La fin du monde inspire le cinéma hollywoodien depuis un bout de temps, et peut-être encore plus ces deux dernières décennies. Peut-être en réaction à un monde réel qui semble courir vers sa propre perte (guerres, menace de l’armement nucléaire, pandémie), mais surtout par fascination pour la réaction humaine face à l’impossible. Un vaste sujet, et côté science-fiction, quelques films ont su allier l’impossible à l’exploration spatiale, de 2001: L’odyssée de l’espace en 1968 à Interstellar il y a une dizaine d’années. Beaucoup s’y sont cassés les dents, le genre de la fin du monde (et/ou de l’exploration spatiale) ont accouché d’un paquet de films douteux, mais certains surnagent. Et ce Project Hail Mary (ou « Projet dernière chance » dans sa terrible traduction française) rejoint plutôt la liste des réussites. Le dernier film de Phil Lord et Christopher Miller, adapté d’un livre de Andy Weir, sorti ce mois de mars, s’intéresse en effet au genre sous un angle intéressant. Celui du buddy movie, dans une ambiance pourtant mélancolique, où son voyageur solitaire (par la force des choses) Ryan Gosling se trouve un ami hors norme.
L’aventure au singulier
Le film commence par un désastre. Un homme dont on fait la connaissance se réveille dans un vaisseau spatial, seul, sans savoir qui il est, pas plus ce qu’il peut bien faire là. Pourtant bardé de connaissances qu’il ne s’explique pas sur la science qui compose le vaisseau, il s’aperçoit vite qu’il est seul à bord. Les deux autres astronautes, un homme et une femme, sont morts. Ce qui ressemble aux prémices d’un film d’horreur trouve pourtant aussitôt une forme d’humour, par le biais de son unique survivant incarné par Ryan Gosling, personnage haut en couleurs, pas courageux pour un sou, et qui pourtant doit faire avec ce qu’il a sous la main. C’est-à-dire… Pas grand chose. Pas possible de contacter la base sur Terre, pas plus que de savoir comment rentrer à la maison, il n’a d’autre choix que de continuer la mission qui semble enregistrée dans l’ordinateur de bord : atteindre une galaxie lointaine pour une raison obscure. Une bonne idée qui montre vite qu’on est entre de bonnes mains, parce que Lord et Miller ont la bonne idée de se réinventer pour bien appréhender la ligne qu’ils posent entre humour et drame, utilisant le premier registre au profit de l’autre. Si leur héros fait l’imbécile, c’est un moyen de surmonter l’horreur de la situation, tandis que le drame trouve une force monumentale dans le dernier tiers du film où Project Hail Mary met un superbe point final à une intrigue à plusieurs embranchements, maline, et très humaine. Pour aller chercher justement l’humanité de son héros, le duo fait appel à l’apparition d’une créature de science-fiction, un extraterrestre, balancé là pour une rencontre touchante entre l’homme (paumé) et l’extraterrestre, pas bien sûr non plus de là où il va. Pas artificielle du tout, cette rencontre sert au contraire l’intelligence d’un film qui aborde la science-fiction par ce qui rend fondamentalement humain, plus que par l’héroïsme ou l’aventure, souvent caractéristique du genre.
