Kamen Rider Black Sun | Un genre plus moderne que jamais

par Anthony F.

Du haut de sa cinquantaine d’années, la licence Kamen Rider est, avec Ultraman, l’un des représentants du tokusatsu le plus populaire au Japon. Pourtant, le genre a connu ses heures de gloire, entre la mythologie autour de Godzilla ou celle des henshin hero, séries de super héros comme Bioman et compagnie. Mais Kamen Rider a de son côté jamais eu sa chance, sauf aux yeux de quelques irréductibles qui ont su vouer une véritable fascination pour ce monde-là. L’arrivée de Kamen Rider Black Sun sur Prime Video en fin d’année 2022 n’était pourtant pas une grande surprise, car la plateforme américaine avait déjà diffusé quelques séries de cet univers ces dernières années. Néanmoins, cela est arrivé avec un point atypique : il y a eu un peu de promotion faite autour de l’oeuvre sur les réseaux sociaux, ce qui a permis d’attirer l’oeil de quelques néophytes, moi le premier, et je n’ai pas été déçu du voyage.

L’envie de dépasser son modèle

© ISHIMORI PRODUCTION INC. and TOEI COMPANY, LTD. All Rights Reserved. © KAMEN RIDER BLACK SUN PROJECT

Quand la production Toei va chercher Kazuya Shiraishi pour réaliser sa nouvelle série Kamen Rider, elle fait un choix radical : celui de donner les clés de la licence à une personne qui a certes démontrée d’immenses qualités de cinéaste, mais c’était dans un genre qui n’a pas grand chose à voir avec le tokusatsu. Le réalisateur de The Blood of Wolves, fable sociale sur la criminalité japonaise des années 1980 sur fond de corruption policière, n’est pas tout à fait le profil habituellement recherché pour ce type de production. Mais ce choix est fait sciemment, à un moment où la Toei tente de renouveler ses licences en les mettant dans les mains de quelques personnes capables de dépasser les codes sans pour autant les briser, comme Hideaki Anno (oui, le créateur de Neon Genesis Evangelion) sur Shin Godzilla, et plus récemment encore sur Shin Kamen Rider (que je suis impatient de pouvoir regarder). Des profils plus matures peut-être, mais aussi plus faciles à vendre à l’occident, et ce n’est pas un hasard si Kamen Rider Black Sun prend une tournure complètement inattendue.

Son histoire tourne autour de Kotaro et Nobuhiko, deux « kaijins », c’est-à-dire des humains génétiquement modifiés, capables de se transformer en sortes de monstres. L’un incarné par Hidetoshi Nishijima (qui a convaincu bon nombre de personnes en festival avec Drive My Car), l’autre par Tomoya Nakamura (qui jouait dans The Blood of Wolves). Les deux forment un duo que tout oppose, dans un monde où leurs semblables sont discriminés par une population qui rejette ce qu’elle refuse de comprendre. Cela n’échappera pas à certain·es d’ailleurs que « kaijin » ressemble terriblement à « gaijin », soit le terme désignant les étrangers en japonais. Ces « monstres », créatures à l’apparence souvent proche des insectes, ne sont que vaguement tolérés par le pouvoir politique qui doit concilier une forme de cohabitation entre les peuples, et la xénophobie ambiante qui règne dans un Japon déchiré par des manifestations de groupements politiques qui verraient d’un bon oeil que l’on extermine ces personnes mi-humaines mi-animales. Et au milieu de tout cela, Aoi (jouée par Kokoro Hirasawa) une jeune femme qui se fait connaître pour son militantisme en faveur des kaijins, et qui se retrouve vite la cible de forces diverses, entre un gouvernement qui semble avoir des trucs à cacher et une espèce de secte qui voue son adoration au Creation King. Cette créature est capable de donner naissance à d’autres kaijins, ce qui pousse les factions les plus radicalisées à s’en rapprocher pour s’armer dans un conflit inévitable face à une humanité qui rejette de plus en plus celles et ceux qui ont eu le malheur d’être des kaijins.

