Insomniac Games a pris tout son monde par surprise en 2018 sur PlayStation 4 en proposant Marvel’s Spider-Man, leur premier jeu adapté d’une licence de super-héros. Un titre qui a su convaincre autant le public que les critiques, alors que la licence Spider-Man avait connu beaucoup de ratés côté jeux vidéo. C’est en proposant une histoire solide, pleine d’émotions, mais aussi un gameplay grisant, que le titre s’était fait une belle place dans le cœur des fans. Puis un opus sous-titré Miles Morales avait pointé le bout de son nez au lancement de la PS5, mettant en scène le héros du même nom. Un titre moins ambitieux, plus condensé, mais pas moins sympathique, qui faisait office de transition en attendant le prochain grand jeu, sorti finalement le 20 octobre dernier. Alors Marvel’s Spider-Man 2 est-il capable de sublimer la formule initiée par son aîné ?

La force de l’amitié… sans clichés

© 2023 Marvel’s Spider-Man 2 / Insomniac Games

Le premier jeu sorti en 2018 nous faisait découvrir un Peter Parker qui tentait d’entrer dans la vie active, aux côtés d’un scientifique qu’il admirait, Otto Octavius. Les choses ont évidemment mal tourné, celui-ci finissant par devenir Dr. Octopus, mais c’est dans cette proximité avec l’humain derrière le masque que les têtes pensantes de Insomniac Games trouvaient de très belles choses à dire sur Spider-Man et son univers. Il pourrait pourtant paraître éculé, le super-héros ayant connu un nombre incalculable d’adaptations, sans même parler des milliers de numéros de comics où il apparaît. Plus encore, le premier jeu prenait assez peu de risque en abordant le héros sous un angle déjà bien connu, celui du jeune premier, et de son éternelle confrontation avec Octopus. Mais cela a parfaitement fonctionné grâce à deux ingrédients : d’abord, le héros étant ancré dans son quotidien, entre les interventions de son amour de toujours Mary Jane, celles de sa tante May, et les nombreuses missions qui ne visaient à rien d’autre qu’à aider les habitant·e·s des quartiers qu’il traversait. L’autre ingrédient, c’était celui d’une amitié formée avec le grand méchant, dans le privé, jusqu’à ce que celui-ci devienne le « vilain » que l’on connaît si bien. Ces deux éléments étaient fondamentaux dans la réussite narrative du premier titre, et cette suite les reprend évidemment. Mais avec des subtilités supplémentaires, car on n’incarne plus uniquement Peter Parker, puisqu’il est rejoint ici par Miles Morales. Ce dernier a d’autres préoccupations. Il vient d’un milieu différent et il est plutôt en fin de lycée, en vue d’intégrer une université. Son entourage est différent, moins mature, mais cela n’empêche pas Insomniac Games d’y remettre les mêmes ingrédients, en racontant un héros proche de son quartier, de sa communauté, même s’il doit apprendre à jongler entre ses impératifs personnels et sa nouvelle vie de super-héros. Tout ce qu’a déjà appris à faire il y a longtemps son mentor Peter Parker.

En s’inspirant de nombreux comics comme La Dernière Chasse de Kraven ou King in Black, ce nouveau jeu embarque néanmoins, à la différence du premier, ses héros dans un ton infiniment plus sombre. Il y a Kraven d’abord, un vilain redoutable qui incarne à lui seul l’essentiel de la violence que l’on trouve dans l’univers de Spider-Man. Il ne semble obéir à aucune règle, n’hésitant pas à tuer (alors que le Spider-verse est habituellement plus doux sur ce point là), cherchant à éliminer tout le monde, jusqu’à isoler et traquer le héros. Et puis il y a le symbiote, l’incarnation de Venom, dont la brutalité n’est un secret pour personne, et que le jeu retranscrit plutôt très bien, poussant ses héros vers un gouffre qui semble sans fond. Toute la deuxième partie du jeu ressemble à une descente aux enfers, et ça a été une sacré surprise. Car c’est presque inattendu, Insomniac Games ayant tenté de rester plutôt « tout public » dans son premier jeu et qui là, sans que ce soit d’une violence insupportable, n’hésite pas à surprendre, voire à choquer, à l’occasion de quelques scènes où le symbiote montre son vrai visage. Et ce changement d’orientation fonctionne d’autant mieux que le jeu s’est attaché dans toute sa première partie à raconter les amitiés qui unissent les protagonistes concernés par ces évènements dramatiques. Il y a l’amitié de Peter Parker et Harry Osborn, que les précédents jeux ont suggéré, mais aussi l’amour qui unit le premier à Mary Jane. Enfin, la relation naissante – mais terriblement mignonne – entre Miles Morales et Hailey Cooper fonctionne très bien, donnant même l’occasion d’offrir de très nombreuses scènes en langage des signes, un point d’attention remarquable et un risque narratif maîtrisé : c’est une autre manière de livrer des dialogues, malheureusement rare dans les jeux vidéo, et celui-ci s’en sort très bien.

© 2023 Marvel’s Spider-Man 2 / Insomniac Games

Il y a peut-être quelques reproches à lui faire, la place notamment de Miles Morales qui apparaît parfois en retrait, l’essentiel des scènes les plus importantes tournant autour de Peter Parker. Mais c’est peut-être aussi parce que l’histoire se raconte comme une passation de pouvoir, entre l’ancien et le nouvel héros. Car Miles Morales incarne un certain renouveau, entouré de sujets plus modernes, de soucis similaires à ceux des jeunes d’aujourd’hui. Il incarne la volonté de parler d’inclusivité et de diversité, de résilience de communautés mises à l’écart, de la nécessité de tendre la main à celleux qui n’ont pas eu la même chance au départ de leur vie. Et cela répond très bien à ce qu’incarne Peter Parker, qui est raconté dès le premier jeu comme très investi dans le volontariat (aux côtés des plus pauvres notamment), tandis que ce second jeu a un sous texte écologique plutôt intéressant. De manière plus générale on sent que Insomniac Games, qui s’est entouré de plusieurs jeunes auteurices venu·e·s des comics ou des romans young adult, avait envie de raconter des choses différentes, déjà esquissées dans le jeu Marvel’s Spider-Man : Miles Morales, quitte à déplaire aux franges les plus réactionnaires du jeu vidéo. Et cela a le mérite en plus d’interroger ses héros sur le sens de leur action, sur leur impact pour leurs communautés, mais aussi l’intérêt d’une action individuelle au regard du collectif. Cela se ressent notamment du côté de Miles qui est tiraillé entre son action et celle de sa mère élue au conseil municipal.

« More of the same », mais il le fait bien

© 2023 Marvel’s Spider-Man 2 / Insomniac Games

En dépit d’une structure très similaire à celle de son aîné, le monde ouvert de Marvel’s Spider-Man 2 gagne en profondeur. Et ce grâce à une ville considérablement agrandie, quasiment doublée, avec l’arrivée du quartier de Brooklyn en complément du Manhattan du premier jeu. Il y a un plaisir certain à enfin pouvoir franchir le fameux pont de Brooklyn, d’autant plus que tous les jeux Spider-Man sortis depuis vingt ans se limitaient à Manhattan, mais en plus ce nouveau quartier apporte une nouvelle manière de jouer. Car à la différence des gratte-ciels de la part la plus bourgeoise de New York, Brooklyn (qui n’a pas évité la gentrification, et ça se voit d’ailleurs dans le jeu) est composé de plus petits immeubles, et même d’un quartier pavillonnaire où il est évidemment plus difficile de se déplacer dans les airs. Et c’est là qu’une nouvelle manière de se mouvoir prend tout son sens : le « delta-toiles ». Inspiré par ce que l’on a vu dans plusieurs comics, les deux Spider-Man bénéficient sur leurs tenues de toiles déployées sur leurs flancs, sous les bras, afin de pouvoir planer dans les airs. Si ce système ne permet pas de voler de manière infinie et la distance parcourue dépend de l’élan pris initialement, il permet toutefois d’emprunter des « couloirs » d’air qui donnent un boost sur une certaine distance, tandis qu’en dehors des couloirs, cela permet de planer sur de longues distances en attendant de pouvoir atteindre un immeuble, une grue ou encore un hélicoptère de passage qui pourraient être utilisés pour se balancer à l’aide des toiles plus classiques.

Quant à sa forme, Brooklyn est plutôt sympathique à l’oeil, et offre de nouveaux lieux et références à l’univers de Spidey, à commencer par le lycée Brooklyn Visions où étudie Miles Morales. Un lieu où l’on peut réaliser quelques quêtes secondaires assez sympathiques, marquant narrativement la proximité de Miles avec ses camarades, loin des considérations plus adultes d’un Peter Parker. Il est d’ailleurs possible de passer d’un personnage à l’autre à tout moment dans les séquences libres en monde ouvert, mais la plupart des missions exigent de jouer un personnage en particulier, même si certaines missions à deux nous montrent les deux araignées se battre ensemble. Quant à la progression, chacun dispose de son propre arbre de compétences à maximiser, bien qu’un troisième arbre, en commun, permet d’obtenir des compétences valables pour les deux. Mais c’est côté combat qu’il y a le plus de similarités avec le premier jeu.

© 2023 Marvel’s Spider-Man 2 / Insomniac Games

Certes les combats bénéficient de quelques ajouts, notamment de nouveaux pouvoirs pour les deux personnages, à commencer par ceux du Symbiote pour Peter Parker, et un « filin de toile » à utiliser dans les phases d’infiltration pour se mouvoir en hauteur de manière plus libre, permettant d’installer une longue toile d’un mur à l’autre pour s’y balader et choper les ennemis en contrebas. Mais dans l’ensemble, on retrouve les mêmes dynamiques de combat, le même type d’ennemis, et des objectifs secondaires quasiment identiques entre les bases d’ennemis à nettoyer et les courses poursuites avec des malfrats à arrêter. Heureusement, c’est l’enrobage qui fait la différence, avec un jeu jamais avare en dialogues bien sentis et plein d’humour, qu’il s’agisse des podcasts réactionnaires de JJJ diffusés dans les oreilles de Spidey, ou les rencontres avec divers personnages. Mais aussi, chaque mission, aussi banale soit-elle, est souvent une bonne occasion pour le jeu de nous rappeler quelques références à son univers, à faire du fan service et des clins d’œil à des choses qu’on n’imaginait pas trouver là. C’est probablement facile, mais pour un fan de cet univers comme je le suis, ça fait mouche. À l’image du premier jeu, on sent que le titre a été pensé par des fans de Spider-Man, et c’est toujours plaisant.

