Personnage clivant, Hideo Kojima ne laisse pas indifférent dans le petit monde des jeux vidéo. Considéré comme un génie par certain·e·s, caricaturé par d’autres pour son égo qui a bien du mal à passer les portes, le créateur à la tête de Kojima Productions peut toutefois se targuer d’avoir marqué à sa manière son industrie. Initialement employé chez Konami, il a connu un succès considérable avec Metal Gear Solid en 1998 sur PlayStation, premier épisode en 3D d’une série débutée une dizaine d’années plus tôt de manière plus confidentielle sur MSX2. Précurseur du jeu d’infiltration, la saga est devenue culte en connaissant un succès considérable. Vingt sept ans plus tard, et alors que le jeu a connu de nombreuses suite, « MGS » comme on l’appelle plus généralement est-il encore le jeu culte de nos souvenirs ?
« 100 ans après » est une chronique rétro qui vous invite à découvrir des jeux vidéo qui ont marqué notre histoire de joueurs et de joueuses, pour le meilleur comme pour le pire, en les parcourant à nouveau à notre époque afin d’y apporter un regard neuf.
De la série B au drame
Metal Gear Solid est écrit comme une tragédie. Et à l’époque, c’était une surprise. Car les premiers épisodes en 2D s’inspiraient plutôt de films d’action bas du front, et ce premier opus en 3D sorti sur PlayStation débutait de la même manière. Entre les premiers dialogues dans le « codec » (un outil de communication) où interagissent les différents protagonistes, et l’aspect quasiment « cartoonesque » du comportement des ennemis, avec le point d’exclamation au-dessus d’eux quand ils nous repèrent et leurs mouvements très codifiés, il est bien difficile de prendre le titre au sérieux dans ses premiers instants. Et ce n’est pas un hasard : le jeu s’inscrit pleinement dans la fin de la guerre froide et la guerre du Golfe, à un instant où les dynamiques politiques sont redistribuées, et il est l’héritier d’un cinéma qui caricaturait les relations géopolitiques et militaristes des antagonistes de cette époque. Pour autant, MGS a fini par surprendre son public en orientant rapidement son récit vers quelque chose de plus sérieux, de plus touchant aussi, avec une écriture qui manque certes parfois de finesse, mais qui voulait aborder des thématiques qui se faisaient plus rare dans les jeux vidéo. Le tout accompagné par une bande originale de TAPPY et Kazuki Muraoka notamment, qui s’approprient des sonorités militaires en leur insufflant un vent dramatique, à l’image du superbe thème principal.
On y découvre ainsi une narration qui vire vers la tragédie, en abordant les destins brisés de personnages comme Psycho Mantis et Gray Fox, antagonistes dont le passé tragique en a fait des espèces de rats de laboratoire, ou encore Sniper Wolf, victime d’une vie où elle n’a jamais connu autre chose que la guerre. Aussi, un discours foncièrement antimilitariste et antinucléaire, qui suivra la saga par la suite, où au-delà de l’action ambiante, le récit préfère prendre le temps dans ses cinématiques de révéler à ses personnages les horreurs de guerres interminables au titre de gains personnels. L’arme nucléaire est décrite comme une menace pour l’humanité, remettant en cause le principe même de l’arme comme outil de « dissuasion » alors que l’aventure consiste à empêcher une organisation secrète de mettre la main sur des têtes nucléaires qui ne devaient être que des moyens de défense, officiellement. C’est, d’ailleurs, une thématique centrale dans les jeux de Hideo Kojima, avec en apogée Metal Gear Solid V : The Phantom Pain où le mode multijoueur consistait en un effort commun de la communauté pour détruire l’intégralité des armes nucléaires de son univers. On pourrait aussi citer Death Stranding, qui n’appartient pas à la même saga, mais où le développeur y apportait aussi une réflexion antinucléaire, sur fond de coopération entre les joueurs et les joueuses pour retrouver une forme d’humanité.
