Avant d’être adapté en série l’année dernière sur HBO par, entre autre, Park Chan-wook, Le Sympathisant était un roman de Viet Thanh Nguyen sorti en 2015 et Prix Pulitzer de la fiction dans la foulée. Salué pour ses qualités de roman d’espionnage, il est pourtant plus que ça ; loin de n’être qu’un récit d’espions dans le contexte de l’après-guerre du Vietnam, c’est un témoin des destructions engendrées par le mouvement colonisateur dont le Vietnam a été victime. Armé d’une plume affutée, l’auteur y imagine le destin d’un homme parmi d’autres, devenu symbole d’un monde cassé, entre le Vietnam, les États-Unis et les Philippines.
L’ambivalence espionne
Le sympathisant, c’est le « capitaine », narrateur d’une histoire à la première personne qui raconte à un mystérieux « commandant » ce qui l’a amené là, dans une cellule au fond d’une prison. Son récit commence à la fin de la guerre du Vietnam, lors des derniers jours qui précèdent la prise de Saïgon par les communistes venus du nord, et qui s’en prennent évidemment aux américains et leurs sympathisants. Aide de camp d’un général, chef de la police secrète du Sud-Vietnam, le narrateur révèle en réalité être un espion, un agent double communiste qui malgré sa proximité avec le général raconte ses plus grands secrets à Man, son agent de liaison au Nord-Vietnam (tenu par les communistes), qui s’avère également être l’un de ses amis d’enfance. L’autre, c’est Bon, lui qui est plutôt favorable aux américains puisqu’il leur fournit des renseignements. Tiraillé entre ses deux amis d’enfance, le « capitaine » raconte vite avoir deux visages, deux identités, deux persona, il est l’incarnation même de l’agent double donc les liens avec l’un et l’autre camp sont toujours troubles. Les choses tournent à l’épouvante quand, à la prise de Saïgon, et au moyen de pots-de-vins distribués savamment, le général, sa famille et le capitaine prennent l’un des derniers avions militaires américains pour s’envoler vers les États-Unis, où le capitaine espère bien y jouer son rôle de double espion au profit des communistes. Mais la guerre fait rage, et l’aéroport est pris d’assaut ; le début d’un destin terrible, entre fuite, activités contre-révolutionnaires et tentative de ne pas se faire repérer lorsqu’il va, enfin, poser le pied aux États-Unis.
L’auteur, Viet Thanh Nguyen aborde avec une facilité admirable le genre de l’espionnage en lui donnant des couleurs bienvenues. Si on a été habitué par une littérature d’espionnage très orientée en faveur de l’occident, avec des espions blancs de préférence, son espion lui incarne un mélange des deux mondes. Son double visage, c’est aussi celui de ses origines, fruit d’une union interdite entre une femme de la campagne vietnamienne et un curé français qui venait distiller la bonne parole de Dieu (et son propre intérêt) dans l’ancienne colonie « indochinoise ». Fruit de la colonisation, le capitaine raconte avoir été autant rejeté par ses camarades vietnamiens que par les américains qu’il va rencontrer, entre racisme et esprit colonisateur, il n’est ni suffisamment asiatique, ni suffisamment blanc pour appartenir à quelconque peuple. Mais loin de s’apitoyer sur le sort de son héros, tour à tour formidable et pathétique, l’auteur y met aussi beaucoup d’humour, avec un style littéraire qui recherche autant la précision du roman d’espionnage à la légèreté d’une tranche de vie atypique, pour un personnage qui va tenter de se faire une place au sein de la société américaine. Autant critique qu’admirateur malgré lui des moeurs américaines, le « capitaine » voit ses convictions se troubler ou s’affirmer, d’un jour à l’autre, dans une histoire qui mêle les croyances et les idéaux. Malin, le récit ne manque jamais de panache et prend toujours beaucoup de recul, malgré l’écriture à la première personne, en donnant au narrateur une culture et une intelligence qui lui permettent de séduire les gens qui l’entourent.
Un drame politique et personnel
Avec son ton piquant, l’auteur raconte surtout l’horreur qu’ont été la guerre du Vietnam et ses suites. Si son « capitaine » va avoir un bout de vie assez exceptionnel en Amérique, où il alterne entre espionnage pour le Nord-Vietnam et épopée personnelle, il n’en reste pas moins le témoin des violences provoquées par la colonisation, drame d’un peuple qu’il décrit comme réduit par beaucoup avec condescendance comme des « boat people » (nom donné aux réfugiés qui ont quitté le Vietnam sur des bateaux), ainsi qu’une décolonisation qui a été trahie par la violence et l’horreur. Qu’il s’agisse de la prise du Vietnam par les communistes peu enclins à pardonner à leurs concitoyens (chose qu’il aborde dans une superbe discussion entre deux personnages, abordant le fait qu’il n’y a pas plus cruel qu’une personne qui s’en prend à son concitoyen), ou les difficultés subies par les vietnamiens qui ont émigrés, la décolonisation du Vietnam n’a été qu’un amas de violence. Et l’intelligence de Viet Thanh Nguyen, c’est de raconter ça avec humour, en écrivant un « capitaine » aussi malin que victime de sa propre histoire, entouré de personnages aux destins dramatiques mais qui sont souvent là pour apporter un peu de légèreté. Comme le général qui peine à accepter sa perte de statut en devenant un réfugié parmi d’autres, réagissant parfois de manière absurde à son quotidien américain. Mais plus encore, l’auteur caractérise avec talent toute une galerie de personnages d’origine vietnamienne qui, pour certains n’ont pas vécu la guerre, et qui tentent tout de même de retrouver un sentiment d’appartenance à plusieurs milliers de kilomètres de chez eux. Encore que, cette idée d’un « chez soi » lointain n’est pas une évidence pour tous, comme l’un des personnages féminins, savamment écrit, qui a grandi aux États-Unis, et qui a du mal à comprendre pourquoi elle devrait être attachée à un pays dont elle ne connaît rien au titre d’une appartenance ethnique.
Le Sympathisant est un roman exceptionnel tant il aborde avec lucidité la colonisation et ses drames, sous l’angle du roman d’espionnage où la tension est permanente. Tant pour les péripéties vécues par son héros que pour le destin de ses congénères, tous liés par une même appartenance qui dépasse les idées reçues sur le patriotisme. Parfois avec un peu de sarcasme, l’auteur affiche surtout beaucoup de sincérité dans un livre qui est une mine d’or de connaissances et d’anecdotes sur la guerre du Vietnam, au sein de laquelle il imagine le destin d’un personnage hors norme qui incarne autant l’espionnage, au sens propre, que les interrogations sur l’identité et l’appartenance nationale. On pourrait le réduire au roman de guerre ou d’espionnage, mais en réalité, Le Sympathisant c’est un peu plus que ça : c’est un regard acerbe sur les histoires de nombreuses personnes qui ont subi des situations similaires, mais tous unies autour d’un même drame, la colonisation. La liberté ne sera une réalité pour tous que lorsqu’on aura libéré toutes les colonies.
- Le Sympathisant de Viet Thanh Nguyen est disponible en librairie.