Blue Moon | Huis-clos intimiste et mélancolique

par Hauntya

« Blue moon
You saw me standing alone
Without a dream in my heart
Without a love of my own… »

Blue Moon, voilà un titre de film qui serait certainement passé au-dessous des radars s’il ne m’avait pas évoqué une certaine chanson interprétée par Anna O’Byrne, chanteuse de comédie musicale australienne. Et pourtant, ce biopic réalisé par Richard Linklater a bien été nommé aux Oscars de mars 2026, avec la proposition de Ethan Hawke comme meilleur acteur et et celle de meilleur scénario original. Malheureusement, en l’absence de sortie au cinéma en France, on peut pas dire que Blue Moon ait eu la promotion nécessaire pour se faire connaître.

Il était une fois… la comédie musicale

31 mars 1943. C’est la première représentation d’Oklahoma ! comédie musicale typiquement américaine, qui va devenir un succès retentissant, amenant la gloire au compositeur Richard Rodgers (interprété par Andrew Scott) et au parolier Oscar Hammerstein II (Simon Delaney). Un duo qui va ensuite marquer l’histoire de la comédie musicale avec des œuvres comme La mélodie du bonheur, Carousel ou The King and I. Mais ce soir de gloire est aussi la soirée de déchéance d’un autre homme.

Seul au bar, Lorenz Hart (Ethan Hawke) rumine sa notoriété passée avec Richard Rodgers, ami et collaborateur de longue date. Le duo a composé plus de vingt pièces pour Broadway, mais c’est l’alcoolisme de Lorenz « Larry » et son comportement lunatique qui ont conduit à une séparation artistique entre les deux hommes. Tout au long de la soirée, une galerie de personnages va tourner autour de Lorenz, donnant à voir différentes facettes de sa personnalité : le barman (excellent Bobby Cannavale), Richard Rodgers, mais aussi le soldat pianiste de la salle, ou encore Elizabeth Weiland (Margaret Qualley), jeune étudiante en art dont Larry a fait sa protégée.

Un biopic d’un temps et d’un lieu

Ethan Hawke (Lorenz Hart) avec le soldat pianiste du bar dans Blue Moon

© Blue Moon, Detour Film Productions, 2025

La formule du biopic au cinéma est parfois lassante, suivant toujours la même structure pour décrire l’ascension et la fin d’une personnalité réelle. Loin de ce modèle classique, Blue Moon choisit de s’appesantir sur une soirée pour tout dire du caractère de Lorenz Hart, le donner à voir dans ses errements et ses éclats de joie. Le film ne quittera jamais la salle du bar et le récit ne dure que quelques heures. Un huis-clos qui pourrait être étouffant, mais qu’Ethan Hawke parvient à illuminer de son charisme et de son élégance tout du long. Comme beaucoup d’artistes, Lorenz Hart a ses casseroles : l’alcoolisme (dont il fête un temps de sobriété) qui a gâché ses relations amicales et professionnelles, un désir intéressé pour sa jeune protégée, ou sa jalousie envers le nouveau duo phénomène de Broadway.

Une soirée peut-elle représenter toute la vie d’un homme ? Avec Richard Linklater, Blue Moon y arrive, et cela aurait été probablement difficile avec un autre réalisateur. Oui, Blue Moon est bavard, c’est même un monologue, mais qui sort de l’exercice de style pour briller pleinement. Lorenz parle de sa carrière et de sa vie au barman et au pianiste de la salle, tel un pilier de bar, mais un pilier de bar drôle et acéré, vif et lunatique. De souvenir en souvenir, d’évocation musicale jusqu’aux mots sur ses collaborateurs ou sa famille, Lorenz se livre complètement, fait des mots d’esprit, se moque de lui-même, ironise sur sa sobriété ou son talent musical, célèbre, mais pas au point qu’on le reconnaisse dans la rue. Pas au point d’être celui qui a écrit les paroles de Oklahoma! qui se joue à l’instant même, qu’il méprise, mais qui sera un succès inatteignable pour lui.

Ethan Hawke parvient à nous rendre son personnage terriblement attachant et fragile, durant les 100 minutes que dure le film. Au fil de son monologue, par des regards aussi bien que par des gestes, l’acteur nous montre toute la fragilité de son personnage, toute sa vivacité et sa capacité à être un showman, pour cet artiste qui a décidé sciemment d’être « l’homme le plus drôle de la pièce » pour mieux cacher ses angoisses, sa sensation de laideur et son malaise. Tous ses rires, toutes ses chansons et tout son charisme dissimulent un profond mal-être qui ne quitte pas Lorenz Hart de toute sa vie, lui qui a toujours été mal à l’aise dans sa propre peau et sur qui ont traîné des rumeurs d’homosexualité.

Entre ombre et lumière

Andrew Scott et Ethan Hawke interprètrent Richard Rodgers et Lorenz Hart dans Blue Moon, collaborateurs musicaux.

© Andrew Scott (Richard Rodgers) et Ethan Hawke (Lorenz Hart), en collaborateurs musicaux dans Blue Moon, Detour Film Productions, 2025

Les rencontres avec les autres personnages du film ne font que mettre en lumière le côté solaire de Larry, en même temps que sa solitude. Son béguin pour sa protégée Elizabeth, pour qui il apparaît davantage comme une figure paternelle et un mentor, s’effondre bien vite quand celle-ci avoue l’aimer, mais pas comme ça. Il s’ensuit un malaise gêné dans lequel on ne peut que compatir pour les deux protagonistes. Pourtant, hors de leurs minutes de discussion qu’il laisse un temps en suspens, pour apprécier ce qui ne peut être, il repart ensuite avec un sourire et avec un sincère intérêt pour elle.

La même dualité reprend lorsqu’il félicite enfin Richard Rodgers pour le succès d’Oklahoma!. Avec un mélange d’empressement presque hypocrite, Lorenz essaye de se racheter de ses errances alcooliques avec son ancien collaborateur, cherchant à retrouver une notoriété et un travail qu’il a perdu. Tout cela sous les yeux d’un Andrew Scott assuré, mais aussi gêné et honteux de la déchéance de son ami, face à une société dans laquelle il faut pourtant faire bonne figure. Pourtant, la camaraderie et la confiance des deux hommes finira par revenir, donnant à voir le génie et le talent créatif de ces deux esprits admiratifs l’un de l’autre. Et c’est là un portrait très juste des relations humaines, comme tout le reste du film.

Blue Moon réussit l’exploit de ne pas être un biopic classique. Il donne, le temps d’une soirée et d’un seul lieu, une plongée dans l’esprit d’un homme aussi talentueux que solitaire, aussi lunatique et négligent que charismatique. Comme sur scène, le show doit continuer, et c’est la voie que choisit Lorenz Hart malgré ses échecs avec les autres, en dépit de son mal-être et sa tendance à boire. Pourtant, si ce jeu est infiniment ciselé et pensé de sa part, mêlant joutes et réflexions cyniques, dans son regard, on ne peut que déceler sa solitude et sa souffrance, cette sensation d’amertume pour un homme habitué aux feux de la scène, et qui se sent désormais dépassé et perdu.

Il est rare de voir un biopic qui mette en scène avec un aspect aussi touchant cette dualité, ne cherchant pas à embellir la vie d’un artiste, mais en le montrant dans toute sa complexité et ses paradoxes. De multiples facettes interprétées à merveille par un Ethan Hawke inspiré et charmeur, avec toute l’absurdité et la beauté des relations humaines, entre tristesse et empathie. Blue Moon aurait bien mérité une sortie sur grand écran.

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