Une réussite artistique, un univers savoureux

© 2023 Marvel’s Spider-Man 2 / Insomniac Games

Le fait d’être imaginé par des fans n’est pas toujours gage de qualité, mais on sentait dès le premier épisode, son extension Miles Morales et maintenant avec ce second épisode, que Insomniac Games et ses auteurices, artistes et développeurs·euses ont toujours voulu aborder la licence en gardant une proximité importante avec les comics qui ont fondés ces personnages. Si le jeu n’hésite pas à prendre des libertés, que cela soit à cause de contraintes de structure vidéoludique ou pour offrir leur propre conception des personnages, le titre ne cesse de référencer quelques aventures les plus populaires et, quand il réinvente son univers, il le fait toujours dans le respect des valeurs des originaux qu’il référence. Cela se sent par exemple dans la création de leur Venom, différente des matériaux dont iels s’inspirent, mais qui reste dans le ton très similaire à ce que les auteurices de comics voulaient raconter initialement. Cette envie de bien faire l’empêche parfois de prendre des risques, n’allant pas toujours au bout de ses idées pour rester assez conventionnel. À l’exception évidemment de la quête principale, qui prend une tournure surprenante dans sa deuxième partie, et son insistance autour de l’inclusivité et de la diversité qui donne une place importante à des thématiques qu’on voit rarement dans les jeux vidéo AAA.

Le jeu profite en plus, artistiquement, de la beauté d’un monde ouvert où le plaisir de se balader reste toujours l’un des meilleurs arguments de la licence. Le premier jeu avait su convaincre pour le plaisir procuré et les sensations de liberté au moment de se balancer avec ses toiles entre les gratte-ciels de Manhattan, et cette suite reprend entièrement ces sensations. En y ajoutant une touche supplémentaire avec un delta-toiles qui fonctionne très bien, mais surtout un sentiment de pouvoir explorer sans limites grâce à l’agrandissement de la carte. Plus encore, ce sont les effets de lumière, les reflets plus réalistes, les intérieurs des appartements que l’on aperçoit en se baladant le long d’un immeuble, qui donnent beaucoup de vie à la ville. De la même manière, les voitures et les piétons sont plus nombreux dans les rues, la distance d’affichage accrue par rapport au premier sur PS4, et les effets de particules plus solides. Sans pour autant révolutionner l’aspect visuel du jeu, celui-ci est plus organique, plus vivant, plus agréable à parcourir.

Je n’avais que peu de doutes sur le fait que cette suite saurait m’emporter et me séduire, en tant que fan de Spider-Man, mais aussi après avoir adoré les deux précédents jeux. Mais je ne m’attendais pas à ce que la narration ose autant dans la deuxième moitié de la quête principale, ce qui ajoute une jolie surprise à un ensemble qui peine parfois, sur ses autres éléments, à apporter de la nouveauté. Mais parfois, une recette qui fonctionne est aussi satisfaisant, Marvel’s Spider-Man 2 étant la garantie de retrouver toutes les bonnes choses de ses prédécesseurs. Insomniac Games avait trouvé la bonne formule en 2018 et l’agrémente cette année de quelques détails en plus pour qu’elle ne perde rien de sa fraîcheur, pour offrir dans l’ensemble un jeu capable de séduire autant pour le plaisir qu’il procure quand on explore son univers, que pour les émotions qu’il sait transmettre à quelques moments clés de son histoire. Une belle réussite.

  • Marvel’s Spider-Man 2 est disponible sur PlayStation 5 depuis le 20 octobre 2023.
0 TwitterThreadsBluesky

Il est certainement inutile de présenter La Casa de Papel, une série espagnole qui connut un succès international, dès qu’elle parut sur Netflix, en 2017. Force est de constater que les deux premières parties, initialement produites par Antena 3, étaient d’excellente facture. Les trois parties suivantes, conçues par Netflix, l’étaient un peu moins. Et pourtant, le succès était toujours au rendez-vous ; si bien qu’un remake coréen sortit en 2022. On en entendit déjà moins parler. De l’eau avait coulé sous les ponts… La popularité des braqueurs·euses portant le masque de Dali s’était bel et bien essoufflée. Netflix choisit pourtant de faire renaître la série de ses cendres ; ou du moins un personnage en particulier. Il s’agit d’Andrés de Fonollosa, aka Berlin, incarné par Pedro Alonso. Le braqueur à la personnalité fortement controversée, et malgré tout populaire auprès des fans, s’est vu offrir un spin-off faisant office de préquel. Cette série, constituée de huit épisodes, est sortie le 29 décembre 2023, sur Netflix. Il ne reste plus qu’à se demander si c’était un beau cadeau de Noël…

Un monstre à Paris

Berlin a fondé sa propre équipe © 2023, Netflix

Réaliser un spin-off et un préquel n’est pas chose aisée. Cela nécessite de trouver un équilibre délicat entre la fidélité à la série originelle et la nécessité de se renouveler. Le personnage principal est – par définition – intouchable, ce qui peut empêcher d’insérer de la tension ou des enjeux. C’est peut-être pour cette raison que Berlin prend le contre-pied de La Casa de Papel. Vous pouvez dire adieu au huis-clos qui a fait le succès de la série originale, puisque de nombreuses scènes se déroulent en extérieur, à Paris. Si les plus chauvin·e·s d’entre nous en seront heureux·.euses, cela a un revers de la médaille. Le braquage, pourtant prometteur puisqu’il est question de dérober 400 millions d’euros de bijoux, en une nuit, n’occupe même pas la moitié de la saison, ou à peine. Le reste de l’intrigue se concentrera sur la fuite des braqueurs·euses et sur – il faut le reconnaître – pas mal de remplissage. Berlin tâche aussi d’être beaucoup plus léger que La Casa de Papel, pour ne pas dire que la série verse dans la comédie romantique. Il est vrai que les relations amoureuses ou conflictuelles avaient une place prépondérante dans la série de base, mais cela fonctionnait car ça n’empiétait pas de manière démesurée sur l’intrigue principale, sans compter que les personnages étaient bien écrits et attachants. Ce n’est malheureusement pas le cas des personnages inédits de Berlin. Bien qu’ils semblent sympathiques, de prime abord, ils ne s’avèrent être que de sombres caricatures de ce qu’on a pu connaître auparavant. Malgré de bonnes intentions, comme le fait de nous aérer l’esprit, Berlin échoue donc à proposer de véritables enjeux, et surtout de nouveaux personnages captivants.

Le club des cinq

Une belle équipe de bras cassés © 2023, Netflix

L’équipe de braqueurs·euses est constituée de cinq nouveaux membres. La plus intéressante d’entre eux est probablement Keila, interprétée par Michelle Jenner. On aurait pu craindre qu’elle incarnerait tous les clichés de la geek, mais ce n’est pas vraiment le cas. Keila, peu coutumière des relations amoureuses, a l’habitude de se réfugier dans sa propre réalité virtuelle. Mais le casse lui permet de faire la rencontre de Bruce, et de prouver qu’elle a plus d’une corde à son arc, puisqu’elle n’a pas froid aux yeux quand il faut passer à l’action. Damian, le vétéran de l’équipe, joué par Tristan Ulloa, est aussi plutôt sympathique. Il offre un parallèle intéressant avec Berlin, dont il est l’opposé. Il est plus posé, en couple depuis longtemps, et ne supporte pas de voir son leader papillonner à droite et à gauche. Les deux hommes finiront malgré tout par se comprendre mutuellement et, paradoxalement, c’est là que Damian perd tout son intérêt narratif. L’équipe compte également Cameron, incarnée par Begona Vargas. Son rôle dans le casse est déjà un peu plus flou. On cerne vaguement un mélange entre Tokyo et Nairobi, mais malheureusement, sa seule caractéristique est de ne s’être jamais remise de la rupture avec son ex. Roi (Julio Pena), quant à lui, avait du potentiel. Il s’imaginait être le fils spirituel de Berlin, alors que celui-ci ne le considère que comme un chien bien dressé. Malheureusement, ce lien ne sera jamais vraiment exploité, tant Berlin a peu d’interactions avec les membres de sa propre équipe. D’abord sérieux et concentré sur le casse, Roi va tout à coup péter les plombs et faire n’importe quoi, au risque de compromettre tout le plan. Et ce, pour les beaux yeux de Cameron. Bref, le Rio du pauvre. Mais c’est avec Bruce (Joel Sanchez), une pâle copie de Denver, que l’on frise le ridicule. Je retiens une scène particulièrement gênante où, prisonnier d’une voiture de police, Bruce met en joue deux flics, avant de les contraindre à chanter à tue-tête, une chanson des Bee Gees ; et ce devant un hôpital plein de monde.

La chanson des vieux amants

Attendez-vous à la voir pleurer. Beaucoup. © 2023, Netflix

Le dernier personnage inédit dont j’aimerais parler est Camille, jouée par Samantha Siqueiros. Il s’agit de l’épouse (délaissée) par l’un des hommes que l’équipe s’apprête à arnaquer : François Polignac (Julien Paschal), le directeur des ventes de la Maison des Enchères. Or, Berlin tombe éperdument amoureux d’elle, au point que cela frise l’obsession. À ce propos, j’aurais dû compter combien de fois le mot « amour » est prononcé dans la série. Cette romance ne m’intéressait pas, si ce n’est pour me demander à quel moment Berlin allait devenir toxique et la pousser à prendre ses jambes à son cou, ou bien se venger. Or, Samantha est déchirée entre deux hommes, au point de changer constamment d’avis, mais aussi de prendre de bien mauvaises décisions. Un triangle amoureux consternant. On aurait pu se consoler avec le bref retour de deux actrices du casting original : Najwa Nimri (Alicia Sierra Montes) et surtout Itziar Ituno (Raquel Murillo Fuentes) mais celles-ci arrivent trop tard pour s’avérer utiles, sans compter qu’elles ne semblent soudainement guère prendre leur travail au sérieux. Dans Berlin, tout est devenu une parodie de La Casa de Papel, y compris les enquêtrices les plus redoutables d’Espagne.

Qui c’est qui est très gentil ? Les méchants

Pendant que son équipe bosse, Berlin vit sa meilleure vie © 2023, Netflix

Force est de constater que j’attendais tout autre chose de ce spin-off, concentré sur Berlin. J’aurais plus volontiers assisté à sa jeunesse, à sa relation avec son frère (Le Professeur) ou à des moments plus tragiques, comme lorsqu’il apprend qu’il est malade. Cela aurait été diablement plus intéressant que ses vacances amoureuses à Paris, car oui, Berlin se concentre bien plus sur Camille que sur le casse. On sait que Berlin peut rapidement devenir obsédé par une femme, mais pas au point de manquer à tous ses devoirs. J’ai beau adorer Pedro Alonso, son personnage est ici édulcoré, pour ne pas dire dénaturé. Soyons honnêtes : Berlin n’était pas le personnage le plus aimable de La Casa de Papel. Ses nombreux défauts étaient toutefois contrebalancés par des circonstances atténuantes et surtout un sens du devoir tel qu’il était prêt à se sacrifier pour mener à bien sa mission. Pour les un·e·s, Berlin était un « méchant » qu’iels aimaient détester, pour les autres, c’était un personnage gris et paradoxal qui ne manquait pas de charisme. Bien sûr, tout n’est pas à jeter dans le spin-off qui lui est consacré. Certains passages laissent deviner que Berlin est un homme dangereux, prêt à tout pour parvenir à ses fins, mais cela renforce l’idée que c’est un choix de protagoniste bien curieux pour développer une espèce de comédie romantique. Pour que l’histoire ne soit pas trop malsaine, le personnage ne pouvait qu’être dénaturé. Berlin souffre du syndrome de Maléfique ou de Venom, car il n’est plus concevable de proposer une intrigue où le rôle principal est occupé par un personnage négatif. Je peux entendre que ce préquel se passe à une époque différente de la vie de Berlin, mais j’ai souvent peiné à reconnaître le personnage, ce qui rend la série mal écrite et forcément incohérente.

