Créé main dans la main par Tetsuo Hara (Hokuto no Ken) et Keiichirō Ryū, Keiji est un manga atypique, racontant l’apparente inconséquence d’un guerrier irrévérencieux et provocateur, au physique surhumain. Ce guerrier, c’est Maeda Keiji, un samouraï qui a réellement vécu au 16ème siècle, que le créateur de Hokuto no Ken (Ken le Survivant) raconte avec sa patte. Initialement publié en France en 2007 par Casterman, le manga avait disparu depuis, devenant de fait presque introuvable. Une anomalie réparée avec une nouvelle sortie ces dernières semaines des trois premiers tomes, aux éditions Mangetsu.

Cette critique a été rédigée suite à l’envoi d’exemplaires par l’éditeur.

L’exubérance a un coût

© 1990 by RYU KEIICHIRO AND TETSUO HARA AND MIO ASOU / COAMIX All rights reserved

Keiji est un Kabuki-mono, un guerrier qui se distingue par son physique. Pas pour sa force ou sa carrure, mais plutôt pour son style : là où ses frères d’armes ont un aspect relativement sobre, outre les accoutrement propres à leur fonction, lui se pare de tenues empreintes de folie avec des couleurs vives et des motifs tape-à-l’œil.  Ces guerriers, comme Keiji, attiraient aussi l’attention pour leurs coupes de cheveux plus originales, ainsi que leur manière de parler. On pourrait presque les comparer aujourd’hui à l’image que l’on a de certains gangsters Japonais dans leur cinéma et leurs jeux vidéo (à commencer par la série des Yakuza), avec des chemises plutôt kitsch, les cheveux gominés et le ton provocateur dans leur manière de s’exprimer. Cela donne un héros tout à fait « anormal », qui vit en marge de la société et du clan qu’il est censé représenter, lui qui fait partie des puissants. Et ce n’est pas étranger au style de Tetsuo Hara, lui que l’on connaît essentiellement pour Hokuto no Ken (Ken le Survivant), avec ses personnages survitaminés aux proportions improbables et à l’attirail sorti d’un imaginaire généreux. On y retrouve aussi sa violence très stylisée, les têtes qui volent et ce second degré permanent face à une brutalité qui n’a rien de réaliste, permettant de faire passer sans mal des exécutions particulièrement sauvages sans faire tomber le manga dans un vulgaire festival d’hémoglobine. Non pas que Keiji s’illustre particulièrement pour sa finesse, mais on sent bien que Tetsuo Hara prenait un malin plaisir à illustrer cette histoire écrite par Keiichirō Ryū, illustre auteur Japonais qui a voué sa carrière à raconter à sa manière des pans de l’histoire de son pays. Keiji est d’ailleurs son dernier récit, avant son décès en 1989.

Et c’est une histoire à l’apparence somme-toute classique, à la narration parfois décousue, mais qui prend plaisir à mettre en avant des personnages atypiques, à la tête desquels ce Keiji Maeda qui intrigue autant qu’il énerve, qui fascine autant qu’il dégoûte, avec son air provocateur et ses choix souvent discutables. Un personnage qui énerve ses proches et qui attire les trahisons de son propre clan, tant il représente une menace pour la force qu’il possède que pour son apparente bêtise. Un air simplet que le personnage cultive, avec son ton irrévérencieux et insolent qui lui donne des passe-droits quand les un·e·s et les autres tentent de se débarrasser de lui en le refilant aux autres. Sa personnalité lui attire aussi de nombreux·euses ennemi·e·s qui restent, de manière systématique, fasciné·e·s par ce joyeux luron dont l’air exubérant tend à faire rire. Cette allure de Kabuki-mono est ainsi autant une manière d’attirer l’œil qu’une façon de lancer les hostilités, en instillant le doute dans les pensées des personnes qui pourraient vouloir s’en prendre à lui. La galerie de personnages est d’ailleurs plutôt réussie et les personnages féminins occupent parfois une place intéressante dans l’œuvre, même si l’on reste face à de forts accents de masculinité, avec tout ce que cela comporte de grotesque. Comme ce dialogue insistant sur la taille de l’entrejambe de Keiji, toutefois Keiichirō Ryū parvenait à prendre suffisamment de distance sur son écriture pour éviter d’aller trop loin, bien que l’on a face à nous un manga relativement daté, aux thématiques et aux approches qui peuvent légitimement déplaire aujourd’hui.

Style inimitable

© 1990 by RYU KEIICHIRO AND TETSUO HARA AND MIO ASOU / COAMIX All rights reserved

On ne peut toutefois résumer Keiji à ses personnages. La narration, bien que classique, sait se renouveler et maintenir l’attention au fil des tomes. Sur ces trois premiers volumes sortis, on assiste tour à tour à une exposition maline du caractère du héros dans un premier tome qui raconte sa quête de domptage d’un cheval sauvage, sorte de métaphore de sa personnalité. Puis, le deuxième aborde une bataille gigantesque, point d’histoire où l’héroïsme se confronte à la réalité d’hommes trop attachés à leur égo, avant que le troisième tome parte vers quelque chose de plus personnel, de plus fin peut-être aussi, montrant que le manga (qui comportera au total 18 tomes) est capable d’aller sur plusieurs terrains afin d’éviter les redites et les facilités. Le troisième tome commence d’ailleurs sur un évènement surprenant, plutôt émouvant, qui apporte plus de profondeur au personnage en lui offrant une sensibilité inattendue. Et tout cela ne serait évidemment rien sans le style de Tetsuo Hara, avec son dessin très généreux, son ferme coup de crayon, qui fourmille de détails, avec un style reconnaissable au milieu de mille grâce à son énergie unique. Marque de fabrique du mangaka, c’est la générosité des décors et des armures qui impressionne parfois, ainsi que les expressions caractéristiques des personnages sur le point de mourir (qui rappellent terriblement Hokuto no Ken). Que l’on soit fan du style ou pas, car il est atypique, il faut bien avouer que Tetsuo Hara le maîtrise sur le bout des doigts et qu’il n’a aucun mal à offrir à Keiji les qualités de son univers. Mais il n’y a pas que du bon, des défauts pointent parfois le bout de leur nez, avec des détails qui empêchent une bonne lisibilité de temps à autre. Des soucis également à pointer du côté de l’écriture, qui est très inégale, alors que ces trois tomes offrent autant de belles scènes que de moments de flottement où la pertinence se fait la malle.

S’il y a un conseil à donner pour conclure cette critique, ce serait sûrement de ne pas découvrir Keiji avec un simple tome, mais plutôt d’en essayer deux ou trois, afin de découvrir plusieurs facettes de ce que cette histoire peut bien raconter. Généreuse mais inégale, l’œuvre est capable de très bonnes choses mais aussi de moins bonnes, alors que l’histoire s’inscrit dans un ensemble qu’il me semble plus intéressant de découvrir sur plusieurs tomes plutôt que dans un seul, avant de juger de la qualité de l’œuvre. Écrire cette critique n’a pas été de tout repos, car votre serviteur aime autant qu’il déteste le manga, avec ses bons côtés et ses travers, autant pour la fascination exercée par le héros que pour l’inintérêt de certaines scènes. Plus généralement, Keiji est certainement une de ces œuvres qui interroge, pas nécessairement pour son histoire qui ne captive pas toujours, mais plutôt pour sa manière de raconter la violence et l’égo des hommes.

  • Les trois premiers tomes de Keiji sont disponibles depuis cet été en librairie.
1 Twitter

Bonjour à toutes et à tous, et bienvenue dans ce cinquième épisode de la Rébliothèque !

Pour cette fois, au diable les classiques ! Je vous propose aujourd’hui un roman « pulp » de science-fiction, gorgé d’influences venant de la pop-culture. Et ça fait beaucoup de bien !