Pour donner vie à sa série en dix épisodes, Kazuya Shiraishi s’appuie sur une mise en scène soignée dans un style qu’il connaît sur le bout des doigts, mais auquel il incorpore des codes propres au genre. C’est ainsi qu’on découvre des scènes d’action, des manifestations violentes entre manifestants et policiers qui aurait sans aucun mal leur place dans l’un de ses films de gangsters. Mais à cela il ajoute le propre du tokusatsu : les costumes des personnages, avec des effets spéciaux en dur délaissant au maximum le numérique, avec des plans qui tentent de mettre en valeur le travail effectué sur les costumes, et des combats conformes à ce que l’on attend dans ce genre d’univers. Ainsi, les scènes en CGI sont rares et les maquettes nombreuses, quitte parfois à dénoter avec ses intentions en matière de maturité sur la mise en scène et le récit. Et c’est là qu’il y a parfois quelques errements car si le costume du Kamen Rider est une réussite, il rend plutôt mal pendant les chorégraphies un peu lentes et peu inspirées. Pire encore, c’est les costumes des personnages secondaires qui frisent parfois le risible. Et si cela fonctionne parfaitement dans un tokusatsu plus classique, l’ensemble s’incorpore assez mal dans le ton plus mature et politique que tente de donner Shiraishi à son oeuvre.

Kamen Rider, la voix du peuple

© ISHIMORI PRODUCTION INC. and TOEI COMPANY, LTD. All Rights Reserved. © KAMEN RIDER BLACK SUN PROJECT

Nonobstant sa volonté de rendre hommage au genre, Shiraishi assume pleinement son univers et donne à Kamen Rider Black Sun le petit plus qui rend la série aussi unique et passionnante à suivre malgré ses quelques errements stylistiques ou sa narration parfois un peu confuse. Il décide, de manière assez osée, d’ancrer cet univers fantastique dans le réel en faisant directement référence à de nombreux évènements mondiaux ou parfois spécifiques au Japon. C’est le cas avec un gros pan de l’histoire, celle de la modification génétique de quelques êtres humains conduisant à l’apparition cinquante ans plus tôt des premiers kaijins. Au moyen de flashbacks sous la forme d’images d’archives vieillies, le cinéaste s’inspire pleinement et de manière assez peu subtile de l’un des plus grands tabous de l’histoire impériale japonaise, celle de l’Unité 731, qui a existé entre les années 1930 et la fin de la 2nde guerre mondiale. Une unité militaire de recherche bactériologique qui expérimentait sur des personnes humaines, souvent vivantes, recherchant les limites de la manipulation des corps et de la génétique, dans un but de créer des armes bactériologiques. Une page noire de l’histoire japonaise que le gouvernement local n’a reconnu que du bout des lèvres en 2002 seulement. Sujet encore tabou dans la société et dans le récit historique que tente d’imposer le Japon (notamment dans ses relations avec les autres pays asiatiques dont les peuples ont été victimes de ces expérimentations), il est extrêmement osé, mais aussi malin, de faire référence à cette histoire. Les kaijin ne sont ainsi plus seulement le fruit de quelques savants fous complètement déshumanisés, ce qui aurait été la voie facile pour raconter une telle histoire, mais le résultat de recherches gouvernementales mettant directement en cause une société complètement aveuglée par sa haine. C’est audacieux, d’autant plus que la série n’hésite pas non plus à reprendre quelques idées des banderoles et des slogans de mouvements anti-étrangers qui existent aujourd’hui au Japon pour illustrer les manifestations anti-kaijin. Ou encore une scène particulièrement violente où des policiers étouffent un kaijin avec un genou sur la nuque pendant une « arrestation », un moment où il tente de dire qu’il ne peut pas respirer, rappelant les nombreuses vidéos de violences policières et les victimes assassinées par la police ces dernières années.

Ce mélange des tons donne à Kamen Rider Black Sun quelque chose d’assez unique, entre la promesse d’un tokusatsu capable de ravir les fans du genre en leur offrant quelques scènes mémorables grâce aux personnages costumés, et l’envie d’utiliser la licence comme un pamphlet foncièrement humain, anti-corruption et dénonciateur des violences policières, avec en plus un fort accent mis sur l’acceptation des autres, dans un récit qui emprunte énormément aux discours anti-racistes des dix dernières années. Il faut parfois passer outre une narration qui provoque quelques confusions à cause de flashbacks pas toujours distribués de manière opportune, et des costumes qui marchent certes super bien pour les personnages principaux mais qui souffrent d’un manque de soin pour les autres. C’est dans l’ensemble un projet malin, avec une vraie volonté de raconter quelque chose de fort à son audience, sans pour autant renier le côté très fantaisiste du tokusatsu. C’est un pari réussi pour Kazuya Shiraishi qui a su amener son style du côté de Kamen Rider, tout en s’imprégnant de ce qui a fait la popularité de cet univers.

  • Kamen Rider Black Sun est disponible intégralement sur Prime Video.

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