Conclusion

Berlin était certainement mon personnage préféré de La Casa de Papel. Il était si populaire qu’il est réapparu dans toutes les saisons, mais il s’agissait sans doute du retour de trop. Le spin-off de La Casa de Papel est doté d’un début prometteur, et de quelques qualités, mais il s’agit dans l’ensemble d’un naufrage. Le pire réside sans doute dans le fait que la fin est ouverte. Sait-on jamais, si la série a du succès, ils se risqueront à une saison 2. J’aurais – de loin – préféré une mini-série unique qui avait quelque chose à raconter et qui était en accord avec le personnage, plutôt que cette production tout juste destinée aux ados. Je ne regrette pas de l’avoir vue, dans la mesure où certaines scènes fonctionnent bien, et où Pedro Alonso conserve le charisme qu’on lui connaît. De la même manière, je ne peux que vous conseiller de la visionner par vous-mêmes, afin de vous forger votre propre avis. Mais le fait est que, même en en attendant très peu, je fus quand même déçue.

  • Berlin est disponible sur Netflix depuis le 29 décembre 2023.
0 TwitterThreadsBluesky

Décoré d’une Palme d’Or au mois de mai dernier et de nombreux prix internationaux ces dernières semaines, Anatomie d’une chute est certainement l’un des films français qui ont fait le plus de bruit cette année. Avec sa sortie en vidéo et VOD le 21 décembre 2023, c’est l’occasion de parler de ce nouveau long métrage de Justine Triet, dont le cinéma s’est fait une place importante au sein de la production française ces dernières années. Ce film, réalisé en partie en langue anglaise, raconte le périple d’un procès où se joue la culpabilité d’une femme que l’on accuse d’avoir tué son mari.

La théâtralité du procès

© 2023 Les Films Pelléas/Les Films de Pierre

À bien des égards, Anatomie d’une chute m’a évoqué le très grand 12 hommes en colère de Sidney Lumet. Car Justine Triet aborde le procès pénal sous un angle similaire, celui de la manipulation des faits, des avis préconçus et des témoignages. C’est un peu provocateur dans le titre de cet article de dire que la vérité ne compte pas, mais c’est pourtant ce que l’on ressent face au film, et c’est un élément expliqué de manière un peu innocente par l’avocat de l’accusée à un moment clé du film. Le procès tel qu’il est décrit, ne sert qu’à influencer celleux qui vont devoir s’exprimer sur la culpabilité potentielle de Sandra, l’épouse du défunt. Ce dernier est mort consécutivement à une chute de leur chalet en montagne près de Grenoble, mais la justice s’interroge sur la nature de cette mort : a-t-il été poussé, déséquilibré, était-il mort avant même de subir cette chute, et si c’est le cas, son épouse, seule adulte présente dans la maison au moment des faits, en est-elle responsable. Des questions aux réponses loin d’être évidentes car, comme le montre rapidement le film, la notion même de culpabilité fait débat, les faits étant difficiles à établir, et le procès qui suit une enquête express ressemble à un grand débat théâtral où chacun des avocats multiplient les effets de manche pour favoriser leur propre théorie. Des idées souvent tirées par les cheveux, mais la vérité n’intéresse pas grand monde, tant que cela permet d’influencer d’une quelconque manière des juré·e·s qui doivent malgré tout rendre leur avis sur ce qui s’apparente à un drame familial. Et là où le film est d’autant plus juste, c’est qu’il aborde l’influence médiatique autour du procès, d’abord parce que le défunt et l’accusée sont un couple d’écrivain·e·s plus ou moins renommé·e·s, et ensuite parce que ces faits divers intéressent toujours un public avide d’histoires sordides. Des informations plus ou moins vérifiées sortent dans la presse, et finissent entre les mains de l’enfant du couple, pris dans une histoire qui le dépasse et qui l’empêche très certainement de pouvoir faire son deuil.

C’est d’ailleurs pour cela que le film ne s’intéresse jamais vraiment à la vérité, l’avocat de l’accusée ne l’interroge jamais sur sa potentielle culpabilité, pas plus au début qu’à la fin du procès. Le film ne montre d’ailleurs pas la scène menant à la chute du défunt, la seule image de cette scène n’étant que sa conclusion, son corps sans vie dans la neige, sous la fenêtre de laquelle il est supposément tombé. Le film explore plutôt plusieurs théories, comme celle d’un homme dépressif qui se serait suicidé, celle misogyne d’une femme manipulatrice et castratrice menant à la violence, ou même celle d’une dispute qui a mal tourné. Autant d’éventualités qui, mises bout à bout, montrent surtout que personne ne sait grand chose, entre une accusée qui clame son innocence et des preuves matérielles terriblement minces, faisant reposer le procès essentiellement sur des intuitions et des déductions hasardeuses. Le film s’en trouve d’autant plus fort que pendant deux heures et trente minutes, Justine Triet parvient à capter notre attention avec, justement, ce détachement du réel, ce moment suspendu où le procès tente de couvrir l’ensemble des théories via des avocats qui tentent tout pour défendre leur cause, avec l’espoir que l’une d’entre elles finisse par convaincre les jurés·e·. L’aspect théâtral de la chose juridique, incarnée essentiellement par l’avocat général, est joué par un excellent Antoine Reinartz, face à la non moins formidable Sandra Hüller dans la peau de l’accusée. Il ne faut pas oublier non plus Swann Arlaud, très convaincant en avocat de la défense et dans un rôle pourtant pas évident qui l’oblige à jouer en anglais, et dont la relation intime avec l’accusée rend sa présence plus forte encore.

L’enfance oubliée

© 2023 Les Films Pelléas/Les Films de Pierre

Justine Triet va encore un peu plus loin dans sa représentation du procès, lieu de dissection d’une relation de couple compliquée, en plaçant les spectateurices dans l’esprit de Daniel, enfant malvoyant du couple, qui est déterminé à assister aux débats. Plus certain de pouvoir croire sa mère, il est comme nous, spectateur d’un grand débat où le couple formé par ses parents est malmené, la mort de son père et le deuil qui s’en suit n’intéressant finalement pas grand monde. L’essentiel des débats se concentrant sur la relation de couple, parfois dépeinte comme toxique, où l’enfant découvre une facette de ses parents qu’il connaissait assez peu, entre violence et infidélité, sans que beaucoup de monde au sein de l’audience ne se soucie de l’impact de ces révélations sur un gamin qui a perdu son père et à qui on demande aujourd’hui si sa mère est une meurtrière. C’est un drame. Anatomie d’une chute raconte un véritable drame, celui d’une famille soudainement brisée, où la moindre petite dispute de couple prend des proportions gigantesques lorsqu’elle est rapportée aux oreilles de celleux chargé·e·s de juger, où le moindre écart, la moindre parole vient alimenter une presse avide de scandales.

Et c’est, je pense, toute la force du film de Justine Triet, qui a bien compris l’intérêt tout relatif de la recherche de la vérité dans son histoire. Très vite, on n’a plus vraiment envie de savoir ce qu’il s’est réellement passé, et comme la réalisatrice, on détricote plutôt les mécanismes du procès pénal. Car ce qui compte rapidement à l’écran c’est l’impression que l’on a des débats juridiques, des effets de manche d’avocats en quête d’une victoire qui ne dépend pas d’une quelconque vérité, ou encore de l’influence médiatique sur une affaire qui relève pourtant d’un drame familial. Anatomie d’une chute est un film exceptionnel parce qu’il capte l’absurdité d’un procès d’assise, dont l’importance revêt un caractère solennel, alors qu’il traite essentiellement d’un quotidien où les choses ont soudainement mal tourné, qu’il y ait un·e coupable ou non. Mais parce que l’on est dans une salle d’audience, on cherche la petite bête, la phrase de trop, le mot mal placé pour en tirer des conclusions. Et ces mots hasardeux sont nombreux dans un procès qui concerne une accusée dont le français n’est pas la langue maternelle, autre élément fondamental de l’affaire. On sent le désarroi d’une femme qui peine à exprimer ses idées de manière sûre et fidèle dans une langue qui n’est pas la sienne, tandis qu’en face, un avocat général est prêt à rebondir sur le moindre mot de travers pour démontrer sa culpabilité. C’est un film extrêmement fort, et certainement l’un des meilleurs films sortis en 2023. Le fait qu’il n’ait pas été sélectionné pour représenter la France aux Oscars, semble-t-il vengeance personnelle d’un Ministère de la culture qui n’a pas apprécié les commentaires de Justine Triet à la remise de sa Palme d’Or sur la politique culturelle de Macron et la réforme des retraites, est absolument incompréhensible. Mais force est de constater que l’égo du Président prime sur le cinéma.

  • Anatomie d’une chute est sorti en salles le 23 août 2023. Il est également disponible en VOD, DVD et Blu-ray depuis le 21 décembre 2023.
0 TwitterThreadsBluesky

Pour une bonne partie de la presse internationale, le combat féministe n’existe véritablement que depuis le mouvement #MeToo en 2017. Mais si celui-ci a pu offrir une portée médiatique gigantesque aux questions féministes, le combat est là depuis bien longtemps. Et c’est un an plus tôt qu’en Corée du Sud celui-ci a marqué les esprits, avec la parution de Kim Jiyoung, née en 1982 de Cho Nam-joo, traduit et publié en France ensuite en 2020 aux éditions Nil. Devenu fait de société en Corée, ce bouquin d’une puissance formidable a délié les langues, tout en s’attirant les foudres de tristes personnes attachées à la domination masculine dans un pays ultra-conservateur.

Les générations passent, les questions restent

Immense best-seller en Corée du Sud, le livre raconte toutefois une histoire qui dépasse les frontières, même s’il y a des spécificités à la société coréenne. Cho Nam-joo raconte une fiction, inspirée de sa vie mais aussi de celles de ses proches, où trois générations de femmes coréennes (la grand-mère, la mère et la fille) subissent de nombreux obstacles au cours de leur vie pour la simple raison qu’elles sont des femmes. Des obstacles différents, toujours en accord avec les évolutions de la société, mais toujours destinés à rabaisser celles qui tentent de sortir du moule. La grand-mère par exemple n’a jamais pu étudier, car les études étaient réservées aux hommes de la famille, tandis que la mère n’a jamais pu avoir la vie qu’elle souhaitait, car il fallait prioriser la réussite d’un frère dans une société coréenne en proie à une grave crise économique. Pour la plus jeune, les études étaient accessibles, mais c’est ensuite au travail que les inégalités se sont reproduites, avec un plafond de verre immédiatement mis en place pour empêcher l’ascension des femmes parfois plus compétentes, mais toujours considérées comme « moins fiables » car elles pourraient tomber enceinte et devoir s’absenter quelques mois. La place de l’enfant est centrale d’ailleurs dans le livre. Puisque l’héroïne finit par être enceinte et s’apercevoir que même à une époque plus moderne, alors que la Corée du Sud prétend offrir un confort et un style de vie similaire à ce que l’on peut attendre de l’un des pays les plus riches et développés, la société attend d’elle qu’elle reste à la maison et s’occupe de son enfant. L’arrivée d’un enfant dans le couple devient immédiatement un frein, un arrêt complet d’une carrière qu’on lui refuse désormais, sous prétexte que l’enfant a besoin de sa mère pour s’épanouir (alors que le père fait ce que bon lui semble).

