Lake et Road 96 | Un petit Road Trip ?

par F-de-Lo

Dans un voyage, ce n’est pas tant la destination qui compte, mais la manière dont se déroule le périple. Un road trip, tout particulièrement, est la promesse de rencontres mémorables voire de péripéties. C’est dans cette optique qu’ont été imaginés deux jeux indés, sortis en 2021. Lake a été développé par le studio néerlandais Gamious, tandis que Road 96 a été conçu par nos compatriotes français, de chez DigixArt. Ces deux aventures sont très différentes, à bien des égards. Pourtant, elles ont pour vocation commune de nous dépayser, non seulement grâce à un endroit fictif, mais aussi à une époque empreinte de nostalgie. Si les jeux se distinguent par leurs mécaniques de gameplay, ils constituent une ode aux rencontres, et peut-être même à la liberté. Je vous invite à prendre place à mes côtés et à attacher votre ceinture. Je vais vous conduire aux frontières de Lake et de Road 96. Qui sait ? Vous aurez peut-être envie de poursuivre la route, par vous-mêmes.

Il y a bien longtemps, dans un endroit lointain, très lointain….

Ce bateau me dit quelque chose. J’espère qu’il n’y a pas de requin… © Lake, 2021

1986. Meredith Weiss n’est pas rentrée dans sa ville natale depuis longtemps. Or, son père Thomas, le facteur de Providence Oaks, part en vacances. Il lui propose de le remplacer, pour assurer la livraison du courrier et des colis de la ville. Cela permettrait à Meredith de faire un break dans sa propre vie, qu’elle a littéralement consacrée au travail, dans le domaine informatique. Meredith renoue avec ses racines en devenant factrice, deux semaines, dans l’Oregon. L’intrigue de Road 96 se déroule en… 1996. (Comment vous avez deviné ?) Le contexte en est bien plus vaste. Vous n’incarnez pas un seul personnage, mais six successivement ; et l’histoire progresse à travers le pays. De nombreux adolescents tentent d’échapper à leur nation, à cause de la dictature du Président Tirak. Les deux jeux se déroulent dans des endroits fictifs. Je suis la première à la regretter, mais nous n’aurons ainsi jamais l’occasion de faire réellement le tour du lac de Providence Oaks. La nation de Road 96, baptisée Petria, a elle aussi été inventée pour les besoins du jeu. Ces destinations imaginaires rendent les aventures plus dépaysantes, d’autant qu’elles nous replongent, avec nostalgie, dans les années 80 et 90. Lake et Road 96 ont une durée de vie d’approximativement 8h, mais la chronologie des événements y a une importance. Meredith ne reste que deux semaines à Providence Oaks et son calendrier nous rappelle infailliblement le temps qui passe. Les six parties de Road 96 ne sont nullement répétitives, car les adolescent(e)s essaient de traverser la frontière, les uns après les autres, au cours de l’été. Les joueurs et joueuses sont donc témoins de l’envenimement politique du pays.

Carnets de voyage : itinéraires et mécaniques de gameplay

Un Président de droite dont le nom commence par T ? Mais qu’est-ce que ça veut dire ? © Road 96, 2021

Les amateurs et amatrices de sensations fortes ne se sentiront pas à leur aise, à Providence Oaks. Effectivement, dans Lake, vous incarnez une factrice. Vous passez le plus clair de votre temps à faire le tour de la ville, à pieds, et plus régulièrement en fourgonnette, afin de distribuer le courrier ainsi que différents colis. Si j’étais médisante, je dirais que le jeu plagie Death Stranding, en retirant les échoués et Mads Mikkelsen… Blague à part, le métier de Meredith n’est qu’un prétexte pour se promener dans Providence Oaks et faire de belles rencontres. Le cœur du jeu réside définitivement dans les rencontres que l’on fait. Lake est un jeu narratif dans lequel les options de dialogue peuvent influencer vos relations avec les personnages non joueurs, mais aussi le dénouement. Ne craignez aucune mauvaise décision, puisque le danger ou le game over n’existent pas. L’auteur du jeu, Jos Bouman, l’a lui-même qualifié « d’anti-GTA ». Il s’agit d’un « jeu sur rien », à percevoir comme une simple tranche de vie. On pourrait lui reprocher son manque d’enjeux, mais force est de constater que c’est terriblement relaxant. Le gameplay de Road 96 et bien plus original. J’ai rapidement été happée par le premier run, où je me retrouvais dans la peau d’un(e) adolescent(e) dont je ne savais rien, d’autant que la caméra est à la première personne. On découvre une scénette où l’on peut interagir avec l’environnement mais aussi avec les personnages. Le premier chapitre du jeu nous fait comprendre qu’il faudra gérer la barre d’énergie de notre personnage, en le faisant boire, manger ou dormir. Or, nous débutons avec très peu d’argent. Pour en gagner, il existe notamment des mini-jeux, diversifiant le gameplay. Les options de dialogues ont elles aussi leur importance : elles influencent le destin des PNJs, mais aussi l’opinion politique du pays. À la fin de la scénette, il nous faut décider de reprendre la route à pieds ou en auto-stop. Il est aussi plausible de prendre le bus, le taxi voire de voler une voiture. C’est en découvrant le scénette suivante que l’on réalise combien le jeu est ingénieux. Le décor et les personnages croisés permutent en fonction de nos choix, alors que l’intrigue principale et la chronologie continuent à évoluer. Road 96 est un jeu doté d’une génération procédurale. Il s’agit de « l’application d’un « aléatoire contrôlé » régie par des règles définies dans le but de générer quelque chose d’unique mais en conservant une cohérence. L’objectif étant de pouvoir créer une très grande quantité de contenu tout en assurant une cohérence de l’environnement, en lui donnant un aspect unique. » Après moult péripéties, mon premier personnage a atteint la frontière, et je n’avais qu’une hâte : lancer le deuxième épisode. La génération procédurale de Road 96 rend le jeu assez addictif. Ne l’ayant terminé qu’une fois, je le soupçonne d’être doté d’une très belle rejouabilité.

