Maid of Sker | Ballade macabre galloise

par Hauntya

Maid of Sker est un jeu vidéo de Wales Interactives, studio généralement habitué des FMV (I Saw Black Clouds, Late Shift) sorti le 28 août 2020 sur PC, Xbox One et PS4. Le 26 mai 2021, le jeu ressort sur les consoles nouvelle génération (PS5 et Xbox X|S) avec des améliorations graphiques et un contenu supplémentaire : quatre niveaux de challenge à la difficulté croissante.

Cette critique a été rédigée suite à l’envoi d’un code Xbox Series S de l’éditeur.

Bienvenue au cœur du folklore gallois

© Maid of Sker, Wales Interactive, 2021

C’était déjà une volonté affirmée de Wales Interactive dans ses précédents productions : faire transparaître une certaine culture galloise à travers les histoires de leurs jeux, en les mettant en scène dans des paysages du pays… C’est ici ce qui fait tout le sel de l’intrigue de Maid of Sker, en puisant son intrigue dans les légendes galloises afin de créer sa propre histoire.

Maid of Sker s’inspire ainsi directement des histoires de fantômes de Sker House, située à côté de la ville de Bridgend. Il y environ neuf cents ans, Sker House était une grange monastique cistercienne, ensuite rénovée au 16e siècle pour devenir un manoir, dans lequel se sont succédé différents occupants. Plusieurs histoires de fantômes et phénomènes surnaturels y sont liés, comme autant de légendes urbaines. Mais deux s’en distinguent particulièrement pour créer l’intrigue du jeu.

Au 17e siècle, l’un des plus célèbres propriétaires de Sker House, Isaac Williams, voit sa fille tomber amoureuse d’un harpiste et marchand de la région, Thomas Evans. Furieux que sa fille s’éprenne d’un simple marchand avec peu de revenus, Isaac enferme sa fille Elizabeth dans la demeure jusqu’à ce qu’elle se raisonne et fasse un mariage de raison avec un voisin plus riche. Selon les versions, la jeune fille (maid) se laisse mourir de faim, ou meurt d’un cœur brisé peu après le mariage. Depuis, son fantôme peut parfois être vu en train de fixer l’horizon à une fenêtre de Sker House, dans l’attente de son véritable amour. Il est dit que Thomas Evans a ensuite écrit une ballade populaire nommée Y perch of Sker pour rendre hommage à la jeune femme. C’est cette même chanson qui donne ensuite son titre au roman The Maid of Sker écrit par R.D. Blackmore en 1872, bien que le livre n’ait en lui-même que peu de rapport avec la légende d’Elizabeth.

Mais ce n’est pas la seule légende dans laquelle le jeu puise son inspiration. On peut aussi parler du navire français Le Conquérant, qui heurte Sker Point en 1753 et fait naufrage. A l’époque, il était commun que des naufrageurs fassent illusion la nuit avec des lumières, pour faire croire de loin à un port sécuritaire pour les navires : ceux-ci finissaient par s’écraser sur les rochers et falaises, laissant les criminels effectuer des pillages. C’est ce qui arrive au Conquérant à Sker Point, Isaac William étant connu pour réclamer toutes marchandises perdues en mer près de sa propriété, et même pour provoquer ces naufrages volontairement. Suite à l’incident du Conquérant, il finit même par être convoqué devant la justice : il n’est pas mis en prison, mais termine sa vie ruinée. Dire de quelle manière exactement cette légende peut être reliée au jeu est difficile sans spoiler, mais il y a un lien que le joueur découvrira à la fin de l’intrigue. Quant à Sker House, il est dit qu’un autre fantôme hante les lieux, outre Elizabeth : celui d’un marin victime d’un naufrage.

Une balade classique dans l’horreur

© Maid of Sker, Wales Interactive, 2021

Mais qu’en est-il réellement de Maid of Sker, après avoir présenté les racines galloises dont il s’inspire ? Le jeu commence en 1898, avec une lettre d’Elizabeth Williams demandant à son amour, Thomas Evans, de l’aider à créer une mélodie dont elle aurait besoin pour échapper à Sker Hotel, où son père la retient prisonnière en vue d’un grand concert. Notre héros n’hésite pas bien longtemps : il prend le premier train pour la demeure, déterminé à libérer sa fiancée. Mais dès qu’il entre dans la bâtisse, il se rend vite compte que le lieu a vu tous ses invités et ses habitants se transformer en créatures silencieuses et effrayantes, capables de le repérer au moindre bruit. Elizabeth, cachée dans le grenier, communique avec Thomas par téléphone : elle le charge de récupérer des cylindres de musiques et différents fragments de partition, espérant mettre fin à la malédiction qui règne sur Sker Hotel.