Et c’est là que le livre abat toutes ses cartes, montre que malgré un choc économique qui a permis à la Corée du Sud de se développer extrêmement rapidement au début des années 2000 en s’ouvrant sur le monde, et en adoptant un rythme de vie similaire à l’occident (et très inspiré des États-Unis), quelques traditions ont la vie dure. Il y a un décalage total entre l’image renvoyée par le pays et l’aspect ultra-conservateur des relations familiales, à tel point que la plus jeune génération se voit vite renvoyée à un rôle prédéfini et en marge de la société pour le « bienfait » de la famille, avec des petites cases à remplir : maman à la maison, papa au boulot. L’autrice ne dénigre évidemment pas les mères au foyer, celles qui l’ont souhaité et qui le font de leur propre chef, mais fustige une société qui force ces femmes à abandonner leurs vies pour élever leurs enfants. Y compris dans des couples où les deux conjoints seraient d’accord pour faire garder l’enfant par une assistante maternelle ou l’envoyer à la crèche. Car la pression sociétale est directement exercée par les familles, les ami·e·s, conditionnée par des traditions (qu’elles soient religieuses ou culturelles) que les entreprises ont entièrement intégrées. De telle manière que même dans les rares cas où la famille ne fait pas pression, ce sont les entreprises directement et les collègues qui font comprendre aux femmes enceintes qu’elles sont en train de connaître leurs derniers jours de boulot, avant une longue vie à la maison.

Cela entraîne des difficultés à trouver sa place pour l’héroïne, qui a certes eu plus de « facilités » que sa mère et sa grand-mère, mais qui réalise vite que les obstacles qui se dressent face à elle ont les mêmes finalités, mais simplement des formes différentes. Si elle a eu le droit d’étudier, cela ne lui garantissait pas le droit de faire carrière, pas plus que pour sa mère et sa grand-mère qui ont dû sacrifier leur vie pour satisfaire celles de leurs frères, leurs parents et de leurs enfants. C’est un récit qui est absolument bouleversant car les trois générations finissent par se comprendre, par réaliser ce qu’il s’est passé, voyant leurs vies leur échapper sans qu’elles ne puissent rien faire. Cela occasionne des dialogues très forts émotionnellement, mais aussi d’autres dialogues très violents où les femmes sont « remises à leur place » dès qu’elles tentent de sortir du rôle que l’on a défini pour elles.

Une lecture accessible, un film pertinent et la haine

© LOTTE ENTERTAINMENT

Et c’est un livre qui se lit très bien, notamment grâce à la familiarité du langage qui donne un élément de proximité avec l’autrice, comme si nous lisions le récit de la vie d’une amie. Cette simplicité est d’autant plus sublimée par l’excellente traduction française de Choi Kyungran et Pierre Bisiou, d’une fluidité remarquable qui sied parfaitement à la volonté de l’autrice d’écrire le livre comme un billet d’humeur, comme quelque chose de réel, loin de rechercher des figures de style qui dénatureraient la proximité du récit avec la réalité. Cette idée a d’ailleurs été reprise avec brio dans le film Kim Jiyoung: Born 1982 qui adapte le livre. Pour émuler l’écriture familière, l’actrice et réalisatrice Kim Do-young (qui signait ici son premier film derrière et non devant la caméra) a choisi une mise en scène proche de son héroïne, à sa hauteur, en racontant les évènements avec simplicité et sans coller scène par scène au livre. Le film se contente en effet de s’en inspirer en reprenant quelques moments clés, mais préfère souvent jouer sur des flashbacks, des scènes marquantes qui façonnent le personnage. Malheureusement, le film n’a pas bénéficié de sortie française, à l’exception d’une diffusion exceptionnelle au Festival du film coréen de Paris.

Les réactions épidermiques et haineuses à l’encontre du livre, puis de son adaptation cinématographique, n’ont fait que confirmer la nécessité d’un telle œuvre. Je pense par exemple à un groupe masculiniste local qui a tenté une campagne de financement participatif pour la publication d’un roman-parodie qui parlait de « sexisme inversé subi par les hommes ». Mais aussi de campagnes de harcèlement subies par l’actrice principale de l’adaptation ciné, Jung Yu-mi, et une pétition lancée sur le site du gouvernement pour obtenir la censure du film (ce qui n’a finalement pas eu lieu, heureusement). Des célébrités ont aussi vivement été insultées pour avoir partagé leur intérêt pour le roman, notamment des actrices et chanteuses dont le seul « tort » a été de partager sur les réseaux sociaux qu’elles lisaient le livre. Si certaines personnes voudraient aujourd’hui se complaire dans l’idée que les avancées en matière d’égalité, mais aussi de respect des femmes, suffisent, les réactions à la sortie d’un tel livre, qui ne fait rien de plus que de raconter les difficultés rencontrées par trois générations de femmes dans leur vie, prouvent l’importance de ces témoignages, et la nécessité de les relayer.

Kim Jiyoung, née en 1982 n’a pas grand chose d’un livre didactique ou d’une grande réflexion sur le féminisme moderne, les inégalités et les pressions exercées par la société sur les femmes qui auraient l’outrecuidance de ne pas faire ce que les hommes attendent d’elles. Mais c’est un livre qui raconte avec beaucoup de cœur de nombreuses expériences, au travers de trois générations, des expériences qui traduisent un réel plus universel qu’il n’y paraît. Car si les problématiques sont différentes d’un pays à l’autre, elles trouvent souvent leur source au même endroit et pour les mêmes raisons, ainsi que des finalités similaires. Quand Cho Nam-joo décide de raconter trois générations, c’est aussi pour montrer que le but a toujours été le même : qu’il s’agisse d’empêcher la grand-mère d’étudier, d’empêcher la mère de choisir son métier ou la fille de travailler après avoir eu un enfant, le but reste quoiqu’il arrive de contrôler les vies et les corps des femmes. En tant qu’homme, je n’ai évidemment ni la légitimité ni l’audace de penser que je comprends ces obstacles que les femmes subissent. Mais une chose est sûre : le livre a été une lecture marquante et passionnante, pour observer et comprendre les mécanismes mis en œuvre consciemment ou non par les hommes afin de garder le pouvoir en toutes circonstances, ainsi que leur impact sur les femmes qui les entourent.

  • Kim Jiyoung, née en 1982 est disponible en librairie aux éditions Nil, ainsi qu’au format poche aux éditions 10/18.
0 TwitterThreadsBluesky

Développé par Visai Studios, basé à Toronto au Canada, Venba est l’une des curiosités de la scène indépendante en 2023. Avec sa promesse de mêler l’histoire d’une famille indienne immigrée au Canada à la cuisine de quelques recettes tamoules, le titre peut déjà se targuer d’avoir un style bien à lui. Et les choses deviennent plus passionnantes encore lorsque l’on se lance dedans, manette en main, et que l’on y découvre un titre à la narration terriblement intelligente, portée sur les notions d’identité et d’appartenance à un pays que l’on a quitté.

Crise d’identité

© 2023 Visai Studios

Venba est un jeu personnel, écrit et imaginé par des développeurs·euses canadien·ne·s d’origine indienne, qui y racontent les tiraillements, les frayeurs et le phénomène de déracinement parfois ressentis par des personnes qui vivent et grandissent loin de leur pays. L’histoire commence au milieu des années 1980, Venba et son mari Paalavan quittent l’Inde du sud et leur communauté tamoule pour s’installer au Canada. Une immigration soudaine pour deux personnes qui aimaient vivre dans leur pays, mais qui avaient besoin de s’installer ailleurs pour vivre leur amour paisiblement. Déraciné, le couple fait face aux difficultés inhérentes à ce changement : la découverte d’un pays et d’une vie complètement différente de celle vécue jusqu’alors, le sentiment de ne pas appartenir à la communauté qui les entoure désormais, et la difficulté de faire valoir son expérience professionnelle indienne pour décrocher des jobs au Canada, où les employeurs n’ont aucune considération pour l’expérience acquise dans ce qu’ils considèrent comme le tiers monde. Plus encore, la barrière de la langue et le racisme sont abordés par le jeu, dont l’audace se trouve dans le mode narratif choisi. Le titre est essentiellement similaire à ce que l’on qualifie habituellement de « visual novel », avec une histoire qui se déroule sous nos yeux sans grande intervention de notre part, mais le studio y ajoute des séquences fondamentales à sa narration autour de la cuisine. Des moments où l’on prend le contrôle du jeu pour réaliser des plats familiaux, grâce au livre de recettes de la mère de Venba. Mais ce livre est en bonne partie déchiré et tâché, poussant la mère de famille, et les joueurs·euses par extension, à déduire les ingrédients et leur mode de cuisson à partir de quelques indices et souvenirs disséminés ici et là. La mécanique fonctionne extrêmement bien, et n’a rien d’un gimmick car le jeu s’appuie sur ces moments pour raconter les souvenirs d’un autre pays, la nostalgie qui en découle, mais aussi la nourriture comme un pilier de l’identité que l’on veut conserver et transmettre.

C’est sur ce point que Venba m’a ému. Le titre de Visai Studios parle avec beaucoup d’intelligence et d’honnêteté de la difficulté de forger son identité, de la comprendre et de l’assumer quand les concepts de pays et de communauté n’ont plus beaucoup de sens. Dans cette histoire, Venba et son mari parlent avec fierté de leur origine tamoule, alors que l’Inde du sud leur manque terriblement. Et le couple souhaite transmettre cette fierté à leur fils Kavin, né quelques années après leur arrivée au Canada. Mais ce dernier n’y est pas vraiment réceptif, lui qui grandit dans un environnement canadien, loin de la culture que lui enseignent ses parents, jusqu’à parfois la renier avec le désir d’être comme les autres. C’est un sentiment auquel il est facile de s’identifier quand on a grandi et vécu ailleurs, sans véritable intérêt pour son pays d’origine, alors que les traditions familiales n’ont pas beaucoup de sens quand amis et quotidien sont régis par des règles et coutumes complètement différentes. Le sentiment d’appartenance devient une véritable question, parfois un problème, parce qu’il est toujours admis comme « normal » qu’il faut se sentir Indien, Canadien, Français ou que sais-je encore. L’origine et l’appartenance à celle-ci restent un marqueur d’identité fort, mais qui n’est pourtant pas une évidence comme le raconte très justement Venba au travers du fils du couple.

