Memory Card – Tomb Raider | La Chanson de Lara

par Donnie Jeep

Lara Croft. N’importe qui sur cette terre, à moins de vivre dans un tombeau enseveli depuis des millénaires, connaît ce nom. La licence Tomb Raider qui fête cette année son quart de siècle, a enfanté un personnage majeur du monde du Jeu vidéo, devenu une icône dépassant le média dans lequel il a vu le jour. Et pourtant, il aura fallu attendre 2013 pour que je me prenne d’affection pour Lara. Un crush à retardement. Explications.

Wallpaper © 2016-2021 RaidingTheGlobe.com

Premier couplet

1996. Le PSG a gagné la Coupe des Coupes en mai, la France a été éliminée aux tirs au but en demi-finale de l’Euro en juin, j’ai passé juillet à la plage, août à la montagne en colonie de vacances et vu septembre débouler avec la rentrée des classes dans son cartable. J’ai 13 ans et demi, je suis en 4eme, j’adore le foot, faire le mariole en cours et parler à mes potes de la fille avec qui je suis sorti en colo (un bon gros mytho, soyez-en sûr). Deux heures par weekend, après avoir contrôlé mes devoirs, mes parents m’autorisent à jouer à la MegaDrive d’occasion qu’ils m’ont offerte au moment où la PlayStation sortait en France. C’est l’automne et les feuilles mortes se ramassent à la pelle en même temps que les avertissements sur mon carnet de correspondance.

La première fois que j’entends parler d’elle, nous sommes en décembre et des amis qui ont eu une avance sur leurs cadeaux de Noël n’ont que ça à la bouche : Tomb Raider. Un nouveau jeu qui « déchire », avec une « meuf qui est d’la bombe ». Voilà comment ils présentent la chose. Moi je suis privé de console depuis novembre et une rencontre parents / professeurs plutôt désagréable. Mes seuls réconforts vidéoludiques sont les parties en LAN de Duke Nukem 3D chez mon cousin et la lecture des Joystick qu’on fait tourner durant les heures de colle.

Tomb Raider, ce jeu devient une quête ; Lara Croft, ce nom devient une obsession. Je profite des vacances d’hiver pour enfin m’y plonger. Et là, déception. Je trouve ça chiant. Les puzzles me gonflent rapidement, le système de sauts à vite raison de mes nerfs (mon skill défaillant surtout) et puis, franchement, je ne vois pas ce qu’on lui trouve à cette nana. Une espèce de bimbo pourvu d’un amas de pixel en guise de poitrine. Je passe totalement à côté de l’expérience.
Sans doute l’ai-je trop fantasmée avant d’y jouer pour en profiter pleinement. Toujours est-il qu’à cette époque je ne me fais pas ce genre de réflexion, préférant retourner dans les catacombes de Paris. Mon cousin a eu Les Chevaliers de Baphomet sous le sapin et je kiffe déjà ce fleuron du point & click d’aventure, le délicieux accent anglais de George Stobbart et les nez de « clawns ». Mes amis peuvent bien causer Lara Croft, Pamela Anderson voire Tabatha Cash, moi je suis tombé amoureux de Sophie Marceau dans La Fille de d’Artagnan. Niveau jeu vidéo, mon crush c’est Nicole « Nico » Collard. À la sortie de Tomb Raider II, je n’ai plus aucune envie de goûter au nouvel opus de celle que je considère alors comme la Lolo Ferrari des chasseurs de trésors. Je me fais cependant graver le jeu pour en écouter sa mythique ost signée Nathan McCree sur mon lecteur Cd (la belle époque ça, les bandes originales directement accessibles grâce aux pistes audio intégrées). Mais à aucun moment je ne lance le jeu (nous sommes en 1997, et pour la première fois de ma vie je possède un PC, passant mon temps libre sur Dark Forces II : Jedi Knight et Diablo).

Au fil des ans, les nouvelles aventures de Lara se font donc sans moi. Je reste spectateur quand mes potes font tourner les jeux sur leurs consoles ; le seul petit truc qui attise un peu ma curiosité c’est d’apprendre qu’il y a un avatar de l’archéologue Jean-Yves Empereur dans Tomb Raider : La Révélation finale. Pas suffisant pour que je touche au jeu cependant. Il peut bien y avoir des Tomb Raider Legend, Anniversary ou Underworld, je n’en ai cure.

Lara et moi, ce n’est pas fait pour marcher.

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Deuxième couplet

2010. Le PSG a gagné la Coupe de France en mai, la France a été ridicule à la Coupe du Monde en juin et j’ai pu profiter de l’été sur la terrasse de mon nouvel appartement. J’ai 27 ans, une vie étudiante rangée dans des cartons à la cave, un boulot qui me plaît bien, un PC qui fait enfin tourner des jeux récents et les deux consoles de salon qui me permettent de jouer à la fois aux exclues Microsoft et Sony. Lorsque, en fin d’année, Square Enix annonce le développement d’un nouveau Tomb Raider, je suis aussi intéressé que s’il s’agissait du nouvel album de Frédéric François. Ils ont beau dire que ce sera un reboot de la saga, moi les news que j’attends le plus, ce sont celles sur Uncharted 3. Nathan Drake, voilà un aventurier que je kiffe. Du fun, des persos attachants, de l’action rollercoaster, quelques énigmes pas trop prises de tête, et des références à Indiana Jones et aux aventures old school qu’on trouvait autrefois dans les vieux pulp.