L’histoire prend place dans une colonie humaine nommée « Kitej », bâtie sur une exoplanète lointaine, très lointaine de la Terre. Laissée à l’abandon, celle-ci est désormais un terreau pour le crime organisé, où chacun essaye de survivre comme il peut. Toutefois, cette situation désespérante pourrait bien trouver une porte de sortie, alors qu’une rumeur à propos d’un convoi spatial quittant la planète enfle au sein de la colonie…

J’espère que cet épisode vous plaira, et vous donnera envie de lire !

0 Twitter

Chill Chat, c’est l’émission de Pod’ Culture où l’on se pose et on cause avec une personne qui navigue dans les eaux de la Pop Culture ; que cette personne soit un créateur ou une créatrice, artiste, ou encore prescripteur ou prescriptrice.

Pour ce quatrième épisode, nous partons à la rencontre de Nicolas Deneschau, auteur d’ouvrages parus chez Third Éditions, que ce soit sur le jeu vidéo avec les sagas Monkey Island et Uncharted ou sur le cinéma avec Godzilla. Pour cette émission nous avons essentiellement parlé de son travail sur le livre The Last of Us : Que reste-t-il de l’humanité ? disponible depuis l’été dernier (et dont vous pouvez retrouver la critique sur le site). Que ce soit les recherches effectuées, les angles d’approche analytique ou encore l’équilibre entre le fond et la forme, Nicolas nous dévoile les coulisses de la création de son livre.

 

0 Twitter

Parmi mes jeux préférés je pourrais aisément citer Journey ou encore The Legend of Zelda Breath of the Wild. Chacun pour des raisons différentes. Pour autant ils ont tous les deux un point commun assez marquant : L’appel de l’aventure. Évidemment chacun de ces titres le traitent d’une façon qui lui est propre, mais quand on se plonge dedans, on se rend vite compte que nous sommes amenés à vivre quelque chose de différent de ce que l’on vit habituellement au travers d’un jeu vidéo. Vivre une aventure à part entière, ou le·la joueur·euse est lâché·e soit dans un monde ouvert comme le propose BotW, ou un monde fermé comme Journey. Mais le sentiment qui en ressort de ces expériences est assez similaire : l’important ce n’est pas la destination mais le voyage parcouru.

On a pu également se rendre compte à quel point ces deux jeux ont influencé le média vidéoludique suite à leur sortie respective. Néanmoins, ce n’est pas parce qu’un studio va s’inspirer de ces deux monuments qu’il va forcément en retirer quelque chose de fondamentalement bon.

Avec tous les studios indépendants qui existent aujourd’hui, il y a vraiment de quoi se mettre sous la dent en termes d’expériences vidéoludiques. Raw Fury est un éditeur suédois, ayant proposé des jeux drastiquement différents avec par exemple Call of the Sea (dont l’ami Donnie Jeep s’est fait un plaisir de vous donner son avis), ou encore Dandara qui à l’époque de sa sortie m’avait été conseillé par Reblys.

Le 23 septembre dernier, est sorti Sable sur PC et Xbox, la nouvelle production éditée par Raw Fury et développée par Shedworks, qui a suscité beaucoup d’attentes des joueurs depuis son annonce lors de l’E3 2018.

Cette critique a été rédigée suite à l’envoi d’une clé du jeu par l’éditeur. Jeu parcouru sur PC.

Une tempête aveuglante

© 2021 Shedworks / Raw Fury

Le jeu s’ouvre sur notre héroïne, répondant au nom éponyme du titre. On la retrouve dans une pièce semblable à un donjon, dans laquelle elle a l’air de faire des recherches. Très vite nous sommes amenés à retourner dans notre village où l’on va découvrir plusieurs personnages qui nous apprennent ce que l’on fait là. Sable s’apprête à réaliser son grand voyage, que l’on pourrait considérer comme étant initiatique. Important pour son village, mais surtout pour elle, lui permettant ainsi d’en apprendre plus sur elle. Sur le papier, même si cela peut sembler très banal, l’univers dans lequel est plongé·e le·la joueur·euse peut sembler très intéressant, cependant se pose le premier problème du titre. Tout est beaucoup trop cryptique.

Nous savons que nous devons voyager, mais pour quoi faire exactement ? Quelles sont les raisons qui nous poussent à traverser ces plaines désertiques ? Pourquoi le monde dans lequel nous évoluons est ainsi ? Quels sont ces vestiges que l’on découvre tout au long de l’aventure ? Y a-t-il eu une civilisation avant celle dans laquelle nous évoluons ? Toutes ces questions resteront en suspens et ce sera aux joueurs·euses de se faire son propre avis sur ce monde aussi mystérieux qu’il aurait pu être envoûtant. À la différence d’un Journey qui arrive à combler avec brio ce manque de réponses grâce au voyage que le jeu propose.

Sable est une sorte d’élue, dont le seul véritable but est de récupérer des masques qui attestent de sa progression. Le tout en aidant les différents PNJ que l’on va croiser durant l’aventure. Ces différentes quêtes sont avant tout prétexte à voyager dans ce monde avec, pour la plupart, des quêtes Fedex. Autant ce n’est pas quelque chose qui me dérange en soi dans un jeu vidéo, j’irais même jusqu’à dire que j’apprécie ce genre de missions. Cependant ici, au-delà de quelques tâches où  l’aspect plateforme sera mis en avant, les demandes des PNJ s’avèrent être de rudes besognes, plutôt que quelque chose d’agréable à faire. Le tout étant lié au problème principal de ce jeu : une ambition trop grande.

N’est pas Nintendo/Thatgamecompany qui veut

© 2021 Shedworks / Raw Fury

Avoir de l’ambition et vouloir proposer une grande expérience vidéoludique c’est bien, c’est même louable. Malheureusement dans le cas présent c’est raté. Même si l’on sent l’ambition de Shedworks de vouloir nous proposer un grand voyage, en appliquant beaucoup d’aspects des jeux que j’ai pu citer en introduction, comme le fait d’être lâché dans ce monde ouvert, les différentes façons dont la plateforme est mise en avant, le voyage initiatique… Malheureusement le mélange ne prend pas. Et c’est dommage car Sable aurait pu être le genre d’œuvre que l’on cite aux côté d’un Journey ou d’un Zelda Botw mais force est de constater que le studio aurait du revoir ses ambitions à la baisse.

Il y a beaucoup de raisons pour lesquelles cela bloque. Outre l’aspect cryptique que j’ai pu citer précédemment, il y a également l’aspect technique qui pèche. Entre les chutes de frames rate, le clipping, la caméra qui s’emballe par moment alors que nous sommes en pleine ascension et donc provoque inévitablement des chutes… Le jeu aurait sans doute eu encore besoin de quelques mois de développement et je ne doute pas une seconde que certains de ces points seront corrigés avec le temps. Mais dans la version actuelle sur laquelle je m’appuie pour écrire cette critique, j’ai subi ces problèmes qui ont continué d’entacher mon expérience. Pour autant, habituellement ce n’est pas quelque chose qui me saute aux yeux, car tant que le jeu est bon je peux réussir à excuser les problèmes techniques. Force est de constater que je vous en parle.

Cependant tout n’est pas à jeter… Sable propose quelque chose de vraiment intéressant, et c’est malheureusement le seul point qui m’a poussé à aller aussi loin.

Quand le sable n’irrite pas les yeux

Car oui, c’est aussi ce qui a dû vous frapper, l’aspect esthétique du titre. Un cell-shading complètement maîtrisé, avec des effets de particules qui fonctionnent à merveille au vu de la poussière que l’on peut laisser derrière nous. J’en viens à penser que Shedworks s’est beaucoup inspiré du travail de Moebius, auteur de bande-dessinée français dont les différentes œuvres ont eu un impact important aussi bien au cinéma que dans le monde du jeu vidéo. Cette similarité esthétique est notamment criante lorsque l’on voit les planches du bédéiste, quand celui-ci dessinait de grandes étendus désertiques.

