIHONBUNGEISHA)

Le quotidien que raconte l’auteur pour ces mères célibataires est difficile. A l’image d’une société japonaise qui a encore du mal à accepter qu’une femme puisse élever seule son enfant, le manga raconte leurs déboires et les obstacles qui se dressent face à elles pour pouvoir subvenir aux besoins de leur petite famille. Qu’il s’agisse de boulots mal payés ou d’un entourage peu compréhensif, tout sert de contraste avec leur double identité : la nuit, elles traquent des gangsters et trafiquants en tout genre. Indiqué sur son quatrième de couverture comme « pour public averti », le manga ne prend pas de pincettes quand il nous emmène dans l’horreur d’une pègre japonaise traquée par ces quelques femmes. Les gangsters pourchassés par ces mighty mothers sont de la pire espèce, versant dans le trafic d’être humains, le trafic d’organes, le manga montrant des images très crues, entre des personnes réduites à l’état d’esclaves ou encore un viol. C’est une tournure assez surprenant que prend le récit à ce moment-là, alors que les premières pages suggèrent quelque chose de presque comique, au moment où l’on découvre le quotidien des héroïnes.

Néanmoins au-delà de la violence, c’est des scènes d’actions prenantes que Mighty Mothers parvient à offrir, où ses héroïnes changent du tout au tout pour « punir » les malfrats responsables des pires horreurs. L’une d’entre elles revêt une apparence d’une sorte de kunoichi avec sa tenue noire et près du corps, l’autre attaque ses ennemis au sabre, revêtue d’un yukata arrangé à sa sauce et d’un masque hannya, ou encore une autre experte dans l’art du déguisement pour tromper ses proies. À ce moment, l’auteur fait comprendre que l’on a affaire à une équipe d’élite, surentraînée, dont le quotidien n’est pour certains qu’une couverture. Pourtant, il y a quelque chose de sensible et de bien amené autour de leur vie civile, jouant à fond sur l’invisibilisation des mères célibataires, dont personne ne pourrait se douter et imaginer qu’elles soient capables de telles choses une fois la nuit tombée. Sorte de super-héroïnes modernes, elles incarnent la force de femmes qui ont tout à perdre : leur vie, mais aussi l’avenir de leur enfant.

Double propos

© EIJI KARASUYAMA (NIHONBUNGEISHA)

Et c’est ce point qui donne une belle force au manga. Raconter une histoire d’assassines n’a rien de bien original, mais y ajouter ce détail en plus, faisant de ce groupe d’assassines des mères célibataires, ajoute une portée émotionnelle intéressante. Car au-delà de la violence et de l’action plutôt réussie, le manga possède aussi un propos pertinent sur les difficultés quotidiennes de mères célibataires, les défis qui se posent à elles avec les difficultés financières, la nécessité de faire garder leurs enfants, être présentes pour leur éducation malgré le temps passé à gagner des sous, le regard des autres et la pression de la société qui les entourent. Sans aller très profondément sur ces sujets, le simple fait de les amener dans son récit donne au manga de Eiji Karasuyama un petit truc inattendu. D’autant plus qu’il trouve un vrai bon équilibre entre le quotidien, celui de mères célibataires et de leurs enfants, entre garderie à gérer et leurs job la journée, réunions entre elles et relations avec leurs collègues, et puis les soirées passées à traquer des criminels, et à les tuer froidement en incarnant d’autres personnes.

Sortie inattendue, Mighty Mothers apporte une proposition intéressante qui devrait aisément tenir en haleine pour ses trois tomes. Le premier arrive déjà à placer un contexte intéressant, même si la narration est au début un peu confuse avec des personnages à la caractérisation hasardeuse. Néanmoins, tout son propos sur les mères célibataires, leur double vie et leurs impératifs est plutôt bien senti, cela offre une lecture assez sympathique bien qu’assez peu légère, à cause de thématiques extrêmement dramatiques et une dose de violence surprenante. Ce ne sera probablement pas le manga de l’année, mais c’est une lecture qui vaut quand même le détour, rien que pour l’originalité de sa proposition et la sympathie qu’attirent ses héroïnes.

  • Le premier tome de Mighty Mothers est disponible en librairie aux éditions Mangetsu depuis le 1er mars 2023.
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En février 2014, alors que la PlayStation 4 n’avait que quelques mois, le Ryu ga Gotoku Studios sortait un spin-off à sa saga des Yakuza (désormais renommée Like a Dragon dans nos contrées) sous-titré « Ishin! » à la fois sur la nouvelle console de Sony, mais également sur une PlayStation 3 en fin de vie. Un jeu qui reprenait la formule de la saga principale, c’est-à-dire une aventure très scénarisée associée à un monde ouvert où fourmillent les activités et histoires secondaires, afin de renforcer l’immersion dans son univers. Jamais sorti en dehors des frontières du Japon, il a fallu attendre le regain de popularité de la saga en occident ces dernières années pour que SEGA et le Ryu ga Gotoku Studios reviennent sur ce jeu, en nous proposant, neuf longues années plus tard, un remaster qui est sorti ce 21 février 2023 sur PC, Xbox One, Xbox Series X|S, PlayStation 4 et PlayStation 5. À noter : le jeu bénéficie de sous-titres en Français.

Le jeu a été parcouru sur PlayStation 5 pendant 34 heures, avec une quête principale terminée et 91% des histoires secondaires effectuées.

Réinvention d’une icône

©SEGA. All rights reserved.

La particularité des spin-off de la série Like a Dragon vient de leur manière de traiter l’histoire. En reprenant des figures historiques mais en leur collant, physiquement, les personnages principaux et secondaires de la saga et leurs voice actors, le Ryu ga Gotoku Studios fait les choses à sa sauce avec un tantinet d’ironie. En effet, celui que l’on connaît habituellement sous le nom de Kazuma Kiryu, héros de la série principale, se fait là connaître sous le nom de Ryoma Sakamoto, le nom de l’un des samouraïs les plus connus de l’histoire japonaise. Sorte de héros de son temps (selon les récits qui en sont fait), il apparaît là sous un caractère semblable à celui de Kazuma Kiryu, avec ses forces et faiblesses habituelles, tout en jouant son rôle pendant la période du Bakumatsu. Une époque tendue, faite de guerres intestines avec un shogunat à l’aube de sa disparition, avec une politique isolationniste largement remise en cause pour commercer avec l’étranger (des étrangers, principalement britanniques et américains, sacrément malmenés dans le jeu). Et de fait, le shogunat s’attire les foudres d’autres factions idéologiques dites « patriotes » ou « nationalistes » comme les Ishin Shishi, tandis que certains membres historiques du Shinsen gumi voient là une occasion de gagner du pouvoir. Le jeu nous fait vite intégrer le Shinsen gumi, où le héros, Ryoma Sakamoto pouvoir y trouver l’assassin de son père qui lui a échappé un an plus tôt. C’est alors que l’on découvre, sous les traits des personnages récurrents des Like a Dragon, toute la bande de membres du Shinsen gumi qui ont été déjà racontés par de nombreuses oeuvres au cinéma, à la télé ou en mangas : Toshizo Hijikata, Isami Kondo, Okita Soji, Nagakura Shinpachi… Des noms connus pour les personnes qui aiment ce pan d’histoire, à tel point qu’il y a quelque chose de transcendant à vivre leur destin, quand bien même celui-ci est adapté très librement.