Action, grandiloquence et pêché mignon
Pour autant, MGS propose une aventure d’action-infiltration aux multiples rebondissements, ne perdant jamais de vue ses inspirations premières. Tout commence alors que Solid Snake, un soldat d’élite, est envoyé sur l’île de « Shadow Moses » où se trouve une base contenant des armes nucléaires. Un groupe de soldats en rébellion en a pris le contrôle, et leur leader menace les États-Unis. Entre les rencontres fortuites (qui tombent toujours à pic) et les grands méchants vraiment très méchants, le jeu n’oublie pas d’être un divertissement où le second degré n’est jamais très loin. Quitte à parfois trop en faire, comme la scène improbable où l’un des boss, Revolver Ocelot, nous gratifie d’un discours interminable sur son habileté au revolver, ou encore l’infiltration sous un carton, et plus généralement les discussions sarcastiques entre le héros et les antagonistes en plein combats. Le jeu ne se prend pas toujours au sérieux, et c’est certainement l’une de ses plus belles qualités, car sa narration utilise avec brio ce décalage de ton entre l’aventure et le drame qui se joue en toile de fond. Un bon moyen d’aborder les limites de la militarisation et le danger nucléaire sans pour autant en faire un pamphlet imbuvable, tout en s’offrant quelques scènes mémorables à l’image de la scène de torture, les révélations autour des méandres de la politique américaine, ou encore quelques rencontres face à des boss qui apportent un vrai plus narratif.
Ce mélange des tons ne convient toutefois pas à tout le monde, comme on l’a vu en 1998 où le jeu souffrait déjà de certaines critiques sur son manque de sérieux, même si cela ne l’a pas empêché de connaître le succès. Mais surtout, ce second degré omniprésent peut parfois poser quelques problèmes à l’émotion de certaines scènes, poussant le studio à mieux équilibrer la narration dans les épisodes suivants. Plus encore, c’est le traitement des personnages féminins qui n’a pas bien traversé les époques, avec des remarques franchement sexistes de Solid Snake sur le postérieur de Meryl, l’un des personnages féminins, le faisant passer pour un blaireau. Ou encore le traitement d’un personnage comme Mei Ling qui tombe en pâmoison devant le charisme du héros, et la tenue de Sniper Wolf, l’un des boss du jeu, qui viserait probablement moins bien avec son sniper si elle n’avait pas un décolleté aussi plongeant (sur une île près de l’Alaska, où il fait un peu froid). C’est dommage, car ces personnages bénéficient par ailleurs d’une écriture pas inintéressante à certains endroits. Et sur le sexisme, on ne peut pas dire que Hideo Kojima ai revu sa copie par la suite ; pire encore, le traitement de certains personnages des titres suivants est encore plus limite, comme Quiet dans le cinquième épisode de la série principale qui a fait polémique à sa sortie, à juste titre.
Infiltration austère, mais gratifiante
S’il y a bien une console rétro qui a mal vieilli, c’est la toute première PlayStation. Et en particulier, les premiers jeux qui exploitaient une 3D encore balbutiante, entre une image à la fluidité relative, des gros pixels pas toujours flatteurs, des textures scintillantes et des contrôles à la croix directionnelle (avant même l’arrivée des sticks analogiques) qui étaient finalement assez peu adaptés au mouvement dans un espace en 3D. Et ça se remarque assez bien dans ce premier Metal Gear Solid en 3D, avec une certaine « lourdeur » dans les mouvements, un système de visée bien moins pratique que dans ses suites et des combats au corps à corps assez risibles. Pourtant, en y rejouant en 2024, et avec le recul du quart de siècle qui me séparait de ma première expérience avec le jeu, je me suis vite rendu compte que jeu avait pleinement conscience de ses limitations et faisait au mieux pour les surmonter. Par exemple, sur le mouvement dans l’espace, Solid Snake suit des mouvements assez archaïques (en ligne droite et en diagonale, sans entre-deux) comme ses adversaires, mais il est capable de tirer sur un ennemi légèrement décalé dans l’axe, grâce à une visée automatique qui s’affine à mesure que l’on multiplie les tirs sur un même ennemi. Pareil pour la possibilité d’utiliser une vue à la première personne temporairement afin de mieux observer les alentours et compenser la caméra fixe sur l’action.
