Les œuvres scénarisées par Mariko Tamaki, toutes en finesse et en développement des personnages, se sont déjà retrouvées dans les pages de Pod’Culture, que ce soit pour découvrir sa version de Harley Quinn ou de Batman Detective Infinite. C’est donc un plaisir de la retrouver sur un terrain plus personnel et plus ancré dans le quotidien avec This place kills me, où elle collabore avec Nicole Goux au dessin. Il est à noter qu’elle avait déjà écrit quelques romans graphiques aux tons plus intimistes et émouvants, avec Cet été-là (qui a obtenu le prix Eisner en 2015) ou Ma rupture avec Laura Dean.
Cet article a été écrit suite à l’envoi d’un exemplaire presse du roman graphique par Bragelonne.
Welcome to Wilberton
Plonger dans This place kills me, c’est se retrouver dans un univers en bichromie où règnent les couleurs bleu et rose, un contraste saisissant qui semble cantonner les personnages à une binarité de laquelle ils vont devoir bien vite se défaire face aux événements frappant le lycée Wilberton. On y trouve en narratrice Abby (non pas celle de The Last of Us, quoiqu’elle détonne elle aussi des codes de la féminité), une nouvelle arrivante dans ce lycée chic et surtout privé, aux bonnes mœurs et l’éducation religieuse apparente. Une réputation de rebelle la précède, ainsi qu’une histoire d’amour avec une fille qui aurait mal tourné. C’est une raison de plus pour l’envoyer dans cet établissement où le maître mot est de ne pas faire de vagues, comme c’est souvent à la mode quand on parle des collèges et lycées, y compris de nos jours. L’histoire se situant dans les années 80, on comprend d’autant plus cette volonté de nier certaines singularités des élèves, ou une présence parfois autoritaire du personnel enseignant.
Abby a donc bien du mal à s’intégrer dans ce nouvel établissement, où elle partage sa chambre avec une colocataire qui se méfie d’elle et de ses mœurs, comme d’ailleurs à peu près toutes les élèves de Wilberton. Lorsqu’elle essaye tant bien que mal de sociabiliser lors d’une fête suivant la pièce de théâtre annuelle, Roméo et Juliette, elle se confronte plutôt aux rumeurs et aux murmures derrière son dos, elle dont la bizarrerie apparente dérange. Elle ne trouve qu’un bref instant de répit avec Elizabeth Woodward, interprète de Juliette, isolée, et visiblement lasse elle aussi des qu’en dira-t-on ou du manque de tolérance de ses camarades. Malheureusement, cette amitié ne trouve pas le temps de s’étoffer : Elizabeth est retrouvée le lendemain dans la forêt entourant Wilberton, ayant visiblement mis fin à ses jours dans son costume de Juliette. La police intervient, les rumeurs se répandent… et Abby, aidée peu à peu par sa coloc Claire, enquête elle aussi.
This place kills me a une petite vibe Life is Strange. Bien que le récit se déroule dans les années 80, nous menant à une technologie et des relations entre les personnages différentes d’aujourd’hui, on y retrouve pleinement cette atmosphère étudiante, ce mélange d’entraide entre certaines filles, une sororité mise à mal par les bruits de couloir et les réputations, la thématique queer qui parcourt le roman graphique. Sans compter évidemment l’enquête policière, qui fait peu à peu tomber les masques et les apparences si policées des jeunes lycéennes. Si policée, d’ailleurs, que les rares jurons lâchés par Abby sont raturés et censurés, avec ironie.
La psychologie adolescente comme moteur
Mariko Tamaki et Nicole Goux excellent à mettre au cœur du récit ce qui les passionne, au-delà de l’intrigue : l’adolescence, la sensation d’être différent(e), le poids du regard des autres, l’homosexualité, le harcèlement. A ce titre, This place kills me est une belle représentation de l’adolescence, touchant aux sujets qui importent à cet âge, au gré des illustrations ou des dialogues. Certains dessins symboliques sont particulièrement justes et bien trouvés.. Si le harcèlement ou la fausse sororité effleuraient déjà dans ce microcosme lycéen, l’enquête policière ravive les ombres et les rumeurs, cherchant à faire de ceux et celles qui sont singuliers, en-dehors des cas, les boucs émissaires. Et ce jusqu’à leurs proches qui ont simplement le « malheur » de les côtoyer. Tout est clans ou ragots. La mort d’Elizabeth fait éclater encore plus la puissance de ses derniers mots ou presque « personne ne comprend rien aux autres ici ».
C’est sans doute là que l’aspect bichromique du dessin de Nicole Goux prend encore plus son sens. Deux couleurs, traditionnelles en ce qu’elles sont associées à la féminité et à la masculinité, et pourtant le récit est loin d’être binaire ou genré. D’ailleurs, la pièce Roméo et Juliette n’est bien jouée que par des filles, même dans les rôles masculins. This place kills me aborde l’homosexualité et la différence, sur ce qui est considéré comme toléré de la part des lycéennes dans leur attitude par l’autorité. Il n’y a pas de vision en noir ou blanc des personnages, les jeunes filles sont des adolescentes aux attitudes complexes, déchirées souvent entre l’apparence exigée par la société et les secrets que cache ce lycée si sage au premier abord.
L’illustration du roman graphique a du sens mais aussi une forme, bien entendu : ces couleurs pastel, qui s’accordent à merveille aux formes arrondies et presque comics des personnages, sont aussi là pour évoquer une temporalité plus rétro, celle des années 80, nous plongeant ainsi dans le passé. Un effet accentué par la présence de journaux et de lettres, qui rendent l’intrigue encore plus captivante et diverse sous ses formes.
This place kills me a sans aucun doute mérité de remporter les Eisner Awards 2026, Oscars de la bande dessinée et des comics : meilleure publication pour les adolescents, et aussi meilleure scénariste. Il propose une enquête policière assez sombre, aux thèmes qui sauront parler aux ados tout en offrant une esthétique rétro qui séduit immédiatement. Surtout, il n’hésite pas à aborder avec finesse des sujets aussi variés que la sororité, le harcèlement, le jugement des autres ou l’homosexualité. Un très bon roman graphique Young Adult, qui prouve encore une fois le talent de ses deux autrices.
- This place kills me est disponible aux éditions HiComics depuis le 2 septembre 2026, au prix de 24,95 €.