Si cette intrigue n’est pas foncièrement originale, elle a le mérite de s’appuyer librement sur bien des éléments du folklore gallois. Et c’est un véritable plaisir de s’immerger dans un jeu qui assume autant des légendes locales, permettant de se plonger dans une histoire et une atmosphère bien particulières. La beauté des paysages emplis de nature du début font place à une sinistre demeure gothique, pour une intrigue qui a tous les caractéristiques du genre : un héros naïf mais courageux, une demoiselle prisonnière d’une famille oppressante, des monstres surnaturels… Sans compter les nombreux décors traversés. Thomas Evans, durant sa quête, devra parcourir les différents étages du manoir, mais aussi explorer un sous-sol, un grenier, un jardin ou encore des souterrains. Voilà de quoi proposer une balade effrayante dans des pièces dans lesquelles on sent que la vie était présente il n’y a pas si longtemps, mais qui en peu de temps se sont vues transformées, plongées dans la pénombre et un inquiétant surnaturel.

Bien évidemment, cette atmosphère est d’autant plus intimidante que Thomas Evans n’a que peu de choix pour survivre dans cette demeure traversée de monstres : la fuite, retenir sa respiration, et une arme temporaire visant à étourdir les ennemis. Le jeune homme ne peut que fuir et se cacher la plupart du temps, et le nombre de coups qu’il peut encaisser est limité. Quant à retenir sa respiration (face à un ennemi, à un feu de cheminée toxique ou à de la poussière), c’est efficace… sauf qu’expirer trop fortement ensuite attire vos ennemis. Bien que les ennemis ne soient pas trop redoutables en mode normal, ils demandent tout de même une certaine prévoyance et un peu de doigté pour les éviter. De plus, une erreur peut vite se payer cher : comme dans les Resident Evil, la sauvegarde est manuelle, en entrant dans des safe rooms où un gramophone vous permet d’écouter des enregistrements d’Elizabeth vous en apprenant davantage sur l’intrigue, et permettant ensuite la sauvegarde. Heureusement que la jeune femme est là pour vous parler grâce aux téléphones présents ici et là, permettant de comprendre les prochaines étapes du jeu et ce qui se passe dans la demeure – même si votre personnage, lui, demeure silencieux.

A bien des égards, on sent effectivement une certaine inspiration des premiers Resident Evil pour ce jeu. Les safe rooms jouent sur ce point, tout comme le fait d’entrer dans une demeure où pas mal de portes sont verrouillées dès le départ. C’est en récupérant diverses clefs symboliques que Thomas pourra débloquer d’autres portes et parties du manoir et mener à bien sa mission. Par ailleurs, en arrivant à un certain étage, impossible de ne pas penser à Resident Evil 2 : le père d’Elizabeth (monstrueux, évidemment) est là pour traquer Thomas à n’importe quel moment, ne laissant aucun répit au protagoniste, tel un certain Monsieur X. Si bien que si certains clins d’oeil, comme les safe rooms, font sourire n’importe quel amateur de jeu d’horreur, certains autres aspects font trop directement penser à Resident Evil pour que ce soit de la simple référence. Même Sker Hotel, avec ses nombreuses pièces explorer, est un écho du manoir Spencer. Mais l’atmosphère gothique présente est assez envoûtante pour faire oublier ce détail.

Les challenges

© Maid of Sker, Wales Interactive, 2021

Sortis à l’occasion de la version augmentée de Maid of Sker, il faut bien quelques mots pour parler des cinq niveaux de challenge qui ont été rajoutés. Ce sont des défis assez typiques dans les jeux d’horreur, orientés vers l’action et qui contrastent avec l’atmosphère survie de l’intrigue principale. Bien sûr, on doit toujours garder en tête que plus l’on fait de bruit, plus cela ramène les créatures vers nous.

Dans La Longue nuit, le but est d’échapper aux diverses créatures hantant Sker Hotel, en partant du grenier jusqu’à se retrouver à l’extérieur, pour quitter enfin cette demeure maudite. Ce défi, pourtant le plus facile des cinq, se révèle déjà bien corsé, en dépit des nombreuses armes fournies et de trois vies.

Dans les ténèbres vous propose la même mission, mais en ayant pour seule lumière votre lampe-torche. Inutile de dire que cela rajoute un stress supplémentaire ! Hache de guerre se révèle similaire à La longue nuit, sauf que vous ne disposez que d’une hache pour toute arme. Quant à Cauchemar à l’hôtel, sans doute doit-il être réservé aux fans de ce genre de défis, permettant toutes les armes, mais avec une seule vie et des ennemis encore plus résistants et dangereux. Si ces quatre modes n’ajoutent pas grand-chose pour une joueuse comme moi qui aime surtout profiter des atmosphères, voilà tout de même de quoi pimenter un jeu basé jusque-là sur le silence et la fuite, et qui plaira sans aucun doute aux amateurs de challenge. Mieux vaut connaître le plan de Sker Hotel par cœur !