La vie rêvée de nombreux personnages

Retour vers le passé… © Lake, 2021

Comme je le disais plus tôt, prendre la route est un prétexte pour faire de belles rencontres. Les PNJs de Lake ou de Road 96 incarnent le cœur de ces jeux. Les auteurs de Lake ont confié s’être inspirés de sitcoms, d’actrices et d’acteurs américains pour donner vie à Providence Oaks. Meredith aura ainsi l’occasion de renouer avec son amie d’enfance, Kay ; de faire connaissance avec Lori, la fille du mécanicien ; ou encore de bâtir une relation amoureuse avec Robert, le bûcheron ; ou Angie, une cinéphile gérant le magasin de location de VHS. Cela soit dit en passant, c’est un endroit fantastique, décoré par des affiches de films des années 80, délicieusement parodiques. On ne s’attache pas seulement à Providence Oaks pour ses décors esthétiques et sereins, mais aussi et surtout parce que ses habitants sont attachants. On en vient à se demander si l’on souhaite vraiment quitter la bourgade. Le choix se présentera à Meredith, mais finalement, pas à nous ; à moins que l’on se décide à relancer une partie… Si les habitants de Providence Oaks sont attachants, ce n’est pourtant rien face aux âmes truculentes que l’on peut croiser sur la route 96. Je ne vais pas toutes les présenter, pour vous laisser la joie de les découvrir, mais je peux mentionner Fanny, la policière déchirée entre son devoir envers Petria, et son humanité. Je pense à Jean, l’un des membres les plus importants des Brigades Noires, des résistants considérés comme des terroristes. Sonya, elle, est une journaliste assurant la propagande du Président Tirak, avec une voix doucereuse. Quand vous la rencontrerez, vous verrez que la vérité est ailleurs. Enfin, j’ai adoré Jarod, le chauffeur de taxi, tout en ayant paradoxalement peu envie de le rencontrer. Le type est si instable qu’une barre de colère s’affiche à l’écran, lors de certaines scénettes. Et croyez-moi, vous n’aurez pas envie de la remplir. Cela soit dit en passant, la bande originale du jeu est excellente (et je ne dis pas cela parce qu’elle reprend plusieurs fois « Bella Ciao »). De nombreux personnages possèdent leur thème musical et cela contribue à les rendre marquants. Rencontres après rencontres, j’avais terriblement envie d’en apprendre plus sur eux ; d’autant que leur passé respectif ou leurs relations mutuelles promettent de belles surprises.

Lost in Dénonciation

Steuplé, laisse-moi tranquille Jarod… © Road 96, 2021

Il est difficile d’en dire davantage sur Lake, qui reste un jeu sans prétention. On peut considérer que Meredith gère la crise de la quarantaine, à sa manière ; ou que le titre prône le retour à une vie plus sereine et humaine. L’histoire se situerait dans les années 80 afin que les personnages ne possèdent ni téléphone portable, ni internet. C’est pour cela que Providence Oaks semble coupée du monde, et que les habitants ont le temps de faire connaissance ou de se retrouver autour d’une table, au restaurant local. Road 96 a, pour sa part, un alignement politique nullement dissimulé. Même si Petria est une nation fictive, elle rappelle, à bien des égards, les États-Unis. Les personnages sont des archétypes américains, a priori inspirés du cinéma de Tarantino ou des frères Coen. Je me suis aussi demandé si le personnage de Jarod n’était pas un hommage à Taxi Driver. Les paysages évoquent, eux aussi, les États-Unis. Nous longeons des routes interminables, cernées de plaines désertiques. Le titre même du jeu fait sans doute référence à la Route 66. Enfin, l’iconographie autour des deux adversaires politiques, le président Tirak et la candidate Florres, reflète l’opposition entre un parti extrêmement conservateur et l’autre démocrate. Le jeu est une véritable satire de ce qui pourrait se passer aux États-Unis, ou même dans le reste du monde. À peine quatre ans après sa sortie, la dystopie semble encore plus crédible.

Le Terminal

On ne va pas se mentir. J’ai parfois été frustrée par Lake, qui manque un peu d’audace ou tout simplement de moyens. Les bugs et les temps de chargement présents sur PlayStation 5 rompent quelque peu l’immersion, même si le jeu réussit le défi qu’il s’est lancé en proposant une expérience délicieusement relaxante. J’ai – en revanche – eu un véritable coup de cœur pour Road 96, dont les personnages mais aussi les mécaniques de gameplay, le rendent addictif. Il n’est pas exclu que je relance une partie, à l’avenir, car je ne suis pas tout à fait satisfaite de ma fin. Quoiqu’il en soit, je vous conseille ces deux voyages, lesquels proposent des sensations différentes. Si vous les avez déjà faits, et que vous souhaitez aller plus loin, ils possèdent tous deux une extension. Le DLC de Lake, « Season’s Greetings », est un préquel permettant d’incarner Thomas, le père de Meredith. A priori, l’expérience est similaire au jeu initial, si ce n’est qu’elle se passe durant les fêtes de fin d’année et que, forcément, le paysage en est modifié. Road 96 possède également un préquel, intitulé Mile 0. Il narre l’histoire de Zoé, une adolescente rebelle ayant son importance dans le jeu original, avant qu’elle ne décide de prendre la route. Vous n’avez donc plus d’excuses pour ne pas partir en road trip.

  • Lake et Road 96, sortis en 2021, sont disponibles sur PC et consoles.

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