Dorohedoro | Autopsie d’une œuvre (Oc)culte

par Reblys

© Q-Hayashida, Shogakukan, Soleil Manga

Dorohedoro est considéré comme une œuvre culte au sein d’une bonne partie des amateurs de manga. Mais pas vraiment au sens où son statut l’a fait connaître, même uniquement de nom, du grand public. Dorohedoro est plutôt une espèce de mot de passe, permettant aux “gens de culture” de se reconnaître entre eux. Parce que sa publication en France a été, il me semble, faite de manière particulièrement confidentielle. Les 23 tomes de la série sont parus entre 2011 et 2019 chez Soleil,  à un tarif assez élevé de 12 € par volume. N’en ayant jamais vu un seul, je ne peux évaluer si la qualité de l’édition justifie un tel coût. Mais le chiffre en lui même est me semble assez intimidant pour avoir possiblement découragé, à l’époque, une partie de son public potentiel.

Il en ressort que l’œuvre a bénéficié de très peu de rayonnement au pays du coq et de la baguette. Même la sortie d’un nouvel animé sur Netflix en mai 2020 n’a pas été particulièrement médiatisée. Je suis d’ailleurs tombé dessus par hasard, très agréablement surpris, et tout aussi curieux de pouvoir enfin m’intéresser a cette série, qui promettait autant de bizarrerie que d’originalité.

En effet le point commun entre la plupart des personnes qui parlent de Dorohedoro est l’incapacité à expliquer clairement ce que c’est, et de quoi ça cause. Si je devais synthétiser un propos commun, ça donnerait à peu près ce qui suit :

Ah euuuh…Ouais alors Dorohedoro, y’a des mages et puis euh…Y’a un type il a été changé en caïman par un mage, donc il veut le retrouver pour le tuer. Et il habite dans un endroit dégueulasse, un peu un ghetto tu vois, parce que les mages y viennent pour tester leur sorts sur les pauvres, c’est un peu des nobles tu vois. Sauf qu’en fait pas vraiment parce que le monde des mages il est un peu pareil en fait, et ils sont vraiment aussi horribles que ceux qui habitent dans le ghetto. Et puis il se passe plein de trucs euh…Mais c’est trop bien franchement.

En regardant les 12 épisodes de cet animé moderne, j’ai retrouvé à peu près tout ce qui est résumé ci-dessus, mais également bien plus. Dorohedoro, c’est une somme d’influences assez folles, qui donne un résultat des plus fascinants, et ceci pour un certain nombre de raisons que je vais m’efforcer de vous expliquer :

Un setup borderline, entre le glauque, le mafieux et le Tarantinesque

© Q-Hayashida, Shogakukan, Netflix, Studio MAPPA

La première grande originalité de Dorohedoro c’est son univers. S’il fallait le décrire en quelques mots je dirais… Sale, organique, féerique, chaleureux et… sans pitié. On se situe dans un monde sans âge, à l’esthétique post-industrielle. Chimique, corrosif et pourtant infusé de transformations, de magie, de surnaturel et de burlesque.

Les habitants de ce monde semblent tous soit complètement paumés, soit en mode survie. Alors que la mort est potentiellement à tous les coins de rue de “Hole”, le ghetto où vivent ceux qui sont dépourvus de pouvoirs, chacun tente de survivre comme il peut, à l’image de Vaux, docteur désabusé spécialiste des blessures par magie, ou de Nikaido qui tente envers et contre tout de faire tourner son restaurant.

Au début de l’histoire, les mages, ceux qui peuvent utiliser la magie, sont fantasmés, craints, considérés comme des tueurs sans pitié, vivant littéralement dans un monde parallèle où la vie est luxueuse et opulente. Cette vision est en partie vraie, mais elle est, vous vous en doutez, particulièrement biaisée, et le déroulement des évènements de Dorohedoro ne manquera pas de casser toutes les idées préconçues que l’on peut se faire sur les mages.

Même la représentation de la magie est sale. Ici point d’étoiles et de rayons colorés : la magie est une fumée noire, épaisse, asphyxiante. Chaque mage dispose de “sa” magie, une caractéristique unique, qui fait que chacun trouve sa place dans la société de cette façon, en fonction de ce qu’il ou elle sait faire. Une société d’ailleurs régie non pas par eux, mais par des Diables, dont je ne dirais pas plus pour ne pas trop vous gâcher la surprise.