Les souvenirs, piliers de l’identité

© 2023 Visai Studios

À défaut d’avoir pu y rester, pour le couple, et de le connaître, pour le fils, ce pays d’origine reste néanmoins omniprésent à la maison grâce à la cuisine. Si le jeu aborde aussi la question du langage, c’est la nourriture qui occupe l’essentiel de sa narration avec les multiples recettes que l’on est amené à reproduire. L’occasion non seulement de faire une jolie liste de plats tamoules (attention, jouer le ventre vide est un véritable défi), mais aussi de glisser une bande-originale assez fabuleuse. Venba ayant l’habitude de mettre quelques chansons de chez elle sur son radiocassette au moment de cuisiner, on se trouve plongé·e·s en Inde l’espace de quelques instants à réaliser des idlis, dosas, du riz biriyani et autres joyeusetés. Le jeu raconte aussi cette identité par son aspect visuel, avec des couleurs caractéristiques de l’Inde, les tenues de Venba, la tonalité nostalgique de son ambiance visuelle, mais aussi la beauté de plats où chaque épice apporte sa propre couleur. Tout cela contribue à raconter les souvenirs de cette mère de famille qui n’a jamais vraiment voulu quitter l’Inde, et qui souhaite aujourd’hui transmettre cette identité à son fils pour faire perpétuer ses traditions, même déracinée. Parce que la cuisine est un outil formidable pour évoquer les origines au travers de nos sens.

Très court avec environ une heure pour en voir le bout, Venba est expérience assez exceptionnelle. Sa direction artistique est d’une belle délicatesse, et son histoire résonne avec beaucoup d’émotion quand l’on a été soi-même confronté·e à des interrogations sur notre identité et notre appartenance à une culture ou à un pays, grandissant loin de ce que l’on nous apprends à appeler « maison ». L’intelligence de son écriture et la douceur de sa narration font que le jeu peut toutefois être parcouru sans mal par des personnes qui n’auraient pas cette expérience, car c’est aussi et avant tout une très belle histoire, empreinte de nostalgie et d’envie de bien faire. Le jeu raconte avec justesse la nostalgie de ce pays lointain et la transmission de ses traditions à un enfant qui ne l’a pas connu. Au-delà de son histoire, c’est aussi un jeu vidéo très malin, faisant de la mécanique des recettes un élément fondamental de sa narration. L’utilisation du gameplay comme composante de cette narration permet d’impliquer pleinement les joueurs·euses à celle-ci, renforçant de facto un peu plus l’impact émotionnel du jeu.

  • Venba est disponible depuis le 31 juillet 2023 sur PC, Nintendo Switch, PlayStation 5 et Xbox Series X|S.
0 TwitterThreadsBluesky

Bonjour à toutes et à tous ! Ici Reblys, et bienvenue dans cette saison 2024 de La Rébliothèque !

Pour ouvrir cette troisième saison, je vous propose pour la première fois de revenir dans l’œuvre d’un auteur qui a déjà été abordé dans ce format. Je vais à nouveau vous parler de Vincent Mondiot, car le troisième volume de sa saga de fantasy Les Mondes-Miroirs, est paru en fin d’année 2023, en auto-édition. Cette série, un peu trop confidentielle à mon goût, mérite qu’on s’y consacre, et j’espère vous donner envie de la découvrir avec cette chronique. Bonne écoute !

1 TwitterThreadsBluesky

Nommé dans quelques festivals du Moyen-orient en 2017 avec son court métrage The Crossing, qui racontait les insupportables checkpoints installés par Israël en Cisjordanie, le cinéaste palestinien Ameen Nayfeh s’en est servi pour finalement imaginer son premier long métrage intitulé 200 mètres. Tourné en Cisjordanie, le film nous mène dans le quotidien d’un père de famille, séparé de sa femme et de son fils, par le mur construit par Israël. Un film hautement social et politique, alors que la Palestine perd de plus en plus de soutien au fil des années dans la région comme on le voit en ce moment même avec la violence déchaînée par Israël à Gaza. Mais plus que les enjeux géopolitiques, c’est un film très émouvant sur la notion d’identité et sur la famille, avec ce que la colonisation peut avoir d’impact horrifiant sur le quotidien de personnes qui ne veulent rien d’autre que d’avoir le droit de vivre dignement.

La plus grande prison du monde

© Shellac

Mustafa, joué par Ali Suliman, acteur formidable, vit en Cisjordanie, sa femme et son fils en Israël. Il pourrait les rejoindre et vivre avec eux, mais cela impliquerait d’obtenir la nationalité israélienne et de renier son identité palestinienne, ce qu’il refuse. Il n’est pourtant pas présenté comme un militant, il ne manifeste pas et plus tard dans le film va même reprocher à un jeune de réagir aux provocations de colons israéliens. Mais son identité n’en reste pas moins un élément fondamental de sa vie : même sans militer face à l’oppresseur, il n’en reste pas moins attaché à son essence, à la Palestine. Parce qu’il n’a pas le choix, il traverse la frontière tous les jours pour aller travailler en Israël et en profiter pour voir sa femme et son fils. Séparée seulement par 200 mètres, la petite famille est en réalité séparée par des heures et des heures d’attente. Car le trajet est interminable. Au quotidien, Mustafa doit traverser les checkpoints officiels mis en place par Israël, qui consistent en de longues allées encagées, similaires à un abattoir, où les palestinien·nes passent dans des couloirs exigus jusqu’à arrivée à un contrôle des papiers. Un contrôle redouté, le moindre détail ne convenant pas à l’officier israélien suffisant à les refouler. Cette image des cages qui servent de points de passage est très forte et reste en mémoire de beaucoup de monde dans les pays du Moyen-Orient où l’oppression de la Palestine est souvent mieux documentée que dans nos contrées. C’est l’incarnation de la domination israélienne sur les personnes d’origine et de culture arabe. Et c’est ce qui en pousse certain·es à n’avoir d’autre choix que de braver l’illégalité. C’est ce qui arrive un jour à Mustafa, le jour même où son fils a un accident. L’obligeant à emprunter un autre chemin : celui de l’illégalité, avec un passeur qui l’emmène lui et quelques autres personnes par un chemin détourné afin d’entrer en Israël sans s’approcher du checkpoint.

Quitte à risquer sa vie, il embarque dans un voyage qui semble sans fin. Une longue route faite de détours afin d’éviter les contrôles et patrouilles. Une longue route qu’il partage avec un gamin de 17 ans qui rêve de vite pouvoir trouver un travail, peu importe ce qu’il peut trouver, ainsi qu’un palestinien plutôt militant, et une journaliste allemande que certains soupçonnent d’être en réalité une agente du Mossad, les services secrets israéliens. Cette petite bande qui n’aurait jamais dû se rencontrer finit par sympathiser, et tente parfois de s’unir face à l’humiliation devenue plus que jamais présente. Il y a sur la route des colons israéliens qui célèbrent et les insultent à leur passage drapeaux à la main, des gens devenus paranoïaques qui voient le danger là où il n’y en a pas forcément, et plus encore, un sentiment d’être des fugitifs alors que leur voiture ne fait que circuler sur leurs propres terres, celle de la Palestine, avant d’arriver vers Israël. Il y a quelque chose de presque surréaliste dans la mise en scène de Ameen Nayfeh. Quelque chose même d’absurde, certaines scènes évoquent des disputes familiales sur la route des vacances, alors que ces personnes tentent juste d’arriver à destination sans se faire emprisonner, ou se faire tuer. C’est une bande devenue criminelle aux yeux d’un Etat alors que leur seul méfait est d’avoir voulu aller travailler ou voir leur famille. Le réalisateur fait très fort avec son film, chargé en émotions et en tension. Parfois irrespirable, souvent touchant, il est difficile de ne pas se laisser emporter par ce film qui raconte l’impossible quotidien auquel sont soumis les palestiniens depuis plus de soixante dix ans et avec un espoir toujours plus difficile à trouver.

Une lutte pour sa propre humanité

© Shellac

Un quotidien fait de déshumanisation des palestiniens par les autorités israéliennes, un quotidien où la vie ne tient qu’à un fil, où les familles sont séparées. Parce que tout est bon pour humilier, tout le système a été créé dans un seul but : mettre toute une population dans une grande prison et lui nier les droits les plus élémentaires. 200 mètres ne raconte pas des combattants, des révolutionnaires, ce ne sont que des gens qui tentent de s’en sortir et de trouver une certaine paix au quotidien. Pourtant, cela n’empêche pas la séparation d’une famille, la soumission à une procédure déshumanisante dans des cages qui servent de points de passage inévitables, d’être harcelé par les autorités lors d’un contrôle, ou de devoir subir des comportements de colons qui grignotent des terres année après année, réduisant de fait la surface sur laquelle les palestiniens ont encore le droit d’habiter. Et le film revêt une tension assez folle, la traversée clandestine étant hautement dangereuse, mais il est doté aussi d’une vraie humanité : on y découvre les rêves d’un gamin autour du football, on y voit des gens qui veulent raconter au monde leur quotidien, un père qui risque sa vie pour quelques heures aux côtés de sa famille…

Humain, pertinent et extrêmement intelligent, 200 mètres de Ameen Nayfeh est aussi un très bel objet de cinéma. Il aurait pu n’être qu’un propos, qu’un message, qu’un discours sur le quotidien vécu par les palestiniens. Mais il est aussi film à la mise en scène élégante, proche de ses personnages tout en gardant un certain recul sur la situation. Il tire partie de la folie haineuse qui entoure ce monde-là en la filmant avec sa caméra pour donner encore plus de corps à son film. Et puis il y a une photographie qui exploite pleinement toutes les particularités de son univers, qu’il s’agisse des nuits sombres où le père communique avec sa famille à 200 mètres de là au moyen de lumières, ou le sentiment d’être perdu dans les routes sinueuses de leur long périple, ou encore l’insupportable matinée dans une cage. Le film est une vraie réussite, et un beau témoignage d’un conflit qui ne connaîtra pas de fin tant que l’on méconnaîtra le droit à la dignité de la population palestinienne.

  • 200 mètres est sorti en salles le 9 juin 2021. Il est désormais disponible en VOD et DVD.
0 TwitterThreadsBluesky

Une fois n’est pas coutume, l’équipe de Pod’Culture revient sur l’année 2023, afin de vous conseiller tout un échantillon de films, de séries, de jeux vidéo et bien plus encore. Nous vous souhaitons non seulement le meilleur pour l’avenir, mais aussi de découvrir ces œuvres nous ayant marqué(e)s.

Du Frisson et de la Frénésie

Les recommandations de F. de l’O.

L’année 2023 tire sa révérence, tandis que 2024 pointe le bout de son nez. À l’instar de mes camarades, je vais donc revenir sur les œuvres pop-culturelles m’ayant le plus marquée. Si je suis allée un peu plus d’une dizaine de fois au cinéma, je dois reconnaître que même les films les plus populaires ont su me décevoir. En revanche, s’il y en a un qui m’a agréablement surprise, alors que je ne suis pas fan de Marvel, c’est bien le dernier épisode de la trilogie des Gardiens de la Galaxie. Il s’agit, à mes yeux, d’une conclusion très équilibrée, alliant action, humour mais aussi émotion, avec beaucoup de panache. La dénonciation de la maltraitance animale était particulièrement touchante, mais si vous souhaitez en savoir davantage, j’avais consacré tout un article à ce film sur Pod’Culture.