Outre ce style original que l’on retrouve dans très peu de jeux, la bande originale n’est pas en reste, et propose des compositions vraiment bonnes, avec des envolées lyriques du plus bel effet. C’est simplement dommage qu’il y en ait si peu…

Comme un grain de sable dans le rouage

Vous l’avez compris, Sable a été une grande déception pour moi, au point où le jeu m’est tombé des mains après une dizaine d’heures. Et c’est vraiment dommage, car la proposition du titre avait de quoi plaire au plus grand nombre. Du moins ce qui se dégage des différentes bandes annonces avaient l’air de proposer un voyage initiatique, certes déjà vu, mais terriblement attrayant. Malheureusement il s’avère qu’il en est tout autre. Le voyage fût éprouvant, semblable à une montée de la Dune du Pilat, ou à une traversée du désert sans eau.

  • Sable est disponible depuis le 23 septembre 2021 sur PC et Xbox One. 
1 Twitter

Lorsqu’Alex Chen débarque à Haven Springs, charmante petite bourgade minière nichée au creux des montagnes du Colorado, elle se trimballe bien plus de bagages que le simple sac qui se balance dans son dos. Sur ses vingt et une années d’existence, la jeune femme en a passé presque la moitié brinqueballée de familles d’accueil en orphelinats. Huit ans sans réel foyer, huit ans sans être véritablement adoptée ; avec pour seule constante la sensation de n’appartenir à rien ni personne. Ni même de s’appartenir vraiment.
Huit ans séparée de Gabe, son frère aîné, qui vient la retrouver à la descente du bus sur ce petit pont fleuri. Des retrouvailles où excitation et appréhension dansent maladroitement ensemble. Avec Gabe pour guide, Alex découvre Haven Springs, ses hauts lieux, ses principales figures. Première journée où se mêlent déjà toutes sortes d’émotions, première journée qui s’achèvera par un drame et lancera Alex à la recherche de réponses. Sur le monde qui l’entoure et les évènements qui ont frappé la petite communauté de Haven Springs ; sur elle-même.

Knockin’ on Haven’s Door

Après un road trip mouvementé dans le sillage des frères Diaz avec Life is Strange 2, c’est donc dans les Rocheuses que ce nouvel épisode de Life is Strange nous propose de faire escale. Dontnod a de nouveau passé le flambeau au studio Deck Nine Games qui, en 2017, s’était déjà occupé avec brio de Before the Storm, prélude au premier opus de la saga. Si à cette époque, prequel oblige, les développeurs avaient dû composer avec un univers et certains personnages préexistants, pour True Colors, ils ont pu partir sur une toute nouvelle histoire, dans un tout nouveau lieu, avec de nouveaux personnages (ou presque car on retrouve Steph Gingrich, qu’ils avaient introduit dans Before the Storm et qu’ils ont emmenée avec eux pour cette nouvelle aventure, de même que pour le DLC Wavelengths dont elle est la protagoniste). Un choix murement réfléchi quand on sait que le studio travaille sur le projet depuis quatre ans. Et un choix tout à fait opportun puisqu’il permet d’élargir l’univers de la licence.

© 2021 Square Enix

Nous posons donc nos bagages à Haven Springs, plus communément appelé Haven par la population locale. La petite ville est superbement mise en scène et c’est un plaisir de pouvoir s’y balader. Les couleurs sont vivantes, l’architecture impeccable avec ses bâtiments à l’identité marquée, oscillant entre réalisme et ce qu’il faut d’effet « carte postale » pour se sentir tout autant chez soi qu’en voyage (il faut préciser que Deck Nine est en terrain connu, le studio étant basé dans le Colorado). Suivant le moment de la journée durant lequel on arpente les lieux, on aura toujours ce mélange de sensation familière et de redécouverte.

Les habitants de Haven ne sont pas en reste. Ils ont bien souvent quelque chose à raconter et, pour peu que l’on soit attentif, on peut suivre des petites histoires se développer au fil du temps. Ce sentiment de vie est renforcé par le flux régulièrement actualisé de MyBlock, réseau social local sur lequel tout ce petit monde interagit, qu’on peut consulter via le smartphone d’Alex. Parmi ces habitants, il y en a bien sûr certains plus importants que d’autres. Ils forment une galerie de personnages bien travaillés, échappant aux clichés pour peu qu’on prenne vraiment le temps de les découvrir. Deck Nine avait déjà réussi sur ce point avec Before the Storm, mais avec True Colors ils élèvent encore plus le niveau en terme de qualité d’écriture. Ce qui est pour le mieux car le titre repose essentiellement sur les personnages, tout comme le pouvoir de sa protagoniste.

A Girl and Her Power

Alex possède un pouvoir d’empathie qui lui permet de voir des auras de couleur entourant les personnes avec qui elle parle, voire même certains objets. Ces auras de couleur symbolisent des émotions. Les décoder permet à la jeune femme de ressentir ce que vivent les gens ainsi que les pensées liées à ces émotions. Bleu pour la tristesse ou encore rouge pour la colère (pour ne citer que ces deux exemples), ces couleurs peignent le monde et les gens qui entourent Alex. Une toile en perpétuel mouvement que la jeune femme peut choisir ou non d’impacter. Visuellement le studio américain a fait un très joli travail. Tout est fluide et naturel et bien vite on se fait à la mécanique qui permet d’activer ce pouvoir et donc d’en apprendre plus sur les personnes avec qui on parle pour ainsi débloquer de nouveaux dialogues, de nouvelles scènes. Mais il faut faire attention à cette utilisation car les émotions puissantes peuvent être volatiles et Alex peut en subir les conséquences. Que ce soit par des mots mal placés, ou alors en recevant une vague d’émotions qui va la submerger. Et contrairement à Max qui pouvait, dans le premier Life is Strange, rembobiner le temps pour se donner une nouvelle chance, Alex n’a que le moment présent pour influer sur le cours des choses, sur la vie des gens. Et sur la sienne.

© 2021 Square Enix

Nouvelle héroïne dans la licence, Alex Chen est merveilleusement bien écrite (et tout aussi merveilleusement bien interprétée par l’actrice Erika Mori). Deck Nine avait déjà réussi l’exercice périlleux de développer avec subtilité Chloe Price dans Before the Storm ; ici ils introduisent une jeune femme à laquelle il est impossible de ne pas s’attacher.

Malmenée par la vie, Alex a connu trop de déboires et de familles d’accueil à seulement vingt et un an. Et à la différence de Max Caulfield ou encore de Daniel Diaz, elle vit avec son pouvoir depuis longtemps. Un pouvoir d’empathie dont elle ne sait quoi faire tant il peut l’infecter. Il suffit de lire de vieux sms sur son smartphone pour comprendre à quel point elle le considère comme une malédiction et non une bénédiction. Car s’il peut lui permettre de se rapprocher parfois des gens, la plupart du temps il les en écarte de sa vie, les repoussant si loin qu’ils disparaissent de cet horizon qu’elle n’arrive même plus à percevoir.

Alex cherche pourtant cet horizon. Venir à Haven Springs et revoir son frère aîné pourrait l’aider dans cette quête, même si elle a tant de mal à croire à la possibilité d’un véritable futur. L’accident tragique qui emporte Gabe alors qu’ils viennent à peine de se retrouver va tout bouleverser. Pour le meilleur ou le pire suivant les choix qu’elle fera, et nous avec elle.

All The World’s a Stage

Il y aurait tant de choses à raconter sur l’œuvre que nous propose Deck Nine, les personnages et les lieux qui la peuplent, ces petites histoires qui fourmillent et vibrent de telle ou telle couleur. Je pourrais parler de ces bornes d’arcade aux jeux démodés sur lesquelles Alex peut passer le temps, de ces objets qui semblent anodins, traînant ici ou là, et qui pourtant recèlent des souvenirs intimes qui ne demandent qu’à être ravivés. Je pourrais évoquer ces parties de babyfoot servant de catharsis à une jeune femme qui se réfugie bien trop souvent dans sa cabine de radio, le son à fond, pour éviter d’extérioriser ses peurs et ses peines. Ou encore ce vieil homme qui, le temps d’une danse sur une ballade jazz, peut se remémorer des pas tant de fois partagés avec celle qui n’est plus depuis longtemps et qui pourtant est toujours bien présente.