Le Shinsen gumi est dépeint comme un groupe au leadership variable, fait de membres aux caractères affirmés prêts à dégoupiller à chaque instant pour grignoter du pouvoir. Des opportunistes pour la plupart qui échappent au récit hagiographique auquel certaines oeuvres nous habituent parfois sur leur compte. Inévitablement, ils sont plutôt racontés comme une bande de yakuzas : des gens qui se cachent derrière un code d’honneur tout en fomentant des luttes intestines qui n’a que peu d’égards pour la population. Pour les gens qui aiment les oeuvres qui racontent cette période, c’est donc un vrai plaisir, avec une interprétation de personnages comme Toshizo Hijikata ou encore Soji Okita parfois surprenante. Alors que j’étais en pleine lecture des derniers tomes en date de Chiruran au même moment, c’était intéressant d’opposer les visions des deux oeuvres sur ces personnages. L’histoire met toutefois beaucoup de temps à se lancer et les retournements de situation qui viennent se greffer sur d’autres retournements virent parfois au comique : c’est certes une habitude avec Yakuza, mais là ça va encore un peu plus loin. C’est pas déplaisant à suivre, avec un fort côté série télévisée, mais j’ai pris plus de plaisir à suivre les quêtes secondaires. Pourtant l’histoire principale a ses bons moments. Le fait d’intégrer le Shinsen gumi exerce son petit effet de fascination, il y a aussi un côté très romantique à la quête de Ryoma Sakamoto, en quête d’honneur et de paix, avec une pointe d’amour qu’il trouve auprès d’une femme rencontrée pendant le jeu. Évoluer au sein d’un Kyoto d’antan apporte son lot de déambulations charmantes dans de vieilles rues, avec une ville à laquelle on s’attache vite grâce à la profusion « d’amis » que l’on peut se faire parmi la population (notamment les commerçants). Un système d’amitié qui se développe à mesure des visites, jusqu’à déclencher des quêtes ou évènements particuliers. Si la ville n’est pas excessivement grande, elle n’en reste pas moins pleine de vie, foisonnant de marchés, de restaurants, de bars, de commerces divers ou encore de salons de thé et autres joyeusetés du côté du quartier des plaisirs. Et on va pas se leurrer on part vite en quête des mini-jeu un peu bêtes ici et là pour voir dans quelles situations loufoques on peut mettre notre héros, samouraï ténébreux et pas très rigolo.

Rigidité d’une autre époque

©SEGA. All rights reserved.

Si son histoire est séduisante, malgré ses rebondissements qui n’en finissent plus, c’est sur son système de jeu, et particulièrement de combat, que Like a Dragon : Ishin! accuse son âge. Pour bien comprendre, il faut se remémorer l’historique de la série : c’est en 2016 que la saga a connu un véritablement bon en avant avec Yakuza 6, qui proposait un nouveau moteur de jeu. Baptisé « Dragon Engine« , celui-ci a permis de considérablement fluidifier l’action. Et ce grâce à plusieurs artifices, comme des personnages un peu plus libres de leurs mouvements et moins figés, des animations largement revues et des temps de chargements réduits au maximum (notamment dans les nombreux combats de rue). Mais Ishin! est antérieur à cela, pensé et développé sur l’ancien moteur. Si le Ryu ga Gotoku Studios a réalisé le portage sur un nouveau moteur, l’Unreal Engine 4, il a très largement conservé sa structure d’origine avec les limitations de l’époque. Le jeu souffre ainsi de chargements trop fréquents, à chaque début et fin de combat de rue, mais aussi des combats moins palpitants avec un personnage rigide comme à l’époque. Pourtant Ishin! avait une particularité, celle de reposer essentiellement sur l’utilisation d’armes. Bien que l’un des styles de combats permet d’utiliser les poings, ceux-ci font très peu de dégâts et ne servent vite plus à rien, alors on jette plutôt un œil du côté des trois autres styles de combat. D’abord le style « bretteur » pour attaquer au sabre dans ce qui ressemble le plus à l’idée de ce qu’on se fait d’un samouraï, « danseur endiablé » qui permet de mélanger sabre et revolver, et enfin un dernier style qui n’utilise que le revolver. La diversité d’approche s’apprécie, mais l’ensemble est bien trop mal équilibré, notamment face aux boss où seul le style « bretteur » est véritablement viable, en se focalisant sur une poignée de techniques qui fonctionnent mieux que les autres. C’est là aussi un problème propre aux jeux Yakuza/Like a Dragon d’antan : il y a un manque criant d’équilibrage qui provoque des combats assez peu intéressants face à des boss qui s’affrontent toujours de la même manière, en usant des rares techniques qui fonctionnent, tandis qu’eux sont démesurément puissants.

Côté progression, on trouve quelque chose d’assez classique avec une évolution du personnage par niveau général, et ensuite par le déblocage d’orbes spécifiques à chaque style en les utilisant, afin d’attribuer ces orbes à des aptitudes spécifiques à chaque style. Cela a le mérite de récompenser l’utilisation de certaines techniques, puisqu’en jouant bretteur on débloque assez vite des orbes spécifiques à cette manière de combattre, mais c’est à double tranchant : face à l’inutilité globale du combat à poings nus, voire uniquement au revolver, ces deux styles de combat sont particulièrement pénibles à faire progresser. Ce n’est évidemment pas nécessaire pour aller au bout du jeu, mais ça ne facilite pas les choses des personnes qui voudraient compléter le jeu à 100% de son contenu. Heureusement, ce contenu encore une fois pléthorique ne nécessite globalement pas d’utiliser ces styles de combat, en proposant plutôt des activités secondaires plus ou moins farfelues, plus ou moins émouvantes, mais qui permettent toujours de raconter le quotidien des habitants de la ville. Ces quêtes secondaires apportent un vrai plus, j’ai passé énormément de temps dessus en délaissant parfois l’histoire principale, même s’il faut finir par avancer l’histoire principale pour débloquer de nouvelles quêtes secondaires. Cette immersion dans le quotidien des habitants pour, souvent, des futilités, permet de donner beaucoup de cœur et de vie à cette petite ville où l’on évolue, la rendant rapidement attachante. Et c’est un vrai bon point, car on sait que l’affect joue beaucoup dans les Yakuza, avec un quartier habituel que l’on retrouve à chaque épisode. En délocalisant son action dans une ville du passé, il était important que l’on trouve vite de nouvelles marques et une nouvelle tendresse pour ce lieu que l’on ne connaît pas. Enfin, on peut noter un autre mode quasi-secondaire : au bout d’un moment il est possible via une quête secondaire de débloquer notre propre maison, où l’on rencontre une jeune femme qui reprend les traits de Haruka (les fans de la série la reconnaîtront de suite). Cette maison permet de réaliser un mini-jeu de potager et de cuisine afin de pouvoir revendre nos cultures et nous enrichir plus ou moins rapidement. Pas parfait, cet à-côté se place totalement dans la mouvance de ces dix dernières années où les jeux de ferme ont connu un regain d’intérêt, et il permet d’apporter un peu de douceur de temps en temps.

Il ne rend pas honneur à sa direction artistique

©SEGA. All rights reserved.

Visuellement daté malgré un passage sur Unreal Engine 4, il n’y a pas de miracle pour ce Like a Dragon: Ishin! rapport à l’original. La faute à des textures qui s’affichent tardivement (un des grands maux éternels de l’Unreal Engine), des animations d’un autre âge et une mise en scène parfois assez risible. Pas sur les scènes cinématiques, mais plutôt sur les petites cutscenes de dialogues qui sont trop statiques, datées de l’époque où les discussions avec les PNJ des Yakuza se faisaient avec des bulles de dialogue et des personnages qui se regardent dans le blanc des yeux sans bouger ni bénéficier de voix. C’est sûrement un peu fainéant, et ça fait tache pour les personnes qui auraient découvert la série plus récemment avec des épisodes comme Yakuza : Like a Dragon ou les Judgment, mais le jeu a au moins le mérite d’offrir des scènes cinématiques assez sublimes lors des missions principales. Mais aussi des visages toujours aussi convaincants, qu’il s’agisse de personnages créés pour la série ou des visages d’acteurs et actrices qui ont prêté leurs traits. Et les limites techniques de ce remaster sont d’autant plus dommageables qu’elles ne rendent pas service à un jeu qui avait beaucoup à offrir grâce à sa direction artistique. Celle-ci offre une vraie identité à chaque quartier de Kyo, qu’il s’agisse du quartier général du Shinsen gumi, de l’allée marchande près d’un petit port, de l’avenue principale, de ruelles sombres et pleines de criminels ou du quartier rouge où se font concurrence les maisons closes. On se sent vite sous le charme d’un univers qui évoque beaucoup d’autres œuvres, mais qui se fait pourtant rare, sous cette forme d’action-aventure, en jeu vidéo.

