The Empty Desk | Le détective généré automatiquement

par Anthony F.

Je vais être très honnête d’emblée dans cette chronique sur The Empty Desk : je n’avais, absolument, aucune envie de l’écrire. Il s’avère que contre toute attente (et par manque de vigilance de ma part), ce jeu indépendant développé par CheesecakeGames, un petit studio basé à Andorre, incarne à sa manière ce qui me dérange sur l’orientation des jeux vidéo ces derniers temps. Je parle ici d’IA. Ce qui a envahi notre quotidien sous le nom fourre-tout “d’IA”, ou machine learning, est vu par de nombreuses sociétés de développement de jeux vidéo comme un outil idéal pour accélérer certaines tâches, et surtout réduire les coûts. Mais comme je m’étais lancé dedans, j’ai quand même décidé d’écrire, pour certainement, au passage, parler d’un sujet que l’on évite autant que possible habituellement sur Pod’Culture.

Ce test a été réalisé grâce à une clé fournie par le développeur. Le jeu a été terminé sur PlayStation 5 en 2 heures.

L’enquête au rabais

© 2025 CheesecakeGames

Pour bien comprendre comment on en arrive à jouer et écrire un test sur ce qu’on aurait aimé éviter, il faut certainement que j’explique comment on reçoit une clé pour un nouveau jeu. En tant que média en ligne, plutôt modeste mais tenu à bout de bras avec amour par son équipe, Pod’culture reçoit régulièrement par e-mail des sollicitations d’éditeurs et développeurs qui souhaitent faire connaître leur jeu. Qu’il s’agisse d’éditeurs réputés qui lancent de grosses campagnes de propositions de clés de test, ou de développeurs indépendants qui cherchent à se faire entendre dans une industrie étouffée par les nombreuses sorties de jeux tous les jours, on voit passer de tout. En général, on a assez peu d’infos : une bande-annonce, un court texte descriptif du jeu en question, et la proposition de s’y essayer sur la plateforme de notre choix. Et là dessus, The Empty Desk a su susciter mon intérêt. Avide de jeux d’enquête, avec son affiche montrant un enquêteur vêtu d’un long manteau et d’un chapeau, il n’en fallait pas beaucoup plus pour me donner envie de me prendre pour un détective. Côte description, on nous annonçait investigation et exploration dans des bureaux vides, tension psychologique et mystère de tous les instants, de quoi me faire saliver. Rien, en revanche, n’annonçait l’utilisation de l’IA. Et puis en lançant le jeu et en jetant un oeil aux options de langue, la révélation fut terrible : chacun des doublages (anglais, français, allemand…) était affublé d’un “AI”, à l’exception du doublage italien réalisé par de vraies personnes, et on s’aperçoit rapidement que la traduction des textes en français si elle n’est pas marquée officiellement dans le jeu comme réalisée par IA, s’est au moins très largement reposée sur de la traduction automatique tant les tournures de phrases et de paramètres manquent de naturel. Cela m’a donc poussé à creuser un peu, et la douche froide a été vue du côté du store Steam, qui oblige les développeurs à faire part de l’utilisation d’IA dans leurs jeux. Le développeur de The Empty Desk y dévoile y avoir eu recours pour : les voix, la localisation (les textes sont bien traduits par IA, donc), ainsi que “des éléments 2D mineurs”. Il ne faut pas plus de quelques minutes en jeu pour s’apercevoir que ces éléments 2D “mineurs” sont, notamment, les portraits des personnages qui apparaissent dans les bulles de texte, marqués d’un style lisse et jauni assez ridicule caractéristique des images générées par IA. Les crédits du jeu parlent d’ailleurs d’utilisation de ChatGPT, ElevenLabs et Leonardo.ai. Et tant pis pour l’impact désastreux sur l’environnement du moindre prompt lancé à ces gigantesques datacenters. On est des gamers nous, on est là pour s’amuser, pas de politique dans mes jeux vidéo d’abord, nah.
Mais alors, que reste-t-il de fait à la main dans ce jeu? Selon le développeur: tout le contenu créatif (sauf les portraits 2D, qui semble-t-ils, ne sont pas essentiels côté créatif), listant l’histoire, le game et level design, la musique, les effets sonores, les effets spéciaux et les assets 3D. Le développeur se paie même le plaisir d’affirmer que ces éléments ont été réalisés par des “artistes humains professionnels” dont le travail est “essentiel et irremplaçable pour amener les jeux vidéo à la vie”. Hum, sauf les artistes 2D et les voice actors qui visiblement peuvent bien aller crever. À l’exception des italien·nes, ptit·es chanceux·euses.

