Call of the Sea | Un conte d’île et elle

par Donnie Jeep

Cette critique a été rédigée grâce à une clé Steam envoyée par l’éditeur du jeu.

Une île sans nom à soixante-quatorze milles nautiques à l’est de Tahiti. Une île mystérieuse que les marins superstitieux préfèrent éviter et que les autochtones souhaitent laisser en paix. Une île qui ressemble curieusement à celle qui apparait dans le rêve récurrent que Norah fait depuis la mort sa mère, emportée par une maladie inconnue dont elle semble avoir héritée et qui colore ses mains et avant-bras de taches brunes, la forçant à se mouvoir à l’aide d’une canne. Une maladie inconnue dont son mari, Harry Everhart, professeur d’archéologie, souhaite percer les secrets afin de guérir l’amour de sa vie.
Des mois qu’il a lancé son expédition autour du monde. Des mois que Norah attend, n’ayant de contact avec son époux que par courriers interposés. Jusqu’au jour où les lettres deviennent muettes, remplacées par un étrange colis dont le contenu va lancer la jeune femme à la recherche de son mari disparu.
Et c’est ainsi qu’elle débarque, en ce matin de novembre 1934, sur la petite plage de cette île sans nom, bien décidée à retrouver Harry, et avec lui les réponses aux questions et la maladie qui l’assaillent.

Beyond the sea

Premier jeu d’Out of the Blue, jeune studio de développement basé entre la Grèce et l’Espagne, Call of the Sea est le fruit du travail et de la passion de onze vétérans de l’industrie (ayant participé à des titres comme Metroid Samus Returns, Deadlight, Gylt ou encore Red Matter) réunis par leur amour pour les œuvres d’aventure, les jeux narratifs, les puzzles et les écrits de l’auteur H. P. Lovecraft (l’emplacement de l’île mystérieuse étant notamment directement issue du court roman The Shadow over Innsmouth). Un amour qui transpire tout au long de la demi-douzaine d’heures qu’il nous faudra pour découvrir tous les secrets de l’île et les destinées de celles et ceux qui l’ont arpentée.

© 2020 Out of the Blue / Raw Fury

L’île est d’ailleurs un personnage à part entière et grand soin lui a été apporté. Que ce soit sa petite plage lumineuse, sa mangrove luxuriante, ses montagnes imposantes et autres lieux inconnus qu’il serait fort dommage de dévoiler ici, tout vibre et enchante le regard (de plus les développeurs ont fait appel à un consultant polynésien, Yunick Vaimatapako, pour tout ce qui est réalisation de la faune, flore mais aussi certains aspects culturels).

Tout comme Norah, on a l’impression de naviguer entre différents tableaux, chacun jouissant de sa propre identité, code de couleurs et d’éclairage mais sans jamais être décorrélés les uns des autres. Pour faire vivre ces tableaux, les développeurs proposent un sound design impeccable et nuancé, couronné par la superbe bande son d’Eduardo De La Iglesia, tour à tour douce et mélancolique puis plus mystérieuse ou emphatique, le tout sans jamais être envahissante. L’équipe d’Out of the Blue a également su tirer parti du moteur Unreal Engine 4 et bâtir un beau terrain d’exploration, qui ne perd jamais le joueur ni ne l’étouffe en étant trop dirigiste.

Cette volonté se retrouve au niveau du gameplay, lequel se base essentiellement sur les puzzles et la recherche d’indices permettant leur résolution. Si en débarquant sur l’île Norah semble, à son grand étonnement, retrouver sa vitalité et laisser au loin cette canne qu’elle hait tant, elle n’est pas encore prête à faire de l’escalade sauvage ou du parkour effréné dans la jungle. C’est donc plus sur ses capacités de réflexion et de déduction qu’elle va devoir compter, ainsi que son sens de l’observation. Certains jeux peuvent proposer une difficulté improbable sur les énigmes, allant des cadeaux infantilisants aux puzzles franchement sadiques. Ce grand écart nous est ici épargné. Les puzzles sont bien pensés et, chose appréciable, les objets collectés n’ont qu’une seule utilisation. De plus, Norah possède un carnet qui lui sert à la fois de journal de bord mais aussi à noter les indices importants. Ce carnet est son meilleur ami, et le nôtre par la même occasion. La jeune femme commente aussi ses avancées chemin faisant. Le jeu nous balise donc un peu la route mais sans jamais nous prendre par la main et il y a toujours une réelle satisfaction à avancer, très rares étant les fois où la frustration s’installe trop longuement. Autre chose appréciable, les puzzles sont parfaitement intégrés à la narration, chassant au loin le spectre de l’ajout de contenu pour l’ajout de contenu.