Témoin d’une autre époque où les jeux Like a Dragon étaient différents, ce remaster de l’épisode Ishin! manque l’occasion de faire entrer le titre dans la nouvelle ère que l’on a connu d’abord avec Yakuza 6, puis avec Yakuza: Like a Dragon. Le jeu est daté visuellement mais aussi sur ses mécaniques, pourtant on se laisse prendre au jeu, car ce remaster est inespéré. Sorti il y a déjà trop longtemps au Japon, on avait du mal à encore croire à l’arrivée du titre dans nos contrées, alors le fait pouvoir y jouer cette année en version française suffit assez largement me combler de bonheur. D’autant plus que son histoire reste tout à fait agréable à suivre, et son contenu secondaire m’a complètement happé, à tel point que je suis parvenu à lui pardonner ses errements techniques, même s’il y a une forme de regret pour un titre qui méritait probablement un peu mieux pour l’occasion. Maintenant, il ne reste plus qu’à espérer que SEGA continue d’explorer ses titres jamais sortis en occident et songe à amener chez nous l’autre spin-off de la saga, un certain Yakuza Kenzan!.

  • Like a Dragon: Ishin! est disponible depuis le 21 février 2023 sur PC, Xbox One, Xbox Series X|S, PlayStation 4 et PlayStation 5.
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Plus d’un an après la sortie de Tomie dont je faisais la critique sur Pod’culture, voilà l’opportunité de découvrir L’amour et la mort de JunjiI Ito. Les éditions Mangetsu continuent à publier l’œuvre de cet auteur dont l’horreur et plus spécialement le body horror sont la marque de fabrique. Et si j’avais apprécié Tomie sans pour autant être totalement enthousiasmée, avec L’amour et la mort, Junji Ito part cette fois sur des thématiques et des intrigues qui me plaisent beaucoup plus.

Cette critique a été rédigée après l’envoi d’un exemplaire presse par les éditions Mangetsu.

Cette fois, c’est sous forme de récits indépendants que se présente le manga, loin de l’anthologie d’histoires courtes avec Tomie et ses quelques personnages en fil conducteur. Quatre histoires, liées par le fantastique, les légendes urbaines, la douleur ou l’absurde. Et bien sûr, la mort et l’amour.

L’amour & la mort

© L’amour et la mort, Junji Ito, éditions Mangetsu, 2023

Débute bien entendu la plus longue histoire, sous forme de quatre chapitres et un épilogue, qui donne son titre au recueil. Ryûsuke, jeune lycéen, revient dans la ville de son enfance : Nazumi, perpétuellement plongée dans la brume. Le quotidien y serait terriblement banal, si depuis quelques temps ne se répandait pas la folie de l’oracle. Il s’agit d’une superstition qui consiste à se tenir caché au carrefour d’une rue et à demander à un passant de prédire son avenir – généralement amoureux.

Mais la superstition se transforme en légende urbaine terrifiante. De plus en plus de jeunes filles se faisant prédire l’avenir, commencent à apercevoir à ces carrefours un « beau jeune homme à la croisée des chemins », pâle et fantomatique, qui leur prédit fatalement des mauvais présages. De désespoir, celles qui ont le malheur de le croiser se tranchent la gorge et deviennent des fantômes errant dans le brouillard de Nazumi.

L’intrigue de L’amour et la mort mêle la superstition à un monde moderne. Une modernité où la rationalité n’est pourtant pas suffisante pour faire se rendre compte du danger de l’oracle et surtout, du « beau jeune homme », pour les innombrables lycéennes et autres personnes qui se retrouveront prises au piège. Les interrogations sur un amour futur deviennent funestes, transforment cette quête d’être désiré(e) en une obsession morbide. Être aimé(e), être adoré(e), voilà ce que réclament les victimes des prédictions du « beau jeune homme à la croisée du chemin ». Un souhait qui les mène à la mort et à l’autodestruction, dans une spirale infernale. Elles deviennent une masse grouillante et décharnée de fantômes réclamant l’amour. Parfois, c’est cette recherche constante de l’oracle qui mène à la mort, comme si la prédiction permettait de ne plus avoir à prendre ses propres décisions, à l’instar de la jeune femme du chapitre 2 de l’intrigue. Le désir de mort des personnages, prenant le pas sur le désir d’amour, se teinte de manipulation déterminée par les présages, finissant en autodestruction.

Comme une certaine ville de Silent Hill, Nazumi devient le théâtre des névroses et des amours tourmentées. Le héros, Ryûsuke, y voit ainsi le fantôme d’une erreur de son passé, d’un secret à expier. Une malédiction qui le pousse à essayer de combattre les funestes présages de l’être fantomatique et désespérément beau qui hante les rues. Ryûsuke devient alors une sorte de double de l’antagoniste de l’intrigue, cette fois bénéfique, offrant des conseils heureux aux passants venus se faire prédire l’avenir. Mais peut-être que son ennemi, étrangement similaire à lui, est depuis le début son Doppelgänger, en un affrontement entre lumière et ténèbres, entre mort et vie. Junji Ito insuffle une double interprétation à son récit au gré de multiples indices, lui permettant de gagner une nuance supplémentaire entre malédiction due aux erreurs du héros et volonté de rédemption.

L’amour et la mort propose ainsi aussi bien un récit sur la culpabilité, que sur la folie de l’amour qui peut mener à l’autodestruction, tout en revêtant le manteau de la légende urbaine. Un contraste entre fantastique et réel qui renforce le côté tragique et humain de cette histoire, et en rend les images délicieusement glaçantes. Car l’horreur, elle est bien dans le dessin de ces vies tranchées en pure perte, dans ces fantômes décharnés qui se décomposent, en quête d’une réponse ou d’un désir qui ne sera jamais assouvi.

L’étrange fratrie Hikizuri

© L’étrange fratrie Hikizuri, Junji Ito, éditions Mangetsu, 2023

Deuxième récit du recueil, il est sans doute celui qui m’a le moins intéressée, peut-être qu’il frôle le plus l’absurde et détonne après le charme effrayant de L’amour et la mort. Voyez la fratrie Hikizuri comme une sorte de famille Addams à la japonaise : vous obtiendrez une histoire grotesque et affreuse, doté d’un humour répugnant.

Aucun membre ou presque de la fratrie Hikizuri n’est à sauver, tant tous et toutes se révèlent plus affreux les uns que les autres par cruauté et plaisir d’une manipulation gratuite. Que ce soit en séduisant un lycéen, en faisant semblant d’invoquer des fantômes de la famille, ces frères et sœurs tourment et persécutent sans âme, de façon déjantée par moments, mais surtout avec un profond sens du vice. Il est bien difficile d’éprouver un quelconque attachement pour eux dans cette histoire absurde et grotesque.

La maison des douleurs fantômes

Autre récit glaçant dans la lignée du premier de ce recueil, La maison des douleurs fantômes s’attarde sur l’étrange demeure où vivent deux parents et leur fils. Ce dernier souffre de douleurs poignantes, qui, peu à peu, se sont étendues à différents endroits de la maison, immatérielles. Les parents engagent alors plusieurs hommes, dont le narrateur, pour soigner ces douleurs d’un couloir et d’une pièce à l’autre. Une histoire complètement fantastique par excellence et au concept original.

Évidemment, cela devientvite en cauchemar quand l’histoire se transforme en huis-clos et que chacun dans la demeure commence à négliger ses propres blessures, par rapport au mal ambiant subi par le fils du maître de maison. Un enfermement qui ne peut que mal tourner, faisant de l’histoire une métaphore de la présence de la douleur fantôme de chacun. comme une hypersensibilité à la souffrance des autres, qui prendrait soudainement vie… Une histoire là encore glaçante et qui donne le vertige à la lecture.

Les côtes

Encore dans la lignée de l’histoire précédente, Les côtes part d’une interrogation : jusqu’à quel point aller pour s’assurer la beauté, à ses yeux et aux yeux des autres ? Ici, l’héroïne, Yuki, est tellement obsédée par son tour de taille et par le fait de devenir la miss d’un concours de beauté, qu’elle est prête à se faire enlever une côte pour obtenir une silhouette parfaite. Mais cette action n’est pas sans conséquence, et la miss avant elle aurait pu lui dire… Alors, l’opération chirurgicale devient le jeu d’un spectre malsain, mais dont je ne dirais pas plus pour garder l’horreur de la chute.

Là encore, l’aspect effrayant avec la présence du fantôme est en contraste avec la modernité du récit, le rendant encore plus saisissant. La critique de la quête obsessionnelle de la beauté se mêle de surnaturel et d’horreur à corps littéralement ouvert, comme sait si bien le faire Junji Ito.