Il y aurait tant des choses à raconter. Mais ce sont des choses à vivre, des gens à rencontrer. De petits et grands moments qui tournent et tournent comme ces vinyles dans le jukebox de la taverne de Haven. Des émotions que l’on découvre, que l’on ressent, kaléidoscope de couleurs que l’on doit apprendre à accepter même si parfois elles peuvent nous aveugler.

© 2021 Square Enix

Alex tient un journal dans lequel elle inscrit les émotions ressenties et absorbées au gré des rencontres marquantes qu’elle a faites. C’est une carte intime qui lui permet de savoir où elle en est car son pouvoir est tel qu’elle ne sait plus parfois si une émotion lui est propre ou alors seulement un écho de ce qu’elle a perçu chez autrui. Pour exorciser cela, elle transforme les maux en mots, les mots en paroles, griffonnant couplets et accords de chansons que seules les pages de son carnet chantent en secret. L’utilisation de la musique a toujours été une marque de fabrique des jeux Life is Strange, mais jamais son importance n’avait été aussi grande qu’avec True Colors. Alex est une musicienne dans l’âme. La guitare est son ancre, sa voix le conducteur principal des émotions qu’elle ne sait trop comment évacuer. Mais comment pouvait-il en aller autrement pour une jeune femme possédant le pouvoir d’empathie ?

Peu importe qui l’on soit, où que l’on soit, la langue que l’on parle, la musique est un vecteur d’émotions. Elle connecte les gens, les lie autour de mêmes sons. Que l’on joue d’un instrument ou non, d’une certaine manière, dans la vie, nous faisons toutes et tous de la musique. Sans forcément nous en rendre compte, nous entonnons des mélodies, assurons des accompagnements. C’est un besoin presque inconscient, qui nous pousse à rechercher une scène sur laquelle nous exprimer, d’autres musiciens et musiciennes avec qui nous accorder. C’est ce qu’Alex souhaite désespérément trouver : une scène. Juste une scène. Une scène qui l’accepte enfin, une scène sur laquelle elle se sente bien. Une maison en quelque sorte. Et puis quelques personnes avec qui jouer, peu importe si parfois il y a des fausses notes. Une famille en fin de compte.

Right Where You Belong

La vie est étrange. Elle voit des papillons bleus déclencher des tempêtes, des hurlements de jeunes loups en cavale déchirer des murailles. Avec True Colors, Deck Nine apporte une nouvelle pierre à cet édifice fait d’aventures et d’émotions. Moins fracassante en surface, elle infuse longuement, profondément. À tel point qu’il sera impossible d’oublier Alex Chen, son besoin d’appartenir à un lieu, à une communauté, d’appartenir enfin à elle-même, à un présent tangible dans lequel on l’accepte et où elle s’accepte ; percevoir alors un horizon dégagé, un futur où elle a toute sa place. Où elle a une vie, tout simplement.

  • Life is Strange: True Colors est disponible depuis le 9 septembre sur PC (Windows), Xbox One et Xbox Series X|S, PlayStation 4, PlayStation 5 et Nintendo Switch.
2 Twitter

Au début de l’été 2021, les éditions Mangetsu nous présentaient un auteur atypique. A travers Panda Detective Agency on découvrait le trait et l’univers intimiste de Pump Sawae, auteur jusqu’ici inconnu en France. Son état de santé ne lui permettant pas de poursuivre sa série dans l’immédiat, c’est avec un recueil d’histoires courtes, intitulé Tout au bout du quartier, qu’il nous faut nous consoler. En ouvrant ce large volume de 240 pages, je pensais découvrir quelques histoires courtes dans un ton introspectif et touchant, proche de celui de Panda Detective Agency. Mais la proposition du recueil va bien au delà de ça, et nous emmène littéralement dans dix ans de la vie et de l’œuvre d’un mangaka, qui a décidément un regard très personnel sur le monde.

Cette chronique a été rédigée suite à l’envoi d’un exemplaire du manga par son éditeur

Foisonnant et intriguant

© 2020 by SAWAE PUMP. All rights reserved.

Dès sa première histoire, Tout au bout du quartier donne le ton, en racontant en quelques pages le quotidien d’une épouse qui vit nue chez elle, et qui ne sort plus depuis qu’elle a quitté son travail. Une première tranche de vie peu bavarde, très contemplative et qui laisse le temps s’écouler doucement. S’en suit l’histoire d’une jeune fille qui revient dans le passé afin de redonner à son aïeul le goût du base-ball. Puis soudain tout s’accélère. Car arrivent ensuite une foule de récits très courts, en deux, cinq, six, dix pages, voir même des micro-mangas d’une page racontant, le plus souvent avec nostalgie, un épisode de la vie de l’auteur.

Des formes raccourcies auxquelles j’étais plutôt habitué pour le ton humoristique des gags en quatre cases, très prisés pour constituer un supplément dans les pages bonus d’un tome relié. Mais ici, rien à voir. De par leur longueur réduite, ces récits adoptent des formes narratives qui vont droit au but. Ainsi le propos de chaque histoire peut se résumer en une phrase, qui est mise en scène sous forme de bande dessinée, ni plus ni moins. Il n’y a pas souvent de structure classique en plusieurs actes (situation initiale, élément perturbateur, péripéties, situation finale), car on a tout simplement pas le temps de s’en encombrer. Cela laisse d’abord un peu dubitatif. On a l’impression qu’il manque quelque chose à chaque histoire. Que l’auteur aurait pu travailler un peu plus à la construction de chaque récit. Puis, faute de retrouver ses repères habituels, on se concentre sur le fond de chaque épisode plutôt qu’à sa forme. Et surtout, on découvre les commentaires de Pump Sawae qui viennent ponctuer le recueil. C’est alors que l’on comprend que ces travaux sont non seulement l’œuvre d’un mangaka, mais aussi et surtout d’un mangaka qui apprend.

Une porte dérobée vers les coulisses d’une carrière

© 2020 by SAWAE PUMP. All rights reserved.

Pump Sawae nous raconte que les histoires en une ou deux pages proposées dans Tout au bout du quartier sont des exercices de style. Des défis qu’il se lançait avec un ami dessinateur via Skype afin de stimuler sa créativité. Il explique ainsi que, n’ayant que peu de temps pour réfléchir au scénario de la bande dessinée, il finissait toujours par représenter des histoires de son quotidien. Quotidien qu’il juge lui même peu palpitant, car très casanier et peu tourné vers le monde extérieur. Craignant de créer des histoires inintéressantes, l’auteur atteint pourtant un effet inverse. Car en représentant en une page, un moment du quotidien, une anecdote ou une discussion, il parvient à croquer une tranche de vie, en y ajoutant sa propre sensibilité. On a ainsi affaire au point de vue d’un artiste sur le monde, et il me semble que c’est le fondement même de l’expression artistique.

Car lorsque Pump Sawae parle de lui, il parle aussi de nombreux sujets universels. La vie de couple, la vie de famille, les souvenirs d’école, les leçons de vie que l’on reçoit au détour d’une conversation anodine…ainsi que les difficultés liées à la maladie. Au sein du recueil, ces petits moments viennent donner un peu de respiration entre deux histoires courtes un peu plus fournies, dont le ton décalé ou inspiré par des éléments de science fiction viennent nous en dire toujours plus sur l’imaginaire de son auteur. On referme ainsi le recueil avec le sentiment d’avoir voyagé dans la vie d’un homme. D’en connaître autant sur lui que si on l’avait côtoyé durant des années, car c’est un peu ce qui se produit à la lecture de Tout au bout du quartier.