Passons au petit écran. Sans surprise, si vous connaissez mes goûts, ma série favorite de l’année demeure une production sortie très tôt  : The Last of Us (HBO). Certes, la série a des défauts au niveau du rythme ou surtout de l’absence manifeste d’infectés, mais il s’agit aussi et surtout de l’une des meilleures adaptations de jeux vidéo jamais réalisées. Non seulement la série est fidèle à l’œuvre originale, mais elle est aussi parvenue à s’en détacher ou à l’enrichir, sans oublier la prestation remarquable de l’ensemble du casting. En deux mots : il me tarde de voir la suite !

Pour un peu varier le plaisir, j’ai tout de même envie de glisser quelques mots sur The Bear, dont la deuxième saison est sortie cette année. La première dévoilait l’enfer et la frénésie des cuisines et, malgré tout le bien que j’en avais entendu, elle ne m’avait pas parfaitement convaincue. En revanche, la seconde saison est de la haute gastronomie. Elle est plus posée, plus contemplative, ce qui permet de savourer l’exécution des plats, aussi bien que le développement des personnages. Mais à vrai dire, mon cœur bat pour un épisode en particulier qui se suffit à lui-même. Il s’agit de l’épisode 6, où un flash-back montre un réveillon de Noël catastrophique dans la famille névrosée du protagoniste. C’est plein d’humour noir et en même temps cruellement réaliste. À condition d’être dans un bon mood, je vous conseille vivement de visionner ne serait-ce que cet épisode finement écrit. Il est d’autant plus marquant qu’on y retrouve des invité(e)s comme Jamie Lee Curtis, Bob Odenkirk ou Jon Bernthal.

Clôturons par les jeux vidéo. What else ? Sans surprise, une fois encore, car j’en avais déjà parlé sur Pod’Culture, mon Game of the year est Bramble : The Mountain King. Ce jeu d’horreur indépendant est un subtil mélange de tout ce que j’aime. Un petit garçon cherche sa sœur dans une forêt pleine de merveilles et d’horreurs épouvantables. Le jeu ne nie pas l’influence de Little Nightmares, mais il s’en démarque grâce au folklore scandinave ainsi qu’une direction artistique à couper le souffle. Mes choix s’avèrent finalement plus frissonnants que réellement festifs mais, si vous ne les avez pas encore découverts, je ne peux que vivement vous encourager à sauter le pas.


Le cœur, toujours le cœur

Les recommandations de Hauntya

Comme il peut être compliqué de choisir les œuvres qui ont fait l’année 2023 à mes yeux ! Je passe en effet pas mal de temps à découvrir des œuvres… qui datent d’avant ! Mais cela ne veut évidemment pas dire que 2023 n’a pas eu son lot de jolies surprises. Si j’ai du mal à extraire un film marquant, ce n’est toutefois pas le cas des séries. The Last of Us a été admirable dans son adaptation inventive du jeu vidéo homonyme, tout comme His Dark Materials (HBO) qui a proposé une belle troisième saison après une seconde de haute volée. Si elle n’est pas sans défauts au niveau de l’adaptation du 3e tome de À la croisée des mondes, elle a su en rendre le côté émotionnel intense, l’esthétique incroyable, les thèmes politiques, religieux et spirituels sans édulcoration. Et tout cela en se permettant encore des scènes inédites au roman, soutenues par un casting toujours aussi brillant. Cette adaptation que j’attendais depuis des années s’est conclue en beauté.

Dans un tout autre registre, la saison 2 de The Bear a été aussi une excellente surprise. Après une première saison frénétique, survoltée et attachante, la deuxième ne manque pas d’énergie et de chaos en cuisine, présentant la reconstruction d’un restaurant familial vers un de plus haute gamme, obligeant ses personnages à devenir meilleurs et à exiger davantage d’eux-mêmes. Mais si un certain verni peut s’acquérir, le naturel névrosé, conflictuel et contradictoire des protagonistes revient au galop dès que possible ! The Bear n’est pas qu’une histoire de gastronomie, mais aussi une série où les héros et héroïnes sont profondément réalistes et humains dans leurs rêves, leurs traumatismes et leurs relations. Quel plaisir de voir autant le jeu solide des acteurs et actrices que la précision et la qualité d’écriture des dialogues !

Côté jeux vidéo, cette année, la palme revient sans doute à The Wreck (The Pixel Hunt), dont j’avais proposé mon avis sur Pod’culture. Car des mois après, j’y repense encore, à cette histoire intense douée d’une réflexion et de paroles comme on en voit peu dans le jeu vidéo. Non seulement c’est rare de trouver en héroïne une femme de plus de trente ans, mais alors pouvoir, par elle, aborder autant de thèmes peu utilisés dans le monde vidéoludique ! Deuil, euthanasie, maternité, divorce, épuisement professionnel et artistique, relations entre mères et filles, entre soeurs, moments de vie universels comme tomber amoureux, avoir un enfant, se séparer de son partenaire… Quelle richesse et quel coup de poing tragique, en découvrant de manière déchronologique les souvenirs et la vie de Junon, son discours intérieur, sa vision sans fard du monde et d’elle-même. Il y a des moments où The Wreck frappe en plein cœur par son authenticité et son franc-parler, et ose surtout frapper là où ça fait mal, obligeant le joueur ou la joueuse à se regarder en face. Et cela, c’est assez unique pour être souligné.

Parlons musique ! En 2023 est sorti Anemoia, le deuxième album du Youtuber ALT236, spécialisé dans l’étrange sous toutes ses formes. En 14 titres, il nous plonge dans une ambiance électro / synthwave à la fois extrêmement mystérieuse et onirique, laissant libre cours à notre imagination durant l’écoute. Ce n’est pas simple à décrire : parfois on a le sentiment de plonger dans un donjon mystérieux, parfois de flirter avec un cyberpunk planant et mélancolique, quelquefois de plonger au fond d’un cosmos vertigineux. C’est assez unique, mais cela vaut la peine de l’écouter !

Enfin, côté lecture, la rentrée littéraire 2023 m’a permis de découvrir Demain et demain et demain de Gabrielle Zevin. On voit grandir ses deux héros, Sam et Sadie, de l’enfance à la trentaine, unis par un puissant lien d’amitié (voire plus) et leur passion pour les jeux vidéo. Les deux personnages fondent en effet un studio de jeu vidéo pour développer leur premier titre, puis un autre, et encore un autre… C’est d’abord original de trouver ce milieu de l’industrie vidéoludique en littérature, surtout que l’autrice n’édulcore pas les problèmes qui s’y nichent : sexisme, crunch, masculinité du milieu, etc… sans oublier l’amour pour ses personnages. À travers eux et leur fil de vie, ce sont de multiples thématiques qui apparaissent : l’identité, le tiraillement entre deux nationalités, le handicap, la santé mentale, les relations toxiques, et bien d’autres encore. Un roman riche, hommage aux jeux vidéo qui peuvent embellir et guérir une vie, tout en rendant ses personnages très attachants, parfois têtes à claques avec affection, et son histoire passionnante.


Au menu : salade de phalanges sauce poison, avec son supplément mousquetaire !

Les recommandations de Reblys

Chaque année est belle lorsqu’elle est remplie de découvertes, mais lorsque je repense à mon année culturelle 2023, je trouve qu’elle a été particulièrement généreuse.

© SHUEISHA, Mizuki YODA, JOUMYAKU

En termes de manga tout d’abord, avec la parution chez nous de deux véritables coups de cœur. Des séries que je suivais en direct de leur parution au Japon via l’application MangaPlus, mais qui sont finalement arrivées dans nos librairies. Je parle d‘Akane-Banashi et Marriage Toxin. Akane-Banashi nous emmène à la découverte du Rakugo. Un art théâtral traditionnel japonais dans lequel le ou la rakugoka interprète tous les personnages du récit sans quitter sa position assise en seiza. On y suit l’histoire d’Akane, jeune rakugoka pleine de potentiel et surtout de volonté, dans son ascension vers les sommets de cet art. C’est frais, inspirant, ça a du cœur et de l’âme, vraiment une superbe aventure dont je ne peux que vous inciter à découvrir les premiers tomes parus chez Ki-Oon. Mais ce n’est pas mon manga favori de 2023 ! Ce titre, je dois le décerner à Marriage Toxin, géniale fusion de la baston et de la comédie romantique.
Dans cette série, dont la parution a débuté en septembre chez Crunchyroll, on suit Gero, assassin virtuose du clan du poison, l’une des familles de tueurs les plus puissantes du Japon. Lorsque se pose la question de la descendance du clan, Gero n’a plus le choix : il doit trouver femme. Sa rencontre avec Kinosaki, escroc au genre incertain, mais expert·e dans l’art de la séduction va le convaincre de rentrer dans le grand marché des célibataires. Pour rencontrer l’âme sœur, Gero doit utiliser ses compétences hors normes et les mettre au service d’un but simple : aider les demoiselles en détresse… Avec un pitch pareil, le risque serait que Marriage Toxin tombe dans des poncifs patriarcaux et s’enfonce dans un genre d’histoire de harem aussi cliché que malaisant. Heureusement, c’est tout le contraire. Le manga a l’intelligence de mettre en scène autant les injonctions sociétales qui pèsent sur Gero en tant qu’héritier d’un clan, que des personnages féminins qui sont tout sauf des objets attendant patiemment d’être secourus. Tout cela en nous gratifiant d’un graphisme somptueux et de scènes d’action à s’en décrocher la mâchoire. Il s’agit d’un digne représentant de ce genre hybride entre l’action et la comédie, mais aussi l’intime et le quotidien de la tranche de vie qui était jusqu’à lors principalement incarné par des mangas comme Spy x Family. Et on a besoin de plus d’histoires comme ça !

