Retour en Une Heure-Lumière | Voyage au fil de l’imaginaire II

par Hauntya

En 2022, je vous présentais la collection Une heure-lumière issue de la maison d’édition Le Bélial’. Née en 2016, cela fait donc dix ans que cette collection nous entraîne sur les sentiers de l’imaginaire, de la science-fiction à la fantasy en passant par le fantastique. 10 ans et 63 titres : un très beau parcours, mêlant autant des auteurs et autrices français(es) qu’étranger(es). C’est l’occasion de se laisser embarquer pour un nouveau voyage, au fil de huit novellas que j’ai découvertes ces dernières années.

Attention, cet avis est purement subjectif et reflète mes goûts personnels ; ce n’est pas parce qu’un livre ne m’a pas plu qu’il ne vous plaira pas.

Dans l’espace

Une heure-lumière, n’est-ce pas la référence la plus directe aux galaxies et donc à la science-fiction ? Et quoi de mieux pour commencer cet article qu’une novella qui nous rappelle le sense of wonder, cette sensation d’émerveillement face à un univers inconnu, mais palpitant à découvrir ? Barbares, de Rich Larson, met en scène deux contrebandiers, Yan et Hilli, embauchés par des jumeaux aussi riches qu’étranges pour aller explorer un nagevide. Une étrange créature évoquant une baleine échouée dans l’espace, mais dont l’immense corps recèle tout un écosystème foisonnant… et dangereux. La mission ne sera pas de tout repos, ni exempt de sacrifices. De l’aventure, de l’humour et quelques rebondissements même émouvants : derrière son aspect très pulp et aventures spatiales, Barbares est une jolie surprise, plus profond qu’il n’y paraît, et nous menant à nous demander qui sont les vrais barbares de l’histoire.

Waldo s’avère plus traditionnel. Pour cause, le roman a été écrit en 1942 par Robert A. Heinlein. Waldo est un génie scientifique, ayant nommé d’après lui-même son invention, des sortes de bras articulés capables de toutes les tâches. Mais c’est aussi un homme obèse, misanthrope, maladif et peu enclin à aider le genre humain qu’il méprise, préférant vivre dans l’espace, sur son vaisseau. Un espace où on voyage comme on passerait prendre le prochain train pour la ville la plus proche, d’ailleurs. Mais ces mécanismes scientifiques commencent à tomber en panne, inexplicablement ; on demande alors à Waldo de s’y pencher. Ce qu’il fera, seulement en y trouvant son propre intérêt, et avec une révélation pour le moins incroyable dans ce monde de pure science.

Waldo peut se lire de deux manières : un récit où un génie misanthrope change peu à peu et retrouve l’humanité ; ou la découverte d’une science que tout le monde avait oublié, avec un vernis scientifique pur et dur. D’ailleurs, ce vocabulaire peut parfois rebuter, nous faisant nous demander où l’auteur veut en venir. Toutefois, je ne peux pas en dire plus sans spoiler, mais c’est sur cette science que repose le principal intérêt de la novella, surtout en considérant qu’elle a été écrite 80 ans plus tôt.

La science-fiction permet parfois de faire se heurter des genres inattendus. Simulacres martiens d’Erik Brown possède un pitch pour le moins original. Les extraterrestres qui ont essayé d’envahir la Terre dans La guerre des mondes de H.G. Wells ont échoué ; puis une deuxième invasion d’extraterrestres, plus pacifique, a lieu et réussit. La Terre devient une sorte de colonie protégée où cohabitent humains et Martiens. Mais quand sur Mars, un alien se fait assassiner, on vient alors demander l’aide de Sherlock Holmes pour résoudre cette enquête, en compagnie du Docteur Watson.

Si l’enquête en soi n’est pas si présente que cela, elle offre un excellent prétexte pour un voyage spatial, d’autant que les humains y sont rarement invités. C’est surtout l’occasion de parcourir des dizaines d’endroits, de mener des scènes d’action et de découvrir des mœurs de vie différentes, futuristes, où se heurtent évidemment les personnages bien british d’Arthur Conan Doyle. Une aventure rondement menée, de surprise en surprise, tout en gardant un style assez proche de la littérature du XIXe siècle.

Terminons notre voyage dans l’espace avec Audrey Pleynet et son Rossignol. Dans un futur très loin, dans un espace très éloigné, une station existe, avec tout le multiculturalisme qu’elle prône. Mais il va bien plus loin que vous ne l’imaginez : pour s’adapter à toutes les espèces possibles de l’univers, la station possède des adaptateurs capables de fournir instantanément les conditions de vie nécessaires à tout être. Eau, air, gaz, température, etc. Une telle singularité encourage alors les amitiés et amours inter-espèces, menant à un immense métissage. Plus personne n’est humain ou n’importe quelle autre race à 100 %, loin de là.

C’est dans ce contexte de station apparemment idéale (bien que fort coûteuse en énergie) que l’héroïne nous entraîne dans sa vie, mêlant passé et présent de façon exigeante pour raconter son histoire, et la lutte entre les Fusionnistes (pro-inter-espèce) et les Spéciens (anti-métissage). Même si j’ai eu du mal à m’engouffrer dans cette lecture en raison du va-et-vient permanent entre narration présente et flash-backs, il faut reconnaître la qualité d’écriture de l’autrice. Elle est à la fois poétique et exacte en termes scientifiques et inventés, capable de délicatesse et de subtilité pour retracer les tourments et différences de cette immense cohabitation où malgré le métissage, des différences existeront toujours entre chaque être, infranchissables.