Le charme d’une atmosphère

© Maid of Sker, Wales Interactive, 2021

Car c’est bien là toute la force de Maid of Sker : la qualité de son ambiance. Le jeu ne transcende pas le gameplay et les points obligés du survival horror, ni n’est particulièrement difficile (en mode normal), ni véritablement effrayant, et a ses limites techniques. Il y a pourtant une belle tentative dans une pièce du Sker Hostel qui joue sur les espaces impossibles, nous plongeant dans une obscurité sans sens. C’est par ses directions musicale et artistique que le jeu se démarque, en plus de son intrigue folklorique.

Le début nous amène dans des paysages emplis de lumière, au milieu d’une nature luxuriante, avec un charme indéniable. On s’arrête pour observer divers détails de ce panorama sauvage et apaisant qui s’offre au héros, jusqu’à l’entrée de Sker Hotel, une demeure imposante avec une superbe architecture. Bien sûr, l’ambiance change dès qu’on en franchit les portes : pièces sombres aux mobiliers anciens, chapelle majestueuse aux multiples bougies, cimetière gothique inquiétant, des pièces plus rassurantes débordant de livres, de fauteuils confortables, de bibelots et de peintures aux murs (ouvrez l’oeil : certaines sont plus significatives que d’autres). La direction artistique en vaut clairement le détour, offrant une magnifique ballade dans des décors inquiétants, mais emplis d’un certain charme. D’ailleurs, si l’on souhaite ne profiter que de cela et de l’histoire, un mode « tranquille » est proposé en lançant le jeu, ôtant la présence des ennemis.

L’autre grand point fort du jeu est sans aucun doute sa musique. Composée par Gareth Lumb, collaborateur habituel de Wales Interactive, elle fait partie de l’âme du jeu. Les sons et musiques ambiants collent parfaitement à l’atmosphère sinistre de Maid of Sker, tout en inquiétante étrangeté, avec des sons parfois dissonants et parfaitement voulus, car ils expriment le danger d’ennemis tout proches. Évoluer dans Sker House avec ces musiques aussi diffuses que belles est parfois oppressant, tout en rajoutant au côté « histoires de fantôme » de l’intrigue. Mais c’est sans compter ces petites mélodies, touches de piano ou boîtes à musique en forme de poupée que le jeu nous propose de collectionner. Si la musique est volontairement inquiétante derrière un premier abord paisible, Maid of Sker est aussi hanté par trois chansons traditionnelles galloises, adaptées et chantées par Tia Kalmaru : Calon Lân, Suo Gân et Ar Hyd O Nos. Dans un jeu où la musique joue un rôle aussi important, jusque dans les énigmes, impossible de ne pas être fasciné par ces chansons et de ne pas les écouter en boucle, pendant ou après le jeu. Un véritable enchantement au sein de décors mystérieux. C’est d’ailleurs encore la musique qui décidera, en partie, des deux fins différentes de l’intrigue. Encore une fois, ces hymnes gallois populaires sont aussi la marque d’un jeu vidéo qui a pris grand plaisir à puiser dans ses racines traditionnelles.

Conclusion

Balade lugubre, Maid of Sker n’est pas foncièrement original par son gameplay, ni ne renouvelle le genre du survival horror, utilisant des ressorts, mécanismes et idées assez classiques. On aurait sans doute aimé se plonger davantage dans l’intrigue par plus d’interactions et des objets à découvrir. Mais il fera passer un agréable moment aux joueurs et joueuses qui ont envie d’être dépaysés dans une histoire au folklore peu connu, permettant de découvrir un peu de l’âme du Pays de Galles, par sa musique et ses histoires de fantômes. Maid of Sker vaut la découverte pour son décor d’hôtel hanté, son intrigue avec quelques rebondissements bienvenus, et pour sa direction musicale. Ne vous fiez pas aux apparences dans cette histoire, et laissez-vous embarquer par sa ballade envoûtante…

  • Maid of Sker est disponible sur PC, Xbox One Switch et PS4 depuis novembre 2020 ; les versions PS5 et Xbox X|S sont disponibles depuis mai 2021, également en version physique.
2 commentaires
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2 commentaires

So-chan 11 juillet 2021 - 13 h 40 min

Maid of Sker fait partie de ces jeux que j’ai vu passer et dont j’étais justement hésitante sur l’acquisition (dans le même registre Remothered m’a refroidi). L’aspect folklore gallois m’intéresse beaucoup : ce n’est pas celui qu’on voit le plus exploité, et rien que pour ça il mérite mon attention. Je vais l’ajouter à ma longue liste de jeux qui titillent mon intérêt. Merci pour l’article !

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Hauntya 14 juillet 2021 - 20 h 48 min

Pour ce jeu, ne t’attends pas à un renouvellement du genre, ni même à de folles prouesses techniques. Mais pour son ambiance, sa musique et son folklore gallois, je dirais qu’il vaut le coup d’y passer quelques heures ! En tout cas je suis fan de ce genre d’atmosphère. Je n’ai pas non plus joué à Remothered,donc je ne peux pas comparer. Et puis tu verras si dans quelque temps le jeu te titille toujours, ça peut être un bon moyen pour voir si tu veux le prendre. Avec plaisir !

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