Pourtant, tout se justifie par l’aventure. La fin du monde approche à cause du soleil qui disparaît peu à peu, et la mission est fondamentale pour la survie de la Terre (ou a minima, des humains qui n’ont pas envie de geler). Mais le film a de beau en ce qu’il dit sur l’humanité de son personnage. Pas un héros, pas un anithéros non plus, plutôt sympathique, un personnage auquel on s’identifie aisément et qui incarne la simplicité de populations qui veulent juste vivre leur vie paisiblement. C’est ce caractère simple, en ce qu’il n’a rien de remarquable ou d’unique (si ce n’est ses connaissances scientifiques), qui rend le personnage de Ryan Gosling si bon. Cette manière de raconter de la science-fiction avec une personne ni héroïque, ni courageuse, pourtant condamnée à sauver le monde, qui fait de Project Hail Mary quelque chose d’assez unique. On rigole autant qu’on a peur pour l’avenir, on comprend rapidement les intentions de ce personnage-là, ce qui l’anime, ce qui l’effraie et ce qu’il espère, et c’est précisément ce qui distingue son histoire de beaucoup d’autres films du genre. Je n’ai pas lu le roman que le film adapte, je ne pourrais donc pas juger sa fidélité, mais il y a en tout cas dans cette histoire une écriture très sensible qui rend ses principales scènes encore plus marquantes. Qu’il s’agisse de sa jolie relation avec l’extraterrestre, de ses peurs ou de la faculté qu’il a de toujours trouver un système D qui sort des clous bien balisés de ce genre d’histoire, ce personnage-là a quelque chose de spécial.
Une douceur cinématographique
On connaît bien maintenant Lord et Miller. Duo de cinéastes qui s’est illustré surtout, ces dernières années, pour leurs productions. Mais leur retour derrière la caméra est une réussite à la hauteur de l’évènement. Leur manière de filmer le huis clos d’un vaisseau spatial à l’abandon a quelque chose de surprenant en ce qu’elle dépasse la classique « peur » provoquée par la solitude. Au contraire, ils s’approprient cet espace-là à mesure que leur personnage l’explore pour en faire un terrain de jeu plus que le symbole d’une mission ratée. La narration elle se structure sur deux niveaux, les scènes dans l’espace étant entrecoupées de flashbacks, à mesure que le héros retrouve ses souvenirs, montrant comment le monde en est arrivé à lancer cette expédition spatiale, et comment ce gars bien peu courageux a pu se retrouver là-dedans. Peut-être un peu moins réussies en ce qu’elles sont beaucoup plus classiques, ces scènes sur Terre jouent néanmoins un rôle essentiel dans la construction du récit, et le duo de cinéastes à la caméra conserve une sobriété intéressante en opposition au festival de couleurs que l’espace offre parfois. La direction artistique est d’ailleurs assez exceptionnelle avec une photographie qui capture l’essence d’un espace infini, et qui y ajoute à certaines scènes clés un océan de couleurs qui insistent sur le côté quasi-mystique de la mission à laquelle a pris part notre joyeux luron. Il en est de même pour la bande son du film, très solide, partagée entre classiques, titres plus modernes et une bande originale sobre mais qui accompagne très bien ce film. On retient d’ailleurs une scène assez géniale autour de la musique avec Sandra Hüller, qui joue un personnage essentiel sur Terre, mais je n’en dis pas plus.
Project Hail Mary m’a cueilli. Je n’en attendais rien, n’étant pas particulièrement un nostalgique des premiers films de Lord et Miller (et le fait qu’ils n’ont pas réalisé grand chose depuis dix ans, finalement), mais la sensibilité de cette histoire est très spéciale. Je pourrais m’étendre sur la superbe prestation de Ryan Gosling, mais celle-ci est à la hauteur de son talent et ne surprend donc pas. En réalité, ce qui marche, c’est cette approche de la science-fiction et du thème de la fin du monde sous un angle très humain qui évite pourtant le pathos. Pas de grandes histoires familiales (le héros n’a personne autour de lui), mais plutôt un « buddy movie » inattendu, où l’amour et l’affection se trouvent là où personne ne l’attend. Une approche humaine qui célèbre celles et ceux qui veulent simplement vivre leur vie, qui ne sont pas de fantastiques et courageux·euses héro·ïnes prêt·es à donner leur vie pour sauver le monde. Et si je parlais en introduction de 2001: L’odyssée de l’espace et de Interstellar, c’est parce que le film leur emprunte justement cette humanité qui est au fondement de leurs histoires, une chose que Hollywood nous livre rarement, et qui à chaque fois reste en mémoire.