Incursion vers le body horror

Basculons cette fois vers des réalités plus proches, beaucoup plus proches. Dans Sweet Harmony, Claire North dépeint un Londres pas très lointain où les gens utilisent Fullife, une sorte de fournisseur de santé auquel on souscrit différents contrats. Par exemple, un contrat permet de garder ses dents saines sans aller chez le dentiste. Un autre d’avoir une peau et un corps en forme, sans faire de sport. D’avoir des cheveux et des ongles plus brillants. Ou encore d’accroître certaines formes et certains organes. Ou bien même de booster sa santé mentale et d’éviter autant les maladies que la dépression. Harmony Meads, l’héroïne, utilise Fullife pour ne pas tomber malade, le régime de base, mais aussi pour être d’une insolente beauté et forme.

Mais le jour où un bouton apparaît sur son menton, elle souscrit à d’autres contrats, en quête de toujours plus de beauté, de toujours mieux. Évidemment, la machine infernale se déclenche quand elle se retrouve endettée, incapable de payer ses différentes « assurances », et la chute commence. Vous l’aurez compris, Sweet Harmony est une satire féroce, cash et cynique de la course à la beauté, une critique de cette tentation à être une version meilleure, voire parfaite, de soi-même, dans un système qui vous le fait payer dans tous les sens du terme. Autant dire que ce n’est pas si loin de nous avec les nombreuses opérations esthétiques qui existent, mais aussi les multiples filtres virtuels des réseaux sociaux.

As-tu mérité tes yeux ? frappe encore un cran au-dessus dans le body horror, d’une certaine manière – même si je ne peux vous le dévoiler sans spoiler, mais faites-moi confiance. Eric LaRocca livre un récit épistolaire entre deux jeunes femmes homosexuelles, Agnes et Zoe, qui se contactent sur un forum queer. Agnes souhaite vendre un épluche-pomme familial et historique pour avoir l’argent qu’elle n’a plus pour payer son loyer, abandonnée par sa famille homophobe. Zoe, intéressée par l’objet, souhaite alors l’acheter. Les deux femmes discutent, s’attachent, deviennent amies. Deviennent amantes. Commence alors même un jeu toxique où l’une manipule l’autre, poussant l’autre à faire des choses de plus en plus extrêmes pour mériter la chance même d’être en vie, pour mériter… ses yeux.

Une novella qui ne laisse pas indifférent(e), tant elle est tout d’abord anodine, quotidienne, avant de sentir le malaise et l’étrangeté s’installer de plus en plus, la folie se nichant chez chacune des deux protagonistes. Même après l’avoir refermé, As-tu mérité tes yeux ? reste encore longtemps en tête, avec cette pointe de dérangeant et de nausée dont le body horror est roi. Un coup de poing.

Vers l’autre

Vous l’aurez vu, Une heure-lumière recèle nombre de novellas, certaines plus axées sur l’action et le scénario, tandis que d’autres s’attachent davantage aux personnages ou à une atmosphère. Mais c’est aussi une collection qui n’hésite pas à parler de l’altérité, de l’autre et de la différence.

Kid Wolf et Kraken Boy, écrit par Sam J. Miller, nous entraîne dans une toute autre époque : l’Amérique des années 20, en plein milieu de la Prohibition. Kid Wold est un boxeur juif, vendu à un mafieux après avoir été trahi par un précédent amant. Bon boxeur mais sans plus, on lui suggère alors d’avoir des tatouages « magiques », des glyphes tatoués sur la peau qui permettent une meilleure endurance ou une meilleure vitesse. Le plan serait sans accroc… s’il ne tombait pas amoureux du tatoueur Kraken Boy, modeste dans son art et qui va lui rendre son amour.

Kid Wolf et Kraken Boy peut paraître surprenant dans la collection Une heure-lumière, les histoires d’amour n’y étant pas courantes. Il s’inscrit dans une Amérique un peu uchronique, en tout cas empreinte de fantasy historique puis qu’on y intègre une forme de magie dans les années 20. Cette époque a son importance, tant on ressent à chaque page les querelles de clans de mafia, le poids politique de la société sur les héros qui doivent cacher leur amour, mais aussi leurs origines juives, les manigances dans l’ombre et les négociations financières au cours de combats truqués. Une histoire d’amour poignante dans le milieu de la boxe, et avec une alternance des points de vue écrite avec soin. Voilà un titre Une heure-lumière que je vous recommande chaudement, tant son atmosphère nous donne l’impression d’être dans ce New-York aussi crade que mafieux, et où subsiste quand même un peu de tendresse…

Concluons avec la novella de James Tiptree Jr. : Houston, Houston, me recevez-vous ? écrite dans les années 70 et récompensée par plusieurs prix. Trois hommes sont partis à bord du Sunbird en exploration spatiale. Mais après une tempête solaire, l’équipage est perdu, la Terre n’est pas là où elle devrait être, et plus personne ne leur répond. Fort heureusement, un astronef nommé Gloria les repère et leur répond enfin, composé d’un équipage féminin fort désirable pour ces messieurs. Malheureusement… ce n’est que le début de leurs soucis. Car ils vont découvrir que leur monde a terriblement changé.

Disons-le tout de suite : derrière le pseudonyme masculin de James Tiptree Jr. se cache en vérité une femme, Alice Sheldon. Féministe, cela se ressent dans ce texte fortement engagé qui va évoquer la violence des hommes, la misogynie, le patriarcat, les constructions sociales et cette idée bien plantée dans l’esprit des membres du Sunbird que la femme a absolument besoin de l’homme pour avancer. C’est radical, fort, passant de la misogynie dans un microcosme pour évoquer ses conséquences sur le macrocosme de la société, et cela ne plaira pas à tout le monde. Mais en tant que lectrice, j’ai trouvé ça jubilatoire. La science-fiction sert aussi à secouer les consciences, parfois sans ménagement…

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