Conclusion

Que ce soit par la quête de la beauté (Les côtes), de l’amour (L’amour et la mort) ou d’un désir de guérison (La maison des douleurs fantômes), Junji Ito possède un véritable talent pour mettre en exergue un désir qui contamine et envahit ses personnages, au point de les mener à l’obsession et l’autodestruction. Il s’en sert évidemment pour dénoncer certains travers de société, mais surtout pour en faire des histoires glaçantes, où la légende urbaine et les spectres continuent à effrayer, y compris dans une société rationnelle. Ses intrigues laissent une large place au body horror, à la décomposition et aux effets gore. Mais dans la noirceur de ses récits il y a aussi parfois un humour absurde (L’étrange fratrie Hikizuri) ou encore une certaine lueur d’espoir, comme dans le récit homonyme du recueil. A l’instar d’un excellent recueil de nouvelles glaçantes, les récits de L’amour et la mort laissent une impression durable, bien après la lecture !

  • L’amour & la Mort est disponible en librairie depuis le 1er février aux éditions Mangetsu.
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Deep 3 était, avec ses deux premiers tomes sortis en fin d’année dernière, une des plus belles surprises du côté des mangas de sport. La finesse de l’écriture de Mitsuhiro Mizuno, la beauté des dessins de Ryosuke Tobimatsu et l’originalité de son univers lui permettaient de se distinguer très clairement d’autres piliers du genre. Les attentes sont donc très élevées au moment de lire la suite, une fois la surprise passée, à un moment où Deep 3 doit prouver qu’il peut assumer ses ambitions.

Cette critique a été écrite suite à l’envoi d’un exemplaire du tome 3 par l’éditeur.

Rêves déchus

DEEP 3 © 2021 Mitsuhiro MIZUNO, Ryosuke TOBIMATSU/ SHOGAKUKAN

Dans les deux premiers tomes, Deep 3 tirait son épingle du jeu pour tout le contexte propre au basket qu’il racontait, loin d’autres mangas du genre. D’abord parce qu’il s’intéresse au basket américain plutôt que japonais, mais aussi parce que son héros, Damian, est moitié afro-américain, moitié japonais. Cela le mettait dans une situation malheureusement attendue, entre l’attente qu’il suscite et le racisme qu’il subissait. Et maintenant qu’il est arrivé et bien installé aux Etats-Unis dans ces tomes 3 et 4, il est confronté à une nouvelle réalité qui ne lui fait pas plus de cadeaux. Le manga s’intéresse en effet à la violence du basket universitaire, un passage obligé et décisif pour la plupart des futurs joueurs de NBA, où de nombreux jeunes sont déterminés à paraître comme étant les meilleurs (en soignant leurs statistiques personnelles), car c’est leur seule chance de se faire remarquer par une équipe de NBA. Une fois remarqués, et en signant un contrat, c’est leur avenir qui change du tout au tout.

Ces deux tomes s’intéressent donc à cette hyper-concurrence, où Damian se retrouve en bas de l’échelle et malgré son talent, le management rechigne à le propulser dans le cinq majeur (les cinq titulaires qui commencent les matchs) pour une raison extra-sportive : le racisme ambiant. Son coach lui dit clairement qu’il ne peut pas justifier vis-à-vis des autres jeunes joueurs de faire débuter un match l’asiatique qui sort de nulle part, et passerait devant tout le monde alors qu’il n’est pas entièrement américain. Et cela renforce un peu plus le discours de l’auteur, déjà initié dans les deux premiers tomes, sur l’entourage qui a un impact conséquent sur les carrières naissantes de ces gamins. Déjà victime de racisme quand il était au Japon car « pas assez » japonais, Damian en souffre à nouveau aux Etats-Unis car « trop » japonais. Mais Deep 3 n’est pas que ça. C’est aussi un récit passionnant sur la détermination d’un jeune à se faire une place au sein d’un sport qui le fait rêver depuis qu’il est gosse, avec de vrais bons moments d’opposition et de rivalités qui se forment. Également, le dessin est d’une beauté saisissante, capable de montrer le mouvement avec précision, insistant sur l’aspect finalement très artistique, voire acrobatique, du basket américain, où le « style » et l’attitude font partie intégrante de la personnalité de chaque joueur sur le parquet.

Au bout du monde

DEEP 3 © 2021 Mitsuhiro MIZUNO, Ryosuke TOBIMATSU/ SHOGAKUKAN

Deep 3 joue également sur un registre intéressant, qui emprunte à ce que d’autres mangas ont pu faire par le passé avec la détermination comme moteur d’un personnage qui a tout à prouver, mais aussi des choses novatrices avec le rapport du personnage à ses origines afro-américaines, son immersion dans un pays et un milieu qu’il fantasme mais qui le considère encore comme un étranger. C’est aussi un récit qui aborde le basket comme émancipateur social, un échappatoire pour des gosses de quartiers pauvres, comme c’est raconté au travers du personnage de Delonte dans un chapitre consacré à ses origines, son quartier et les difficultés auxquelles il fait face. Il faut bien comprendre que le basket, aux États-Unis, est intimement lié aux questions sociales, à l’engagement communautaire et représente pour beaucoup de gamins un des rares moyens pour se faire une place dans la société. Et Mitsuhiro Mizuno maîtrise plutôt bien cet élément en s’inspirant de la réalité, comme il le dit en clamant son amour et son lien avec le basket dans quelques pages à la fin de chaque tome, et en l’intégrant au quotidien de ses protagonistes.

Toujours aussi bon, Deep 3 a parfaitement saisi le contexte social du basket américain sans pour autant mettre de côté ce que l’on recherche habituellement dans un manga de sport (la détermination, les obstacles, les confrontations, les rivalités). C’est un manga écrit par un passionné qui s’intéresse autant au sport de haut niveau qu’aux sacrifices que celui-ci exige. Mais aussi à ce qu’il se passe autour, aux familles et proches qui gravitent autour des athlètes, à leurs conditions sociales et à leur impact au sein de leurs communautés. Le personnage de Delonte, qui raconte qu’il avait le choix entre le basket et les gangs, est peut-être un peu caricatural dans son écriture, mais il incarne une certaine réalité d’aujourd’hui aux États-Unis.

  • Les tomes 3 et 4 de Deep 3 sont disponibles en librairie aux éditions Mangetsu.
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C’est actuellement une période prolifique pour le cinéma, dont nous avons pu profiter, notamment grâce au Printemps du Cinéma. C’est l’occasion de vous conseiller (ou pas) quelques films, fraîchement sortis.

The Fabelmans

Gabriel LaBelle dans The Fabelmans © S. Spielberg, 2023

On commence avec The Fabelmans, réalisé par Steven Spielberg, et sorti le 22 février 2023. C’est aussi le lauréat du Golden Globe du Meilleur film dramatique. L’histoire, se situant après la Seconde Guerre Mondiale, suit le quotidien de Sammy Fabelman (Gabriel LaBelle), dont la passion est de réaliser des films amateurs, depuis sa plus tendre enfance. Sa vie bascule le jour où il exécute le montage d’un petit film familial. En effet, à travers d’infimes détails, il découvre que sa mère entretient une liaison avec le meilleur ami de son père. Ce n’est un secret pour personne : The Fabelmans s’inspire très largement de l’enfance et de la jeunesse de Steven Spielberg. Alors qu’on aurait pu s’attendre à ce que le long-métrage parle frontalement de cinéma et s’attarde sur les premiers succès du réalisateur, il n’en est rien. The Fabelmans se focalise sur ses premiers films amateurs et sur son histoire familiale, ce qui peut se révéler aussi frustrant que longuet. Pourtant, quand on sait que l’histoire de Spielberg est à peine revisitée, et combien le metteur en scène était ému sur le tournage, on ne peut que saluer la sincérité et le courage de la démarche. Le metteur en scène capture un quotidien intime et parfois difficile. On sent combien le film est cathartique et de quelle façon l’histoire personnelle de Spielberg a influencé sa vision de l’art. La fuite vers l’imaginaire, afin de sauver une enfance ou une innocence en péril, est après tout une thématique essentielle dans son œuvre. Il a dû être particulièrement délicat pour lui de dresser un portrait sincère et non manichéen des personnages qui représentent ses parents (incarnés par Michelle Williams et Paul Dano) ou celui qu’il a considéré comme un oncle pendant plusieurs années (Seth Rogen). Il en résulte des scènes très touchantes. The Fabelmans est un film sincère, mais beaucoup trop intime pour s’avérer incontournable.