En revenant du bout du quartier

Je pourrais relever la qualité très inégale des dessins, ou le fait que le recueil ne soit pas agencé de manière chronologique, le rendant parfois un peu perturbant, dans la manière dont tout s’y enchaîne sans apparente logique. Mais je crois que ce serait se méprendre sur ce qui nous est ici offert. Tout au bout du quartier est un témoignage. Une compilation de l’œuvre d’un artiste. Et un artiste, c’est parfois quelqu’un qui produit des micro-histoires d’une page, qui ne dessine pas très bien, qui sort des normes narratives, et qui raconte simplement et sans ambages quelque chose qu’il a envie de raconter, avec son point de vue. C’est pourquoi je recommanderais ce volume avant tout aux passionnés et passionnées de BD. Car si vous aimez ce médium, vous aimerez voir ce qu’en fait quelqu’un qui ne se conforme pas à la manière traditionnelle qu’on a de le consommer. Quitte à ne pas forcément trouver ça intéressant, vous aurez ouvert votre esprit. Et quiconque lira ces histoires, plutôt que de se dire que « c’est pas de la bande dessinée », pourra se rendre compte que « ça aussi, c’est de la bande dessinée ».

  • Tout au bout du quartier est disponible en librairie depuis le 18 août 2021, aux éditions Mangetsu
2 Twitter

Hellblazer est une série à part dans l’univers de DC Comics. Terreau fertile pour la créativité des scénaristes qui ont pu manipuler le personnage de John Constantine, c’est aussi un univers tout à fait unique avec sa magie noire, ses horreurs occultes et la douce ironie d’un anti-héros au ton british. Une œuvre que l’on explore toujours avec plaisir, et qui revient ce mois-ci en VF chez Urban Comics avec un titre intitulé Hellblazer Rise & Fall, une histoire complète en un tome écrit par Tom Taylor (à qui l’on doit notamment les Injustice) et dessiné par Darick Robertson (Transmetropolitan, The Boys…)

Critique écrite suite à l’envoi d’un exemplaire par l’éditeur.

« Gamin déjà, j’étais assez futé pour détester les riches »

© DC BLACK LABEL / DC COMICS 2020

En s’imprégnant du monde de Hellblazer, ce qui semble intéresser Tom Taylor est de revenir sur les origines de son anti-héros, John Constantine. Figure de proue de l’œuvre, bien que l’on pourrait arguer que l’univers de Hellblazer est lui-même le héros, Constantine est à l’image du monde dans lequel il tente de survivre : brisé, ironique, flirtant toujours avec le danger et plus proche de la lie de l’humanité que de toute forme d’héroïsme. Et c’est ce qui fait de Hellblazer une œuvre si particulière dans le catalogue de DC Comics, puisque s’il se mélange occasionnellement à un univers partagé avec les super-héros·ïnes en culottes, son ton et son ambiance pleine de sarcasme l’adressent à un public assez différent. Bien que certaines fois, nous l’ayons vu s’intégrer dans des histoires plus légères à l’occasion de crossovers qui ne sont pas toujours inspirés. Mais cessons de nous égarer. Pour revenir à Constantine, Tom Taylor vient nous raconter une histoire personnelle, débutant à la naissance du britannique, avec la mort de sa mère, son enfance avec un père violent, et sa fascination très tôt pour les arts occultes. Gamin, il s’essayait à des incantations lues dans des livres poussiéreux, jusqu’à ce que cela mène à un terrible événement, non pas sans rapport avec les macabres découvertes des derniers jours. En effet, la police enquête actuellement sur des corps auxquels on a greffé des ailes d’ange, retrouvés morts avec un goût certain de la mise en scène qui n’est pas sans rappeler certaines références que je raconterai plus tard. Cette histoire très personnelle sert paradoxalement un propos plus général, notamment sur l’individualisme, mais aussi sur la détestation absolue des riches par John Constantine, qui tient la bourgeoisie en horreur, un sentiment qui ne sort pas de nulle part comme le livre l’explique assez vite.

Sorte de pamphlet anti-capitaliste, Hellblazer Rise & Fall va là où on ne l’attend pas : en servant son histoire foncièrement ancrée dans l’univers de Constantine il y intègre quelques petits éléments, notamment de politique Américaine (que les auteur·ice·s de comics n’hésitent jamais à commenter), qui s’intègrent parfaitement dans l’imaginaire du personnage et dans sa représentation. Il n’est en effet pas incongru de penser qu’un gamin de Liverpool, ville abattue par la désindustrialisation (et le chômage qui vient avec), en vienne à n’avoir qu’une estime tout à fait limitée de la bourgeoisie. Une bourgeoisie qui incarne tous les vices, les excès et les péchés qui servent justement et avec malice un récit à l’arrière plan religieux, entre « Bien et Mal » et apparition soudaine d’un Diable improbable. Parce que « les milliardaires sont les personnes les plus méprisables de la planète » (oui, le comics est généreux en citation de ce ton, pardon aux milliardaires qui nous liraient), cette histoire racontée par Tom Taylor en arrive à un quasi-sous texte sur la lutte des classes. Une approche du plus bel effet, qui donne un peu plus de consistance à son Constantine qui, en réalité, est souvent spectateur des événements.

Des airs d’Ennis

© DC BLACK LABEL / DC COMICS 2020

Fin, intéressant, le comics ancre Constantine dans notre époque de manière intéressante et propre au personnage. Mais ce qui touche un peu plus, c’est l’amour et l’hommage adressé à Garth Ennis, non dissimulé, tant sur les thématiques que les dessins. Evidemment sur ce point, il est difficile d’ignorer la patte de Darick Robertson que l’on associe souvent à Garth Ennis pour leur travail commun sur les comics The Boys. On le voit aussi parfois presque s’inspirer parfois de la mise en scène d’un Steve Dillon qui a longtemps bossé avec Ennis sur Preacher. Un comics que Hellblazer Rise & Fall référence allègrement avec son thème religieux et son sarcasme, bien que Tom Taylor s’éloigne (heureusement ?) du côté très trash d’Ennis, et s’avère plus ouvert sur les thématiques abordées, comme l’homosexualité de John Constantine.

Ce cocktail de références n’est toutefois pas là par hasard, ce n’est ni une facilité ni une évidence. Tom Taylor s’en sert pour rebondir sur Hellblazer, un monde déjà empreint de mastodontes des comics, qui y ont tou·tes·s laissé·e·s leurs idées. De Warren Ellis (dont on n’oublie pas les casseroles) à Grant Morrison, en passant par Neil Gaiman, c’est quelques uns des plus grands noms des comics US qui ont façonné le personnage de Constantine et son monde tels qu’ils sont aujourd’hui. Ce n’est donc que justice pour l’auteur et le dessinateur de référencer leurs aîné·es à l’heure de produire une œuvre qui s’intéresse à la genèse du personnage, à son parcours et à son irrémédiable destin.

Référencé à bon escient, écrit avec un ton qui alterne très justement entre légèreté et solennité, Hellblazer Rise & Fall est une histoire courte qui rend un bel hommage, tant à son anti-héros, qu’à celles et ceux qui ont créé sa légende. Empreint d’un sous-texte intéressant qui rappelle les origines sociales du personnage, le comics se perd peut-être sur la résolution de son « mystère », mais il serait dommage de le bouder pour quelques dernières pages moins inspirées que le reste, notamment le premier chapitre qui est un véritable exemple d’exposition réussie.

  • Hellblazer Rise & Fall est disponible en librairies depuis le 10 septembre 2021 aux éditions Urban Comics.
0 Twitter

D’aussi loin que je me souvienne, le genre historique et notamment l’ère Edo dans les mangas ne m’a jamais attiré. J’ai toujours préféré le genre du shonen fantastique, ou les seinen slice of life. Pour autant, force est de constater que les goûts évoluent. J’aime toujours autant les genres que j’ai pu citer précédemment, mais ma profonde appréciation se tourne de plus en plus vers le genre sombre et froid du seinen pur.

