Ao Ashi – Tome 3 | Début d’une nouvelle vie

par Anthony F.

En mai dernier, les éditions Mangetsu se lançaient avec un manga étonnant : Ao Ashi. Nous avions été directement séduits par l’histoire de ce jeune garçon qui rêve de devenir footballeur, grâce à sa manière d’aborder l’envers du décor d’un tel monde sans tomber dans les clichés du genre portés par d’autres mangas de sport. A tel point que le titre s’adressait à tout le monde, pas seulement aux fans de foot. Aujourd’hui, le manga revient avec un troisième tome que l’on décortique à cette occasion.

Cette critique a été rédigée suite à l’envoi d’un exemplaire en service presse par son éditeur. Note : Mangetsu est le nouveau label manga de Bragelonne, maison d’édition dont le directeur Stéphane Marsan a été mis en cause dans de nombreux témoignages d’anciennes collaboratrices l’accusant de harcèlement sexuel, suivi d’un silence assourdissant de l’éditeur. Suite à cette affaire, nous avions pris la décision de continuer à couvrir les œuvres publiées par la maison d’édition tout en inscrivant, à chaque fois, une note en début de critique pour informer sur la situation et rappeler notre soutien indéfectible aux victimes. Nous avons appris avec joie la mise à l’écart de Stéphane Marsan, la lutte interne des salarié·e·s pour réclamer un environnement de travail plus sain et surtout, que les victimes aient enfin pu être entendues. Pour en savoir plus : thread de Samantha Bailly et Mediapart

Le football comme fait social

Ao Ashi © 2015 Yugo KOBAYASHI, Naohiko UENO by SHOGAKUKAN

Pour ce troisième tome, Ao Ashi parle assez peu de football, en ne mettant en scène d’ailleurs aucun match. Il s’intéresse à d’autres questions, sur ce qu’il se passe en coulisses, mais surtout sur l’entourage de son héros et sur ce que la réussite dans le football implique pour lui. Des questions très actuelles tant le football apparaît comme un fait social, et un élément émancipateur pour beaucoup de jeunes. Nous sortons en effet à peine d’un Euro de football qui a échauffé les esprits : polémiques, déceptions, mais en définitive beaucoup de bonheur et d’émotions pour les passionné·e·s malgré des conditions difficiles (peu de public, compétition dans toute l’Europe plutôt qu’un ou deux pays, annihilant l’engouement d’un tel événement). Mais surtout, cela a permis de voir l’impact de certains joueurs de football auprès de leurs fans. Manuel Neuer a tenté de porter des valeurs positives face à une UEFA récalcitrante en portant un brassard arc-en-ciel en faveur, les joueurs de l’équipe de France ont affolé les médias de droite en suggérant l’idée de poser un genou à terre contre le racisme, et les joueurs Anglais ont quant à eux tenu bon en mettant un genou à terre à chaque match avec beaucoup de courage, avant de voir trois joueurs souffrir de nombreuses attaques racistes après une séance de tirs aux buts ratée. Mais ce que cela montre, au-delà des faits, c’est l’engouement populaire mais aussi l’amour trouvé par une partie de la population dans ces gamins qui portent de nouvelles valeurs, comme on le voit avec le torrent d’amour reçu par le très engagé (à gauche) Marcus Rashford après les vagues de haine qu’il a reçu suite à la finale du 11 juillet. Car c’est un gamin du coin, une personne qui a surmonté les obstacles pour s’en sortir. Si je vous parle autant de cela, c’est parce que le tome 3 de Ao Ashi aborde lui aussi, à sa manière, des questions sociales. 