The Son

Hugh Jackman et Zen McGrath dans The Son © F. Zeller, 2023

The Son est un film réalisé par Florian Zeller et sorti le 01 mars. Peter (Hugh Jackman) est un homme d’affaires accompli qui vit avec sa nouvelle compagne Beth (Vanessa Kirby) et leur bébé. Un jour, son ex-femme Kate (Laura Dern) lui apprend que leur fils Nicholas (Zen McGrath) ne va pas au lycée depuis un mois. Peter va accueillir Nicholas sous son toit pendant quelques temps, avant de se rendre compte qu’il souffre d’une dépression sévère. Que dire ? Pour beaucoup, la dépression est encore une maladie imaginaire, apparentée au coup de blues. The Son rappelle qu’il s’agit bel et bien d’une maladie mentale, qui peut engendrer des séquelles physiques et de réels troubles du comportement. C’est avec justesse et délicatesse que le long-métrage montre l’évolution de Nicholas, mais aussi les réactions de son entourage qui, même en voulant l’aider, peut parfois se montrer rude ou incompréhensif. Il est perceptible que la dépression de Nicholas affecte toute la famille, tout en évitant l’écueil de la culpabilisation du malade. Cela se traduit par des silences, des regards et un acting impeccable de la part des différents comédiens et comédiennes. Comme on s’en doute, The Son est un film à la fois mélancolique et émouvant. Malheureusement, comme beaucoup d’œuvres du genre, certains dialogues manquent de naturel et se veulent trop pédagogues. Par-dessus tout, la mise en scène est des plus classiques et le script extrêmement présumable. On retiendra The Son pour ses bonnes intentions et la qualité du jeu de son casting, mais aussi pour sa référence à The Father, un précédent long-métrage de Florian Zeller.

Scream VI

Le tueur ! dans Scream VI © T. Gillett et M. Bettinelli-Olpin, 2023

Scream VI, réalisé par Tyler Gillett et Matt Bettinelli-Olpin, est sorti le 8 mars. En dépit du retour d’anciens personnages de la saga, il s’agit de la suite directe de l’opus précédent, dans lequel les sœurs Carpenter (Melissa Barrera et Jenna Ortega) échappaient à une énième manifestation de Ghostface. A mon sens, le premier film de la franchise, réalisé par Wes Craven, est certes un slasher plus fun que terrifiant ; mais il n’a pas marqué l’histoire du cinéma pour rien, tant il décrypte avec justesse les codes du genre horrifique. L’aspect méta y est particulièrement savoureux. Malheureusement, la saga n’est plus que l’ombre d’elle-même. Le scénario a autant de finesse qu’une tartine sur laquelle on aurait étalé du beurre de cacahuète et de la gelée. Un dessert purement américain, auquel on va goûter, en sachant pertinemment que ce n’est pas bien. Ce n’est pas parce qu’un personnage secondaire donne des leçons primaires de cinéma, en soupçonnant tout le monde, que c’est un film méta. Quant à l’intrigue principale, elle est écrite avec la même finesse et la même vraisemblance. On ne retiendra de Scream VI que des scènes d’action inventives et probablement plus gores que celles des films précédents.

The Whale

Brendan Fraser dans The Whale © D. Aronofsky, 2023

Inspiré de la pièce de théâtre éponyme, The Whale est un film réalisé par Darren Aronofsky et sorti le 8 mars. Vous en avez probablement entendu parler puisqu’il s’agit du grand retour de Brendan Fraser, sur le devant de la scène. Celui-ci a d’ailleurs remporté l’Oscar du Meilleur acteur pour sa performance. The Whale est tout simplement un huis-clos relatant la dernière semaine d’un homme dépressif, suite à la perte de son compagnon. Par ailleurs, Charlie pèse 272 kilos, ce qui l’incite à rester cloîtré dans son appartement. Un film d’autant plus suffoquant, qu’il est tourné en 4:3, pour montrer combien le protagoniste est prisonnier à la fois de son corps et de sa dépression. Heureusement, il s’évade à travers son travail, qui consiste à donner des cours en ligne et à corriger des rédactions. Il nourrit aussi l’espoir secret de renouer avec sa fille Ellie (Sadie Sink), perdue de vue depuis des années. Plusieurs personnages secondaires sont assez insupportables avec lui, ou de manière générale, à commencer par Ellie, qui – sous couvert de crise d’adolescence et de rancœur – le met plus bas que terre ; ou Thomas (Ty Simpkins) qui s’incruste chez lui pour prêcher la bonne parole et « sauver son âme ». The Whale est un film émouvant, où on ne peut que saluer la justesse de la prestation de Brendan Fraser. Au reste, il est difficile d’en percevoir les intentions et certaines scènes peuvent sans doute heurter la sensibilité des personnes ayant déjà souffert de dépression ou de troubles alimentaires.

Crazy Bear

L’ours ! dans Crazy Bear © E. Banks, 2023

On termine dans l’humour, avec Crazy Bear, un film réalisé par Elizabeth Banks, et sorti le 15 mars dernier. Inspiré d’un fait divers, le film conte tout simplement les pérégrinations d’un ours dans un bois de Géorgie. Seul hic, l’ours en question a consommé de la cocaïne. Il va entrer dans une rage meurtrière, à laquelle devront échapper les habitants locaux, les touristes, ainsi que les malfrats liés à la perte de la cargaison de drogue. On retrouve d’ailleurs un casting plutôt sympa, à commencer par Keri Russell ou Ray Liotta, donc il s’agit malheureusement du dernier film tourné. Comme ses effets numériques en témoignent, Crazy Bear est ni plus ni moins un nanar assumé. Si je m’attendais à un scénario un peu plus déjanté, force est de constater que plusieurs scènes marquent, tant par leur absurdité que par leur côté gore. Crazy Bear est une comédie noire aussi peu avare en cocaïne qu’en démonstration d’hémoglobine ou d’entrailles. Il n’est pas mémorable et n’est même pas le meilleur film du genre. Au reste, il s’agit d’un plaisir coupable que l’on peut consommer, contrairement à la cocaïne, sans modération.

Jusqu’à présent, l’année 2023 propose des films hétéroclites et plutôt intéressants. Sans être une œuvre incontournable de Steven Spielberg, The Fabelmans est un film sincère qui touchera forcément les fans du cinéaste, ou les passionné(e)s de cinéma en général. The Son et The Whale ont finalement beaucoup de points communs. Les deux long-métrages sont tirés d’une pièce de théâtre et présentent chacun une vision de la dépression. Ils évoquent aussi la relation d’un père qui tente de renouer avec son enfant adolescent. Des films émouvants, certes, mais parfois maladroits, et surtout extrêmement suffocants. J’ai presque envie de mettre Scream VI et Crazy Bear dans la même catégorie. Tous deux sont gores, mais plus comiques que terrifiants. Malheureusement, s’il s’agit d’une volonté de Crazy Bear, Scream VI n’a pas fait exprès. C’est sur ces bonnes paroles que se terminent mes conseils en l’honneur du Printemps du Cinéma. Un bon visionnage à toutes et à tous !

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Les débuts de Golden Guy étaient plutôt convaincants. On y découvrait un manga de gangsters aux bonnes références, avec une galerie de personnages plutôt intrigante et un fil conducteur autour d’un trésor caché qui donnait très clairement envie d’en savoir plus. Mais alors, est-ce que Jun Watanabe continue sur la même voie avec ces deux nouveaux tomes ?

Cette critique a été écrite suite à l’envoi d’un exemplaire du tome 3 par l’éditeur.

Une traque sans lendemain

© Jun Watanabe (NIHONBUNGEISHA)

Une chose est sûre, c’est que Jun Watanabe a des idées. Il ne faut pas attendre bien longtemps pour déjà trouver un grand moment pour Golden Guy, puisque dès le tome 3 on assiste à une vraie maîtrise sur sa narration qui fait considérablement progresser la qualité du manga. Si les deux premiers tomes étaient tout à fait sympathiques, ils n’avaient pas encore ce petit plus qui distingue les lectures tout juste agréables et les vrais bons moments. Dans ce tome, l’auteur raconte la folie tueuse d’un yakuza qui, prêt à tout perdre, se met en route pour tuer un à un chaque chef de clan afin de pouvoir débusquer le parrain de l’organisation. Une quête sanguinaire qui l’amène à des exécutions sommaires, jusqu’à un grand final au milieu de la foule qui s’avère particulièrement réussi. Entre la tension ambiante du tome qui se lit à toute vitesse pour vite découvrir la suite et le dénouement, mais aussi grâce à sa narration très intense, sans concession, avec une mise en scène qui comprend tout l’intérêt d’une telle traque, l’auteur fait entrer son récit dans l’urgence avec beaucoup de talent. Et ce après deux premiers tomes qui ont pu, de manière plus posée, expliquer les enjeux et les ambitions des différents personnages.

