Shady Part of Me | Une aventure ludique et introspective

par F-de-Lo

Shady Part of Me est un jeu de plates-formes développé par Douze Dixièmes et édité par Focus Home Interactive. Il est disponible sur PlayStation 4, X-Box One, Nintendo Switch et PC depuis le 10 décembre 2020.

Comme nombre de ses confrères de la scène indépendante, (Douze Dixièmes est un studio français créé en 2017 et composé de sept personnes), ce puzzle game nous pousse à bousculer nos habitudes de joueurs et surtout notre vision confortable de la vie. J’ai pris un tel plaisir à le découvrir, à l’aveugle, que je vais tâcher de le présenter, sans divulguer des éléments majeurs de l’intrigue ou même du gameplay. Shady Part of Me nous permet d’incarner une fillette dissimulée derrière un rideau de cheveux noirs, à la manière de quelque Yūrei japonais (aperçu dans The Ring ou The Grudge), bien que le jeu n’ait aucune dimension horrifique. Nous sommes également amenés à contrôler l’ombre de cette petite fille.

Des ombres réconfortantes

© 2020 Douze Dixièmes. All Rights Reserved.

Shady Part of Me commet un premier tour de force en utilisant la pénombre à contre-emploi. Il n’est pas question de fuir les ténèbres afin de se réfugier dans la lumière, mais de s’y abriter car elles nous protègent de l’exposition et du jugement. Pour une raison implicite, la fillette a peur du regard des autres. Or, son ombre, ou devrait-on dire sa seule amie, ne peut pas subsister dans les ténèbres. C’est pourquoi les deux entités devront progresser de concert, à travers des paysages contrastés et flexueux.

Tout porte à croire que la silhouette est davantage que l’ombre de la jeune fille. Bien que les deux personnages aient la même voix (Hannah Murray, apparue dans Game of Thrones, en VO), elles n’utilisent ni le même vocabulaire, ni la même intonation. L’ombre est, à plus d’un titre, infiniment plus mature que la fillette à qui elle est reliée. Elle fera d’ailleurs son possible pour l’encourager à poursuivre son parcours.

Un gameplay inventif

Une chute dans le terrier du lapin ? © 2020 Douze Dixièmes. All Rights Reserved.

Des indices verbeux ou textuels sont déposés ici et là, de manière éparse, mais c’est par le gameplay que progresse la narration. Si l’utilisation de la lumière et des ombres est métaphorique, elle permet aussi de jouer avec de multiples perspectives au sein de niveaux comportant une partie en 3D (pour la petite fille) et en 2D (pour l’ombre). Non seulement cela rend le level-design très intéressant, mais c’est cohérent avec la vision de la fillette, qui a une perception distordue du monde. Les effets de contraste ont un intérêt à la fois visuel, narratif et ludique. En ce sens, l’harmonie ludo-narrative est parfaitement maîtrisée.

On pourrait penser que Shady Part of Me est faisable à deux, mais ce n’est pas le cas. Chacun des personnages est contrôlé, en alternance, par le même joueur. La petite fille devra faire preuve d’ingéniosité pour déplacer des obstacles, afin que l’ombre qu’ils projettent bâtisse de nouvelles plates-formes pour son alter ego. La silhouette pourra tout autant impacter l’environnement, afin de permettre à la fillette d’avancer en sûreté. Si les énigmes semblent présenter peu de défi, au début du jeu, (d’autant que le joueur a la possibilité de rembobiner) ; elles se complexifient et finissent par opposer une certaine résistance nullement punitive.

En terme de gameplay, Shady Part of Me pourrait être considéré comme le petit-frère, (sans mauvais jeu de mots) de Brothers : A Tale of Two Sons. Niveau ambiance, l’aventure se rapproche davantage de Little Nightmares, peut-être grâce à une bande originale saisissante, dont les premiers morceaux sont accompagnés de fredonnements enfantins. Au risque d’insister, je ne peux que vous conseiller d’écouter la bande originale, composée par Nicolas Gueguen.

Une narration ouverte à l’interprétation

La crainte glaçante du regard des autres. © 2020 Douze Dixièmes. All Rights Reserved.