© 2025 CheesecakeGames

Derrière cette déclaration d’amour de circonstance au caractère essentiel des artistes (jusqu’au jour où faut leur payer des portraits 2D ou leurs voix visiblement) se cache toutefois un jeu que je me suis tenu de chroniquer. Dois-je le faire? Rien ne m’y oblige formellement ; on revendique sur Pod’culture notre liberté de parler ou non de ce qui nous intéresse, et nous n’avons jamais accepté une clé d’un jeu qui s’assortirait d’une obligation de publier quoique ce soit (ou pire encore, d’en dire du bien). Maintenant, j’ai quand même passé du temps sur ce jeu, et en vieillissant je m’aperçois malheureusement que le temps est ce qu’il y a de plus cher (avec le loyer et la bouffe, mais on n’est pas là pour parler capitalisme… ou peut-être que si?), alors autant le rentabiliser. Bon c’est une rentabilité strictement morale, on ne gagne pas un rond ici, on écrit pour l’amour du texte écrit par de vrais gens, on n’est pas encore remplacés par des IA, hé fais attention à toi le grand chef Benji/Mystic Falco. Même si on serait plus productifs comme ça faut l’avouer, et en plus ça ferait plaisir au SEO. Bon, qu’est-ce que je raconte là moi, c’était quoi le sujet ?
Ah oui, The Empty Desk. Ça raconte un vieux détective, Thomas H. Bennett, qui n’a pas trop envie d’être là. À une semaine de sa retraite, il reçoit un coup de fil lui disant qu’on a besoin de son aide pour lever le voile sur la disparition de Emily, la fille d’un riche homme d’affaire, Arthur Blackthorn, qui lui vient d’être assassiné. On se retrouve vite dans les locaux vides de Blackthorn & Co Insurances, un enfer corporatiste qui fleure bon l’ambiance visuelle qu’on avait il y a quelques années dans The Stanley Parable, mais sans l’humour. En termes de direction artistique, on sent que le jeu recherche ce côté un peu effrayant des open-spaces vides, avec des cartons partout, des PC qui affichent des trucs auxquels on comprend rien, et des salles de réunions qui semblent avoir été évacuées à l’instant. L’enfer des bureaux où l’on se demande à longueur de journée ce qu’on fout là alors qu’on aurait pu naître dans la famille Arnault et passer nos journées les pieds en éventail à la plage. Le jeu joue sur une tension permanente avec une pointe d’horreur, proposant d’ailleurs un paramètre assez appréciable, qui permet de désactiver les jumpscares. Non pas que l’on voudrait dénaturer la vision de ChatG… de l’auteur, mais on n’est pas là pour se faire peur, oh. Donc comme un bonhomme, j’ai bien évidemment viré les jumpscares, ne comptez pas sur moi pour en faire un compte rendu. Il reste du jeu au final des déambulations dans des bureaux qui ont franchement leurs bons côtés en matière de mise en scène et de DA, avec une recherche aux indices pas déplaisante pour ce que le jeu dure. C’est à dire entre 2h30 et 3h30 selon le développeur, tandis que je l’ai terminé en 2h.

Bouh, t’as eu peur, je suis un petit malin

© 2025 CheesecakeGames

The Empty Desk ne vient pas révolutionner le jeu d’enquête, et ce n’est de toute façon pas ce qu’on lui demande. Un jeu assez court qui nous plonge dans une enquête (espérons le) palpitante, c’est exactement l’attrait de la proposition. Et ça commence plutôt pas mal : on se met à arpenter un long couloir, en bas de l’immeuble, bourré de dizaines d’ascenseurs, caricature de grandeur d’un magnat capitaliste. Une première apparition d’un fantôme plus loin, et on se rend vite compte que le surnaturel risque de prendre le pas sur l’enquête. Pas une mauvaise idée, mais qui tombe vite à l’eau alors que le fantôme se révèle quelques minutes plus tard : rien de surnaturel, ou pas trop, juste une personne qui veut nous forcer à révéler les secrets les plus inavouables de ce magnat assassiné quelques jours plus tôt, avec la promesse de nous rendre Emily, saine et sauve, si l’on arrive à trouver toutes les preuves. Bon, d’accord, on repassera pour la frousse, et s’enclenche alors un jeu extrêmement linéaire où “l’enquête” n’est en réalité qu’une chasse aux collectibles mis en évidence par l’utilisation d’un appareil photo, qui permet de mettre en surbrillance les éléments avec lesquels on peut interagir. Pas de réflexion, sauf peut-être une seule et unique fois pour ouvrir un dossier (avec un code mis en évidence sur un bureau un peu plus loin), ni de déductions. On est sur quelque chose de très narratif, qui nous prend par la main et qui ne laisse aucune opportunité de faire marcher notre esprit. Cela se voit d’autant plus qu’aucune porte ne peut être ouverte, sauf si un indice est à trouver de l’autre côté, de telle manière qu’on n’explore jamais rien et on se contente de suivre les rails de l’histoire. Une histoire qui repose sur une narration très basique, attendue, qui part pourtant d’une bonne idée autour de secrets inavouables dans une grande corporation, mais qui s’embourbe à cause de caricatures de personnages et d’une résolution de l’enquête terriblement facile. À une époque où de nombreux jeux indépendants d’enquête ont montré de bonnes choses pour pousser à utiliser nos méninges (et ont trouvé un joli succès critique et commercial au passage), j’ai l’impression d’avoir été trompé sur la marchandise quand la description du jeu me promettait d’enquêter sur une affaire. 

Cette aventure m’aura au moins offert une leçon: les jeux vidéo, comme tout un pan de la “littérature” qui sort en 2026, ne permet plus vraiment d’y aller au coup de coeur pour une affiche ou une description. Avant d’acheter un jeu, demander une clé, ou simplement essayer une démo, il faut creuser un peu si l’on veut éviter l’IA. Et même si l’on met l’IA de côté, chose difficile tant les portraits 2D suintent le AI slop et la traduction automatique est laborieuse, sans même parler des voix par IA, qui seraient à crever de rire si ce n’était pas si triste- il n’en reste qu’un jeu qui se méprend sur le côte enquête/détective, avec une absence totale de déductions à réaliser, et qui ne laisse jamais l’occasion de se sentir investi dans son histoire. La faute aussi à une narration cousue de fil blanc, des personnages caricaturaux et souvent antipathiques, et des apparitions surnaturelles qui font plus rire qu’elles n’effraient. Sa seule qualité, c’est d’être suffisamment court pour vite passer à autre chose.

  • The Empty Desk est disponible sur PlayStation 5 et Xbox Series X|S depuis le 17 avril 2026. Et sur Steam depuis le 16 avril 2025.

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