Mais malheureusement, l’intrigue se perd un peu plus dans le tome 4. Avec quelque chose de plus étriqué, moins ambitieux, plus terre à terre mais aussi moins captivant. Le manga tente de jouer une partition plus émotive sans se laisser le temps de raconter ses personnages, cherchant à choquer et à émouvoir avec la disparition de certains personnages secondaires qu’on n’a pas eu le temps de connaître, de comprendre et d’apprécier pour ressentir quoique ce soit face à leur mort. C’est un peu comme si Jun Watanabe avait abordé trop vite et trop tôt un arc de vengeance pour le héros sans donner aux lecteur·ices les clés nécessaires à la compréhension de ses choix. Comme s’il abordait son récit et sa narration sous un angle purement technique en oubliant que Golden Guy, comme tout récit dramatique, a besoin de créer un lien entre nous et ses personnages et leur destin pour que l’on ai la moindre réaction face à leurs échecs et leur perte. Cela n’en fait pas une mauvaise lecture pour autant, mais

Yakuza ramolli

© Jun Watanabe (NIHONBUNGEISHA)

Ce quatrième tome interroge sur les ambitions narratives de Jun Watanabe, qui s’approche de la conclusion de son premier arc (qui devrait prendre fin au tome 5) mais qui, pourtant, peine à trouver son rythme malgré le coup d’éclat du troisième tome. On ne va pas enterrer Golden Guy dès maintenant, parce que malgré tout, ça reste une lecture assez agréable pour peu qu’on le prenne pour ce qu’il est, quelque chose d’assez léger et sans prétention. Néanmoins, si le manga doit durer dans le temps, il faudra qu’il trouve le point de rupture pour le faire entrer dans quelque chose de plus ambitieux, plus précis aussi dans ses intentions. Chose qu’il tente quand même mine de rien avec le quatrième tome qui insiste sur l’urgence de la situation, la vengeance du héros et le côté « désespéré » de la situation. Mais il ne parvient pas encore à capter l’humanité sous-jacente de telles situations, rendant l’urgence et l’inquiétude assez secondaire, m’empêchant de me sentir véritablement concerné par ce que le manga me raconte. Et c’est pas faute d’avoir eu un avis tout à fait positif dès le début du manga.

C’est toujours un peu compliqué d’écrire la critique d’un manga comme Golden Guy. D’un côté, la lecture n’a pas été désagréable, bien au contraire, néanmoins quand on en lit beaucoup et qu’on commence à être habitué aux codes du genre auquel le récit appartient (celui des mangas de gangster) on finit par espérer un peu mieux qu’une lecture « pas désagréable ». Les deux premiers tomes de Golden Guy laissaient espérer quelque chose d’assez solide, et le tome 3 est même superbement réalisé. Mais quand on regarde l’ensemble de ces quatre premiers tomes, on s’aperçoit assez aisément qu’il manque un supplément d’âme, un petit quelque chose en plus qui puisse pleinement nous emmener avec lui émotionnellement, et ce pour enfin pouvoir offrir de grands moments. Alors je vais évidemment persévérer en espérant que la suite trouve enfin sa voie, mais Jun Watanabe a encore beaucoup à faire pour permettre à son manga d’entrer dans la cour des grands.

  • Les tomes 3 et 4 de Golden Guy sont disponibles aux éditions Mangetsu.
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Fort d’un début d’année plutôt satisfaisant, la collection Infinite est sur de bons rails et continue de proposer mois après mois des choses assez intéressantes. Pas toujours parfaite, l’ère actuelle des comics DC a le mérite de tenter des choses, et a même accouché d’une excellente série qu’on retrouve à nouveau ce mois-ci : Nightwing Infinite. Après deux excellents premiers tomes, l’arc de Tom Taylor continue son bout de chemin, tandis que ce mois de mars est aussi marqué par la sortie de Flashpoint Beyond, où Geoff Johns reprend un personnage qu’il n’avait plus écrit depuis 2011.

Cette critique a été écrite suite à l’envoi d’exemplaires par l’éditeur.

Nightwing Infinite – Tome 3, confusion des identités

© 2023 DC Comics / Urban Comics

Les élites corrompues de Blüdhaven, ville historique de Nightwing, mettent des bâtons dans les roues de Dick Grayson/Nightwing et de son refuge pour des enfants désœuvrés. Une attaque a été commise et on réalise vite, sans surprise, que la police en est responsable. À la solde de Blockbuster, le mafieux qui contrôle la ville, des agents de police mettent en effet en scène une attaque pour attirer l’attention sur les gamins défavorisés et abandonnés de la ville recueillis par Dick, afin que la population pense que leur présence attire la délinquance. Dans la pleine continuité des deux précédents tomes, cette suite amène son héros à jouer sur plusieurs tableaux, d’abord celui où il se met dans la peau de Dick Grayson, mécène qui cherche à régler quelques problèmes de sa ville au moyen de la fortune dont il a hérité, et puis dans la peau de Nightwing, collaborant avec la nouvelle maire de Blüdhaven pour la défaire de l’influence Blockbuster et de ses malfrats. Surtout, en toile de fond se joue une autre question, celle du Sans-cœur, étonnant vilain qui a fait son apparition dans le premier tome, qui tire son surnom d’une arme qu’il utilise et lui permet de voler (littéralement) le coeur de ses victimes. On en apprend enfin un peu plus sur son identité, alors qu’il met au défi Blockbuster en lui annonçant qu’il allait lui prendre sa ville. Pris entre deux feux, Nightwing doit se dépêtrer de tout ça avec l’aide de ses ami·e·s, à commencer par Barbara Gordon/Oracle, avec qui il partage une relation amoureuse qui leur permet enfin de s’épanouir. Les deux forment d’ailleurs un couple attachant, alors que leur relation trouve enfin une certaine paix.

Et sans surprise, ce troisième tome continue de régaler pour sa mise en scène. Entre son action très inspirée par le cinéma hollywoodien et sa faculté à s’amuser des codes de la BD, jouant sur le découpage et les limites de ce que peuvent raconter les images (grâce aux gestes à l’impression de mouvement plutôt que par les textes et les onomatopées), Nightwing Infinite est un plaisir aussi bien narratif que visuel. Le duo formé par Tom Taylor et Bruno Redondo fonctionne parfaitement, en effectuant un énorme travail pour apporter une telle fluidité aux planches que l’on a toujours l’impression que c’est trop court. Avec son rythme effréné mais surtout, la beauté des dessins de Redondo, ce troisième tome montre que Nightwing Infinite reste l’une des meilleures séries de l’ère Infinite, et peut-être même la meilleure. D’abord pour sa maîtrise de la narration (aussi bien écrite que visuelle), mais aussi parce que son histoire s’émancipe des grandes considérations de l’univers DC pour raconter quelque chose de plus terre à terre, plus ancré dans le quartier et la ville de Dick Grayson, plus proche du quotidien. Certain·es pourraient y voir un récit qui manque d’ambitions dans la grande continuité DC, mais j’y vois plutôt une vraie volonté de rappeler que les super-héros et héroïnes DC peuvent aussi exister au travers du quotidien, et pas seulement dans les grandes considérations de l’omnivers.