© 2023 PATHÉ, M6 Films, Radar Films, DeaPlaneta, Constantin Film Verleih

Niveau films on a également été gâté·e·s en 2023 ! J’ai consacré un article à Babylon, qui dès le mois de janvier s’est imposé comme mon film préféré de l’année. Mais la concurrence a été rude ! Au mois d’avril particulièrement, durant lequel se sont succédé le film Super Mario Bros., réussite artistique totale et véritable bonbon pour petits et grands, Suzume, le dernier film de Makoto Shinkai, toujours aussi fort lorsqu’il s’agit de déployer tout son univers et sa sensibilité, mais aussi, contre toute attente, la nouvelle adaptation du roman d’Alexandre Dumas réalisée par Martin Bourboulon : Les Trois Mousquetaires. Au-delà de l’intrigue, qui reprend celle de l’œuvre littéraire, j’ai été très agréablement surpris et même plutôt impressionné de découvrir un grand spectacle à la française. Extrêmement soigné, prenant, et brillamment exécuté par des acteurs et actrices qui proposent des partitions qui leur permettent de s’oublier derrière les personnages. Ce qui n’était pas gagné quand figurent au casting des « gueules » comme celles de Vincent Cassel ou Romain Duris. À l’heure où j’écris ces lignes, je ne suis pas encore allé voir le deuxième volet qui est à l’affiche depuis le mercredi 13 décembre, mais le premier m’a emporté. Il fait de plus partie des films grand public qui me permettent d’emmener mes parents au cinéma et de profiter d’un moment avec eux, et c’est d’autant plus précieux que ces divertissements-là soient de qualité. Sinon je n’ai pas pu voir Anatomie d’une chute de Justine Triet, la sensation de cette année, palme d’Or au festival de Cannes. Il va falloir rattraper ça…

© 2023 Andy Brophy

Et enfin quelle année de Jeu Vidéo on a eu ! Baldur’s Gate 3 a tout cassé, il faudra que je m’y mette (sans doute avec la definitive edition qui sortira d’ici quelques années), mais j’ai vécu d’autres découvertes particulièrement marquantes, évidemment du côté de la scène indé, définitivement là où je vis désormais mes émotions de joueur. On pourrait bien sur parler de Sea of Stars, cette magnifique lettre d’amour au J-RPG postée par Sabotage Studio, ou d’Oxenfree 2, nouvelle expérience narrative au sommet de Night School Studio. On pourrait aussi revenir sur Wildfrost et Astral Ascent, deux merveilleux roguelike/roguelite que j’ai eu le bonheur de vous présenter en stream. Mais s’il y a bien un jeu qui m’a marqué, c’est le très étrange RPG d’Andy Brophy : Knuckle Sandwich. Cette expérience indescriptible, clairement inscrite dans une filiation avec la série Mother (vous savez les fameux jeux d’où sont issus les personnages de Ness et Lucas), nous met dans la peau d’un personnage paumé qui va se retrouver dans un vortex qui le dépasse, accompagné d’inoubliables personnages. L’enquête menée par ce petit groupe de bras cassés est servie dans un jeu conçu avec un amour et une générosité absolue, mais avec une réalisation très, très personnelle. Artistiquement, le jeu est unique. Dans ses graphismes, son univers musical et sonore (quelle OST !) dans son rythme, son gameplay et sa mise en scène, tout n’est que bizarrerie, au service d’un ton qui ne ressemble à aucun autre. Ce jeu me hante. Je l’ai terminé en un week-end et j’y repense encore tout le temps plus d’un mois après sa sortie. Je sais que j’y reviendrai tôt ou tard. Je sais que ce jeu là me parle, intimement. Il m’inspire, comme je pense qu’il peut inspirer tous les gens bizarres comme moi. C’est vraiment précieux de rencontrer des œuvres qui raisonnent fort en nous. Pour moi, Knuckle Sandwich en fait incontestablement partie.


Une fournée de films d’animations, et une année vidéoludique incroyable !

Les recommandations de Mystic Falco

Il y a des années plus marquantes que d’autres d’un point de vue découverte. Et pour autant, j’ai remarqué à plusieurs reprises à quel point je pouvais avoir du mal à me plonger dans ces œuvres qui sortent toujours plus rapidement. Cependant, cette année, je me suis ouvert à la nouveauté, et même si cela semble peu, j’ai tout de même une sacrée envie de partager avec vous ces quelques œuvres de 2023 qui m’ont marqué !

D’un point de vu cinématographique, et tout particulièrement du côté de l’animation, nous avons été sacrément gâtés ! Comme a pu le souligner ce cher Reblys, Suzume de Makoto Shinkai fait partie de ces sorties marquantes, à tel point que j’en ai écrit un article lors de sa sortie. Mais pour autant, après lui, il y a eu deux autres films d’animations qui ont su toucher mon petit cœur : à savoir Super Mario Bros., le film réalisé par Aaron Horvath et Michael Jelenic, et surtout Spider-man Across the Spiderverse réalisé par Joaquim Dos Santos, Justin K. Thompson & Kemp Powers.

Pour le premier, il est clair qu’une adaptation cinématographique d’un jeu tel que Super Mario Bros. pouvait sembler très compliquée. Mais le studio Illumination (McGuff) a su comprendre tout l’essence même de l’univers du plombier moustachu. Proposant ainsi la découverte d’un univers merveilleux et enchanté à deux petits gars de Brooklyn (une référence au film Super Mario Bros. des années 90 ?), le tout parsemé de tout un tas de clins d’œil à cet univers vidéoludique, sans que ce soit pour autant trop présent. L’humour bien connu du studio à su faire mouche auprès des spectateurices et, là encore, reste cohérent avec son univers. J’attendais beaucoup de cette adaptation, mais j’étais en même temps très craintif quant au résultat qui allait nous être proposé. Force est de constater qu’Illumination et bien évidemment Nintendo, qui était très présent lors de la réalisation de ce film, ont su entendre et comprendre les fans, pour leur proposer l’une des meilleures adaptations vidéoludique au cinéma !

États-Unis © 2023 Sony Pictures Animation Inc. All Rights Reserved.

De son côté, Spider-Man Across the Spiderverse a eu la difficile tâche de passer après un premier opus absolument incroyable. Que ce soit par son scénario ou son animation, Into the Spiderverse posait des bases extrêmement solides pour le « Spiderverse » (le multivers de Spider-Man), comme jamais le MCU ne saura vraiment le faire. Avec de telles attentes, le deuxième opus se devait d’être au moins au niveau du premier film, et autant le dire tout de suite sans ménager de suspense : Across the Spiderverse foudroie littéralement son prédécesseur. Encore plus ambitieux, plus dingue, avec un scénario plus sombre et plus mature, le tout avec une animation des plus impressionnantes et qui, je pense, marquera à jamais le monde de l’animation. Que dire à part : foncez ! Découvrez ces deux opus le plus vite possible et profitez de ce que l’animation a de plus beau à vous offrir au travers d’une histoire très bien écrite et d’une découverte du Spiderverse des plus accomplie.

Du côté vidéoludique, cette année a été assez intéressante même si je n’ai pas eu le temps de découvrir tout ce que je souhaitais. Toutefois, j’en ai profité pour vider un peu mon backlog et ainsi découvrir Super Mario Bros. Wonder, Storyteller ou encore Dredge.

Que dire de plus qui n’a pas été dit autour de Super Mario Bros. Wonder ? Plus de 40 ans, et pourtant la licence 2D la plus connue arrive encore à se renouveler ; proposant ainsi un gameplay extrêmement soigné, accompagné de son lots de nouveautés. D’une fraîcheur incroyable, ce nouvel opus 2D est déjà un classique à découvrir, que ce soit seul·e ou en multi. Il y a rien de mieux pour rapprocher les gens entre eux !

DREDGE © 2023 Black Salt Games Limited. Published under licence by Team17 Digital Limited.

Du côté indépendant, j’ai donc été marqué par Storyteller, lequel nous plonge au cœur de plusieurs petites histoires dont nous sommes le conteur. En résulte une chouette découverte, entre humour noir et satire, sertie de casse-têtes intelligents et bien pensés. Découverte que l’on a pu, qui plus est, vivre en live avec vous sur Twitch.

Et je termine l’année avec une autre découverte intrigante, au vu de mon appréciation de l’univers de Lovecraft : Dredge, du studio néo-zélandais Black Salt Games. Nous jouons le rôle d’un pêcheur amnésique après qu’une tempête qui ait fait chavirer son bateau. Le but du jeu ? Comprendre ce qui nous est arrivé en aidant les divers personnages que nous allons croiser durant notre périple ; le tout en pêchant des poissons, lesquels peuvent s’avérer être de créatures difformes appelées « anomalies ». Et c’est avec si peu d’informations que je me suis lancé dans cette aventure la plus plaisante de ma fin d’année. Pour son côté chill de pêche, et en même temps effrayant par son ambiance Lovecraftienne, Dredge est un jeu à découvrir. Que vous soyez passionné·e·s de pêche ou non, vous y trouverez votre bonheur, au travers des six îles à parcourir (DLC inclus), grâce à son excellent storytelling et son horreur présente tout au long de l’aventure.


Une année dense, généreuse, et pleine de surprises

Les recommandations d’Anthony

En voilà une sacré année. Le cinéma est plus ou moins retombé sur ses pieds (même si les salles souffrent toujours) après des productions altérées par ces dernières années sous la menace du Covid, poussant d’ailleurs à juste titre les travailleurs·euses du ciné américain à réclamer les sous que leur doivent les sociétés de production. Côté jeux vidéo, on sort de ce qui restera probablement l’une des plus grosses années de l’industrie, avec une quantité assez pharaonique de jeux dont la réception critique et des joueurs·euses a été excellente. Néanmoins, et à l’image d’une industrie du cinéma où une poignée veulent s’accaparer tous les gains, c’est aussi un milieu où les boîtes de développement ont multiplié les licenciements pour ne pas entacher les revenus destinés aux têtes dirigeantes. En bref, dans ces deux industries, il y a un paradoxe assez terrifiant entre le succès des productions et le traitement financier et moral insupportable infligé aux personnes qui participent à la création. Un constat désolant qui ne leur est malheureusement pas exclusif. Enfin, j’aurais peut-être un tantinet plus de mal à parler littérature, comics ou BD, et ce n’est pas faute d’avoir lu beaucoup d’excellentes choses cette année. Mais c’est souvent des choses pré-2023, les livres sortis cette année et qui m’intéressent rejoignant pour l’essentiel une pile de lecture où je les atteindrais… dans quelques années, avec un peu de chance. Néanmoins, quelques titres sortis cette année et que j’ai eu l’occasion de lire ont su retenir mon attention.

Venba © 2023 Visai Studios

S’il faut résumer 2023 à un medium, ce serait le Jeu vidéo. L’année a été assez folle, non seulement pour le nombre de sorties, mais surtout pour le nombre de jeux acclamés par joueurs·euses et critiques. Et cela s’est traduit sans mal dans mon année, avec un grand nombre de titres que j’ai absolument adorés. À commencer par Alan Wake 2, qui m’a terrifié mais complètement scotché pour le génie de sa mise en scène, de son écriture et son interprétation. À ses côtés, Assassin’s Creed Mirage, dans un tout autre style, m’a agréablement surpris pour sa manière de raconter les cultures arabes. Une civilisation qui n’est jamais abordée d’une telle manière dans les jeux vidéo grand public, et ce titre le fait avec brio. Pour continuer sur les cultures rares dans l’univers vidéoludique, Venba a été une vraie bouffée d’air frais, un jeu terriblement touchant pour ce qu’il dit du déracinement et de la transmission culturelle et familiale dans un pays lointain. Évidemment, je ne peux pas passer à côté de Marvel’s Spider-Man 2, que j’attendais beaucoup en tant que fan de l’homme-araignée, et j’étais forcément conquis avant même d’y jouer. Pourtant le jeu a su aller un peu plus loin que je ne l’espérais, avec une tonalité surprenante dans sa deuxième moitié et une histoire qui s’inspire de quelques comics auxquels je ne m’attendais franchement pas dans un titre tout public. Et pour finir, j’ai aimé que cette année 2023 soit aussi l’occasion de voir briller des jeux hauts en couleur comme l’excellent jeu d’aventure rythmique Hi-Fi Rush, l’arrivée sur PS5 de la collection Final Fantasy Pixel Remaster ou le superbe Super Mario Bros. Wonder et le non moins réussi remake de Super Mario RPG. Autant de jeux qui prouvent qu’aujourd’hui encore, au milieu de toutes les histoires terriblement tristes et sombres, des studios peuvent encore trouver le succès avec des titres colorés et optimistes, qui n’oublient pas que le Jeu vidéo sert aussi à s’amuser et à rire.