Comme de nombreux jeux indépendants, Shady Part of Me est pudique et assez avare en terme d’explication. La structure du jeu et les noms donnés aux différents chapitres apportent des indices, ici et là. Il en va de même pour le symbolisme des lieux choisis au cours des différents niveaux. Au détour d’une bibliothèque et d’une salle de jeux, la fillette essaie vraisemblablement d’échapper à un monde terrifiant. Mais là, est-ce une chambre à coucher ou une cellule capitonnée ? Les décors sont de plus en plus déconstruits, comme si la petite fille désincarnée entreprenait une profonde introspection, et ce, dans le but de se reconstruire. D’ailleurs, la voix de ces oiseaux en Origami ne ressemble-t-elle pas à celle d’un psychologue, ou du moins d’une personne de bon conseil ? La fillette tente, bon gré mal gré, de remonter à la surface, malgré des souvenirs douloureux. Combien de fois a-t-elle eu l’impression d’être exposée dans un cirque ? Le rideau du cirque tombe sur des coulisses, qui deviennent elles-mêmes une scène de théâtre.

«  La vie est pièce de théâtre : ce qui compte, ce n’est pas qu’elle dure longtemps, mais qu’elle soit bien jouée ».

Ces mots empruntés à Sénèque correspondent à Shady Part of Me. J’ignore si la petite fille est décédée, ne serait-ce que symboliquement, mais il lui faut étouffer ses démons intérieurs pour renaître et devenir elle-même. Le jeu est ouvert à plusieurs interprétations. S’agit-il d’une tentative de reconstruction après une dépression provoquée par la solitude et le harcèlement, ou du cheminement que nous devons tous réaliser, afin d’apprendre à vivre avec le regard des autres ? Afin d’apprendre à ne plus jouer le rôle qu’ils souhaitent, mais celui qui nous convient ? Il n’est pas anodin que la fillette et l’ombre soient deux entités distinctes, comme si l’image que l’enfant projetait était différente de ce qu’elle ressentait au fond d’elle. En allant encore plus loin, on pourrait même voir Shady Part of Me comme une métaphore du combat contre la dysphorie de genre.

Si vous souhaitez bousculer vos habitudes, Shady Part of Me est le jeu adéquat. Il vous plongera dans une expérience d’entraide et de collaboration, à un joueur, et emplie de dualité, car la lumière peut aussi bien être vos ennemie que votre alliée. Cette pépite vidéoludique devrait vous combler pendant six heures, et sans doute davantage si vous avez l’âme d’un(e) complétiste ou si vous cherchez à identifier les différentes interprétations possibles. Dans tous les cas, Shady Part of Me propose une expérience à la fois ludique et introspective à ne pas manquer.

  • Shady part of Me est sorti le 10 décembre 2020 et est disponible sur PlayStation 4, Xbox One, Nintendo Switch et PC.
3 commentaires
3

3 commentaires

Nana+Coubo 6 février 2021 - 17 h 10 min

Oh j’ai envie d’y jouer, il a l’air très beau ♥
En plus, avec la voix d’Hannah Murray (je l’aime d’amour depuis Skins), c’est juste magnifique. Merci pour ce recommandation, par contre j’hésite de le prendre soit sur PC, soit sur PS4 aha !

Répondre
F-de-Lo 11 février 2021 - 16 h 09 min

Mais de rien. Et je ne peux que te conseiller de le tester, car il vaut le détour ! Je ne l’ai pas testé sur PC, mais sur PS4, où la maniabilité était très bonne. 🙂

Répondre
So-chan 13 février 2021 - 17 h 55 min

Le jeu m’intriguait depuis son annonce. Il me faisait songer à Projection : First Light qui joue aussi sur les ombres mais avec un univers et une narration plus poussées. Ce que tu en présentes me donne encore plus envie de m’y essayer un jour. Quand je trouverais un trou dans mes nombreux jeux en attente. 😆 Merci beaucoup pour cette critique !

Répondre

Entrez votre commentaire

Ces articles peuvent vous intéresser