Il est en effet question d’ascension sociale : le football masculin, qui est celui qui brasse actuellement tout l’argent, est un échappatoire pour les milieux populaires, pour des jeunes garçons à qui l’on répète qu’ils n’ont aucun avenir. Le héros du manga est impulsif, n’est probablement pas un des meilleurs de sa classe de collège, mais il avoue son objectif : devenir professionnel pour offrir une nouvelle vie, la belle vie, à sa mère. Le football est un milieu où transitent bien trop de sous, même si le Japon est loin des sommes folles (et toujours indécentes) du football Européen. Néanmoins comme il l’avoue, devenir professionnel en J-League (la ligue de football professionnelle du Japon) est l’assurance d’avoir une vie confortable. Car le football est l’un des rares domaines où une grosse partie de l’argent passe entre les mains de ceux qui viennent de milieux les moins privilégiés, en opposition à d’autres sports au coût d’entrée beaucoup plus élevé, ou au secteur privé qui fait la part belle à la reproduction sociale. Et il y a quelque chose de fort là-dedans, quelque chose qui fait de Ao Ashi un manga si unique, si particulier. Car derrière son aspect shônen avec ses rivaux, ses bons potes et sa quête initiatique, l’auteur s’intéresse véritablement à ce que représente la réussite dans le football professionnel pour un gamin venu de la campagne. Des questions qui n’étaient pas abordées dans d’autres mangas de foot, comme Captain Tsubasa, et qui trouvent là une résonance toute particulière dans notre monde actuel. Ao Ashi se révèle extrêmement malin, bien plus qu’on ne l’imaginait au départ, en plaçant ses vues sur un gamin qui tente la seule chose qui puisse changer son destin. Sans pour autant être aussi cynique que la réalité, le manga a bien conscience de cette idée en évitant à tout prix de tourner en dérision les aspirations de celui qui a le monde entier contre lui.

Courage et liberté

Ao Ashi © 2015 Yugo KOBAYASHI, Naohiko UENO by SHOGAKUKAN

Cela provoque des scènes très émouvantes, notamment celle de son départ et sa relation bouleversante avec sa mère. Une mère qui comprend les aspirations de son fils mais qui a bien du mal à le voir partir, avant de comprendre pourquoi il fait tout cela. C’est aussi un moyen d’aborder une chose rarement vue dans les mangas de sport, cette “cassure” ressentie par les garçons qui partent en centre de formation, parfois à des centaines ou des milliers de kilomètres de chez eux, à un âge où l’excitation de rejoindre un club de foot professionnel ne permet que de mettre de côté temporairement la peine de quitter leur famille. Un départ soudain, violent émotionnellement, que le manga raconte avec beaucoup de justesse sans jamais tomber dans le larmoyant, en s’appuyant plutôt sur la force émotionnelle d’un gamin qui fait, évidemment, tout pour éviter ces pensées qui le font pleurer. Pourtant ce troisième tome de Ao Ashi n’est pas particulièrement triste, c’est plutôt un moment émouvant, plein d’espoirs, un moment de bouleversements qui fait entrer le manga dans la cour des grands. Des très grands.

Car raconter ce déracinement avec autant de maîtrise, sans être larmoyant, toujours juste et parfois même très drôle est un équilibre difficile à trouver. Le mangaka Yugo Kobayashi s’en sort à merveille et utilise à cet effet plusieurs artifices, comme la découverte de nouveaux amis, d’un potentiel amour, et de nouveaux objectifs qui motiveront certainement le héros dans les prochains tomes. Enfin, un mot une nouvelle fois sur l’aspect visuel avec des dessins d’une beauté absolue, là où les premiers tomes impressionnaient sur la mise en scène des matchs de football, c’est cette fois-ci avec talent que Yugo Kobayashi arrive à nous mettre dans la peau d’un gamin qui découvre chaque case avec des yeux ébahis. À l’image de son héros qui découvre un autre monde.

Émouvant, ce troisième tome de Ao Ashi lui permet d’affirmer et d’aller un peu plus loin de certaines thématiques abordées à ses débuts et cela donne quelque chose d’impressionnant. Plus fort encore qu’attendu, le manga parvient à raconter l’envers du décor du football professionnel sans démagogie, avec un œil bienveillant et une forte volonté de raconter le football comme ascenseur social, comme échappatoire pour un gamin qui a les moyens de changer sa vie et celle de sa famille. Devenir un grand joueur peut-être, mais surtout appartenir à un monde auquel il n’aurait pas accès autrement. En tout cas, en attendant on peut le dire : Ao Ashi est un grand manga. 

  • Le tome 3 de Ao Ashi est sorti le 7 juillet aux éditions Mangetsu.
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