© Q-Hayashida, Shogakukan, Netflix, Studio MAPPA

Il y a dans l’œuvre une vraie composante “body horror” à la Cronenberg. Les corps sont déformés, mutilés, les visages sont arrachés, les membres sont fracturés. Les masques sont de mise, rappelant bien souvent ceux des tueurs de slashers, tels Leatherface ou Jason. Mais sans verser dans le gore gratuit, ce parti-pris violent est esthétisé, comme le ferait un film de série Z ou un Tarantino, avec des effusions démesurées d’hémoglobine, ou comme dans un film d’arts martiaux, avec des chorégraphies millimétrées et merveilleusement filmées, ainsi que des ralentis durant les impacts pour magnifier la puissance des coups.

De plus cette violence est là pour une très bonne raison : elle est le liant de tous les évènements de l’histoire. Elle est omniprésente car le monde est un endroit brutal, sans foi ni loi, où le rapport de force est la norme lorsqu’il s’agit de faire valoir ses intérêts. Sur ce point je ne peux m’empêcher de penser que Q-Hayashida tente de faire passer sa vision de notre monde, digérée et romancée à travers toutes ses influences pour la rendre divertissante.

Le scénario bénéficie vraiment de ce monde aux règles si particulières. Car si, une fois qu’on a avalé les 12 épisodes de cette première saison à la manière dont Caïman avale les mages, l’intrigue peut être assez rapidement résumée, ce n’est pas là que réside tout son intérêt. L’originalité et l’indescriptible étrangeté de cet univers font qu’on est toujours surpris. Tantôt par une trouvaille visuelle, tantôt par une coutume hautement improbable, qui vient influencer l’histoire pour l’emmener dans des endroits où on ne l’attendait pas du tout, et où on ne pouvait pas l’attendre, car les évènements qui s’y déroulent sont parfois loin, très loin de ce qu’on peut imaginer avec nos références terre-à-terre.

L’intelligence de développer tous les personnages et de faire varier les registres

L’autre immense intérêt de Dorohedoro est le soin apporté aux personnages principaux. Incroyablement humains, bourrés de défauts et d’excentricités, tous dotés d’une histoire qui nous est souvent contée au compte-gouttes pour en préserver tout le mystère. L’antipathie qu’ils génèrent lorsqu’ils sont face à leurs adversaires n’a d’égale que la sympathie qui émane d’eux lorsqu’ils interagissent avec ceux qui leur sont chers.

© Q-Hayashida, Shogakukan, Netflix, Studio MAPPA

Leur écriture est profondément non-manichéenne, ce qui nous permet d’apprécier de la même façon les séquences avec les protagonistes et celles avec les antagonistes. Car chacun n’est au final que le reflet de l’autre, poursuivant simplement des intérêts différents. Tous sont tantôt moraux et amoraux, commettent des atrocités et des actes qui seraient répréhensibles dans notre référentiel de valeurs. Il n’y a pas de gentil, il n’y a pas de méchant. Les frontières des archétypes s’effacent au fur et à mesure que les personnages sont développés, et la sincérité des relations qu’ils ont entre eux est à la hauteur des enjeux auxquels ils ont été, sont, et seront confrontés.

Et quoi de mieux que d’excellents personnages ? D’excellents personnages mis en scène dans des situations et registres aussi surprenants que variés ! Le ton de l’œuvre, qui navigue entre l’ultra-violence, le mystique et la comédie burlesque permet de créer une variété de contextes qui détonnent autant qu’ils fonctionnent. Une occasion de plus d’appréhender le très étrange exercice de style qu’est Dorohedoro, fascinant en ce qu’il ne ressemble à rien d’autre. Encore une fois sans vouloir trop en révéler, l’ambiance de ghetto ou règne la loi du plus fort est parfois supplantée par l’ambiance féérique d’un festival de magie qui n’aurait rien à envier à Fairy Tail, voire par le ton humoristique d’une rencontre de base-ball, qui tient plus du sketch tant les ressorts comiques y sont omniprésents (et ce, sans pour autant être déconnecté de la trame scénaristique, ce qui est je trouve un tour de force).