Six mois plus tard, E3 2011, premier trailer pour le fameux reboot. Et là, coup de savate en plein dans le museau. Il me suffit d’une séquence cinématique, d’une voix (qui préfigure la formidable performance de l’actrice Camilla Luddington), d’un minois tout nouveau tout frais et d’un thème musical entêtant, pour que je comprenne qu’il y a de fortes chances que cette fois-ci je sois branché. Je me mets donc à suivre assidûment le projet des gars de Crystal Dynamics et lorsque le jeu sort enfin, en 2013, il est day one dans le lecteur de ma PS3. Durant un weekend, je vais en baver avec Lara, l’aider à se forger, bataillant pour sa survie et son humanité, et triompher des hommes et des éléments à ses côtés. En un weekend, je vais faire ce que je n’avais pas fait en 17 ans : je vais craquer pour Lara. Ou comment, à 30 ans, se faire rattraper par le crush de mes potes d’adolescence.

Le jeu va cartonner et relancer une saga qui cherchait un nouveau souffle. Il y a évidemment des fans déçus qui déplorent un trop plein d’action, pas assez d’énigmes ou de lieux différents et tombeaux à explorer, d’autres qui jugent que cela ressemble à du Uncharted et puis d’autres pour qui, de toute façon, c’était mieux avant. Chacun son avis. Pour moi, malgré certains défauts (notamment des personnages secondaires aussi charismatiques que des paresseux empaillés), ce jeu est une putain d’expérience. Une aventure mixant du LostThe Descent et Délivrance. Jouissif et en même temps bien nerveux et tendu (voire carrément glauque par moments).

La réécriture du personnage de Lara Croft est plutôt osée car elle s’attache à lui retirer son statut « d’icône » pour le remplacer par celui de « personne ». Cela paraît tout bête dit ainsi, mais c’est ce qui fait, pour moi, tout le charme de la nouvelle Croft.

À la fin de cette première épreuve, Lara est prête pour de nouvelles aventures ; dans sa nouvelle peau et, surtout, dans sa nouvelle incarnation. Le reboot est bien là.

Et moi, je suis conquis.

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Troisième couplet

2016. Le PSG est champion de Ligue 1 dès le mois de mars, depuis le début de l’année la menace d’attentats terroristes plane sur le bon déroulement de l’Euro de foot qui aura lieu l’été suivant en France, et un dégât des eaux m’a contraint à refaire entièrement mon salon. J’ai 33 ans, un appartement remastered, un ordinateur tout neuf qui m’a forcé à contracter un emprunt bancaire, une PS4 qui attend Uncharted 4 pour mai, et de bonnes résolutions de janvier qui se sont faites la malle dès février en même temps que mon ancien PC.

Rise of the Tomb Raider est sorti en novembre 2015, exclusivement sur Xbox One (console que je ne possède pas). Cette exclusivité a déchaîné les passions bien avant que le jeu ne débarque dans les bacs. Des cohortes de fans Microsoft se sont bouffées le nez avec des légions de Sonyboys, chacun prêchant pour sa paroisse, l’étendard dressé au vent, les armes trollesques affûtées. Personnellement, j’aurais préféré que le jeu voie le jour sur d’autres plateformes. Et connaissant la politique de Microsoft, je me doutais bien que tôt ou tard le nouveau bébé de Crystal Dynamics sortirait sur PC. Ça n’a pas loupé. Qu’il sorte finalement à l’automne 2016 sur PS4 est une bonne chose mais cela ne me concerne plus.

Janvier 2016 voit donc l’arrivée sur PC des nouvelles aventures de Lara. Le hasard faisant parfois bien les choses, mon ordinateur tout neuf et sa carte graphique toute neuve sont livrés mi-février avec le jeu offert en cadeau. Je l’installe en suivant mais n’y joue pas. Comme si j’avais peur d’être déçu par ce nouveau rencard. Durant deux semaines je résiste à la tentation, puis une semaine de vacances arrive. Une semaine de pluie. Je tourne en rond le premier jour, hésite le second, et le troisième part en Syrie puis Sibérie avec miss Croft. Cette fois encore, je vais kiffer l’aventure. Sans doute est-elle moins saisissante que la précédente, peut-être se repose-t-elle un peu trop sur son savoir-faire, mais le dépaysement est bien au rendez-vous, la direction artistique somptueuse, les tombeaux plus nombreux et variés, et la consistance du personnage toujours présente. La caractérisation des persos secondaires a également été légèrement améliorée. On est certes bien loin de ce qui peut se faire de mieux en la matière, mais il y a eu un effort, c’est à signaler.

Et je sais une nouvelle fois, au moment où je quitte cette vallée sibérienne dont j’ai découvert tous les secrets, que je serai partant pour la prochaine aventure de Lara.