Stranger on the Shore

© 2020 Out of the Blue / Raw Fury

Car s’il s’appuie sur les énigmes, Call of the Sea est avant tout l’histoire de Norah, de son couple, de l’expédition perdue de Harry et aussi de cette île et de l’étrange civilisation dont la nouvelle aventurière découvre petit à petit les vestiges. On se retrouve ici dans un style proche de jeux narratifs comme Gone Home, avec une histoire et des personnages qui se révèlent à travers les lieux et documents qu’on découvre. Là encore un grand soin a été apporté et les développeurs ont su définir une trame narrative captivante et des personnages attachants. Alors si les membres de l’expédition n’échappent pas à certains archétypes des romans et autres films d’aventure, l’équipe d’Out of the Blue ne tombe jamais dans les stéréotypes faciles et sait toujours comment intégrer cette petite touche personnelle qui donne à chaque plat sa propre saveur. Et puis, il faut bien dire et répéter que le jeu est en grande partie un hommage au genre et suivant l’appétence ou non de chaque joueur et joueuse on se retrouvera peut-être à penser au gré de nos pérégrinations à des œuvres qui nous ont bercées, qui de Voyage au centre de la Terre, du Continent perdu, ou encore d’Atlantis.

It had to be you

Chef d’expédition, Harry est un personnage passionnant, dont on découvre en partie la personnalité au travers des lettres qu’il a laissées dans les différents camps qui parsèment l’île et par lesquelles il essaie de continuer à parler à une femme qu’il espère revoir un jour. Un autre éclairage nous est fourni par Norah dont les pensées et réflexions nous accompagnent constamment. On sent tout l’amour qui unit le couple. Pas un amour flamboyant qui s’éteint à la première ondée ; mais un amour plus posé, profond, solidement ancré, comme un chêne centenaire sous lequel deux âmes complices ne cessent de s’enlacer.

© 2020 Out of the Blue / Raw Fury

Il est à noter que l’alchimie du couple Everhart a aussi été développée via le blog des développeurs à l’aide d’un prequel au jeu, sous forme d’échanges épistolaires. Pour les curieux et curieuses c’est une lecture conseillée (malheureusement uniquement en anglais, au contraire du jeu qui, s’il ne possède pas de VF, propose bien entendu des sous-titres français).

Autre versant du couple, il y a Norah bien sûr, celle par qui nous allons tout découvrir. Là encore un personnage passionnant, subtil et attachant. Il y aurait beaucoup à en dire mais certainement trop à en révéler, aussi se contentera-t-on de souligner l’impeccable performance de son actrice, la brillante Cissy Jones (inoubliable Delilah dans Firewatch, mais aussi Joyce Price dans Life is Strange, Katjaa dans The Walking Dead ou encore Fury dans Darksiders III), narratrice infatigable qui nous transporte avec elle au gré des six chapitres que comportent le jeu.

At last

Call of the Sea est donc un premier titre plus que réussi de la part du studio Out of the Blue ; une ode à l’aventure et à la découverte (des autres, de soi), stimulante et apaisante, tantôt mystérieuse, tantôt mystique, baignée de romance et de mélancolie. Et en ces temps étranges où les couvre-feux tombent plus vite sur les jours que les ailes de la nuit, une escale sur une île mystérieuse des pacifiques est un beau cadeau à s’offrir.

  • Call of the Sea est disponible depuis le 8 décembre 2020 sur Xbox One, Xbox Series S/X et PC (Steam, Microsoft Store) et depuis le 11 mai 2021 sur PS4/PS5.

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