C’est d’ailleurs cet aspect froid qui m’a convaincu avec Butterfly Beast, un seinen écrit et dessiné par Yuka Nagate, en deux tomes. La série est éditée en France par Mangetsu, dans la collection seinen.

Critique écrite suite à l’envoi d’un exemplaire par l’éditeur.

La froideur d’un papillon

Toutes les histoires marquent pour des raisons bien précises. Que ce soit notre attachement aux différents personnages, ou encore le fait que le récit nous parle bien plus que d’autres pour certaines raisons qui nous sont propres. Mais ce Butterfly Beast ne rentre dans aucune de ces catégories. Il est très difficile de s’attacher aux différents protagonistes qui nous sont présentés, et je doute sincèrement que nous soyons contraints à devenir des chasseurs de tête. Cependant il y a quelque chose d’enivrant, de profondément attirant avec ce manga. Cela résulte de la froideur avec laquelle l’histoire est contée. Entre ces personnages principaux tueurs, et le manque d’humanité dont ils font preuve, il y a une sorte de curiosité morbide qui s’en dégage. Le tout étant magnifié avec des dessins incroyables, très graphique pour certaines scènes (comprenez que la violence est présente, aussi bien dans ce qui est raconté qu’esthétiquement).

Ochô est la protagoniste de cette intrigue. Elle se présente comme une shinobi, chasseuse de shinobi, s’occupent de ceux « qui ont dévié du droit chemin ». Pour faire simple, les shinobis ont en quelque sorte un code d’honneur, et certains bafouent celui-ci. Les chasseurs sont alors appelés pour s’occuper d’eux. C’est en ayant ces connaissances que commence l’histoire, et je n’irai pas plus loin pour éviter de vous divulgâcher l’ensemble de ce diptyque. Mais alors, pourquoi avoir été autant emballé pour une histoire assez commune sur la violence et la vengeance ? Je me pose encore la question plusieurs heures après la lecture de ce manga et je pense avoir trouvé un semblant de réponse.

Une fascination morbide

© NAGATE YUKA. All rights reserved.

Comme je le disais en introduction, certaines histoires nous marquent pour des raisons bien précises. Il s’avère que pour ma part, j’ai une fascination presque dérangeante pour les personnages d’anti-héros, ou personnage gris. Plus encore, je me perds dans une auto-identification envers ceux-ci. Ce qui est d’autant plus dérangeant au vu de ma personnalité très… « Bisounours ».

J’ai pu ressentir cela face à Dexter, de la série du même nom, ou encore récemment avec le personnage d’Eliott de la série Mr. Robot. Sans que je m’en aperçoive, je me laisse complètement piéger, tel un insecte dans une toile d’araignée et je me retrouve hypnotisé par ces personnages complexes. Au point de développer une grande empathie envers eux. Ce fût bien évidemment le cas avec Ochô de Butterfly Beast.

Cette femme au passé trouble, ayant pour seul objectif de réussir le travail qui lui est donné. Mettant ainsi de côté toute émotion, au point de s’oublier elle-même. Cependant, il y a toujours un grain de sable qui vient faire dérailler tout ce rouage que le personnage pensait bien huilé. Ce qui la rend d’autant plus complexe.

C’est tout ce savoir-faire, sur la création d’un personnage, qui me fascine. Comment provoquer au lecteur·rice, une empathie profonde, alors qu’il·elle sait pertinemment que ce qu’il·elle vit au travers de cette histoire est immoral. En plus d’être audacieux, Yuka Nagate nous prouve une grand maîtrise dans l’écriture de son histoire et la création de ses personnages. Aussi complexe que fascinant, aussi froid que touchant, Butterfly Beast se termine sur une fin douce amère, et l’on souhaiterai une suite, tant les enjeux peuvent y être incroyable. Le passé complexe du personnage principale est abordé dans la dernière partie de ce diptyque, nous apportant un certain lot de réponse, sans pour autant aller jusqu’au bout des choses. Il en reste un goût d’inachevé, nous offrant une promesse d’aventure plus grande encore, que ce que l’on a alors abordé.

Après quelques recherches pour écrire cette chronique, j’ai appris qu’une deuxième partie de Butterfly Beast existe. Sobrement appelée Butterfly Beast 2, toujours écrite et dessinée par Nagate et sortie au japon en 2011 (tandis que la première partie elle, est sortie en 2010). Il n’y a plus qu’a espérer que cette suite arrive dans nos contrés, afin de connaître la fin de l’histoire d’Ochô.

  • Les tomes 1 et 2 de Butterfly Beast sont disponibles depuis le 1er septembre en librairie.
0 Twitter

Chiruran nous a séduit avec ses deux premiers tomes, en juillet dernier, et c’est peu de le dire. Cette fresque d’un Japon du 19ème siècle, à la croisée des chemins, entre la fin d’une ère et le début d’un autre monde, se racontait au travers d’un groupe de samouraïs en quête d’un sens à leur vie. Une approche souvent maline en mélangeant l’histoire au genre bien codifié du shōnen, qui doit maintenant confirmer ses bonnes intentions avec un 3ème tome sorti le mois dernier.

Critique écrite suite à l’envoi d’un exemplaire par l’éditeur.

Guerre d’égos

Troisième année de l’ère Bunkyû, le héros et ses compagnons tentent d’entrer au service du clan Aizu, l’un des derniers remparts du gouvernement. Pour ce faire, un défi leur est posé : les compères doivent affronter, et vaincre,  les maîtres des écoles d’Aizu. Sorte de concours de testostérone certes, mais surtout un moyen de prouver sa valeur dans un monde violent, comme un dialogue en particulier vient expliquer et justifier plutôt habilement ce recours à un « recrutement » aussi féroce. Évidemment, le tournoi d’arts martiaux est un élément récurrent dans les shōnen, sorte d’outil narratif un peu facile dont le plus fier représentant se trouve du côté de Dragon Ball Z, où l’on profite de ce grand rassemblement des plus grands menaces de l’univers pour raconter tour à tour la défaite, l’apprentissage et enfin la victoire du héros. Mais même si le procédé est grossier, on se laisse toujours séduire par celui-ci, et un peu plus lorsqu’il est aussi bien exécuté que dans Chiruran. Car au-delà des ficelles narratives, le manga a parmi ses nombreuses qualité sa manière de raconter des « gueules », que l’on qualifierait de manière très cliché de « à l’ancienne ». Des « gueules » qui disent tout sur elles dès qu’on aperçoit les personnages, avec un charisme qui irradie l’image et qui nous rappelle qu’on est bien dans une œuvre un peu fofolle qui ne prend aucune pincette. Ce troisième tome de Chiruran est une sorte de grande réunions des guerriers les plus puissants, mais aussi les plus improbables, d’un pays en ruines où chacun tente encore de montrer qu’il est plus fort que l’autre. Une guerre d’égos où les hommes (les femmes étant, malheureusement, terriblement absentes du manga) se mettent sur la gueule soit par loyauté envers un mystérieux chef, soit parce qu’ils n’ont probablement rien de mieux à faire.

© 2010 By Eiji Hashimoto and Shinya Umemura

Et même si ce ne sont pas tous des intellectuels, il faut bien avouer que leur charisme dépasse l’entendement. Chaque nouveau personnage introduit à l’occasion de ce tournoi imprime de suite le manga de son aura, de sa stature, de son univers, tantôt brute, tantôt délicat, donnant une bonne opportunité à Shinya Umemura et Eiji Hashimoto de laisser parler leur imagination. Outre les personnages et leur charisme, c’est une mise en scène maline qui illustre les différents styles de combat et des affrontements qui virent parfois à la guerre psychologique, dans des discours grandiloquents du plus bel effet, flirtant toujours avec un léger ton ironique, comme si le manga avait conscience d’en être un. Comme s’il prenait un certain recul sur ce tournoi pour mieux en raconter les mécanismes et les aboutissements. Cela permet d’ailleurs à ce troisième tome de servir de transition pour de futures menaces, qui se dévoilent peu à peu, dans l’ombre, pendant que nos héros s’amusent à jouer aux plus forts.