Flashpoint Beyond, le retour d’une réalité interdite

© 2023 DC Comics / Urban Comics

Geoff Johns reprend le personnage de Thomas Wayne de son Flashpoint de 2011, dont la survie et l’existence a été suggérée dans DC Infinite Frontier – Justice Incarnée. On retrouve donc le monde alternatif de FlashpointThomas Wayne, père de Bruce, est celui qui a survécu à l’agression, où est son fils à sa place par rapport à l’histoire habituelle. Mais là où les réalités se rejoignent, c’est que Thomas a aussi fini par devenir Batman. Mais un Batman différent, moins détective, plus violent, plus impulsif, avide d’une vengeance aveugle, utilisant des armes à feu et n’hésitant pas vraiment à tuer ses ennemis. Une réalité alternative où Martha, la mère de Bruce, est devenue le Joker. Un monde qui est donc empreint d’un véritable sens tragique, où l’espoir n’est plus permis. Et Thomas a pleinement conscience des évènements de Flashpoint, il s’interroge alors sur le sens de son retour à la vie, sur le retour de cette réalité alternative dont il est le fruit : pourquoi celle-ci existe à nouveau, qui en est responsable ? Ce Flashpoint Beyond se lance donc dans un grand récit d’enquête où Thomas Wayne cherche à trouver le ou la responsable, sur fond de réflexions un peu déprimantes pour un Batman alternatif qui a conscience de n’être qu’une erreur de l’histoire, une erreur commise à l’origine par Barry Allen/Flash qui revenait dans le passé pour sauver sa mère, déclenchant l’apparition d’une réalité alternative de laquelle émergeait Thomas Wayne (évènements du Flashpoint de 2011). Alors il s’imagine évidemment que Barry Allen est à nouveau responsable, mais les choses apparaissent plus compliquées.

Compliqué comme le récit : bien que l’idée de retrouver cette version de Batman est intéressante, Geoff Johns repart dans ses considérations cosmico-tragiques qui font perdre au récit en intelligibilité. Compliqué de se prendre de passion pour un récit qui parle d’hypertemps et de grandes ténèbres à tout bout de champ comme si cela avait du sens pour les lecteur·ices lambda. Au lieu de ça, Flashpoint Beyond semble vouloir parler qu’une petite fraction d’un lectorat qui se passionne pour des théories farfelues autour de l’omnivers, à l’occasion de quelques scènes où, dans la continuité principale, Bruce Wayne s’interroge sur ce qui semble se passer en toile de fond. Certes on sent que le récit tente de raccrocher les wagons de l’énigmatique intrigue de DC Infinite Frontier, mais ces quelques scènes sont pénibles à suivre. Heureusement toute la partie « enquête » du récit, où Thomas Wayne agit presque contre-nature, lui qui est habitué à taper plutôt qu’à parler, se révèle assez passionnante grâce à une histoire qui convoque de nombreuses références du Flashpoint originel sans manquer de les expliquer pour les personnes qui prendraient les choses en cours de route. Il y a donc vraiment deux faces à ce Flashpoint Beyond, l’une plutôt réussie, l’autre plutôt pénible, pour un ensemble qui peine tout de même à récompenser l’attente que suscitait le retour de Geoff Johns avec ce personnage longtemps disparu.

  • Le tome 3 de Nightwing Infinite et Flashpoint Beyond sont disponibles en librairie aux éditions Urban Comics.
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Film réalisé par Ryota Nakano, méconnu dans nos contrées malgré déjà quelques films à son actif, La famille Asada sort un peu de nulle part. Initialement sorti à la fin 2020 au Japon, le film a eu un certain retentissement là-bas en racontant une histoire qui a su toucher le public en s’appropriant un drame ressenti par l’ensemble des Japonais. Mais il a fallu attendre ce mois de février 2023 pour que le film franchisse enfin nos frontières, avec une sortie cinéma où l’on a enfin pu essayer de comprendre pourquoi ce film a tant ému. Et j’ai vite compris.

Un besoin de se souvenir

© 2020 “THE ASADAS” FILM PARTNERS

La famille Asada n’a pas l’air comme ça, mais elle est spéciale. Ou plutôt, elle a été rendue spéciale par Masashi, le fils cadet qui rêvait d’être photographe. Un destin surprenant pour une famille qui a toujours vécu dans son coin et qui n’imaginait pas être un jour sous le feu des projecteurs, mais Masashi avait une autre idée : celle de profiter de l’amour qui unit ses proches pour en faire un grand album photo, un grand livre de souvenirs qui lui permettrait de réaliser ses rêves, mais aussi ceux de ses proches. Masashi Asada n’est pas que le héros d’une fiction, c’est un véritable photographe, un homme dont l’album familial est sorti il y a quelques années, une histoire étonnante et un destin inattendu que Ryota Nakano sublime dans un film biographique où il raconte son étrange quête. Celle-ci consistait en effet pour Masashi à photographier sa famille dans des situations étonnantes, d’abord pour réaliser leurs rêves : son père rêvait d’être pompier, alors lui et sa famille ont convaincus un vieil ami de leur prêter des uniformes, un camion et la caserne l’espace d’un petit instant pour immortaliser le rêve. Son frère aurait aimé faire de la course automobile, alors ils sont allés se photographier dans les stands du circuit de Suzuka. Autant de grands rêves parfois oubliés auxquels il donne vie dans une simple photo, un simple souvenir, pour appuyer un peu plus sur les liens forts qui unissent sa famille. On découvre ainsi des gens très aimants, qui trouvent un sens à leur vie ensemble au travers de la photo, se soutenant les uns et les autres dans des rêves parfois invraisemblables, comme c’est le cas pour Masashi qui veut faire de la photo une véritable carrière. Mais qu’il s’agisse de photographier sa famille en yakuzas, en gens bourrés à la sortie d’un bar ou en super-héros de sentai, il y a toujours un élément essentiel pour Masashi : rendre honneur à une famille qui le soutient envers et contre tous.

C’est, ainsi, une sorte de comédie feel good qui se dévoile devant nous, où le rêve de Masashi est vécu par procuration par sa famille qui ne cesse de croire en lui, jusqu’à l’aboutissement d’une vie : une éditrice lui propose de publier ses photos après les avoir vues en exposition, faisant rapidement du livre un énorme succès qui lui permet de remporter un prix prestigieux. L’occasion de révéler les pensées profondes de son père, notamment, dans un moment plein d’émotion lors de la remise du prix, mais aussi un nouveau point de départ pour le photographe qui se met à sillonner les routes du Japon pour offrir ses services à d’autres familles qui rêvent également d’avoir l’un de ces souvenirs impérissables, l’une de ces photos qui représentent l’amour de leur propre famille. Et puis tout disparaît. Le film prend une tournure dramatique et absolument déchirante. C’est le mois de mars 2011, le Japon est frappé par un gigantesque séisme provoquant un tsunami meurtrier, enlevant plus de 15 000 vies. Un traumatisme encore aujourd’hui pour le Japon, où Masashi se met soudainement à réfléchir sur le sens des photos, leur importance et leur nécessité face à l’horreur. Si les photos de famille traduisent l’amour qui peut unir certaines personnes, alors peut-on les laisser disparaître sous les décombres ? Le photographe décide alors, avec d’autres personnes rencontrées sur le chemin, de se mettre en quête de l’impossible : retrouver les photos perdues au milieu des maisons détruites, pour les nettoyer, les protéger et les stocker avec l’espoir qu’un jour elles puissent retrouver les familles auxquelles elles appartiennent, ou bien pour rendre hommage aux disparu·es. Toujours d’une bienveillance formidable, La famille Asada devient alors un drame, un film qui aborde avec énormément de justesse et d’espoir une situation traumatisante, un souvenir collectif et douloureux où la photographie devient une forme de thérapie pour bon nombre de personnes qui veulent aller de l’avant tout en gardant de précieux souvenirs des personnes qui n’ont pas survécu.

La beauté d’une aventure

© 2020 “THE ASADAS” FILM PARTNERS

C’est une autre manière de raconter ce désastre, au-delà de films catastrophes qui l’ont fait depuis, c’est l’humanité qui prime et le besoin de se reconnecter à des moments heureux du passé, immortalisés grâce à des photos que Ryota Nakano tente de raconter. Et il le fait avec un grand talent, avec une sensibilité qui permet à La famille Asada d’être beaucoup de choses à la fois. D’abord un film feel good, puis un drame, mais toujours avec une bienveillance et une volonté de regarder les souvenirs du passé avec le sourire, le film raconte le deuil avec une intelligence bouleversante. Et ce grâce tout particulièrement à une réalisation chaleureuse et intimiste, aux couleurs chaudes qui expriment les caractères différents des personnages, mais aussi et surtout la prestation de Kazunari Ninomiya, terriblement touchant dans le rôle de Masashi. Aussi drôle que bouleversant, d’une sensibilité exquise, l’acteur porte avec brio un rôle difficile à interpréter, où il parvient à nous faire rire et à pleurer. Il joue avec nos coeurs tout en se focalisant toujours sur l’essentiel : l’humanité du photographe qu’il incarne.