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Quatrième couplet

2020. Le PSG est un champion de Ligue 1 par défaut après l’arrêt prématuré du championnat. L’Euro de Foot a été reporté tout comme les JO. La flamme olympique brûle-t-elle toujours ? Comment la passer de mains en mains avec les gestes barrières ? Le mot COVID est sur toutes les bouches masquées. J’ai 37 ans, un appartement qui commence en à avoir marre de devoir me supporter 24h/24 durant le confinement, un robot-aspirateur défunt dont la dépouille prend la poussière dans un coin de mon salon et une PS4 qui ne me sert qu’à regarder des blu-rays.

Shadow of The Tomb Raider est sorti en septembre 2018. Période de rentrée scolaire pour certains, début d’arrêt maladie pour moi. Un nouvel arrêt maladie. J’avais besoin d’une respiration et le jeu signé cette fois-ci Eidos Montréal tombait à point nommé. Une nouvelle fois j’y ai joué day one, ou presque. Et c’était un plaisir de partir dans la forêt amazonienne avec Lara, découvrir la mythique Paititi, s’aventurer de tombeaux en tombeaux au moment même où ma santé s’en allait lambeaux par lambeaux. Faire peau neuve, malgré la difficulté. Suivre le chemin dans lequel on pense trouver son salut. Lara comme moi, nous étions en quête de nous-mêmes, quitte à nous perdre parfois. Mais que ce soit avec un piolet ou des mains écorchées, l’essentiel est de s’accrocher. Et avancer. Encore et toujours.

Lorsque le rideau tombait sur cette « trilogie reboot », la jeune femme avait enfin achevé la mue commencée en 2013. Deux années plus tard, en plein confinement, alors que je relance le jeu pour en revivre son aventure, je ne sais toujours pas quand finira la mienne.

Mars 2020 donc. Enfin, je crois. Peut-être est-on déjà en avril. Les journées se mangent les unes les autres et il est impossible de savoir avec exactitude. À l’heure où une grande partie des gens découvrent le télétravail, je me contente d’envoyer à mon employeur mes prolongations d’arrêt maladie. Oui, un nouvel arrêt maladie. Il m’apparaît alors que je suis confiné depuis bien longtemps déjà. Pas une super pensée ça, besoin d’une respiration.

Dans Shadow of The Tomb Raider, Lara essaie d’empêcher l’apocalypse tout en se retrouvant avec une relique capable de refaire le monde comme on le souhaite. Alors que je me balade de nouveau à ses côtés, je me demande vaguement ce que je choisirais si j’en avais l’occasion, si déjà je choisirais quoi que ce soit. Mais je ne suis pas un personnage de jeu vidéo, il n’y a pas de sauvegardes à recharger si les choses ne vont pas dans le sens que je voudrais. Heureusement, Lara choisit pour moi. Alors je me laisse emporter par l’aventure, encore une fois. Je profite de nouveau du voyage sans m’arrêter sur les maladresses qui pointent ici ou là.

Pas besoin de perfection, juste d’une respiration. Et d’évasion.

Fan Art © pedro-croft.deviantart.com

Éternel refrain ?

Lorsque la dernière séquence du jeu s’efface de l’écran, j’ai envie de prendre ma DeLorean et rouler vers un futur, proche je l’espère, où la COVID n’est plus sur toutes les lèvres, où les lèvres ne sont plus sous des masques et où on peut les voir articuler ces mots : « le nouveau Tomb Raider est là. » Le moment alors de vérifier si je suis toujours sous le charme ou si la recette ne sent pas trop le réchauffé, si je ne vais pas me lasser de Lara et, avec elle, d’une certaine façon de jouer et d’aborder ses aventures.

Cette vérification faite, peut-être prendrai-je de nouveau ma DeLorean, filant cette fois-ci dans le passé, près de vingt-cinq ans plus tôt, me garant devant ce jour où pour la première fois je mis les mains sur un Tomb Raider. Chez qui trouverai-je alors le plus de changement ? Le modèle pixelisé en mini-short ou l’ado boutonneux à appareil dentaire ? Autre temps, autre Lara, autre moi. Ce premier opus restera toujours le même, immuable dans son gameplay et son histoire, à la différence des souvenirs qui évoluent et se distordent selon les caprices de ma mémoire et des émotions qu’ils suscitent.

La Chanson de Lara est ainsi : une chanson dont certains couplets s’égarent en route, dont d’autres apparaissent miraculeusement sans crier gare, wagons d’expériences vidéoludiques diverses et variées dont le point d’orgue n’a pas encore résonné. Reste cette petite mélodie, envoûtante et entêtante, débutant inlassablement pour moi par ces mêmes notes :

1996. Le PSG a gagné la Coupe des Coupes en mai, la France a été éliminée aux tirs au but en demi-finale de l’Euro en juin, j’ai passé juillet à la plage, août à la montagne en colonie de vacances et vu septembre débouler avec la rentrée des classes dans son cartable. J’ai 13 ans et demi…

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