Tempérer pour mieux surprendre ?

Il se passe finalement peu de choses dans ce tome, certes, mais l’arrivée de nouvelles menaces permet de bien comprendre l’intérêt de ce (long) tournoi. Les enjeux apparaissent en toile de fond, pendant que l’égo prend le pas sur la raison, montrant à sa manière qu’avant d’être des guerriers hors pair, ces hommes ne sont pas bien difficile à déstabiliser pour peu que l’on remette en cause leur puissance. Un sous-texte intéressant, qui dépasse le cadre très classique dont je parlais plus tôt, pour mieux amorcer certainement les grandes thématiques qui vont alimenter les prochains tomes. En gardant toujours un œil sur l’histoire du Japon, le manga mélange ses univers visuels entre ses personnages atypiques et ses décors directement inspirés du 19ème siècle, bien que ce troisième tome est plus chiche en la matière, l’essentiel de l’action se déroulant au même endroit. Cela ne l’empêche toutefois pas de briller de temps à autre.

Certes, ce troisième tome donne la fâcheuse impression de remplir des cases parce qu’il le fallait bien, en attendant le prochain arc, en profitant du moment pour présenter quelques nouveaux personnages. Mais le manga le fait si bien, et adapte à sa manière le fameux tournoi si prédominant dans l’imaginaire des shōnen, qu’on a du mal à lui en vouloir. Certainement moins percutant que ses deux prédécesseurs, il n’en reste pas moins un charmant moment de lecture où l’on se délecte d’un imaginaire sans fin, qui allie avec talent fresque historique et destin épique.

  • Le tome 3 de Chiruran est disponible en librairie depuis le 18 août 2021.
0 Twitter

Difficile d’ouvrir cette chronique, alors que je l’écris au lendemain de ma séance afin de garder en tête le maximum d’informations. Incontestablement, le film dont je voudrais parler aujourd’hui m’a ébranlé. Il a résonné en moi comme rarement, m’a mis face à moi-même. J’y ai vu un reflet de ma propre vision du monde, et ça ne m’a pas vraiment fait plaisir.
A ce sentiment délicat à décrire s’ajoute une certaine tristesse. Car en passant en revue beaucoup de commentaires sur France, j’ai pu constater que beaucoup avaient tout simplement détesté le film d’une part, mais que d’autre part, celles et ceux qui semblent l’avoir apprécié n’y ont pas vu la même chose que moi. Ainsi je dois ruminer mon choc dans une certaine solitude, malmené entre les interrogations. Est-ce que toutes ces personnes ne sont pas capables, au delà de leurs goûts personnels et des qualités réelles ou supposées d’un film, de percevoir ne serait-ce que l’intention d’un auteur ? Ou est-ce que c’est moi qui déraille, à ressentir si fort un message que j’ai peut-être inventé, voulant à tout prix projeter une part de moi dans un film qui accumule les retours (très) négatifs ?

Au milieu de tout cela, il me faut pourtant parler de France, et confronter ce que j’ai perçu à d’autres avis. Car au delà de l’idée selon laquelle le film voudrait représenter une satyre des médias, à laquelle beaucoup de gens se sont arrêtés, il montre pour moi, y compris dans les retours qu’il suscite, les fractures immenses qui séparent les personnes. A quel point nos expériences et nos quotidiens, tous différents, faussent notre  perception des autres et de ce qui nous entoure, et nous éloignent malgré nous d’un immense pan de la réalité.

Un regard sur le monde

© 3B Productions, 2021

France de Meurs est la journaliste star la plus en vue du moment. Son émission fait les meilleures audiences et son aura, entre celle d’une actrice hollywoodienne et d’un grand reporter de guerre, est au plus haut. Mais dès le début, ce qui nous est montré est l’envers du décor. A travers les échanges entre France et Lou, son assistante, sont toutes les pensées sont focalisées autour de l’image de la vedette. Viennent ensuite plusieurs illustrations de la mise en scène permanente de France. Dans ses reportages d’abord, où l’attitude de la journaliste semble si décalée qu’on se demande si l’on n’est pas en réalité dans un décor avec des figurants, mais aussi dans sa vie privée, où elle fait de la figuration pour imager une vie de famille réussie, alors qu’elle est si éloignée son mari et de son fils qu’elle est la seule qu’elle parvient à tromper. Les séquences télévisuelles ne sont pas en reste, montrant via leurs coulisses une telle scénarisation des débats retransmis sur le petit écran, qu’on en reste à nouveau incrédule face au niveau de déconnexion de celles et ceux qui y participent.

Et soudain, alors que cette routine parfaite semble bien installée, un caillou va évidemment venir se loger dans cette mécanique idyllique et bien huilée. Un accident de voiture ou elle percute un scooter, et France se retrouve confrontée directement à un étranger à son monde. S’en suit alors une lente déconstruction des repères de France, qui va petit à petit perdre pied face à cette avalanche de réel qui lui saute à la gorge, qui va de la pauvreté qui parsème le pays, aux scènes de guerres qu’elle visite en tant que reporter, et qui font bien malheureusement écho aux récentes images qui nous sont parvenues d’Afghanistan.

Je n’irai pas plus loin pour introduire le scenario du film, mais je garderai un paragraphe en fin de chronique pour parler de son dénouement, extrêmement lourd de sens. A ce moment là, je vous préviendrai, si vous souhaitez voir le film et éviter les spoilers.

Un sous-texte sociétal bien présent

Si on l’aborde sous le seul angle politique, le film se révèle effectivement maladroit. Je comprends sans problème le rejet assez général de la scène d’ouverture ou les personnages du film sont incrustés dans les images réelles d’une conférence de presse du président Macron, qui en plus d’être esthétiquement très étrange (car la qualité des images de la conférence de presse matchent à peine avec celle des images du film), ne semble être là que pour satisfaire une lubie de Bruno Dumont, tant les conséquences de cette scène sur le reste du film sont inexistantes. A moins qu’il ne s’agisse de la volonté de montrer que le décor du film est la France actuelle, du début des années 2020, mais à ce moment là, nul besoin d’avoir recours à cette mise en scène, toujours difficile à défendre. Une simple apparition d’images contemporaines dans une télévision suffisent souvent à contextualiser de manière plus discrète le propos d’un film.

D’apparentes maladresses semblent également se multiplier lorsque certaines situations un peu clichées de « Bourgeoise fortunée qui se retrouve parmi des gens dans le besoin » se présentent à nous. D’autant que leur traitement ne paraît pas franchement neuf par rapport à ce qu’on connaît déjà. Et ce qu’on connaît déjà, ce sont les comédies franchouillardes, pas toujours très respectueuses, où Christian Clavier apparaît dans 80% du temps. Idem pour les situations où France interviewe des hommes politiques, aussi superficiels que caricaturaux. Aussi je comprends que, si l’on pense que le film se veut être une simple satyre médiatique, on trouve le résultat franchement peu inspiré. Mais ce serait je pense se méprendre sur les intentions de Bruno Dumont.