Quelle belle surprise, quel bonheur de pouvoir découvrir de telles œuvres. Comme je le disais au tout début, La Famille Asada sortait un peu de nulle part : mis à part les aficionados du cinéma japonais et les personnes qui l’avaient découvert aux Saisons Hanabi l’année dernière, le film faisait assez peu de bruit. En allant le voir par hasard, je ne m’attendais à rien de plus qu’un film familial assez doux, comme le laissait présager l’affiche. Et puis me voilà rapidement embarqué dans une aventure inoubliable, deux heures où le duo de cinéaste et d’acteur Ryota Nakano et Kazunari Ninomiya ont pris mon cœur et ont en fait ce qu’ils voulaient. Deux heures où la joie et la douceur laissent place au drame et aux larmes, mais surtout, deux heures d’un véritable bonheur, où je me suis rappelé pourquoi j’aime autant le cinéma.

  • La famille Asada de Ryota Nakano est sorti en salles le 25 janvier 2023.
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Premier manga du duo Orval (scénario) et Macchiro (dessin), présenté comme une réécriture d’Alice au pays des merveilles, Bibliomania débarque chez nous dans un écrin absolument somptueux, conçu avec amour par les éditions Mangetsu, dont on ne cesse de vanter les mérites ici. Ce mystérieux one-shot ne dispose ni de noms connus, ni d’illustres références pour s’assurer d’être vendu, et pourtant l’éditeur prend le pari d’en faire un superbe objet-livre au prix de 23 euros sonnants et trébuchants. C’est ce qui m’a en premier lieu intrigué avec Bibliomania. Cette luxueuse proposition pour un titre inconnu semblait traduire une certaine ambition : Celle de faire ressentir que nous avons affaire à une œuvre d’exception. Après ma lecture, je suis forcé de le reconnaître : Ce conte tentaculaire et protéiforme, infusé de niveaux de lecture entremêlés et parsemé de prouesses visuelles ne ressemble à aucun autre.

Cette critique a été écrite à partir d’un exemplaire envoyé par l’éditeur.

Voyage au centre de l’Envers

© by MACCHIRO / Creative Entertainment

Lorsqu’Alice se réveille dans la « chambre 431 », c’est dans une pièce entièrement blanche que nous nous trouvons. Ophis, créature entre le serpent et l’humanoïde lui apprend qu’il s’agit de sa nouvelle maison, et qu’elle n’a qu’à attendre la grande fête en satisfaisant l’ensemble de ses désirs. Mais Alice ne l’entend pas de cette oreille, et décide de remonter l’ensemble des chambres du « Manoir », jusqu’à la porte 000 qui donnerait sur le monde extérieur. Problème : Plus elle s’éloignera de la chambre 431, plus son corps sera soumis à la corruption et à la putréfaction. Ainsi débute une fable dont la construction permet à Orval et Macchiro de déplier toute une galerie de scènes et de portraits. Chacune des chambres comporte en effet un habitant ou une habitante, et l’on se rend compte très vite que tous ces personnages auront quelque chose en commun : Ils sont exclus du monde. Que leur exil soit volontaire ou non, ces figures permettent d’explorer de nombreuses variations autour de tout aussi nombreuses thématiques, mais qui aboutissent toutes à construire un pont entre la solitude, les peurs, l’ego, les souffrances, les traumatismes, et toutes les émotions qui en découlent. Un véritable voyage psychologique ou chaque séquence de quelques pages vient apporter son lot d’idées de mise en scène, renouvelant continuellement le propos et l’esthétique de l’œuvre.

Car il suffit de quelques pages pour se rendre compte que Bibliomania est un concentré de pure créativité, et se trouve être le produit d’un travail colossal de la part de ses auteurs. Chaque séquence dispose de son propre rythme, de son propre découpage, de son propre vocabulaire, de sa propre atmosphère. Nombre d’outils narratifs de la bande dessinée sont mobilisés et essorés pour en tirer le maximum, et les dessins de Macchiro, d’une densité et d’un niveau de détail par moments étourdissants, viennent appuyer une lecture déjà lourde de sens multiples. Ceci alors que le scenario comme les dessins laissent la part belle aux effusions émotionnelles et à la déformation des corps et des visages. Une véritables galerie de créatures, tantôt à forme humaine, souvent cauchemardesques, nous est présentée au fil des chambres traversées par Alice, alors que l’on découvre en parallèle le contenu des quelques jours qui précèdent son arrivée au sein du Manoir, dont la porte d’entrée se trouve être…un livre ressemblant trait pour trait à celui que nous tenons nous-mêmes en main…

Tout n’est qu’interprétation

© by MACCHIRO / Creative Entertainment

Alors que le récit progresse et que le corps d’Alice continue de se détériorer à un rythme alarmant, il semble quasiment certain qu’elle ne pourra pas arriver au bout de son projet d’évasion. Ophis entame un cycle de révélations qui font basculer le récit dans une nouvelle dimension. Une nouvelle étape que je vais m’efforcer de ne pas décrire, car dès lors chaque élément n’est plus à prendre au pied de la lettre, mais comme une bribe de sens (ou de non-sens) à interpréter. La première partie de Bibliomania est assez linéaire, et propose des thématiques claires, visibles, et donne assez d’indices pour que la lecture soit fluide. Mais lorsqu’arrive la seconde moitié de l’œuvre, c’est désormais à vous lecteur, lectrice, de faire le travail. Tout n’est plus que métaphore. Tout n’est plus que pistes nébuleuses qui, si on tend assez l’oreille, viennent en écho à d’autres qui étaient ouvertes sous nos yeux depuis le début. L’interprétation de ce qui nous est montré devient une absolue nécessité, sous peine de sortir d’un récit qui ne semble plus avoir ni queue ni tête. Plusieurs jours après avoir moi-même terminé ma lecture, je pense avoir trouvé une théorie qui me convient, mais celle-ci est intimement liée à ma vision du monde et à celle de son futur. Aussi, même si j’aime à penser qu’Orval a souhaité dépeindre certains pressentiments que je partage avec lui, il ne s’agit que de mon prisme de lecture, que je projette peut-être sur une toile blanche. Mais cela veut au moins dire que Bibliomania est un livre assez riche, assez puissant, assez évocateur et assez audacieux pour nous laisser seul.es face à lui. Alors qu’il décrit un voyage dans certains tréfonds de l’humanité, il nous invite en même temps à une certaine introspection. Les sensations que provoqueront l’épopée d’Alice sur vous dépendront de ce que vous êtes. Sa lecture révèlera peut-être de choses en vous, dont certaines que ne voulez pas voir, ou que vous ne comprendrez pas.

Car je n’ai évoqué ici que la métaphore principale, celle qui court du début à la fin du manga. Mais Bibliomania regorge de sous-intrigues, de sens cachés, de portes dérobées. A la manière d’un code qu’il faut décrypter, il ne révèlera tous ses secrets qu’à celles et ceux qui prendront le temps de le parcourir longuement et plusieurs fois. Sa dimension énigmatique est à nouveau sujette à beaucoup d’interprétation, demande de formuler des hypothèses à vérifier à partir de chaque détail contenu dans les 336 pages de ce grimoire. Le rapport au réel, à la fiction et plus particulièrement au livre et aux mots sont par exemple autant de thèmes sous-jacents qu’il m’a semblé percevoir parmi tous les autres. Mais au delà des interrogations que l’histoire laisse en suspens, préférant volontairement ne pas y répondre, il reste à Bibliomania une époustouflante direction artistique. Gothique, baroque, saisissante à bien des égards. Celle-ci, en symbiose parfaite avec le propos foisonnant son histoire laisse le sentiment d’avoir jeté un coup d’œil fugace dans une abîme insondable, peuplé de forces qui nous dépassent, desquelles nous sommes victimes, et qui auront sans doute notre peau. Une lecture profonde, puissante, dérangeante aussi. Qui m’a laissé comme orphelin de quelque chose dont je n’étais même pas conscient, seulement accompagné du sentiment qu’il s’agit effectivement d’une histoire qui ne ressemble à aucune autre, mais qui, en même temps, semble avoir été construite à notre image.

  • Bibliomania sera disponible en librairie le 29 mars aux éditions Mangetsu.
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