Reality © Mickey & Mina LLC

Le cinéma, quant à lui, avec une centaine de films vus de mon côté (parmi ceux sortis en 2023), a également été prolifique. À l’heure où chacun y va de son petit classement, il m’a été bien difficile d’y mettre de l’ordre et de trouver ce qui mérite d’être mis tout en haut. Pour une raison : les bons films n’ont pas manqué (les trucs un peu nuls aussi, il faut l’avouer). Mais s’il faut en citer une poignée, et sans être bien original, je peux commencer par Anatomie d’une chute et sa maîtrise du mystère. Le film de Justine Triet est à la hauteur de ce que l’on attend d’elle aujourd’hui compte tenu de son excellente filmographie, et va même un peu plus loin. Élégance de la mise en scène, sincérité des expressions, intelligence dans la manipulation d’un procès, tous ces éléments en font un film absolument captivant. À ses côtés, j’ai aussi absolument adoré Misanthrope, un film fort de son enquête, menée d’une main de maître par un Damian Szifron qui semble connaître le genre du polar sur le bout des doigts, et superbement interprété par son duo principal. J’ai aussi adoré Reality, qui aborde le genre du film d’espionnage sous un angle plus intense, presque claustrophobe, dans un huis clos haletant et, là encore, avec une grande interprétation de son actrice principale Sydney Sweeney. Et puis d’autres films sont évidemment à retenir, comme la douceur du film de SF The Creator, la beauté de La Famille Asada, la force de How to Have Sex, About Kim Sohee et Je verrai toujours vos visages, ou l’élégance de Past Lives. Il y a eu la folie de Shin Kamen Rider, ou mon petit plaisir du genre de l’espionnage à la coréenne avec Hunt. Des films très attendus n’ont pas déçu, comme The Fabelmans et Barbie, ou même Babylon. Bref, c’est une sacré année de cinéma. Pour les séries, j’en ai assez peu regardé en 2023. En vrac, quelques unes ont retenu mon attention : The Glory, The Diplomat, Big Bet, Hijack et la conclusion de Ted Lasso.

Côté lectures, l’année a été riche pour moi mais essentiellement d’œuvres sorties il y a bien plus longtemps. Néanmoins, quelques titres parus cette année m’ont particulièrement réjouis. À commencer par la sortie en « Perfect Edition » de Cat’s Eye de Tsukasa Hojo par Panini. Je triche un peu, on parle d’un manga de 1981, mais j’étais bien heureux de redécouvrir ses premiers tomes, en attendant de lire la suite que je n’ai jamais connu. Autre manga, plus récent, j’ai adoré Ocean Rush  de John Tarachine arrivé aux éditions Akata dans le courant de l’année. Avec son histoire de femme de 65 ans qui se prend d’amour pour le cinéma et participe à un ciné-club étudiant, il y a quelque chose d’atypique et de terriblement séduisant. En ce qui concerne les comics, il y a The Nice House on the Lake de James Tynion IV, un excellent récit d’horreur, en deux tomes, que j’ai dévoré à leur sortie. Sa belle mise en scène, ses personnages variés et sa situation inexplicable rend le mystère captivant, même si la fin sent un peu trop l’envie de laisser la porte ouverte à une suite. Dans un tout autre genre, côté roman, la sortie 2023 que j’ai le plus appréciée (mais compte tenu du faible nombre de romans de 2023 que j’ai lus, c’est un peu biaisé), c’est Souviens-toi de ne pas mourir sans avoir aimé de Marc Alexandre Oho Bambe. Un roman étonnant dans la forme, avec une écriture au rythme d’un son de jazz, confondant récit et paroles de chansons, références modernes et classiques. Un roman atypique qui parle d’héritage, d’identité et de transmission, avec l’élégance d’un chaos ordonné. Enfin, pour terminer l’année littéraire, une ultime œuvre dont j’ai lues les dernières pages le 30 décembre. Il s’agit du dernier livre en date de John Scalzi, spécialiste de la science-fiction, intitulé La Société Protectrice des Kaijus (ou Kaiju Preservation Society en VO), dans lequel l’auteur américain imagine un multiverse où existe une planète relativement similaire à la Terre, mais peuplée de kaijus de la taille de montagnes. On y suit les aventures d’un groupe de nerds embauchés par une société secrète chargée de protéger ces bêtes, pour la plupart bien heureux d’avoir enfin trouvé un boulot en pleine pandémie du Covid-19, début 2020. Outre ses nombreuses références à la licence Godzilla, aux jeux vidéo ou à Twilight (si, si), le livre alterne entre légèreté et action, entre humour et cynisme, dans ce qui ressemble à un cri du cœur, une envie de s’amuser après le Covid-19 et toutes ses implications. Et derrière la légèreté apparente se cache une écriture efficace des personnages, de leurs relations, et un rythme dantesque qui empêche de poser le livre. Un bon résumé de cette année culturelle probablement, où l’on a semblé retrouver l’allant et un peu de l’optimisme pré-2020.

0 TwitterThreadsBluesky

Le scénariste et illustrateur Jordi Lafebre s’est fait connaître auparavant pour sa bande dessinée Malgré tout, une romance antéchronologique et son illustration de la série Les beaux étés. Pour la deuxième fois donc, l’auteur espagnol propose une œuvre qu’il illustre et écrit à la fois avec Je suis leur silence, un titre assez original pour en devenir intrigant, dès qu’on pose les yeux sur la couverture de la BD.

Récits enchâssés sous un soleil hispanique

© Je suis leur silence, Dargaud, Jord Lefebre, 2023

Eva Rojas est une psychiatre au fort caractère, indépendante et emplie de vie. L’une de ses anciennes patientes devenue amie, Pénélope, lui demande alors d’être sa personne de confiance lors de la lecture du testament de sa grand-mère (encore vivante). En acceptant l’invitation, Eva se rend bien compte qu’elle va croiser une famille complexe et un peu toxique, mais ne s’attend pas à ce qu’un meurtre soit commis… Et sur lequel elle va s’empresser d’enquêter.

Plongée chez les Monturos, Eva découvre vite que cette famille doit sa richesse et son influence à la fabrication du cava, mousseux espagnol, et à ses vignes réputées. Un assassinat lors de la lecture de l’héritage est donc loin d’être anodin. Mais ce qui fait le charme et l’intérêt d’une enquête – somme toute déjà vue – c’est bien la manière dont Jordi Lafebre choisit de nous la conter. L’histoire nous est racontée de manière enchâssée : c’est Eva, chez son propre psychiatre, un certain docteur Llull aussi pince-sans-rire qu’intelligent, qui raconte son arrivée chez les Monturos et les différents événements écoulés.

Et dans ce propre temps de narration, certaines situations entraînent chez Eva des souvenirs des femmes de sa famille : des échos, des similarités dans des familles maltraitées, amenant des flash-backs pertinents pour asseoir la psychologie de l’héroïne.

Une tonalité jubilatoire et des graphismes expressifs

Outre l’enquête policière dont on a envie de savoir le dénouement, Je suis leur silence se lit très vite durant sa centaine de pages, grâce à son ton frais et drôle. L’héroïne ne manque pas d’humour, avec un franc-parler et un sens de l’ironie acérés, ainsi que son habitude – et métier – de cerner les gens à tout prix. Son tempérament est aussi pétillant que déterminé, au point de la rendre parfois tête brûlée au-delà du bon sens. Autour d’elle, son amie Pénélope fait preuve d’une discrétion et d’une timidité naturelles dans cette famille où chacun a son ego bien placé. Les hommes – oncles de la famille – ont le mauvais rôle, imbus de leur personne et désireux d’hériter de la richesse familiale, les rendant aussi hypocrites que dangereux. Même si on trouve aussi d’autres personnages masculins, comme le docteur Llull, bien plus positifs. Cette galerie de personnages est variée, finement mise en scène entre les dessins clairs et fluides, et les dialogues jamais superflus, révélateurs du protagoniste croisé.

© Je suis leur silence, Dargaud, Jord Lefebre, 2023

De même, les souvenirs d’Eva sur les femmes de sa famille sont tout aussi déterminants. On retrouve, par leur biais, d’autres femmes qui ont été mises dans l’ombre par des maris, maltraitées, mais qui ont ensuite œuvré pour se sortir de leur situation et surtout survivre. Le parallèle est clair avec la famille des Monturos, d’autant que ces flash-backs ont une toute autre utilité que je ne dévoilerai pas, pour vous en laisser la surprise, vous voyez !

Aux personnages contrastés répond également l’ambiance hispanique et colorée du dessin. Les graphismes sont vivants, expressifs : ils contribuent à l’immersion dans cette bande dessinée qui devient pétillante par son ton et ses couleurs. On se sent en Espagne, à suivre cette enquête policière, on profite de la même température et du même ciel bleu que l’héroïne, les lieux sont vivaces et chaleureux. C’est une vraie réussite niveau illustrations, rendant la lecture particulièrement agréable.

Au-delà de son enquête policière rondement menée, c’est aussi un récit sur les violences et relations familiales qui se dessine, particulièrement avec la domination d’un monde masculin sur les femmes. Avec une pointe de psychologie, un fil secondaire sur la bipolarité et beaucoup d’humour, Je suis leur silence est conduit tambour battant, sans temps mort, avec un réel plaisir communicatif de la part de l’auteur. Alors, n’hésitez pas à vous laisser vous aussi embarquer par le charme de son héroïne, pour profiter d’une histoire extrêmement sympathique et d’une ambiance qui ramène un peu de soleil au milieu de l’hiver.

  • Je suis leur silence est disponible en librairie depuis le 13 octobre 2023 aux éditions Dargaud.
0 TwitterThreadsBluesky

Chill Chat, c’est l’émission de Pod’Culture où l’on se pose et on cause avec une personne qui navigue dans les eaux de la Pop Culture ; que cette personne soit un créateur ou une créatrice, artiste, ou encore prescripteur ou prescriptrice.

Pour ce onzième épisode, j’ai eu le plaisir de discuter avec Olivier Lussier, co-fondateur de Lowbirth Games, studio de développement québécois. Nous avons parlé en particulier de This Bed We Made,  leur premier titre, qui a débarqué sur PC et PS5 à l’automne dernier et tout récemment sur PS4 et Xbox X et S. Auteur et creative director du jeu, Olivier a dévoilé plus en détail les coulisses de sa création, avec notamment son approche sur l’ambiance, les personnages mais aussi les thèmes forts qui imprègnent cette passionnante aventure narrative.

 

0 TwitterThreadsBluesky