Ama : Le Souffle des Femmes | L’eau et le vent, le passé et l’avenir

par Reblys

Il est de ces œuvres qui intriguent au premier regard. Qui attirent, alors qu’on ne sait encore rien d’elles. Elles viennent provoquer chez nous une sorte d’intuition, d’un simple regard sur une couverture ou un trailer. “Aucune idée de ce que c’est, mais ça risque fort d’être intéressant”, voilà ce que je me suis dit lorsque nous avons eu l’occasion de lire Ama, le souffle des femmes, de Franck Manguin (auteur et scénariste) et Cécile Becq (illustratrice). Une aura que je n’ai pas été le seul à ressentir, car c’est en binôme avec Hauntya que je vais avoir l’insigne honneur de vous parler de cette bande dessinée.

Spoiler alert : Nous n’avons que du bien à en dire.

À la découverte de racines inconnues

À la fin des années 60, au Japon, Nagisa arrive sur l’île d’Hegura et s’installe chez sa tante Isoé. Habituée à la vie citadine de Tokyo, la jeune femme découvre sur l’île les Ama, ces femmes qui plongent en apnée, nues, pour récupérer des ormeaux et les vendre. Ce sont elles qui dirigent la vie sur Hegura, défendant des traditions ancestrales face à la modernité qui tente de s’immiscer sur l’île. Un savoir-faire que la timide Nagisa va devoir apprendre si elle veut être acceptée sur cette île.

En effet, lorsque Nagisa arrive sur Hegura, elle n’est rien de plus que “la fille de”. Elle incarne pour sa tante et les autres habitants de l’île le souvenir de sa mère, elle aussi illustre Ama, mais surtout traîtresse aux traditions, elle qui a pris le large avec un étranger; qui est partie pour la ville, abandonnant sa famille, et sa culture. Nagisa doit alors faire face à une double pression : à celle venant de l’île, aussi lourde que l’amertume de ses habitants, vient s’ajouter au fardeau qu’elle amène déjà avec elle, qui a joué un rôle déterminant dans son exil.

Mais Nagisa est une battante. Et, bien décidée à mener de front toutes les batailles qu’elle aura à livrer, elle nous embarque dans une histoire longue de plusieurs années, à la découverte d’un monde caché dans l’ombre de l’urbanisation galopante des trente glorieuses.

© Ama – le souffle des femmes, Sarbacane, 2020.

Car le premier élément qui m’a fait rentrer dans l’œuvre est le plaisir de la découverte d’une culture traditionnelle qui nous est inconnue. Même en tant qu’amateur de culture japonaise, je n’avais jamais jusqu’à lors entendu parler des Ama, alors que tout dans leur vie rustique, leur caractère bien trempé et leur ardeur à la tâche inspirent respect et admiration, tout en illustrant à merveille toute une foule de thèmes extrêmement modernes, que nous ne manquerons pas d’aborder.

Dès les premières pages l’œuvre nous invite au voyage avec un procédé graphique simple. Le parti pris esthétique de la bande-dessinée de jouer uniquement autour des nuances de bleu et de jaune m’a, avec le recul, paru extrêmement signifiant. Sur Hegura, tout fonctionne au rythme du bleu. Le bleu de la mer, le bleu du ciel. Un bleu qu’on peut assimiler à cette lenteur toute japonaise qui fait reconsidérer chaque détail du quotidien. Une connexion à la nature omniprésente, qui nous emporte avec elle et nous immerge littéralement dans le quotidien de ces femmes et de ces hommes. Comme si nous avions toujours été là. Ce qui nous permet d’aborder avec un œil d’autant plus bienveillant les nombreux sujets abordés par Franck Manguin et Cécile Becq.

La résistance des traditions face à l’inexorable progrès

Cet aspect méconnu de la civilisation japonaise illustre, comme souvent dans les récits de ce pays, une confrontation entre la tradition et la modernité. Les Ama pêchent en apnée, seules, sans aucune autre aide que celle de l’homme qui les remonte à la surface une fois le coquillage trouvé. Elles mettent en œuvre des savoir-faire et des techniques ancestraux propres aux Ama, que ce soit pour retenir leur respiration, ou bien pour garder un équilibre vertueux et harmonieux avec la nature. Le nombre de coquillages qu’elles ramassent ne dépasse pas un certain seuil, justement parce qu’elles n’utilisent pas des moyens de pêche industriels. C’est tout le contraire des navires de pêches qui arrivent parfois autour de l’île, et de l’avancée moderne proposée par la vente de combinaisons de plongée. Ces dernières illustrent une pêche massive, irrespectueuse d’un écosystème propre aux Ama et au milieu marin dont elles vivent depuis toujours, mais aussi l’avancée inexorable du temps, des apprentissages traditionnels qui peuvent finir par se perdre.

Ce conflit entre l’urbanisation et la tradition se retrouve dans d’autres axes du récit. Les Ama ne voient pas d’un bon oeil l’arrivée de Nagisa, considérée au départ comme une tokyoïte prétentieuse et aux manières trop policées, incapable de s’ouvrir aux coutumes plus rudes et affirmées des pêcheuses de l’île. Elle représente aussi, dans leur esprit, la fuite des jeunes habitants de l’île vers la ville, peu envieux de se soumettre à des traditions exigeantes et préférant donc un milieu urbain plus agréable, plus confortable, occasionnant une véritable fracture des générations. Les actes passés des parents occasionnent d’ailleurs un véritable poids sur l’héroïne : la mère de Nagisa ayant quitté l’île pour se marier alors qu’elle était une Ama, cette trahison est injustement reprochée à sa fille. L’honneur familial est une thématique qui parcourt toute la bande dessinée, mettant l’accent sur les relations conflictuelles ou aimantes entre différents membres d’une même famille. Nagisa reprend le travail de sa mère et en même temps le flambeau des Ama, tandis qu’elle tisse avec sa tante Isoé un profond lien de confiance, comme pour réparer les ruptures passées.