Un animé techniquement au top et réalisé avec beaucoup de soin

En regardant ce nouvel animé, je me suis constamment fait une remarque : “Qu’est-ce que l’animation de la 3D CGI a progressé !” A la manière de l’animé du formidable Beastars, Dorohedoro anime quasiment tous ses personnages avec de la 3D. Loin de casser l’immersion avec des mouvements robotiques ou un charadesign trop carré, cette animation est vivante, dynamique, et particulièrement impactante lors des scènes de combat dont je disais deux mots plus haut.

© Q-Hayashida, Shogakukan, Netflix, Studio MAPPA

La technique mise en œuvre dans cette adaptation donne beaucoup d’expressivité aux personnages et sublime leur bizarrerie et leur environnement. Les couleurs, tantôt chatoyantes, tantôt délavées et crasseuses, rappellent la flamme sincère qui brûle dans ce monde en ruines. Les jeux de lumière sont également superbement amenés pour créer des ambiances oniriquement malsaines, qui servent à merveille les errances existentielles des personnages.

Quitte à enfoncer une porte ouverte, je le rappelle volontiers, le son joue un rôle de premier plan dans la création d’un univers si particulier. J’ai trouvé la bande son de l’animé assez prodigieuse, utilisant à l’envi des ambiances pesantes et angoissantes, des instruments bizarroïdes, des envolées rappelant le cirque, et du bon métal qui tâche pour rappeler qu’on est quand même pas là pour rigoler. Mention spéciale aux musiques d’opening et d’ending du collectif (K)NoW_NAME, qui sont au nombre hallucinant de 9 pour 12 épisodes, et qui retranscrivent avec une précision impressionnante toute l’étrangeté de ce qu’on ressent face à Dorohedoro.

Cela transparaît sans doute, mais j’ai été transporté par cet univers complètement foutraque, aussi dérangeant que poétique et hypnotique. Il ne plaira sans doute pas à tout le monde, toutes les œuvres marginales sont forcément clivantes. Mais une telle personnalité transpire de l’œuvre, une telle cohérence dans le chaos qui en émane, que tout amateur de manga et d’animé qui recherche quelque chose de différent y trouvera forcément de la matière. Alors que les fans réclament déjà une saison 2 à cor et à cris, il faudrait déjà que la première trouve son public. Aussi je ne peux que trop vous inviter à jeter un œil à ce freak show géant qu’est Dorohedoro. Que vous aimiez ou pas, il vous sera impossible d’y rester indifférent !

  • Dorohedoro est disponible sur la plate-forme de streaming Netflix depuis le mois de mai 2020.
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Ju 12 décembre 2020 - 11 h 16 min

oO. Voilà. J’avais ces yeux là quand j’ai regardé le trailer de fin. Oui j’ai commencé par le trailer de fin avant de commencer à lire ton texte, est ce que ça fait de moi une personne bizarre ? Pas autant que ceux qui mettent des céréales après le lait mais ça ne regarde que moi.

Mais qu’est ce que c’est que ce truc ? Ca a l’air teeeeellement wtfesque que ça en fait limite peur ! Une belle blonde badass, un homme musclé avec la tête d’un caïman pour reprendre tes termes et TOUT LE RESTE c’est des gars avec des têtes de taulards. On sent que c’est clairement le genre d’anime que tu regardes posé avec ton cerveau hors de sa boîte crânienne, je trouve ça giga perturbant ahaha ! Pas dans le sens péjoratif de la chose néanmoins puisque je suis intrigué par cet anime du coup. Est ce le côté nawak qui m’attire ou la façon dont tu en parles je ne saurais trop dire, néanmoins ton article m’a poussé à lancé netflix. On aura l’occasion d’en parler mon Clem’ je pense au détour d’un vocal improvisé sur discord ou autre, mais ouais, je pense me laisser tenter.

Joli travail encore, mais je n’ai pas fini, faut que j’écoute ton Podcast maintenant, puis que j’aille lire l’article de Hauntya *_*

A tout de suite !

Ju’

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