© 3B Productions, 2021

Car ce qui m’a le plus frappé dans toutes ces séquences ou le fossé de classes apparaît, et même en général dans le film, c’est surtout à quel point personne n’est juste lorsqu’il s’adresse à autrui. A l’exception d’un seul personnage (Abdoul, l’interprète), tout le monde est à côté de la plaque: France, démunie face à au monde qui l’entoure, son assistante parfait produit de la société du spectacle qui ne raisonne qu’en termes d’audimat, le commun des mortels qui ne voit en France que l’image qu’elle renvoie via ses apparitions télévisées et l’opulence de richesses et de bonheur qu’elle inspire. Même ce personnage d’amoureux transi qui ne voit pas une personne lorsqu’il s’adresse à Léa Seydoux, mais qui ne fait qu’exprimer un fantasme dévorant, sans chercher à en comprendre plus. Il s’agit pour moi du principal sujet du film. Non pas d’être une satyre des médias, ou du monde politique, mais de montrer en quoi nos bulles respectives nous amènent à oublier qu’il y a d’autres choses autour de celles-ci. Que notre esprit humain est extrêmement faillible et tend à simplifier notre environnement, nous faisant croire à tort que nous avons raison, trop souvent raison. Qu’à force de se mettre en scène et de vivre à travers des représentations, on perd prise avec le réel, et avec autrui. A mon sens c’est la prise de conscience brutale de cet état de fait, initiée par le premier accident entre France et Baptiste, qui est à l’origine de l’effondrement de la protagoniste de cette histoire. Elle devient de ce fait la seule à se remettre en question, profondément, dans ce monde ou tout le monde, même ceux qui vivent dans la misère, sont perclus de certitudes. Un contraste renforcé par l’idée que de tous les points de vue, c’était celui de France qui était le plus important, le plus suivi du pays. Son « Regard sur le monde » (ironiquement le titre de son émission) qui se révèle aussi biaisé que les autres.

C’est ainsi que l’empathie s’est créée entre France et moi. Non pas parce que j’étais triste de la voir souffrir, mais parce que je ne connais que trop bien ces questionnements brutaux et permanents. D’inaccessible et parfaite dans le reflet des écrans, elle était ainsi devenue, à mes yeux, bien plus humaine que n’importe quel autre personnage du film.

Une forme lente, propice à la réflexion

Et Dieu sait que Bruno Dumont a mis le paquet pour que l’on développe des réactions en regardant France déchoir. En effet intervient alors le plus gros gimmick de mise en scène du film, qui en a sans doute fait sortir beaucoup de leur séance. Ces très nombreux, et très longs gros plans sur le visage de France. Qui mettent le temps en pause pour ce concentrer sur un regard perdu, souvent larmoyant, parfois déformé par la douleur. Ces multiples instants en face à face ont, je pense, beaucoup participé au dégoût qu’à suscité le film chez beaucoup, car ils mettent profondément mal à l’aise. Grâce, entre autres, à ce que parvient à réaliser Léa Seydoux durant ceux-ci, avec ces regards qui transpercent l’écran pour venir sonder directement nos âmes, nous poser des questions difficiles : Qui êtes vous pour me juger ? Que feriez-vous à ma place ? Avez-vous vous-même déjà eu à reconsidérer vos opinions, votre ego tout entier, comme j’ai à le faire maintenant ? Parfois, on a pas la réponse. Mais parfois on l’a. Et à ce moment là notre cœur se serre à chaque fois que la scène en cours s’arrête, et que la caméra vient se rapprocher de ce visage où le maquillage de luxe se mélange à des larmes d’une profonde tristesse. Ces séquences se réalisent de plus souvent en silence, et le silence est un élément central du film, qui joue aussi sur sa longueur, réelle (2h14 tout de même) et ressentie.

© 3B Productions, 2021

Les scènes durent souvent longtemps. Sans doute « trop » longtemps si l’on s’en réfère à la conception habituelle d’un montage rythmé, qui n’a pas vocation à nous laisser sortir du film. Mais ici, ces longueurs sont régulières, et j’ai du mal à croire qu’un type dont c’est le métier depuis vingt-cinq ans l’ait fait au hasard. Ce que j’ai ressenti, c’est que Bruno Dumont voulait que l’on réfléchisse en même temps que France. Que l’on prenne, le temps d’un silence un peu trop long, le recul nécessaire pour qu’on s’interroge sur ce qui nous est montré, nous invitant ainsi à être un spectateur qui fait l’effort de comprendre durant le visionnage même, les extravagances des personnages ou du scenario. Mais c’est un pari très risqué, et je ne crois pas qu’on soit majoritaires à vouloir se plier à une telle expérience. En témoignait pour ma part l’attitude des deux vieilles dames assises derrière moi, qui décrivaient à haute voix ce qui se passait (ou ne se passait pas) à l’écran, comme pour meubler le silence gêné que provoque parfois le film.

Car on se doute également que c’est tout sauf le hasard qui a donné au réalisateur le nom de son héroïne. France a évidemment vocation a dresser un parallèle entre son personnage principal et la société française. Tout le film prend un niveau supplémentaire de lecture si l’on recoupe les dialogues, les situations, le cheminement de France de Meurs avec ce prisme d’interprétation en tête. Et cela vient conforter a mon avis l’idée selon laquelle le personnage de Léa Seydoux n’est pas là pour représenter uniquement le système superficiel et déconnecté qu’elle semble en apparence incarner. A travers elle, c’est tout un climat de perdition et d’absence de repères qui est dépeint.

Abandonner, comme une fatalité

Nous voici dans la spoiler zone, où l’on parle de la conclusion du film

La Zone Spoiler

Cette perdition continue va progressivement ronger France de l’intérieur. Épuisée, trahie jusque dans un lieu où elle pensait pouvoir trouver un peu de repos, écrasée par une tragédie dont on ne saura jamais vraiment comment elle l’a vécue, France adopte un nouveau visage dans le dernier segment du film. Un visage sincèrement terrifiant tant il est devenu cynique. Elle qui avait quitté le monde de la télévision pour appeler de ses vœux une « nouvelle vie », y est revenue. Comme si rien ne s’était passé, elle s’acquitte de son travail et a retrouvé son statut de célébrité. Pourtant quelque chose a bel et bien changé, et c’est le monologue de l’avant dernière scène du film qui vient éclairer cette métamorphose silencieuse. France est brisée, et face à l’absurdité de tout ce qu’elle a rencontré, elle a choisi d’arrêter de chercher du sens à sa vie. « Les rêves, les espoirs, tout ça c’est terminé » dit-elle. « Y’a plus que le présent ». Ce sont ces phrases qui m’ont fait le plus de mal. Qui m’ont renvoyé ce que je suis aujourd’hui, sans prendre de gants. Elles m’ont rappelé que ma bulle à moi est constituée de ce désespoir dans lequel je me drape pour survivre. Et peut-être que Bruno Dumont ressent cela dans une certaine mesure. Peut-être qu’il pense que la France en tant que société ressent cela dans une certaine mesure. Peut-être que la France ressent cela dans une certaine mesure, mais que c’est trop dur à accepter. En tout les cas j’ai ressenti à ce moment là une connexion extrêmement forte avec le message délivré par une œuvre d’Art, et cela ne peut être du au hasard.

C’est la fin de la zone spoiler, promis on ne parle plus de la fin du film

En conséquence je comprends pleinement que France divise. Parce que ce n’est pas vraiment un film facile d’accès. Parce qu’il laisse souvent ses spectateurs et spectatrices dans une gêne brute. Parce que dans le tas il y a sans doute effectivement de réelles maladresses d’écriture ou de mise en scène. Le film délivre un message très inconfortable. Pas facile à entendre, et encore moins à accepter.
Mais j’y ai trouvé énormément de détails d’une grande lucidité, des dialogues vraiment percutants et des scènes marquantes, et l’on ne peut à mon sens pas dire qu’il n’y a rien dans le film sans être d’une profonde mauvaise foi, faire preuve d’un violent manque de recul sur les choses, ou tout simplement confondre ses goûts et sa sensibilité avec la vérité. A moins que je ne sois tout simplement moi aussi coincé dans ma propre bulle. Que par un concours de circonstances, celle de Bruno Dumont et la mienne se sont croisées, et se sont accordées. Que notre vision du monde à tous les deux ne soit qu’un autre de ces miroirs déformants de la réalité, et qu’on se trompe tous les deux. Ou peut-être que j’ai inventé, et projeté tout ça en regardant un mauvais film. Pour me donner un genre. Sans même en être conscient.

  • France, de Bruno Dumont, est sorti en salles le 25 août 2021.
0 Twitter