C’est pourquoi le jeu arrive encore à étonner de nos jours, en s’appuyant également sur un système d’infiltration pionnier qui impressionnait pour son époque. Les ennemis réagissent aux bruits de pas sur certaines surfaces (métal, flaque d’eau), repèrent les traces de pas dans la neige et remontent la piste, ou encore parviennent à réagir aux tirs. Maintenant, il faut avouer que tout n’était pas rose. Puisque échapper à une alerte déclenchée consiste généralement à aller se planquer dans un des conduits d’aération devant lesquels les gardes sont incapables de réagir. Attendre sagement qu’ils se calment tous et retournent vaquer à leurs occupations, même s’ils doivent se remettre à patrouiller an sifflotant là où ils ont vu leurs camarades que l’on a tué quelques secondes plus tôt. Ainsi, même si l’on n’échappe pas aux lenteurs d’antan, avec un Solid Snake qui semble quinquagénaire au moment de se relever après avoir rampé, et qu’il faut un certain temps d’adaptation avant de comprendre et d’accepter les limitations techniques d’un jeu sorti en 1998, l’expérience s’avère encore aujourd’hui plutôt agréable. Et encore heureux, parce que la Master Collection sortie en octobre 2023 qui m’a permis de rejouer au titre sur PC est d’une fainéantise exemplaire : pas d’amélioration de gameplay, ni de visuel, avec en tout et pour tout une galerie d’artworks plutôt agréable pour admirer le travail de Yoji Shinkawa sur les personnages devenus iconiques. À noter par ailleurs que cette édition permet de choisir entre les différentes versions du jeu, mais que je préconise largement de choisir la version US. D’abord parce que la traduction anglaise était de bien meilleure facture que la traduction française (néanmoins très drôle malgré elle), mais aussi parce qu’à l’époque, les jeux US NTSC tournaient en 60hz et non en 50hz comme en Europe : un gain de fluidité immédiat qui se voit très largement sur MGS.
En réalité, pour bien apprécier dans MGS, il faut se remémorer ce qu’était la pop culture dans les années 1990. Un monde post-guerre froide où les dynamiques mondiales étaient en plein bouleversement, un moment où l’on craignait le retour de nouveaux conflits armés à un moment où les belligérants habituels ne cachaient plus leurs capacités atomiques. Avec une dissuasion nucléaire qui battait son plein, qui inspirait bon nombre de films plus ou moins réussis, avant que les jeux vidéo s’emparent également du sujet. Avec son ambiance cinématographique qui nous plonge dans une base militaire qui suinte les débris d’une guerre froide encore dans toutes les têtes, avec une pointe de technologies de l’époque auxquelles on greffe quelques gadgets fantasques et un mecha à l’allure exceptionnelle, le Metal Gear Rex, Metal Gear Solid n’est pourtant pas que cette émanation d’une autre époque que l’on pourrait lui reprocher. Parce que son écriture était suffisamment maline pour que, entre ses entrepôts, souterrains et laboratoires où l’on est pris au piège, seul contre tous, parfois jusqu’à l’angoisse, on y incorpore un sous-texte qui résonne encore aujourd’hui sur l’antimilitarisme et l’arme nucléaire, qui a jetée dans le monde une crainte dont on ne se séparera probablement jamais.
- Metal Gear Solid est initialement sorti en 1998 sur PlayStation et est désormais jouable sur PC, PlayStation 4, PlayStation 5, Nintendo Switch et Xbox Series X|S dans la « Metal Gear Solid: Master Collection Vol.1 » sortie le 24 octobre 2023.