© Ama – le souffle des femmes, Sarbacane, 2020.

L’exode urbain d’Hegura peut être motivé pour plusieurs raisons – un travail mieux rémunéré, une relation amoureuse qui entraîne hors de l’île – mais qui se ressent chez les Ama comme une perte de leur identité et de leur communauté. Pourtant, cela n’empêche pas certaines personnes de naviguer entre ces deux mondes, comme l’étudiant en ornithologie venu examiner la faune de l’île, ou Nagisa, qui démontre avec détermination qu’elle peut être elle aussi une Ama malgré son ancienne vie citadine. Elle découvre dans cette île une sérénité et une paix qu’il lui était impossible de trouver dans le rythme effréné d’un Tokyo en plein essor, entre nouvelles constructions et arrivée des Jeux Olympiques. Hegura offre une chance à l’héroïne de trouver sa place dans la société, et de se retrouver, comme le suggèrent ces scènes où elle nage dans la mer, libérée de toute contrainte, libre d’être elle-même et sans jugement.

On ressent au fil des pages toutes les difficultés éprouvées par les habitants d’Hegura à se situer au milieu de tous ces changements. Le progrès constitue à la fois une main tendue vers le futur, mais menace de briser le lien avec le passé, ces traditions, ces techniques transmises entre femmes, toute la richesse d’une culture qui pourrait être perdue. Des questionnements qui n’épargnent pas non plus Nagisa, qui d’une certaine manière les porte en elle. Faut-il lutter pour garder intacte son identité ? Faut-il abandonner ce qui nous a un jour défini pour embrasser un futur plein de promesses ? N’y aurait-il pas une troisième voie permettant de concilier les deux camps ?

La femme, comme un phare et comme un rempart

On peut difficilement parler d’Ama sans dire à quel point l’œuvre fait écho aux thématiques actuelles relatives à la place des femmes dans la société. D’abord à travers les Ama elles-mêmes, qui forment une société matriarcale, où les hommes sont relégués au second plan. Elles qui pêchent, qui ramènent l’argent et la subsistance au foyer. Elles qui n’hésitent pas à s’amuser, à faire la fête, à séduire. Elles qui, à nos yeux de 2021, ont pris fièrement possession de leur corps, et revendiquent leur nudité et leur usure après des années à plonger quotidiennement. Ce sont elles qui ont entre leurs mains le futur de l’île, ainsi que le futur de Nagisa, qui est venue trouver asile auprès d’elles.

Car les raisons de la venue de Nagisa sur Hegura ont tout à voir avec les mœurs de l’époque, qui, bien qu’elles aient grandement évolué en cinquante ans dans les pays dits “développés”, résonnent encore aujourd’hui, à une époque où bien des États opèrent des retours en arrière dramatiques sur les droits des femmes. Nagisa, exclue de son foyer pour avoir jeté le déshonneur sur sa famille, représente toujours toute une partie des femmes de ce monde. Et son inclusion au sein de la sororité des Ama sera une occasion pour elle de reprendre confiance en elle, avant de pouvoir se consacrer pleinement à son avenir. Car Nagisa cherche sa place. Elle poursuit cette quête universelle durant tout l’album. Et à travers elle, c’est toute une partie de l’Humanité qui s’interroge, qui se demande quel est son rôle, et s’il ne faudrait pas soi-même construire le futur qui lui correspond. Car même auprès des Ama, dans un chemin librement choisi, des impératifs sociaux pèsent, comme si toute liberté n’était pas entièrement acquise, comme elle l’est encore aujourd’hui pour les femmes. Un combat d’où résulte cette troisième voie, tracée par Nagisa dans une sensation de doux-amer déchirant, mais dans laquelle elle finit par trouver une forme de paix, peut-être imparfaite, mais qu’elle a entièrement décidée. Qu’aurions-nous fait à la place de Nagisa, tiraillée entre deux vies, deux communautés, dans lesquelles elle ne peut pleinement trouver sa place ? Entre le souhait de renouer avec ses racines et celui de vivre une existence indépendante, insoumise à toute autorité ?

Ama, le souffle des femmes est un récit aussi dépaysant que contemporain, aussi singulier qu’universel. Du genre qui vient résonner en nous sur tous les plans. Qui nous touche au cœur et nous invite à songer aux chemins que l’on se choisit. Tant par ses paysages, son humanité et ses messages, l’œuvre nous emporte autant qu’elle nous fait réfléchir. Nous instruit autant qu’elle nous élève.

© Ama – le souffle des femmes, Sarbacane, 2020.

  • Ama – le souffle des femmes est parue le 27 mai 2020 aux éditions Sarbacane et est disponible en librairie. Elle a obtenu le Prix Pépite d’Or de la Bande dessinée du Salon du Livre et de la Presse jeunesse de Montreuil 2020.

2 commentaires
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2 commentaires

Nana Coubo 3 mai 2021 - 17 h 19 min

Intéressant franchement, vous m’avez bien vendue la BD.
Les illustrations sont très belles je trouve avec ce beau bleu !

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Hauntya 6 mai 2021 - 14 h 02 min

Merci ! On l’a vraiment adorée, et c’est vrai que les graphismes ont aussi leur charme, même si on n’en a pas parlé. Il y a un côté très paisible et proche de la nature à la fois !

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